‹ Filibuth, ou, La montre en or: ou, La montre en orChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

M'^^ Lafleur, un jour, envoya la petite Mariette chez Toncle Georges. L'oncle Georges a bien des torts vis-à-vis de sa belle-sœur : il a tant désiré la montre I mais M^^ Lafleur oublie aussi bien les torts qu'on a que ceux qu'elle a. Elle est comme M. Dur, M°>« Lafleur !

« Va voir mon oncle Georges, Mariette I Demande-lui comme ça, alors, s'il ne peut pas me donner trente francs à ma disposition. Prêtés, alors ! Tu lui diras que je suis bien inquiète, car il manque trente francs à M. le propriétaire. Dans la bousculade de mon bric-à-brac, ici, j'ai pris trente francs sur l'argent des termes. Dis lui : « J'ai peur de vous ennuyer, oncle Georges ! Mémère m'envoie vous demander gentiment. Pas de bêtises I c'est trente qui manquent, n'oublie pas... Quoi I j'irais encore chez le commissaire, et pour de bon cette fois-là I non, alors I dis-lui qu'il faut que je remette les trente francs pour ne pas être une voleuse I »

« Ainsi, disait l'oncle Georges à Mariette, comme effet de sa beûe conduite vis-à-vis de son propriétaire, elle est encore bien contente de m'avoir quand elle lui a fait tort de trente francs. Dès lors, à quoi bon la mauvaise tenue ? elle ne peut pas même lui demander de rabattre trente francs à son profit à elle, donc ! à quoi sert-il de se mal conduire ? Je regrette qu'il ne soit pas convenable de Rapprendre les folies de ta mère, mais un jour tu comprendras en examinant bien les faits. Quel toupet 1 et c'est à moi qu'elle vient mendier, natiurellement. Dëci-

dément, ta mère me pue au nez, Mariette. Se saigner pour un tas de bonnes gens qui fricassent l'argent» des paniers percés. Et son juge de paix qu'elle avait entortillé à toutes les minutes. Oh I j'ai bonne mémoire, relativement à la montre, moi ! Je n'ai pas plus d'enthousiasme qu'il ne faut pour pardonner ce jugement de tribunal-là. J'ai une envie folle de lui dire que Je ne pardonne pas I non I dis-lui simplement qu'elle n'aura rien. Mais si on pardonnait comme ça, au hasard de tout, tout serait perdu. D'ailleurs, elle m'a manqué d'égards, et je me borne à le constater avec modération. Dis donc à ta mère que si elle avait profité dans l'opportunité de l'occa^on quand je lui faisais une offre sérieuse, la montre ne serait pas perdue au hasard à ce point-là. Conséquemment» elle aurait une somme de... dans son bas de laine prudemment. £Ue eût évité que la montre créât des histoires en justice où il était difficile qu'elle ne fût pas volée, conune elle a été. Dès lors, évidemment, il faut qu'elle se décide à aller chez Pierre et Paul pour mendier, le cas échéant, quand l'occasion de la dépense s'effectue. Ça, c'est inéluctable.

'»*' Mais elle est dans son tiroir, la montre de père, mon bon oncle Georges. Oui 1 elle se repose dans sou tiroir depuis qu'elle est revenue.

*« Ah ? eh bien ! tout mon compliment I de quelle manière donc, l'objet est-il revenu ?

— La montre était chez les nègres en Chine du Japon« C'est le petit-fils de M^^ Nave, le marin, qui a trouvé un autre marin en train de la tripoter. Alors, il a dit qu'on en fasse un petit paquet pour mère. Mais c'était pas un voleur l'autre marin, il ne savait pas pour la responsabilité de la montre.

— £h bien ! dis à ta mère que si elle est dans l'embarras par suite d'une folie d'emprunt sur la caisse des termes échus, je suis acquéreur de la montre au prix de soixantedix francs, mais un sou de moi, je inroteste qu'elle ne l'aura pas autrement

— Ah I mais, mère t elle ne Ta plus la montre I La montre n'est pas restée dans le tiroir du buffet puis<itt'elle Ta mise en main à Amélie, par force, puisqu' Alfred se mariait avec elle. Oh 1 là I là I ijuelle bile qu'elle se fait, Alice I Ah I oui t elle a gueulé pour de bon, Alice 1

— Ça doit être encore un gentil coco le petit-fils de cette antiquité-là, M»« Nave, ah oui t D'ailleurs, il n'y a que les tapageurs, et les vauriens aux abois, pour prendre un engagement dans la Marine de l'Etat. En définitive, renseignements pris, à supposer que tes historiettes aient un fondement, Mariette, la montre de grand-père Sébastien serait au domicile de mon pupille Alfred. Cependant, il n'est ni prudent ni convenable de laisser comme propriété dans les mains des jeunes gens un bijou d'héritage, un objet de collection en or d'une valeur réelle. La véiité m'oblige à dire sur des faits qu'Amélie est considérée et estimée par des gens riches. Ton frère a agi en toute franchise, en se mariant avec Amélie après qu'ils avaient fauté. « Le vin est tiré, il faut le boire ! » comme on dit* Leur situation est bonne ! mais à supposer que par un coup de tête ou autrement, Amélie reçoive son compte ou qu'elle donne son tablier, celui qui est sans place et qui n'a pas épargné un magot, s'il ne veut pas se mettre en arrière avec des dettes, il a le diable au corps. Dès lors, en dépit de tout, je crains bien que la montre de grand^père Sébastien aille dans le trou du Mont-de- Piété. Allez voir, après ce coup-là, s'ils entasseront sou à sou pour la dégager ? Oh non t hein I dès lors, à quoi sert-il ? Je m'aperçois maintenant que j'ai eu tort de ne pas aller voir son domicile. Il n'est pas convenable qu'il ne m'ait pas donné connaissance de son mariage, mais, comme tuteur, j'ai le devoir de le surveiller. La politesse n'a pas de poids, comparativement aux devoirs.»

A la vérité, Alfred n'est point de grande taille, mais il paraît l'être à cause de cette maigreur, preuve demeurant que M<°« Lafi^r n'engraisse pas ses convives. Sa pauvrette

figure est si mince à l'endroit de la bouche qu'on ne pense pas qu'il ait un menton ou des joues. H a l'œil des enfants habitués à la rue parisienne, qu'elle étonne toujours, et pourtant vif, inquiet, comme l'ont les ambitieux pas encore résolus. Pédalant à bicyclette la nuit et certaines heures du jour, poussant la charge des journaux lourds, son échine est arrondie par le poids et par la course ; or, les projets vont vite en cheminant. Automédons fâchés contre la foule, et vous, chauffeurs des taxis et des limousines, et vous, piétons soucieux ou bavards, vous tous, lequel de vous, qui croisez combien de rêves sur le pavé en bois, a prisé tel audacieux regard d'Alfred à tous les signes de richesse. M. Dur devient, me dit-on, un grand homme, Alfred est un homme, ce qui, souvent, est le contraire ! M. Dur est loin ! Loin est le temps où remployé du Gaz à l'écriture symétrique et ornée s'ébahissait des vêtements de M. Dur, le temps romanesque des cinémas, le temps de l'ami Mahaut, le jeune voleur du cycle, et de l'hôtel, rue Drevet. Depuis qu'une nuit, Alfred a pénétré dans le sanctuaire du Financier quotidien, chez le directeur, s'il vous plaît I reportages, pelisses fourrées, grandes affaires, automobiles se sont fixées dans la tête avec le souvenir du tiède cabinet éclairé. Qui lui a dit que les journalistes voyagent gratis ? Sûrement, ses désirs ne démêlent pas ce qui sépare le stylographe et le carnet de chèques ou les apéritifs de la rue Montmartre et les poulardes truffées que sa femme Amélie, cuisinière d'un bijoutier des boulevards, prépare pour ce M. Loque, mais déjà le dégoût du bric-à-brac de sa mère, il l'a prouvé par la propreté de son logement rue Saint-Antoine, et sa vénération de la Presse par son zèle. Ne manger, ne dormir qu'aux heures laissées par le dur colportage des journaux I ne s'arrêter entre les mercières des faubourgs, les sous-sols des imprimeries, les gares à l'aurore, que pour réparer sa bicyclette en buvant dans un bar, ou pour attendre sous la pluie, rue du Crois-

santy au milieu de la pègre, les paquets imprimés»

et rêver d'élégance 1

Ce courageux petit Alfred habitait un sixième rue Saint-Antoine, mais quel sixième tout brillant, frotté, luisant, éclatant : les meubles rustiques venus de cultivateurs du Berry, les parents d'Amélie, les meubles d'acajou brillaient, les carreaux rouges dont sont pavés les étages des vieilles maisons de Paris brillaient, le fourneau noir, les pauvres chaussures rangées I Rien ne rappelle plus la bohème de la rue Gabrielle, rien, pas même le lit plié dont se sert le fï^re, Maurice, et qui est peint couleur argent. Maurice, fumiste, aide maintenant Alfred, et Alfred ne le traite de bâtard que lorsqu'il s'avise de réclamer la montre. Rien I pas même les tas de Journaux accroupis comme de gros serpents, comme des serpents bien éduqués. C'est ce qu'on appelle les bouillons dans le métier, les invendus. Alfred a trouvé le moyen, oh ! un moyen honnête I d'avoir un droit sur les invendus : U trafique avec les marchands de papier. Alfred augmente encore ses bénéfices en chargeant la bicyclette des Journaux de différents titres, et sa peine aussi, le pauvre enfant I Amélie gagne cent cinquante francs et « se fait » bien davantage avec le « sou du franc », la « gratte » et les pourboires I

« A supposer que les renseignements que Je tiens de ma nièce Mariette aient un fondement, et que l'objet soit au domicile d'Alfred, se disait l'oncle Georges en allant chez son neveu. Je me rends compte qu'en surveUlant le manque et la gêne dans ce ménage, si c'est possible, au moment d'une mauvaise situation pécuniaire, le bibelot me tombera dans les mains. Néanmoins, J'ai une folle envie, pour éviter toute perte de temps, de faire une offre dès maintenant. Je voudrais tant avoir la montre I Evidemment, Je ne vois pas le mal qu'il y a à dire : « Je donne tant I » Réflexions faites, Alfred, malgré tous ses défauts,^n'est pas ultra comme sa mère, en matière de

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spuvenirs mortuaires : il est partisan du grand genre» le genre crème fouettée. Celui qui ne sait pas compter est tpujours dans le besoin parce qu'il ne garde jamais une poire pour la soif. En conséquence, ce serait à douter de tout si Alfred ne se décidait pas. Le ménage n'a pas d'épargne ; quand les billets seront sur table, comme effet de la vue, il se tiendra pour satisfait avec soixante-dix francs, ce qui est une valeur placée à cent du cent. Cela étant, le bonbon est retrouvé pour moi, et Je ne regretterai pas l'occasion de la dépense car la montre n'a pas de prix ; c'est une plus-value perpétuelle I »

Cependant, le chauffeur Lhiaubet déplorait que la montre fût perdue pour lui. Depuis qu'après les interrogatoires du Palais il avait confié à Constant la montre subtilisée à M"^^ Lafleur, il n'avait guère eu de nouvelles de son complice et le Jugeait sévèrement. Il ronchonnait :

« n le sentira dans ses tripes, ce que c'est que la volonté de l'homme, le nommé Constant. Tant et tant I crème de bandit, va I Ah I si je le tenais dans mes pattes de lutteur, il ne pèserait pas lourd. Ma montre ! 1 1 confisquer ma montre I En tous cas ! attention à lui de ne pas lâcher le morceau sur mes affaires, car je l'écrase comme une pomme de terre « en robe de diambre » dans la sauce au beurre ! Un Constant I... ça n'existe pas 1 ...»

Lhiaubet, nommé agent de la Sûreté par la décision du Juge d'instruction, n'avait pas renoncé à l'habitude des vols : il les organisait bien mieux et jouait avec ce qu'il appelait « la bêtise humaine ». Lhiaubet, malgré sa manie de commander les faibles avec une brutalité sèche pour leur faire sentir sa puissance, malgré la platitude devant les forts, ses grognerîes, avait facilement des amis et les gardait à cause de ses plaisanteries, de son intelligence réalisable et de son talent sur la fiûte. Il passait des macabres «réunions de rôdeurs en ribote aux conseils tenus pour leurs entreprises. Quand il avait besoin de l'argent de l'administration, il trahissait un compagnon

pour toucher la prime promise aux indicateurs» mais quand il croyait devoir conserver l'aide ou l'amitié de celui qu'il avait trahi» il l'avertissait» le sauvait» et la Pègre estimait Lhiaubet comme un camarade dévoué.

Il prenait sa part du butin après les mauvais coups, mais s'ils étaient interrompus par les agents» Lhiaubet clignait de l'œil ou exhibait en cachette une carte jaune» et la Police le considérait comme un agent zélé.

Une nuit» à deux heures» il préparait rue Boissy-d' Anglas le vol d'une auto» une de celles qui attendaient les joueurs d'un cercle place de la Concorde. Un certain Albert» dit Le TafFe» ferait l'offre d'une partie d'écarté au chauffeur qui était une de ses connaissances ; uti autre était chargé de l'anesthésier par une piqûre» et Lhiaubet conduirait la voiture dans une mystérieuse remise à Neuilly. Mais voilà que» tout d'un coup» Lhiaubet rôdeur» se transforme en Lhiaubet policier ; son œil a reconnu deux inspecteurs. Il s'avance avec gravité» car il est comédien par nature ; il les fait entrer dans un bar» leur paie à boire» se donne les gants d'avoir éventé une « affaire des autos du cercle », décrit la bande qui est la sienne» puis va tranquillement sous les colonnes du Ministère de la Marine avertir ses complices qu'ils sont recherchés. Après quoi» il se propose d'aller dormir à son domicile» rue de Maistre. Or» comme il remontait la rue Royale en ronchonnant» en se plaignant» un garçon de café, qui fermait les grilles de la Taverne Royale» l'appela. Léonce Sancoin 1 Le mari d'Aurélie habitait avenue de Clichy. Le mari et l'amant s'accompagnèrent.

« Oh ! tu sais» je ne suis pas mal avec toi malgré que ma femme m'a tourné le dos» dit Léonce, pour se débaucher» car ce n'est pas rapport à ta figure qu'elle a dérapé» pour tes beaux yeux : la rage qu'elle avait» oui ! empoisonnée comme elle était à force de la méchanceté de mon affaire avec Rose Lafleur ! Ah 1 oui ! ça a été une perte bien triste, vraiment» pour mon commerce : me voilà

garçon chez Wepler ! moi I Mais, tu sais ! probablement, elle am-ait ramassé un pouilleux aussi bien, un torchon de rebut, puisque son idée n'était occupée que de me larder, moi, ainsi 1 1 1 Alors, tu comprends, moi, je ne te fais pas de reproche, c'est moi qui ai eu le tort de commencer. Et elle, le pauvre petit paria, dans quelle crasse qu'elle était tombée par ma faute, maintenant ?... pas même savoir où... oh I... une petite qui rougissait comme une écrevisse pour un mot I On devrait jamais s'embarbouiller dans des histoires d'anicroches comme ça, c'est comme des fusils, le coup part, t'es pincé I Quoi 1 c'est ma pénitence, hein ? Et la belle avance que j'ai avec Rose I ah I elle peut bien crever, celle-là I

— Tu es un homme de carton, c'est pourquoi tu n'as pas la prépondérance sur les femmes. La force 1 1 !

— La force... la force, houm ! J'ai à te dire à ça que tant qu'à Rose et moi, on a encore des rapports ensemble, oh I je lui en veux ! mais tant qu'à toi et Aurélie, c'est raté, car elle ne s'est pas plu chez toi. C'est pas si merveilleux pour que tu te vantes I

— Je te garantis qu' Aurélie ne se déplaisait pas, va 1 mais, dame ! à l'époque ,il a été question de la môme Angèle, et madame a fait des réclamations. Au lieu de profiter, à la satisfaction de chacun, madame a perdu patience : c'est pas du bon sens, un mâle pour soi seule I jamais Lhiaubet n'abdiquera l'autorité.

— Des blagues I elle était honteuse, Aurélie I ça l'embêtait parce que tu avais barboté la montre à Rose Lafleur. Hein ? tu fais la sourde oreille I En te voyant aujourd'hui on se douterait pas que tu es un... oh I

— Un voleur ? quoi I tu n'es pas malade ? t'es ému ? Et puis ? que je tripoterais les poches des citoyens de M. Millerand, si je leur découpe pas la viande I ça t'embarrasse ? Alors, il y a de l'empêchement, non ? Tout chacun est libre, t'entends... Allons I allons ! ne tremble pas, petit Léonce, repose-toi sur Lhiaubet, va I tu m'es sympa-

thique, tiens I Maintenant» preuve que tu n'as pas le droit de me mépriser comme voleur, c'est que J'ai eu l'honneur d'être désigné comme agent par M. le juge d'instruction à l'époque de l'erreur judiciaire dans l' affaire Burckardt, et nommé par M. le chef de la Sûreté générale, ce qui ne me fait pas l'effet de pas trop sentir le moisi. Une petite décoration à l'endroit de la poitrine, ça me donnerait du ton, hé I mais, arrètons*nous à la réalité pure et simple : et cette carte pour naviguer, c'est pas mesquin, avec la photo de Lhiaubet et le paraphe, hein ?

— Tu veux me bourrer le crâne avec ton inscription sur carton ? Dis donc, les phénomènes qui venaient au ralliement dans mon bar ? tu crois que j'avais de la cire dans mes yeux et dans mes oreilles, alors ? toute la clientèle du bagne, eh ben, c'était tout de la rousse.

— Dans le fond, t'as raison de te méfier de la rousse I mais moi ! conunent qu'eUe est ma nature par constitution ? Ah I je te garantis que des fonctions honorables, c'est toujours sérieux pour Lhiaubet. Quoi ! t'as l'air de me narguer ? Ck>mme c'est dur à supporter la méfiance d'un ami qui vous met sur le dos une responsabilité de vol 1 Cette camelote que j'ai barbotée, voyons, Léonce, un peu de bon sens 1 sois logique. Où qu'elle est, la toquante, là ? Pas chez moi I alors ? ? ?

— Mais, chez Alfred, tiens I c'est Alfred qui la soigne, le fils de Rose, ce que je puis te dire, c'est que cette imbécile de Rose sera jamais fichue de conserver son bien, tu le lui collerais sur la peau que ça ferait des cloques. Du Japon, mon vieux, qu'on lui a rendu sa montre par l'intermédiaire d'un marin : on s'en fait pas une idée, hein ? Comment qu'elle avait glissé au Japon, ça, t'as peut-être bien du soupçon de la chose, mais t'es trop défiant pour débagouler, malin... Je m'en fiche pas\mal,îtu]^sais !... Bah 1 à réception de l'objet, comme elle était en compagnie de sa bru à table, elle a jeté la montre dans son tablier... son bien lui coule comme on saigne du nez.

— Dana quelle fabrication cpi'il travaille* Alfred, car bien sûr il n'est pas député ni propriétaire d'immeuble sur la place de Paris ?

'— Pour quant à Alfred, c'est pas un trop mauvais garnement, mais à part ça, c'est pas grand'chose de bien magnifique comme résultat. Il paraît qu'il roule en vélo toute la nuit pour porter des journaux. Y a du danger à s'escrimer en pleine rue contre les autos pour une bicyclette.

-^ As-tu eu connaissance du domicile où son petit ménage est installé ?

— Pourquoi donc que tu me poses cette demande? Je compte bien que tu n'as pas les idées de lui faire aucun mal à ce miséreux-là I En tous cas, c'est comme tu voudras, mais, moi, je ne sais pas dans quelle maison on le trouve.

— - Les copains de Lhiaubet ne se permettent pas de réflexions sur ses entreprises, car ils sont convaincus que Lhiaubet est solide comme un homme de fatigue qu'il est, Léonce 1 Néanmoins, puisque tu te confirmes dans tes erreurs concernant ma droiture, comme moi, Lhiaubet, je tiens à posséder ton estime, j'accepte de prononcer ce que j'ai à répondre de suite pour te dispenser de toute objection. Ecoute bien, car c'est grave I YoUà : la belle montre en or est mon bien en tout droit, honneur et sécurité, attendu qu'elle m'a été transmise parla Burckardt *— oh ! la noble dame ! — et ce, pour un grand service que je lui ai rendu. Motus I Pourquoi, dis, que je l'ai pas revue, cette montre en or ? Eh bien ! écoute-moi, Léonce, si la justice ne départage pas mon bien à moi, et conune il faut, moi, Lhiaubet, je mettrai ma patte de lutteur dessus par force et par nécessité. J'ai dit. Voilà I

•— Ah 1 ben I on réclamera pas, Lhiaubet, parce que t'as la langue renouée, toujours! l'artiste I mais il me semble que t'aurais pu conserver ton échafaudage pour effrayer les gendarmes ? Non 1 non 1 non 1 pas de ça ! t'as pas affaire à un patron, mon vieux Lhiaubet. Ah I

ahl ab! sacré rigolo! tout dé même, quelle idée de satanée malice pour teire Hre tout le monde I Ah I ah 1 ah t je veux pas te dénigrer mais je serais vraiment étonné si tu n'étais pas le plus beau phénomène de Paris avec tes petites histoires enfilées. Non 1 mais ! je suis pas saoul t Oui ou non, c'est^y vrai que quand elle restait pour garder mon bar rue de Londres» la môme Angèle a barboté la montre à sa tante Rose Lafleur, la première fois, puisqu'elle avait confiance seulement que tu la vendrais à son profit à elle» c'est-y vrai ? Se décider à rouler une môme de quinze ans» c'est triste» mais pour Ck>nstant et pour toi» la base de l'affaire» c'était M»« Burckardt pour lui tirer des sous. Non» vrai» tu exagères ! Eh ben» si t'avais pas été fautif» t'en aurais fait du tapage devant le comptoir du juge d'instruction I Mais en voilà assez I à quel moment exact qu'dle te l'aurait donnée directement en pourboire» la montre» M»» Burckardt» puisque c'est dans la complication des papiers que les agents l'ont reconnu : c'est toujours pas dans ton pardessus de chauffeur» non ? Quand je pense que t'as fouillé la podie de Rose après le Palais de Justice... mais si» voyons t... c'est toi I Malgré que la montre était bien à toi» t'aurais jugé convenable d'avoir l'intermédiaire de Constant pour tes affaires ? je ne crois pas 1 En résumé ! tu sais» je t'en veux pas ; moi» ça m'est indifférent.

«^ La rue où est mon domicile commence à cet immeuble. Adieu I consolide-toi dans cette bonne opinion» Léonce Sancoin. Bien entendu» le gars Lhiaubet est un rigolo» mais le gars Lhiaubet est redoutable. Malheur sur ta carcasse» Sancoin» si tu es bien placé pour t'élever contre la volonté de Lhiaubet. Sancoin» tu es marqué ! gare I

-^ Non mais ! c'est là» à Gaumont» que t'as vu cette pièce au cinéma ? Si je suis grillé par ton comité de bagne» je peux dire : « Repens-toi» Léonce! » car un cochon comme moi ne vaut pas plus que la saignée et Rose Lafleur non plus. iiÂchez . le coup pour me débourrer la peau^

allez I Ma paqvre Aurélie I Depuis que je l'ai dégradée viiement, cette bonne personne, pour prendre la chaîne avec cette saloperie de Rose, j'abandonnerais bien mon sang maintenant à tes galéri^is par la pénitence que Je mérite.

— Crois-moi, Léonce, le plus simple c'est d'avoir l'énergie et principalement la droiture, la loyauté.

— Tant qu'à la loyauté, comme tu dis, tu peux m'en croire : je ne tirerai pas un copain par les bras pour le faire rouler par trahison, ça, non I même qu'il aurait condamné Aurélie à sa perchtion, moi, je verrai ce copainlà un pied dans la tombe que je le pousserai pas dessus !...

— Tu as raison... Bonsoir, petit I N'oublie pas ce que dit Lhiaubet : la femme c'est l'esclave qui travaille et qui rapporte. »

Lhiaubet n'allait pas se coucher ; tout en roulant une cigarette sous la vérandah du bar qui est au coin de la rue Caulaincourt et du Pont, il réfléchissait, les yeux sur la rue Etex, par où le long du cimetière Montmartre Léonce regagnait l'avenue de Clichy. Il avait une manière de parler avec autorité et famiUarité par laquelle on ne résistait pas à ses désirs : ce fut sur ce ton qu'il s'adressa à un chauffeur endormi. Les conducteurs de véhicules parisiens sont si forts de leur inertie, que Lhiaubet dut exhiber la fameuse carte jaune qui fait obéir l'Enfer de Paris. Voilà le client assis à côté de son guide, ce n'est pas sans motif que le magnifique et sombre Lhiaubet est à côté d'un « subalterne ». En effet, la montre est chez un porteur de journaux. Or, les habitudes de tout ce qui vit dans les rues, qui les connaît mieux qu'un chauffeur ? La montre I oh ! ce n'est pas que le bandit envie le plaisir, comme, par exemple, l'oncle Georges, de conserver un objet d'art dans une armoire, mais quelle satisfaction d'orgueU, un jour à venir, d'écraser le complice Constant avec cette « pièce à conviction ». « En voulant me priver de mon bien, Constant, tu as laissé glisser la toquante, et

moi, le terrible maître» J'ai mis mes pattes de lutteur dessus, moi, Lhiaubet, je l'ai dénichée 1 » Ce triomphe ! Lhiaubet ne rentrera pas rue de Maistre avant d'en être assuré. Maintenant, le policier-bandit commence son enquête : il sait déjà par le chauffeur du taxi dans quel bar se réunit la pègre de la rue du Croissant. Le bistro, par la vertu magique de la carte jaune, lui montrera dans les groupes le nonuné Lafleur. Après l'enquête, les actes I conunent voulez-vous, n'est-ce pas ? qu'un blanc-bec résiste à Lhiaubet ?

« Tiens I le fils à Rose Lafleur I Je suis heureux de te retrouver, Alfred, et bien constitué, dame ! T'as pas trop grandi depuis la rue Gabrielle. Alors, comme ça, ça fait que tu te débrouilles dans la carrière de porteurs de Journaux. Et honnête, toujours, bien entendu 1 Vois-tu, ce qu'il y a de bon et de vrai pour un homme sérieux, c'est l'honnêteté. Sacré Alfred 1 eh bien 1 le plus simple serait de prendre un verre ensemble. Qu'est-ce que m'a rapporté Léonce ? alors, il parait que, sans peur, conune ça, tu as entrepris la perspective de te marier : c'est digne, ça ! Eh bien I je souhaite que tes affaires ne fassent que croître et prospérer. Le travail et la gaieté, c'est ma devise. Un de ces quatre matins, il faudra que je fasse un tour jusqu'à ton petit ménage : un dimanche, j'apporterai mon déjeuner, sans façon, et vous m'aiderez à le manger : dans quel coin vous êtes installé ? l'ami Léonce n'a pas eu le temps de m'indiquer votre domicile.

— D'où c'est-y que vous sortez, vous ? voilà cinq minutes que vous avez tout l'air de me guetter : ohl froidement, je vous le dis, vous savez, je vous ai vu amorcer le patron avec vos manières d'aventurier. Quelle signification que ça a de faire bavarder le patron pour parler de moi ? Vous recherchez les gens dans leur < business », alors ?

— Voilà l'effet d^ la gentillesse entre loyaux travailleurs I mais, à l'époque actuelle, faute de solides principes

traditionnels, on se méfie d'un homme sérieux qni est Tami de la famille 1

— Je me fous de la famille. Vous voyez que je m'efforce de pas être agressif, hein ? eh ben I qu'est-ce que vous réclamez ?

— Tout simplement, j'ai parié qu'avec cette carte. Je t'imposerai le respect... Ça va mieux, petit ?

— Tu as du retard pour m'épater, car je me rappelle qu'un ignoble fourbe a exhibé cette carte, un jour, chez ma mère, pour du chantage. Cela me prouve par déduction que cette carte c'est les ressources de la perfidie : c'est écœurant I

•^ Ah ! petit sournois, tu es disposé à la lutte I Une « petite vie • comme ça qui résiste I Mais, c'est le cas de le dire, tu ne pèseras pas lourd dans mes pattes de costaud. Le fait est là que je ne suis pas dénué de moyens ni de dispositifs pour te posséder et te ravaler. Salut et fraternité quand même. Attends-toi à entendre parler de moi, petit ! »

« n est certain que quand on n'a pas d'occupation, le dimanche, le sommeil ne nuit pas, disait cet après-midi-là Tonde Georges à Alfred qu'il trouvait étendu sur le Mt. Il n'y a pas lieu de se priver de sommeil quand, cependant, le sommeil n'absorbe pas les moyens d'arrondir ses revenus. Pourquoi ne pas se mettre la nature dans la tête, rien de mieux que la nature, d'après moi, nécessairement. Ronfle, Alfred, ça ne coûte rien. Qui est prudent se ménage pour se renforcer et se grossir : engraissez-vous ; enrichissez-vous, disait un ministre d'Etat nommé Guizot. Dors, Alfred, et moi, en attendant, comme résultat de ton repos, en définitive, j'aurai lu le journal gratuitement sur cette table-ci I »

Habitué à respecter l'oncle Georges, arbitre de ses

querelles avec sa mère, Alfred se releva sans joie : il était habillé.

«c Alfred, je ne t'ai pas dérangé pour divaguer sur des historiettes : ah I ça fait belle jambe les futilités, ça ne vaut pas tripette, c'est la moutarde après dîner. Pour ce qui est de la santé, d'après ce qu'on m'a dit, le petit a été malade. H est naturel que chacun tienne à guérir les siens ; or, les médecins ne laissent pas marchandaiUer, en cas de maladie, donc, la monnaie n'a plus de valeur : on ne regarde pas à l'épargne ; conséquemment, j'ai deviné' que tu es dans une mauvaise situation pécuniaire. Evidemment, moi, je suis ton tuteur, et si tu as une somme à payer de traite ou de facture, je suis venu t'expliquer une affaire.

— Quand le petit est malade, c'est le cas d'user de la clinique : dame I c'est une humiliation, mais j'ai pas encore tout du grand brasseur d'affaires, hein ?

— Tu n'es pas hors d'âge encore, mon bonhomme ; en toute franchise, m'est avis que si vous épargnez au lieu de vous gorgiasiser en dépenses outrées, vous améliorerez votre situation et vous irez jusqu'à la richesse. Bien que, malheureusement, tu ne t'inquiètes pas outre mesure des intérêts commerciaux, tu n'es pas sans avoir connaissance de ce qu'il en est de la vente à réméré. En définitive, après la vente, tu peux reprendre la chose que tu as vendue, si l'argent nécessaire ne te manque plus pour la libérer. Simplement I Maintenant, en tirant parti de cette pratique, jugerais-tu bon de me céder la jouissance de la montre à grand-père Sébastien, conune nantissement d'un prix fait ? Remarque que c'est à douter de tout de voir que le bien de mon grand-père est à vous, mais je ne proteste pas I

— Tu me parles là d'une affaire excessivement sensationnelle ! très moderne. Oui ! mais pas de blague I si je ne m'arrange pas, je suppose, pour te rendre... tout serait foutu I ce serait navrant et plus qu'idiot.

«— Oh t ce'*n'est pas en taillant en plein drap dans ton budget actuel que tu récupéreras Tobjet, bien sûr î mais laisse les choses aller leur cours. Tu espères te débrouiUer habilement du côté du journalisme d'écriture, pourquoi pas ? J'avais une folle envie de me décider pour l'état de reporter étant jeune : rien de plus beau I Enfin t quand, moi, je dis : tu réussiras, tu réussiras. Je compte que gagner gros comme journaliste ne te demandera pas trop de temps ; alors, je serais étonné que tu ne trouves pas l'occasion de délier les cordons de ta bourse pour tenir la montre et sans te saigner.

— C'est qu'on ne les soigne pas extrêmement, les reporters, oncle Georges.

— Ceux qui ne possèdent pas bien tous les tours de bâton, le fond du sac, mais ceux qui sont dans la peau du bonhomme, ils rencontrent des auteurs dramatiques, des aviateurs, des députés, des gros boursiers, qui mènent la vie luxueuse des sports. A moins d'être pire qu'un jeune enfant, ils ne les quillent pas sans avoir des chances de premier ordre pour les débouchés financiers sûrs et avantageux. Moi-même, qu'est-ce que je suis en matière de placement devant ces maîtres, un modeste élève ? non I de la cendre ! de la fumée immatérielle.

"^ Je me résignerais facilement au sacrifice de la montre pour une somme, mais du côté de mère, il y a aine considération de pudeur, de respect ! mère me trouverait en défaut. Et Amélie ?

--- Tu n'as donc pas de ventre que tu ne t'engages pas par crainte de l'agitation des femmes ? Si un estomac solide te manquait à ce point*là, ce serait à douter de toi. Ah I tu auras de ]a peine à réussir, Alfred I

— J'ai honte de faire pivoter un souvenir de père pour une question de « business ».

-^ Avec ton oncle, elle plonge dans la famille de plus en plus, la montre de grand-père, mon bonhonune. Tiens 1 j'ai bonne envie de te ooucher sur mon testament par

un legs de la montre. C'est toi qui le tiendras après mon cercueil le souvenir de mon frère.

— Alors» donnes-^n le plus possible. Combien en donnes-tu ?

-^ Je donne soixante-dix.

•^ Tu te rappelles donc pas que la dame célèbre lui avait casé la montre pour plus de mille francs au monsieur du high-Ufe. Oh 1 oui t ça dépassait bien mille francs. A part cela» en son genre, actuellement, je prévois qu'elle les dépasse encore. Non ! pas de suite possible à Taflaire sans rectification de prix.

— Pour ce qui est de M. Baseilhac, c'était un gaspilleur, et la dame lui coûtait beaucoup. C'est le grand genre pour ces entreteneurs de danseuses, de brûler la chandelle par les deux bouts. Quant à toi, puisque tu n'es pas raisonnable, je ramasse le billet que j'avais dépoché sur la table*

— Remets-le, si tu veux, et tu as gagné la partie. Cent*

— Non ! c'est soixante-quinze mon dernier prix.

— Ah 1 non I le billet bleu, mon oncle Georges.

— Quatre-vingt, allons I pour ne pas liarder. -^ Je tiens au bUlet bleu.

— - Tire vingt francs dans le creux de ton bas de laine, mon petit bonhomme, maintenant ; et alors, après, tu mettras le poing sur le beau billet. Tope I Ah ! je me flatte que la montre de grand-père Sébastien est à moi en toute tranquillité d'esprit. »

De l'escalier, la toux d'un homme sembla répondre aux présomptueuses paroles de l'oncle Georges, puis trois légers coups à la porte.

Oui, vraiment! aujourd'hui, Lhîaubet est un vieux I ses cheveux grisonnent au bord de sa casquette, est mvÊMp très voûté ; son tdnt, mais il est terreux, son t^nt

244 FILffiUTH

et ses yeux sont comme ceux d'un lièvre, n inspecte dans les glaces des magasins les promeneurs qui marchent derrière lui; à la vue d'un passant suspect, il se dissimule dans une entrée de maison» puis se méfie de sa cachette, fait semblant d'attacher ses souliers. Ahl Lhiaubet! formidable Lhiaubet ! est-ce là ta force ? Il était sorti, l'air malin de chez Rose Lafieur qui, dans sa peur de la carte jaune, lui avait révélé avec d'aimables sourires le domicile de son fils Alfred, il avait descendu la rue des Martyrs, et place Pigalle, au bar des Pierrots, il avait rencontré un honnête collègue de la Préfecture : Lamôle. « A merveUle ! je suis enchanté de l'heureuse rencontre que je fais. Espérons qu'elle te sera utile, Lhiaubet. Pour à présent, Lhiaubet, je suis étonné au sujet d'une discussion ce matin au Commissariat rue La Rochefoucauld. A toi je le dis : tu as agi sans intention de nuire à la société, mais seulement par zèle d'amorcer ou par faiblesse. Mais que de preuves contre toi ! Il est arrivé que cette nuit, tes copains ont eu trop d'amour pour une de ces belles autos de maîtres qui s'étalent place de la Concorde... tu sais, là, le superbe cercle I et tout d'un coup, pendant qu'on regardait. Us se sont emparé d'une limousine vernie. Je ne pourrais pas assez dire combien on a été afOigé rue La Rochefoucauld ; c'est là que j'ai vu que tu es estimé énormément. Aucun de ces messieurs ne jugeait que tu aies pu être un malfaiteur. Je demande ce que c'est I je demande pourquoi tu es recherché, toi, le grand Lhiaubet, Lhiaubet le Magnifique, on me répond que tu as régalé royalement des inspecteurs pendant que tes copains opéraient. Après, tu es allé parler avec ceux qui t'attendaient sous la colonnade du Ministère de la Marine. On en a déduit que tu as la responsabilité de ce coup de Trafalgar : c'est le motif de ton arrestation. Dieu soit loué I on ne m'a pas ordonné de rien commencer contre toi I oh! J'aurais désobéi, car je te suis fidèle. J'afiQrme que tu es innocent et Je plains de tout oonir

tes souffrances. Oh ! Je Tai proclamé pareUlement devant les chefs : f ahre rechercher le grand Lhiaubet» un serviteur zélé ! la police n'aura pas cette honte I »

A mesure que parle le bon Lamôle» il voit Lhiaubet vieillir de vingt années et se persuade alors qu'il est coupable. Les consolations de l'amitié qui adoucissent le méchant affligé, blessent un orgueilleux. Lhiaubet répond à ceDes de Lamôle par de la forfanterie amère. Lamôle en a de la colère ; il regrette de n'avoir pas de mandat d'arrêt, il le quitte sans lui offrir le main.

Evidemment, il faut beaucoup d'argent pour partir. De l'argent, il y en a un peu dans sa grosse armoire rue de Maistre : cent francs, une salière ancienne en or et un titre de rentes de cinquante francs au porteur. Non I ce n'est pas rue de Maistre qu'il faut aller : il est convaincu que la Police (on aura envoyé Méchain et Rimbert) l'attend sur le trottoir devant sa porte. Jamais il n'a tant d'imagination que lorsqu'il a peur. Plusieurs de ses copains, en se levant du lit avant le déjeuner, ont l'habitude de se réunir au café de la Nouvelle Athènes : « Des subalternes I des traîtres ! des salauds » qui lui doivent tout, que lui, Lhiaubet leur tende la main : non, pas de ça I il aimerait mieux le couteau de la guillotine. Et pour ne pas être aperçu du café qui est en face du rond-point place Pigalle, il tourne les épaules au jet d'eau qu'il contemplait et marche entre les arbres du boulevard Rochechouart. La montre I la montre I oh I quelle ressource I Pensez à la Joie d'un petit lièvre chassé, quand il découvre un terrier, ce fut la joie de Lhiaubet, quand il eut repensé à la montre Lafleur. Toutes les fois qu'il ne réussit pas dans un de ses perfides projets, Lhiaubet s'y entête comme pour soutenir qu'il a raison tout de même, seulement, il le prend autrement, pour en tirer parti plus habilement. Si, devant une lettre qu'il écrira tout à l'heure, le jeune Alfred ne cède pas la montre, un coup de poing le jettera par terre. La montre est un gage sérieux pour emprunter

« bon » à la mère Paletot, la prêteuse. U a sur lui trente sous pour deux billets de Métro et pour le bar où il écrira une certaine lettre, ce soir il aura mille francs I Est-ce qu'il avait le pressentiment de son utilité, lui, le maître, quand il la dépistait, cette montre ? car, en somme, n'y tenait guère ; mais, voilà I portez donc une griffe de tigre montée sur or en breloque : c'est du bonheur! Maintenant, il est nécessaire de ne pas se brouiller avec Constant : ce n'est pas le moment. Il a toujours admiré l'activité du gars Constant et son intelligence dans la lutte. Les Français sont rechercliés comme domestiques à l'étranger : le jour où il retrouvera Constant, pour sûr il le recommandera à des patrons convenables, et, placé dans une maison riche, il se reposera. U se lait vieux, il est temps de se marier. U lui faut décidément une campagnarde aussi bête que possible, pour qu'elle le soigne gentiment : il trouvera cela en Italie. Hors de Paris, il ne pourra faire autrement que d'économiser la moitié de ses gages. Alors, pourquoi, une fois riche, ne pas vivre en bourgeois dans un village d'Italie, se faire naturaliser et nommer conseiller municipal et maire ?

« Excusez ! disait Lhiaubet en entrant chez Alfred, c'est important que je confie des choses tout à fait sérieuses à Alfred Lafleur.

— A votre disposition î dit Alfred. Il faut que je sache le plus vite possible... Enfin I Je réfléchis I pourquoi vous occupez-vous de moi uniquement depuis cette nuit ? Je ne vous accuse pas, monsieur, mais j'aimerais savoir par quel hasard vous avez la certitude de tout sur l'état de la famille et quelle commission vous aviez pour moi cette nuit.

— C'est impossible d'amorcer l'ailaire à trois.

-^ Vous parlerez devant mon oncle, certainement» ou bien vous pivoterez sur vos dix orteils et à bientôt la joie de vous revoir.

— • L'affaire ne concerne pas monsieur. Oh I j'attendrai I dit Lldaubet en s'asseyant

-^ Mettez-vous à l'aise, mon brave ! de quel droit interviendrai- je, dit l'oncle. Au revoir, mon bonhomme. Serviteur, mon brave I

— Entendu, mon oncle I mais monsieur est de ces perfides indicateurs de la police qui guettent la honte. Ahl ce serait piquant qu'il me trouve en défaut pour avoir prise sur moi. Quelle joie d'être parfaitement en règle ! Et gare à lui car je n'ai pas peur, moi ! oh I froidement I

— Airangez-vous I pour quant à moi, j'ai une maladie de cœur qui me coûte gros comme médicaments, en conséquence de quoi les émotions ne me valent pas tripette. Serviteur !

— Halte 1 vous n'avez pas besoin de vous enfuir hâtivement sans poignées de main, vous ! dit Lhiaubet, qui reconnaissait la chaîne de montre sur la poitrine. On ne. vous le fera pas trembler votre cœur, on le découpera pas I Tenez ! regardez-moi cette lettre-là, pesez-moi le poids de ça :

Mon fidel domesiiCf

Vu que ma montre m'a été volée par une emtrepris

de cou de main, je vous la reclam au moyen de vos argousin

parlant de ce princip que vous été aciuellement emploie

dans la polie. Je conte sur votre honéleté pour le nécessaire

Je vous salue,

Mme BURCKARDT.

— Elle met son orthographe d'une drôle de façon pour une dame riche, Mm« Burckardt. J'ai une folle envie de vous dire que vous êtes un malfaiteur, car je vois bien que cette lettre est fabriquée. Ce serait à douter de tout.

— Vous avez le droit de mépriser un honnête père de famille autant conmie autant, gros sournois ?

— C'est vil comme audace I dit AUred. En voilà assez d'éloquence compliquée I allons 1 je ne vous épargnerai pas. AUons ! filez de chez moi si vous ne voulez pas palper une balle de mon revolver.

— Alfred ! ...oh I... Alfred I... ne fais pas d'esclandre, dit l'oncle.

— Un rigolo ? dit Lhiaubet, en ramassant vers sa poche le revolver qu'il a fait tomber d'un coup. Petite vie I pauvre nature 1... A nous deux, vous, le gros 1 vérifiez-moi ce papier encore, si ça sent le moisi. Vous savez lire, bourgeois ?

Procuration

Je requier tout individut détenait ma montre qui est bien à moif Vayant acheté à mon domestique Constant de la livré au porteur de la praisante sou peine de confiscation.

Mme BURCKARDT.

— Pas d'impatience, dit l'oncle Georges. Allons doucement et en bon ordre. En deux mots, j'aurais voulu avoir une preuve que cette correspondance n'est pas une lubie d'un détraqué. Remarquez que je ne vous accuse pas de bluff ou d'aller trop loin, mais il serait déraisonnable de céder son bien devant un mémoire d'apothicaire : c'est criant I Apprenez, tout d'abord, que cet objet a toujours été conservé dans la famille depuis mon grand-père. En conséquence d'un vol, un jugement a liquidé la question au profit de ma belle-sœur.

— Quel jugement ? les voleurs ont été accrochés à la police du gouvernement par manière de dédommagement, vu leur innocence.

— C'est par trop I je me borne à protester que la montre est ma propriété pour la bonne raison que j'ai tiré de ma

pocMe de quoi l'avoir à moi» Alfred ayant jugé bon de l'utiliser pour avancer son budget d'autant. Hein?... maintenant?

— Vous avez agi au mépris de la galanterie française, à ce que je vois. C'est le comble de l'indélicat I J'ai envie de bondir quand des faux bonshommes profitent de la gêne d'un petit gars pour mettre les mains sur son bien. Ah I si j'étais pas forcé de retourner à mon atelier, je vous en donnerais de la tribulation... allons ! il n'y a pas de subtilités à faire, il me faut cette montre... Et toi, moustique, de quoi ? les pattes dans les poches du vieux pUote, rat d'hôtel I ah I ça, c'est la note gaie I »

Alfred essayait de pêcher le revolver dans la poche béante : il en fut puni par un terrible coup qui le renversa. « Vous êtes... brutal t dit l'oncle terrifié.

— C'est du bon travail, hein ? si vous vous y connaissez... Dame ! je ne me suis pas charrié jusqu'au sixième étage pour jouir des plaisirs de l'existence. Ah I çà, combien qu'il mesure de centimètres ton faux-col ?

— Ah ! monsieur ! monsieur I pas besoin de serrer à ce point-là !... vous êtes en train de m'écraser le cou... Eh I là I Eh I là I au sec..., à l'ass... Alfred... »

Alfred était étendu, Alfred était bien portant. Il ne bougeait pas. Il jugeait son intervention inutile et en escomptait une plus efficace : ceUe d'Amélie ; la main de sa femme l'avait rassuré en déplaçant la clef de la porte, de façon à la fermer aux combattants et à la rouvrir par des auxiliaires.

« Ça ne vaut pas la peine de serrer tant. Eh I là ! Eh ! là I pas la montre, car c'est un déchirement, monsieur I Je... je... je me déciderai à payer une somme de... sans chicherie, par compensation. Expliquez-vous I je ne vois pas le mal qu'il y a à s'^cpliquer. Eh I là I Eh I là ! j'aime mieux mourir que de donner la montre I mon devoir... il est inutile de me serrer à ce point... La famille se cotisera... on fera son possible ! la famille vous supplie ! Eh ! monsieur I monsieur I

— Donne mille francs de suite ou Je coupe en plein dans les tripes.

— C'est déraisonnable I voyons I Je vous ouvre un crédit. Je paierai deux cents francs chez moi. Je signe pour deux cents francs à valoir.

-— Mille avant six heures chez toi, bâillonné, bien attaché, en taxi, ou Je te tripote la viande, sournois.

— * J'irai Jusqu'à cinq cents, prix fait! bâillonné en taxi.

— Alors, signe une donation avec ton stylo sur mon calepin, vieux chien râpé ; en bonne forme, bien constitué, capitaliste avare I t'as des sous placés, hein ? sangsue du pauvre monde I Tant et tant I Maintenant, tous les deux, je compte que vous viderez la doublure à l'intérieur de vos poches : la montre, et tout \

— Il a pas prise, mon oncle Georges. On est vengé! dit Alfred toujours étendu.

Lamôle aimait plus sa profession que ses amis place Pigalle, au Bar des Pierrots. A la mine de celui qu'il Justifiait et n'accusait pas, il avait compris que son ami était de ces collègues qui sont hais des autres parce qu'ils les déshonorent. Alors, de trottoirs en trottoirs, de tramways en métros, il avait cru devoir ne pas abandonner le coupable et surveiller la porte de l'immeuble où il était entré rue Saint-Antoine. Par deux confrères et deux agents cycUstes raccolés, et par le téléphone, il avait communiqué un bref rapport à l'Administration du quai des Orfèvres qui l'estimait, et obtenu des ordres. La concierge d'Alfred prévenue, n'avait pas été surprise de l'émotion de sa femme, si tout le monde le fut de sa présence d'esprit. Amélie fut félicitée et rencontra les appuis dont elle semblait digne.

Les édifices de l'orgueil tombent d'un seul coup : au bruit des pas dans l'escalier, Uiiaubet dit « C'est pas le

moment de débiter des plaisanteries pour faire ri/et Lhiaubet, tu vas être débordé dans tes entreprises» t es frit dans Thuile, mon gaillard. Voilà la vie 1 »

Dans la chambre pleine, quand l'oncle Georges, malgré son respect pour l'autorité, ou à cause de cela, eût mis en harmonie faux-col et cravate et rendu ses habits à la propreté avec une brosse, il s'approcha de Lamôle et dit :

< Bien entendu, ce n'est pas le cambriolage d'une chambrette de valeur locative aussi modeste qui a mérité l'honneur d'un dérangement aussi conséquent. J'estime plutôt, comme c'est votre état de plonger dans les milieux corrompus, que vous aviez précédemment la préoccupation d'empêcher ce malfaiteur de causer encore des embarras. Néanmoins, puisque l'occasion est là de m'appuyer sur votre certitude, permettez-moi, maintenant...

— Monsieur I vous me farcissez la tête de je ne sais combien de choses ! Voilà que vous me tombez sur le dos avec votre exultation de paroles pour me gêner I assez d'opinions ! assez de discours ! dit Lamôle.

— Monsieur l'inspecteur de police, excusez^moi ! j'affirme ma prétention de dégager ma signature. J'ai engagé une signature dans l'état d'esprit de contrainte par violence. Cet engagement est bon à jeter absolument, puisque la signature était un cas de force majeure. Attendre la décision du tribunal est au-dessus de mes forces, j'ai une folle envie de le dire.

— Lhiaubet, je ne pourrais pas assez dire quelle est votre abjection, dit Lamôle : elle est aussi grande que possible, homme de néant 1 J'ordonne que vous posiez devant vos dupes immédiatement ce qui fait peut-être toute leur fortune.

<<~ Ah ! voilà qui est parler I merci, monsieur l'inspec* teur de police. Rien de plus beau que la loyauté et la confiance. Outre l'engagement de signature, il a regratté la doublure de mes fonds de poche pour faire sa pelote I J'ai été mis en demeure par cet exploiteur de me démunir

de ma montre eu or qui, sans surfaire, est un bijou d'tiéritage d'une valeur estimative ultra I

— « Patte attachée, collier accroché », dit un proverbe. Mais pourquoi donc ça que je remettrais la montre en or en mains à ce gros défraîchi vu la situation à présent. Pour ce qui est de la montre, je voudrais que tu t'en rapportes fidèlement au fait positif, Lamôle : tout simplement, elle a été vendue par ce brave petit gaillard bien courageux, Alfred, à cette vilaine bête qui a profité qu'il cherchait de l'argent I Est-ce que c'est de la délicatesse, ça, La Jaunisse ? dit Lhiaubet.

— Est-ce que vous avez la compétence pour la liquidation de nos affaires ? dit l'oncle Georges.

— Tiens t regarde, Alfred ! mets le grappin dessus I dit Lhiaubet.

— Monsieur l'inspecteur de police !... c'est trop de malheur! Souvent, j'ai essayé de faire mon possible pour la récupérer. Cette fois, c'est un grand bonheur que j'aie pu me mettre en frais pour avoir mon bien. Quatre-vingts francs que j'ai dépoché I

— Tu parles de cette affaire de façon qu'on pourrait supposer que la montre est à toi. Quelle audace t dit Alfred. Réfléchis qu'elle est uniquement à mère, mon oncle Georges !

— Alfred ! il me serait pénible de constater que tu vas de pair avec un homme épouvantable. Tu as connaissance, pourtant, que l'objet a été acquis par moL

— Ah I il est tenace, le gros La Jaunisse. Et moi, je garantis, preuve à l'appui, que la montre est bel et bien la propriété de M^^ Burckardt, et par procuration signée, à moi, Lhiaubet I Tiens I regarde ces papiers-là, Lamôle. Devant témoins, je te fais cadeau de la montre, Alfred, par effet de ma gentillesse.

— Qu'y a-t-il de plus triste que toutes ces chétives querelles : la grandeur du danger que vous avez senti ne vous sert donc de rien ? dit Lamôle. Quel spectacle I

Allons ! vous afficherez vos prétentions au Commissariat. Le commissaire de police votera pour la délivrance de ce bibelot à son propriétaire légitime. Pas de révolte, et pas de discussions I Je prends empire sur cette orfèvrerie jusqu'à ce que le commissaire ait jeté son commandement. »

Le commissaire de la rue des Orteaux ne laissa pas à des secrétaires l'honneur de recevoir un groupe aussi imposant que les gardes d'un homme à menottes et leurs protégés. Comme il s'étonnait qu'on n'eût pas tout d'abord écroué un malfaiteur, Lamôle avança qu'il pouvait renseigner le commissaire dans une contestation pour l'attribution d'objets volés et restitués par lui. Les policiers causèrent à voix basse de « l'affaire des autos du Jockey ». Ces messieurs se demandèrent, si, enfin ! on n'épurerait pas le personnel de la Sûreté. En souriant, le grave Lamôle exposa que Lhiaubet se prétendait propriétaire d'une montre dont un vol aujourd'hui l'avait rendu possesseur : l'écriture par laquelle il essayait de le prouver n'était pas celle d'une certaine dame Burckardt. Lamôle montra du doigt sur les bancs de la salle deux hommes : l'un avait à la fois déclaré que la montre était d'une valeur inestimable parce qu'il l'avait achetée quatre-vingts francs à l'autre, qui paraissait être encore mineur ; cet autre avouait qu'elle appartenait à sa mère. Lamôle estimait qu'un juge de paix avait le pouvoir, l'habitude et la capacité de résoudre de tels différends. A ceci, le commissaire ne répondit pas tout d'abord : il demanda aux intéressés des signes de leur identité ; or, en inscrivant les noms des deux Lafleur et celui de Lhiaubet, il balançait la tête avec la satisfaction d'une certitude flatteuse pour son flair de policier. Il prit la montre aux mains de Lamôle, ouvrit d'un air curieux et assuré le boîtier et en souligna victorieusement les inscriptions sous les yeux de son Interlocuteur étonné : Lafleur, rue Gabrielle, 105.

« Asseyez-vous donc une minute. Oh I mon Dieu 1 vous n'êtes pas si pressé que ça. Figurez-vous, bien cher monsieur, que vos données coïncident... Oh ! très habile ! vous êtes très habile... avec de Thistoire andenne, de vieilles, très vieilles histoires. Aht cette fameuse M"*« Lafleur ! vous êtes, très habile... Oh ! je l'ai très bien connue : curieux, çal extrêmement curieux I... Pardon I excusez-moi I veuillez m'accorder un moment, et je suis à vous, mon cher Lamôle... Labbé ! voudriez-vous avoir la complaisance de faire aviser une certaine M^^ Lafleur, 105, rue Gabrielle, la concierge, qu'elle ait à se déranger pour comparaître à mon cabinet... qu'on la prie de venir... ah 1 ah ! ah I je lui offre l'hospitalité dans mes bureaux t... bien bonne cette histoire-là I... L'exactitude est la politesse des rois, Labbé... qu'on prenne une voiture !... A l'époque que je rappelais, j'avais l'honneur d'être dans le dix-huitième, le bureau de la rue Lambert... Vous connaissez le dix* huitième... un bureau de tout repos... la retraite avant l'âge... Quant à cette pauvre M^^ Lafleur... elle me faisait mourir de rire... Oh ! je l'ai disséquée... je l'ai disséquée d'une façon très... très... enfin I Remarquez que c'est une femme qui a le raisonnemoit assez juste t Elle était asset aimable et assez gaie. Enfin, pour ces gens-là I c'était une femme assez distinguée... Pauvre M"'^ Lafleur I eUe était d'une élégance parfaite I... vous savez, l'andenne manière... les traditions... ah ! ah ! ah ! Sans doute, je lui accordais mille et une qualités, nuds j'ai toujours pensé qu'elle était un peu folle... elle buvait t ! ! J'ai hâte de vous faire faire connaissance des mystères impénétrables de la fameuse montre, mais je vous donne ces détails (<f ça se doit », dirait ma belle-mère à cette occasion puisque vous assistez à notre conférence). Rnnarquez que c'est une fantaisie, car vous comprendrez tout à l'heure que votre présence, aimable d'ailleurs, n'est ]mis obligatoire. Ohl malheureusement, je ne vous fais pas un tableau enchanteur des Lafleur. C'est tout à lait du

peuple, du menu peuple, vous savez : les deml-sauvageSé D'ailleurs, vous en avez Jugé vous-même par le fils ! Ah ! plaignez-moi, mon cher ! avoir reçu une certaine éducation, et vivre avec ces êtres t Dans ce quartier-ci, aucune nuit ne se passe sans attentats : encore, si on n'était pas si mal servi ! Ce Labbé t Appréciez-vous le charme de ces milieux, vous, mon cher ? Jamais un peu de fantaisie, de correction I rien 1 le plaisir d'être constamment en conflit ! Quelle botte I ce qu'il faut avoir besoin de gagner sa vie pour être commissaire avec une gastralgie et des rhumatismes : c'est effrayant. Décidément, il est dit que cette dame Lafleur et sa montre tomberont constamment à ma charge. Enfin ! 1 1... Elle adore sa montre, cette dame, et, d'idlleurs, je la trouve ravissante ! Pas la dame t la montre I Ah t ah I ah ! Je ne sais pour quelles raisons, on dirait que la montre refuse violemment d'être mise de côté par elle. Je ne sais en l'honneur de quel saint, elle fuit perpétuellement. Positivement, elle en est la propriétaire, elle m'a expliqué longuement le pourquoi et le parce que, mais c'est à dormir debout, cependant, j'ai le droit de dire qu'il n'y a aucun reproche à lui adresser à ce pohit de vue ; il n'y a rien d'indigne là-dedans. Ce qui me plaît énormément, et que je vous signale, ce sont tous ces pauvres bougres acharnés sur la montre : ils ne la perdent pas de vue pour dévaliser M^^^^^ Lafleur, comme si elle était une richissime veuve. Tenez ! le beau-frère ici présent t il s'est donné un mal infini pour l'acquérir à vil prix. En somme, il n'est pas bien, cet|homme, il mériterait une leçon ! Comptez sur moi 1 II en est de même pour les enfants î C'est qu'il y en a une avalanche d'enfants là-dedans I ayez donc confiance dans ces petits mufles-là t A un certain âge, ils tournaient tous le bouton de la porte les uns après les autres pour faire maison vide, et chacun d'eux fondait passablement de machinations pour dévaliser la dame à ce moment-là : une fortune I Ceci laisse tant séit peu à désirer sous le rapport moral I

256 FILroUTH

Je me rappelle une petite qu'elle a hébergée ! pour laquelle elle n'a eu que de bons procédés ! quelle saloperie I cette petite, une nièce ! elle faisait merveille dans un café de la rue de Londres. Pas grand'chose de propre I c'est dans ce café que la petite, avec une noire méchanceté, fut volée en douceur par le nommé Lhiaubet ici présent. Âh I il ne goguenarde pas en ce moment I Ce fut un prêté pour un rendu I La mâtîne avait consulté son galant pour vendre la montre de sa bienfaitrice par l'intermédiaire de quiconque et au profit de la fillette Lafleur. EUe s'appelle Joséphine, ou Gertrude, ou Henriette, ou Ursule... j'avais disséqué toute cette affaire... je m'étais tenu au courant, mais mes souvenirs ont fui I Quelles gens ! enfin I Lamôle, mon cher Lamôle 1 il faut en prendre son parti ; hélas ! ce n'est pas sans difficulté I... vous m'avez suivi ? Vous rappelez-vous Lena Calvi I cette fameuse Lena Calvi ! qui a emballé tout Paris... Noti I non ! vous me faites marcher I vous n'avez pas vu Lena Calvi dans la Potinière de Deauville et dans toutes les pièces de Capus ? Enfin ! c'est possible t oh ! c'était une femme parfaitement élevée ! très lancée I d'une élégance ! d'un chic I une femme épatante et bien posée dans le monde ! voyons f elle était la maîtresse de Jules Tilly... Nonoche I voyons ! Nonochel... Ah I si ! voyons 1 je pensais bien que... un Parisien, comme vous !... Mais vous n'avez pas connu ses histoires ? Pour se venger d'elle, D*** avait fait constater par une enquête jésuitique à son domicile toute une collection de papiers autrichiens, de dépêches télégraphiques, de mandats et je ne sais quoi encore 1 Ce qui me fait vous dire que c'est par calcul de D*** que M"»« Burckardt... elle s'appelle W^^ Burckardt... a été inquiétée malgré son innocence, c'est que le juge d'instruction Léonard est un ami de ma beUe-mère, M"^® de Rosbach, c'est lui qui m'a tenu au courant. Lena Calvi doit voyager à l'étranger en ce moment. Voici ce qu'il advint de la montre : autre chose ne me regarde pas ni vous non plus* Lhiaubet,

qui était son dk>me8tique9 avait trouvé le moyen de la lui vendre. D'abord, on osa Taccuser de reoelt puis» après les fluctuations» l'affaire des papiers autrichiens ayant été étouffée par crainte d'esclandre, on s'arrangea pour étouffer celle qui s'ensuivait. Le juge Léonard rendit la montre à sa légitime propriétaire avec tous les honneurs dus à son rang et à sa noblesse, si je puis m'exprimer ainsi, et une semonce. Eh bien I Lamôle ? mon cher Lamôle ? est-ce assez réussi comme toquade cette histoirelà» hein ? c'est raide ! InutUe de vous dire que ma surprise fut grande, extrêmement, quand vous me signalâtes le nom de M°^« Burckardt à la base des prétentions de ce Lhiaubet. C'est un sauvage, mais il est habile... oh I le bougre t... Mon cher Lamôle, vous savez que vous pouvez vous dispenser, sans incorrection, de suivre ma petite audience I ce n'est pas obligatoire ! Si la situation se compliquait, je vous ferais signe... 19, quai Saint-Michel, n'est-ce pas ?... un de mes amis intimes... un ami de ma belle*mëre> M"^« de Rosbach, a le même domicile que vous ; Matisse, le fameux Matisse I un peintre I oh I très I très célèbre I très chic ! très correct I Figurez- vous que cette montre, un jour, me fut rapportée à mon cabinet par un balayeur des rues. Pauvre balayeur I c'est égal, c'est raide» un balayeur ! Enchanté I enchanté I enchanté de vous avoir vu I

— A vous, pareillement, je le dis, monsieur Landrécies I je vous remercie de votre accueil. Vraiment» je juge que l'on respire plus largement quand les événements sont bien déduits et leurs rapports bien éclaircis. Quant à présent» la montre me laisse assez indifférent. Gloire à vous si vous aplanissez les embarras et les peines de cette honnête famille. Monsieur Landrécies, de mon côté, je me réjouis des^^provocations de mon détestable collègue qui s'achèvent pour lui» le bandit» en catastrophe, et pour la Justice idéale que nous éclairons» en satisfaction. Monsieur Landrécies» un simirtt comm* moi a toujours

de la difficulté à se faire comprendre, parce que Je suis trop près de la brutalité et de la pitié en même temps, mais à vous je le dis, monsieur Landrécies, courage, monsieur Landrécies ! »

Puis on emmena Lhiaubet qui murmurait, qui bafouillait : « Je suis tombé, c'est le cas de le dire, sur les tuiles I mais Je lui ravalerai sa façade au Procureur des bandits de la « Nouvelle Athènes ». Monsieur le Procureur, vous êtes le Procureur de la République, saine et indivisible. Eh bien I moi, homme de la terre, Je veux simplement vous prouver que votre Police est un bonnet de coton ; Je lui expliquerai ce que ça pèse la volonté de l'homme. Je t'hypnotiserai, procureur des Jésuites I Adieu, la compagnie I »

Bien que M°^« Lafleur eût l'habitude d'aborder les conunissariats, ce n'était Jamais sans émotions. Or, les émotions tuaient sa vue, son ouïe, ne lui laissaient qu'une sensation indéfinissable à l'endroit où le corset gêne et un sourire. Ce sourire ne profita pas à ses destinataires, les deux hommes qui l'avaient accompagnée dans sa course, parce que le conducteur du taxi ne songeait qu'à se faire payer de l'un et l'autre qu'à aller se distraire avec ses camarades. La joie de M^^ Lafleur en identifiant le commissaire de la rue des Orteaux et celui qu'elle avait accoutumé d'importuner rue Lambert, diminua un peu son ahurissement, mais l'augmenta, d'autre part, en accaparant son attention de telle sorte qu'elle ne remarqua tout près d'elle ni l'oncle Georges, ni Alfred ; disons plutôt qu'elle les reconnut, non par les yeux, mais par des appels intérieurs pareUs à ceux qu'on subit dans les rêves. EUe s'inquiéta plus de la présence en ce quartier du commissaire de la rue Lambert que des raisons qui nécessitaient la sienne propre :

« Ça a Tair drôle que vous soyez en service du côté de

Charonnc, m'sieu le commissaire. Dans tous les cas* j'aime mieux, n'est-ce pas ? j'ai moins peur...

— Houm ! vos noms, prénoms, domicile ? Veuve Lafleur, Rose-Andréa, domiciliée rue Gabrielle, 105.

— Tiens ! mon oncle Georges I alors, c*est-y que vous cherchez la chicane et puis quand même I ça ne fait rien, moi, j'efface la rancune... là... et Alfred ? Voyez comme il est mauvais genre, m'sieu le commissaire, il ne dit pas bonjour à mère. Amélie, elle, elle m'a embrassée ; on est bons amis, pas, Amélie ?

— Madame Lafieur, votre montre court encore le monde I Je dois vous la remettre encore I ! I

— Ah I c'est pour la montre de père I oh I là I là ! là t là I là I toutes les fois qu'elle est égarée, c'est ces cochons d'enfants... moi, je suis toujours vos conseils.

— Excusez-moi, tout d'abord, monsieur le commissaire î dit l'oncle Georges. Par conséquence de quelle loi disposez-vous de cet objet en faveur de ma belle-sœur à partir de maintenant. Cela ne cadre pas avec la légalité. En effet, l'inspecteur vous a mis au courant des incidents, vous avez pu vous rendre compte que j'ai acquis la montre denier comptant et... je sais ce qu'elle m'a coûté.

— Monsieur Georges Lafieur, vous êtes très habile, dit le commissaire, mais moi, vous ne me ferez pas marcher. Profiter de ce qu'un mineur dont vous êtes le tuteur a besoin d'argent pour acheter à vil prix une fantaisie que vous avouez être d'un prix inestimable, elle est raide I

— On vous a dit que ce mineur est marié ; par conséquent, il est émancipé.

— C'est fabuleux, remarque Alfred, qu'on puisse supposer que je n'ai pas la responsabilité de mes actions.

— Ne commencez pas sur ce ton-là, monsieur Georges Lafieur, parce que je vous ferai arrêter comme tuteur indigne !

— D'une drôle de façon, oui I ce serait à douter de

tout si un simple commissaire avait le pouvoir comme un juge d'instruction.

— Vous n'êtes pas bien aimable pour M. le commissaire, dit M">« Laileur.

— Taisez-vous, ivrognesse, ou ]e vous frappe ! dit l'oncle.

— Abstenez-vous de commentaires, madame Lafleur, dit le commissaire, emportez votre montre, et puis, voilà I La cause est entendue. Si M. votre beau-frère veut s'expliquer plus longuement devant les tribunaux, Je vous garantis que je lui donnerai du fil à retordre. Vous savez, Georges Lafleur, je n'ai qu'à lever le petit doigt pour changer la face des choses... elle est ralde, celle-là I Du reste, vous êtes employé au Gaz, eh bien 1 à l'occasion, j'aurai une conférence avec M. Magînot-Lebon, votre directeur, c'est un ami intime de M°^® de Rosbach, ma belle-mère. Ainsi I je vous exhorte à bien vous tenir.

— Je ne tiens pas à m'être constitué en frais pour néant, monsieur le commissaire, en toute franchise 1 II y a un effet positif à réaliser : Alfred Lafleur est mon débiteur, en tous cas, car j'ai dépoché pour la montre, je sais compter I

— Mon oncle Georges, dit Alfred, ne t'inquiète pas. Je veillerai à ce que mère me ramène ce qui est à moi, c'est forcé, elle n'y coupera pas I

— Pauvre mère I vos enfants vous dépouillent I dit le commissaire.

— Non, mais I dit Alfred. Ma mère avait bien la liberté de me faire une gratification quand je me suis marié. Je trouve navrant qu'on jongle avec la responsabilité des individus !

— Je suivrai les conseils de M. le commissaire, dit M™« Lafleur.

— Enftn I mère I dit Amélie, vous tournez autour du pot : et moi qui étais si heureuse, rappelez-vous, si heureuse de votre générosité quand vous m'avez fait ce magnifique présenti Rappelez-vous notre bon dîner de

ce dimanche! rappelez-vous le corsage que je vous ai coupé, cousu et tout garni, et doublé.

— Je préfère alors suivre les conseils de M, le commissaire.

— Amélie 1 y a pas de considérations compliquées à discuter avec cette femme I dit Alfred. Oui ou non ? as-tu donné la montre en gratification à Amélie quand elle s'est mariée ? Oh I quelle tête.

— Vous les entendez, hein I monsieur le commissaire ! vous entendez comme ils se rabattent sur moi, les cochons d'enfants I oh I là ! là I là I là I mais je me vengerai I ah t ça c'est vrai I Probablement que vous passerez par la fenêtre pour la montre de père, comme vous l'avez escaladée pour emporter le petit à tout hasard.

— C'est de l'effraction, dit le commissaire.

— Dites donc, monsieur le commissaire, est-ce que c'est poU de passer par la fenêtre pour entrer chez mère, alors ?

-^ AUons I je vous conseille de leur refuser violemment votre montre, dit le commissaire.

— Et moi ? dit Alfred, c'est mon cadeau de noces I le cas est curieux I

— Arrangez-vous I dit le commissaire.

— Et mes quatre-vingts francs ? dit l'oncle Georges, que j'ai tiré de ma poche.

— Débrouillez-vous : la cause est entendue. Je vous laisse I »

Sur la chaussée de la rue des Orteaux, l'oncle Georges disait :

« C'est une agonie I avec les étouifements. Est-ce qu'on peut vivre quand on a remis une dette de cette valeur. Quatre-vingts francs ! ce n'est pas de la gnognote. Et mon cœur me fait mal I Ah I messieurs les agents ! un petit moment d'arrêt I excusez I Ces gens-là qui sont occupés par la discussion, ces gens-là I eh bien ! ils m'ont volé ma montre I ils m'ont volé quatre-vingts francs ! »

Un (les agents dit en marchant à l'autre qui ne cessa pas de marcher :

« C'est des louftingues qui sortent du commissariat I

— Au centre de la civilisation 1 1 1 dit Fonde Georges. » Cependant, Alfred, furieux, tenait sa mère dans ses

bras, comme pour l'embrasser :

« Oh I Alfred I disait M™« Lafleur, tu as le projet de mettre mère au pillage 1 Oh I Alfred violente mère I

— Palpe ses jupes, Amélie I file la chaîne avec tes doigts délicatement !

— Je la touchel ohl c'est doux, l'or I disait Amélie, à genoux près du ruisseau. Ah I la voilà ! oh I la belle montre 1 1 ! »

Toutes les forces du désespoir s'éveillaient dans M"e Lafleur. Elle était en sueur. Elle tira tant sur la chaîne qu'elle traîna sa bru sur le pavé. Amélie était pâle, échcvelée, silencieuse. Quelques passants essayaient d'apercevoir ce que ces deux femmes s'arrachaient et de deviner leurs sentiments.

« Attention I une auto I dit l'oncle Georges. Il ne s'agit pas de se paralyser avec des discussions devant le danger I »

L'oncle Georges se servit de la chaîne pour ramener ses deux parentes au trottoir. Or, les mains d'Amélie rejoignirent brusquement ses genoux dans le ruisseau : la chaîne s'était rompue. La montre tomba. L'auto passa : ses roues blanches étouffèrent son dernier soupir. On crut à celui de M^^ Lafleur : elle eut une syncope et qui n'était pas simulée. L'oncle Georges s'éloigna en touchant, ou l'organe du cœur que les émotions éprouvaient, ou les billets bleus que l'honnête Alfred attendri par deux cadavres lui avait rendus. Chez le pharmacien où on l'avait transportée, M"*« Lafleur n'ouvrit les yeux que pour les remplir de larmes, ne sentit la vie que pour le faire de son premier véritable chagrin. Devant ce qui avait été la montre de son mari, elle pleura plus sincèrement qu'elle n'avait fait jadis devant son corps glacé.

« La montre de père I » dit-elle.

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