EN VOYAGE
Ecrit en ivagon,,. Vraiment, sans hésitation, j'aurais été bien aise qu'il m'emprisonnât, ce pataud rustique et débordant de paroles. Ma prison, je la vois, à présent ! ce que je la convoite ma prison. Oh I la forteresse I quel belvédère devant la tempête I quelle lumière I Ça sentirait la poudre, il y aurait beaucoup de monde, un va-etvient d'avocats, de journalistes, d'avoués, d'huissiers, les meilleurs, les plus chers, courage, ma fille I et moi à la tête de tous les martelant. Taïaut ! taïaut ! mon fin limier, cherche, apporte à ton général. Oh I qu'en face d'un danger vrai je me sentirais chef. Mais la plainte étouffée par 1' « autorité judiciaire », comme il dit I le cul-de-sac I A Dieu ne plaise que j'entreprenne l'inquiétude de me défendre quand il est impossible de finir par le triomphe. Casser des vitres pour rien, merci I il est si simple de savourer de ses dents blanches les jouissances d'une vie calme comme un fleuve. Voilà-t-il pas une grande victoire intérieure de dire « non » pour le sot orgueil de dire non : r Je ne partirai pas I là I » Se fâcher, que c'est déplaisant. Allons donc ! obéir sans réserve à un ordre qui vous enchante n'est pas plus désagréable que d'obéir au précieux conseil d'un cher guide qui vous convient. « Partez pour l'historique Italie! » Va pour l'Italie I Après tout, j'adore ces natures limpides et bleutées du sud de la France, du nord de l'Italie. Oh I ces portails romains dédicacés ! Et si je suis contente, moi.
de ce voyage sans heurt» rivée à mon sleeping. On n'est pas sans me connaître orgueUleuse, et je le suis. Orgueil I les jeux de l'orgueil ! vos joies sont-elles supérieures à celles qu'on a des pics sauvages contemplés d'un luxueux hôtel ou gravis avec une douce angoisse. Du temps de maman, quand j'étais morale, étant de son avis, l'indignation était capable de me fouetter le sang : et pourquoi ? Vive le mépris couvert d'une universelle bienveillance. Ainsi, quand par l'écriture de Joseph Marmagne, j^ai reconnu sans difficulté que le document Cremnitz était un faux, et la vengeance de D***, oh 1 alors, j'ai failli perdre mon sangrfroid, cette ineffable richesse 1 se venger par la perfidie I quelle infamie perverse I la malédiction me montait du foie I Soudain, j'ai songé à quelque chose de plus majestueusement digne : mépriser paisiblement cet ancien ministre, futur ministre, sans même avoir la gentillesse de le lui faire savoir. J'en ai assez ! Je file I Ah I que je suis vieille avec mes trente-cinq ans I vieille, pure et compassée comme M™e Récamier. Il n'y a que les femmes belles et fines, les prêtres et les magistrats pour savoir combien les grands sont navrants.
Tiens t avec moi, parbleu, le hallali final n'était pas difficile, et la curée. Que de fois j'ai répété à Nonoche : « Tu tiens beaucoup à ce que tes papiers soient casés dans mon coffre-fort à moi, ce sont des volcans tes papiers. Parbleu I c'est bon pour toi, bien sûr I n est essentiel que tu t'en débarrasses, mais, moi, ça me donne la fièvre ! Enfin, voyons, quand on voudra me tirer dessus, rien de plus simple avec ces papiers-là 1 — T'inquiète pas, ma grosse, disait-il, je suis là ! » Que de fois, quand» par le zèle de l'aimable Hoffbauer, mes revenus me parvenaient de Vienne, me suis-je entretenu de ce danger : « C'est plus qu'idiot, cet argent autrichien. Le premier vaurien perfide venu a prise sur moi tant qu'il voudra pour construire un système d'accusation. — Toujours ton angoisse pathologique ! » disait Nonoche. £t il est arrivé
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la chose banale de Texistence: l'amoureux qui vous maudit et qui, méthodiquement, édifie le document Cremnitz. Je sais bien, moi, ce qu'il faut en penser de « l'autorité judiciaire », comme dit le juge d'instruction Léonard. Lui, c'est l'aimable raseur, la manie du travail, la bête au garrot, incommode et soumis, le genre moral (relèvement des plébéiens, etc.), un peu de lecture, l'amour, mais sans aucune perversité, et un respect si aigu de l'autorité qu'il est bien aise de se mettre à la disposition d'un illustre pourvu que « l'autorité » de l'illustre vienne vivifier la sienne. Comparer Léonard avec Sarzeau. Oh ! qu'il avait de savoir-faire ce Sarzeau I avec son œil de cardinal pédant et modeste. C'est encore moi qui l'ai fait nommer président de Cour celui-là, à grands coups de téléphones et de câblogrammes. Peuh ! quelles pauvres ruses ! l'arsenal des juges d'instruction I quatre ou cinq ressources courantes du métier, quoi ! plus le sang-froid. Oui I le cas de l'attitude méprisante et réfléchie du bureaucrate parlant d'une affaire au contribuable dompté. Et puis quoi encore ? plus la délicatesse uniquement du notaire d'une ville modeste. Quels raisonnements puissants faire tomber sur l'adversaire quand il a, comme dit Léonard, des « ordres sous son buvard ». Oh ! mais non, non, c'est qu'il fallait d'abord le supplément I et le supplément, c'est le respect dû à l'autorité : étais-je assez hypnotisée ? et la preuve de sa force, l'avais-je bien ressentie ? Il l'a avoué I il avaît avoué que le petit topo biographique n'était que pour affirmer Texcellence suprême de sa méthode. Ce que je l'ai trouvé ridicule ! 1 1 Raisonnons le document Cremnitz I s'il était sincère et véritable ? alors, holà ! voyez-vous le générateur d'une affaire Dreyfus I non I non I comment voulez-vous ?... alors, le chemin de fer et quarante milUons de kilomètres pour la traîtresse ! Si le document Cremnitz était une perfidie 1 ça ne fait rien t préservons-nous d'une guerrière trop belle et trop fine. Encore quarante millions de
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kilomètres de chemins de fer I c'est charmant la justice humaine I L'essentiel, c'est la commodité de la plèbe gouvernée et des illustres : voilà une définition précise de la justice par une qui s'y connaît et qui comprend ses aises. Italie I oh 1 quelle paix là-bas au clair de lune I quelle nature grandiose I à nous les mirifiques aventures de chasse I à nous les jeunes amants italiens qui ont de si bons tailleurs et de si beaux yeux I Oh I les gondoles et les sérénades ! Jusqu'à présent, tout est clair : le mystère angoissant commence à se faire sentir au sujet de mon Constant. Cherchons I réfléchissons ! 6 mon index ! martèle ce petit front qu'ombragent deux bandeaux bruns. « Quant à Lhiaubet et Constant, a dit Léonard (oh ! j'ai minutieusement épingle ces précisions-là), ce sont deux gaillards. Je ne suis pas homme à les négliger. Vous comprenez que j'ai mes vues sur eux! » Je peux dire, sans hésitation, que je devine : nous choisissons Lhiaubet et Constant, qui sont gens débrouillards, comme inspecteurs de police. Or, Constant est dans un bon compartiment de seconde classe avec Jenny, ma femme de chambre, et l'un ou l'autre vient prendre mes ordres. Tiens, parbleu ! oh ! que je suis bête et sottement butée I oh ! triste, triste, triste et honteux \ ils lui ont commandé, si je peux dire, de s'appliquer à me surveiller, c'est évident I O obscurs et faux principes de la police secrète I Enfin, c'est peut-être moi qui ai tort. Par quelle confiance extraordinaire, pensent-ils, en usant de l'amorce de quelques pauvres cent francs — combien le paie-t-il, je ne sais pas, moi — occuper sérieusement de perfidies un amoureux qui sent que sa maîtresse s'est chargée de sa fortune. C'est plus qu'idiot, et Constant doit bien se divertir.
Constant, comme tous les esprits fermes, est très jésuite au sujet de ses plans, très I Ne pas bavarder sur mes façons de penser est assez mon habitude : donc, nous nous entendons et nous préférons « pas d'indiscrétion x. Soudain, Elle I elle, si présente t si, pour moi 1
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elle, avec sa valeur de chose précieuse I elle, avec sa chaîne ridicule et belle, impossible de ne pas lui en parler à mon gré, j'y tiens, car c'est tout à tait empoignant. Elle, quoi ? eh bien I la montre de cette concierge, volée. Hélas ! quel remous, prolongé, du côté de cette montre I Tant d'enquêtes I tant de cérémonies judiciaires I et moi, projetée hors de mon sémaphore de la rue d'Astorg. Damel sans l'événement de la montre avec Lhiaubet comme voleur xle la petite Angèle, Constant comme receleur, et moi comme écho, (oh I triste, triste infiniment) aurait-on tourneboulé mes papiers, ouvert les dossiers de Nonoche qui m'ont fait présenter comme une traîtresse ? Sans le mal qu'on se donnait pour la montre, D*** aurait-il eu l'occasion précisément de faire insérer par la valetaille policière le faux document Cremnitz ? Et voilà qu'en wagon... attendez donc t la montre ayant été authentiquement signifiée à son heureuse propriétaire — salut au drapeau — voilà qu'en wagon. Elle, blottie sans bruit, sa chaîne brille sur le gilet de mon hardi Constant. Inquiétude intime ! Le froid Constant n'a pas eu une ironie quand mon œil a rencontré Tobjet ; j'ai dit « Quelle heure est-il ? — Vingt-deux heures sept, a-t-il répondu. » Sois jésuite au sujet de la police, mais franc au sujet de la montre. Du coup, je suis curieuse, plus de discrétion ni d'indiscrétion. Oh I je voudrais tant I tant savoir. Caches-tu une abracadabrante peccadille ? tu le sais bien, je suis en marbre devant un secret,
A propos de mes gens, je suis anxieuse de mes robes à excursions. Jenny s'est efforcée de voir Jeanne Lanvin, mais la pauvre fille, au dernier moment, était bien bousculée. Et la mécanique de mon stylo qui a la prétention de ne plus fonctionner. Fauteuil-lit numéro 3 1 vous, le sénateur inamovible qui ne parvenez pas à couvrir du store bleu la lumière, j'ai bonne envie de vous laisser vous débrouiller. C'est Mauprat, l'iUustre Mauprat l II a bien le droit, en somme, de ne pas me reconnaître. Tout
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de même, le malheureux goutteux sera bien aise de ma haute taille, de mon adresse et de ma complaisance quand je voudrais... C'est fait I Bonsoir, Mauprat !
Ecrit à Marseille.,. Je rapporte minutieusement mon dialogue avec Constant, aussitôt seuls à l'hôtel :
« C'est toi qui détiens la montre de la concierge ? Voilà une anomalie judiciaire.
— J'aime à croire que madame saura un jour quand il y aura moyen de parler avec la franchise.
— Alors î tu te paies le luxe de garder des secrets pour ton général maintenant ?
— Y a pas apparence que c'est pour froisser madame ! c'est un secret de délicatesse au gars Lhiaubet, ça.
— Ecris-lui, télégraphie s'il le faut. Je veux connaître le secret du sire Lhiaubet. Lorsque j'ai dit : je veux, j'entends qu'on se hâte.
— Je dois dire exactement que le gars Lhiaubet m'a promis une lettre visant des combines à déclancher. Mais je dois dire aussi que s'il n'y marque point sa permission de parler, pour ce qui est de la responsabilité, il m'est pénible de cafarder.
— Je t'engage à me préserver de tout contact avec mon ex-chauffeur Lhiaubet. Sincèrement, c'est un aventurier de bas étage. Cependant, je veux voir sa lettre de mes yeux.
— n n'est pas plus bas étage que les autres quand la galette est sur la table.
— Quels autres ? Il s'agit d'exprimer que tu ne le juges pas pire que tu ne te juges toi-même, garçon de café l moral, hein ? ça dépend I hem ! mais, toi I toi t toi ! allons I tu sais bien que tu es mon bon Constant.
— Madame est consolante I
— File, maintenant I où est-il mon courrier ? »
Soyez la bienvenue, lettre du banquier Reginald, et puisque nos aluminiums achetés à la baisse sont en extrême hausse, eh bien I c'est le moment précis de les
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vendre I Condoléances t ce sont les seules condoléances et émanées de cette Ginette Ponti. Oh I rhypocrite I allez au panier, mignonne I Hem I mon avoué s'arrange des honoraires un peu corsés : il faut que demain matin, après mon tub, je discute cette facture-là et point par point. Maintenant, cette photographie de chiens I Oh I les beaux toutous I les jolis loulous 1 ceci est pour me proposer l'achat sur photo de deux pointers ayant appartenu à la merveilleuse meute du duc de Cumberland I II ne me plaît guère d'acheter des chiens sans examiner de mes yeux les tares et, de plus, un pointer de bonne race, mon cher mister l'English, vaut huit cent francs, et non douze cents. Oh 1 par exemple, cette lettre-ci c'est grisant de comique fou : Amélie, c'est mon cordon bleu I Amélie, patriotiquement, qui m'expédie — oh I ma foi, en français et pas de termes impropres — ses regrets et son tablier : Bravo, Amélie, pour votre cœur I O Dieu du ciel, qui m'envoie cet imprimé ? Signé : Morand, chanoine honoraire. (Je connais.) Tout un exposé navrant des cataclysmes de la guerre aggravés pour les prêtres dont les paroisses furent anéanties. Pas un matelas I pas une casserole ! Les malheureux I trop I c'est une proposition de charité intéressante l Et... et... et... et le bouquet final I la malice de Nonoche ! ça, c'est le couronnement l oh I j'étais bien sûr qu'il vivait en bonne compagnie avec la lâcheté, le mensonge, les habiletés mesquines, mais tant de mollesse I d'inertie I de poltronnerie I Calmetoi, ma fièvre : Ma grosse! Léonard est un imbécile, sans doute, parce qu'il est simplement, modestement, soumis aux ordres de ses supérieurs, tous les illustres Nonoche I // ne fallait pas partir sans me voir, j'aurais tout arrangé ! Voyez- vous ça I s'il a des plans, pourquoi ne pas les avoir utilisés auparavant ? Ne te fais pas de bile ! Lumineux avis et dont j'ai certes besoin, c'est charmant I Reviens quand tu veux, si tu veux, comme tu veux. Je suis là. Ton vieil ami Jules Tilly. Quelle légèreté Si Je changeait
d'avis, si je me jetais dans le rapide de Paris et qu'on me serrât à clef dans Thorrible Saint-Lazare, quelles prouesses Nonoche exécuterait-il, lui qui n'a pas même signifié au Préfet de Police, lors des perquisitions, d'avoir à laisser en paix mes papiers et mes meubles au sujet de la fameuse montre que je consentais à rendre. Et ce langage de croquant I cette dégoûtante pommade I cette grossièreté veule I C'est toute une époque I ne rien décider, ne pas donner prise à ses adversaires tout en acceptant ma confiance perfidement. Ni d'un camp, ni d'un parti. Que ce grandiose caractère me tende un jour la main, je ne daignerai pas l'accepter. Sincèrement, en matière d'honneur. Constant ne trahissant pas le secret de Lhiaubet, n'est-il pas plus brillant que Nonoche et son ne te fais pas de bile. Certes, à canaillerie égale, le garçon de café louche est plus affiné que l'homme d'Etat. Et toi, cérébrale juge, qui te détache de la vie pour la savourer, toi, tragique et faible Hélène I Ah I que la vie est sotte I toi qui, pour ne pas t'ennuyer, scellas le pacte d'amour en même temps avec le garçon de café, bourreau subtile de la société, et avec l'illustre qui la gouverne ; honteuse Hélène 1 Hélas I triste, triste, triste, infiniment I mon corps erre et mon âme est si éplorée 1 Oh I mais je ne suis qu'une pauvre chose qui souffre, moi I Allons I quoi I tu es un homme, je pense, tu n'as pas peur, dis-moi, toi, tu as l'orgueil, tu as la hardiesse du caractère ; qui se permet d'insinuer le contraire à ton oreille anxieuse ? Alors, je me demande s'il y a des âmes pures quelque part : y a-t-il des êtres purs quelque part ? Soit, j'enverrai cinq cents francs sans plus tarder aux prêtres des régions dévastées.
Huit fours après t à Marseille.,, (L'auteur supprime ici toute une description de Marseille et les expressions de la sympathie de M™« Burckardt pour la fine race provençale et le bariolage du port,)
...qu'est ce raffinement du [modernisme |qui se défend
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contre la sauvagerie des montagnes, de même qu'en moi les passions luttent contre la chasteté de Diane chasseresse ; la bataille, contre le calme ; et Fartiste savante, contre l'excursionniste simplette. Mélanges de Marseille, vous êtes la photo de ce qui pointe de terrestre et de divin dans M™« Hélène Burckardt. J'ai été longtemps convaincue que les passions sont la mesure de la force et de l'énergie. J'ai tant aimé mon corps I Faut-il vivre plus stoïcienne ? grave problème qui me dévore. Moi, l'aventurière hardie, je serais donc toujours dans l'embarras. Me voilà bien philosophe pour une guerrière valeureuse. Que ditesvous ? Minerve tenait bien la lance I Vous devez savoir aussi, madame, que vous êtes, de par verdict, une perfide, une vampire, une espionne. Oui I on m'apprend que je suis une croquemitaine et tout comme un empereur grec ou romain — oh I les leçons d'histoire de maman dans la famille Sénéchal-Grandier I — on me foudroie en quarantaine. Ma foi, je trouve mes juges ridicules, mon calice et mon calvaire charmants. Aurait-on, au fait, la cervelle complètement vide pour être serrée dans les réseaux de la police ? Moi, il se rencontre que mon détective est aussi mon camerlingue et aussi mon grand ami. La tragédie s'accompagne de comique. Tout à l'heure, il va revenir de ce côté m'apporter la missive qu'il étudie dans le jardin et m'expliquer à mon gré la présence à Marseille d'une montre bien à sa place dans la vOle des Nervi. Soyons froide, compassée, mesurée, comme ce vaillant Constant, n'ayons ni impatience ni indiscrétion.
Ai-je dit — ah I ma tête I ma tête ! — que je ne m'arrangeais plus de l'hôtel Noailles ? Trop d'énervement, trop de physionomies connues I Mes yeux tenaient à se pencher sur la mer, la mer illimitée et mon cœur ne voulait pas de bruit. J'ai planté mon campement au Sanatorium Baugy, plutôt pension, une villa très chic, toute coupée par le mistral et à pic sur les rochers rouges de la Corniche» à côté de la Réserve. A Auteuil, l'Institut du Docteur
Baugy, un somptueux château Louis XIII, vous n'êtes pas sans connaître... ? c'est lui le sympathique Baugy. Il suit des indications de médecins plus ou moins illustres, quant à lui, il se réserve le glorieux titre incrusté sur l'enseigne et, sans doute, des souvenirs quand il cherche bien. Maintenant, c'est un digne maître-coq, et il est très bien en cette qualité. N'êtes-vous pas d'avis que, souvent, une apparence sceptique, philosophique et dédaigneuse, souvent ! avertit d'une nature ignoble. On se blottit dans le silence parce qu'on est incapable d'éloquence et les gens s'extasient sur votre puissance de pensées. Ces blasés tourneboulent toutes les têtes. Leur mollesse et leur renoncement apparaissent comme de l'indulgence aiguë. A part cela, ils ont confiance d'être des gourmets parce qu'ils boivent comme des tonnes, des dilettanti parce qu'il leur est difficile de remuer. Regardez donc Baugy 1 il fume la pipe, il est décoré, c'est un roi.
Je suppose, par déduction, que ces deux pauvres bourgeois-ci, concaves et méthodiques, se sont attelés ensemble par le mariage ces temps derniers. Us sont arrivés de Suisse ce matin. C'est navrant et très drôle, un voyage de noces. Un peu fameux, la côte de la Méditerranée, un peu capiteux, hein ? Alors, puisqu'il paraît qu'on est sûrement dans le high-life, rectification : changeons l'amabilité en une attitude susceptible et menaçante. Ils ont parlé anglais, il est évident que tous les convives intellectuels ont compris, mais non pas le grave couple d'Anglais, égoïstes et gais, un noble savant et sa vieille chaste fille, qui étaient enclins à se divertir d'eux.
« Quand on est commanditaire et administrateur d'une organisation qui compte dix hauts fonctionnaires, plus une armée de sous-ordres, dit mon brûlant et brillant voisin de table, un brun courtaud, d'hommes de peine et de cochers pour les charrois, quand on a un associé qui ne fait rien sans vous consulter, qui s'écroule si on le regarde dans les yeux, vous comprenez bien, madame,
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qu'on fait la grimace d'avoir une belle-mère et une femme rebelles à toute discipline. Il est agaçant constamment de ne pouvoir déplacer une fourchette à table (il la déplace) sans être contrarié. Je n'admets pas que des femmes que j'ai entourées de tout le confort moderne me tiennent tête pour une fourchette ou... ou... ou... N'importe. I
Autre conversation. C'est M. Leroux, un député qui parle : « Evidemment, il est un fait certain, c'est que vous avez dans le Comté de Nice des personnes qui n'ont aucune espèce de moralité. Je veux dire qu'au delà du Var, c'est un fait, vous trouverez des individus qui n'hésiteront pas à vendre leur femme ou leur fille aux étrangers, c'est le cas de le dire, comme on vend du pain. D'autre part, le Niçois est parfois dur et relativement étroit d'esprit. Pour ce qui est de la beauté physique de la race, il est certain que le Niçois ne l'a pas, j'entends le Niçois du sexe masculin, mais pour ce qui est de l'élégance, il l'a. Qui n'a pas vu les employés de magasin habillés pour le dimanche à Nice, ne sait pas ce que c'est que l'élégance I »
Ma nouvelle grande amie, la marquise de Concressault, est furieuse en présence de tant de vulgarité : elle la contemple et se remet mal à l'apaisement.
Nous avons reçu hier à notre table, invité royalement par son ami, le Docteur Baugy, à qui il fait une foudroyante réclame, un aimable raseur, très drôle et un peu navrant, ce que Nonoche épingle de ce qualificatif précis, les « Maniaques de la Côte d'Azur ». Nous ne le verrons plus, il filé sur Cannes. Pour moi, il fut le bienvenu, car c'est un formidable type et qui m'a fait grand plaisir* Je me demandais tout à l'heure si les bons écrivains qui ont étudié avec acuité la Riviera se sont occupés de ce barbacole tellement particulièrement sigillé : qu'on aime vivement la Côte d'Azur, qu'on la préfère amplement à tel site, même sauvage, mon Dieu, n'est-ce pas, c'est décent, mais lui s'occupe uniquement de Sainte Côte
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d'Azur, il s'y vautre, il en est le prêtre, le pédant ! cela dépasse l'admiration ou muette, ou éloquente, cela dépasse Tamour, Tangoisse, c'est une vie qu'on devine construite sur un doux culte et que je trouve ridicule. Il ne cesse d'y songer ; son pavillon de Passy, qui est conçu dans la mauvaise architecture frivole de la Riviera, est bondé de photos, de tableaux, de la Côte Sacrée. A part cela il nous a confié que son cœur est déchiré de ce que ses parents n'ont pas adoré Monaco au point de l'y faire élever jadis chez les pères Maristes I Or, sa consolation, ajoute-t-il froidement, en secouant gravement la tête, est qu'il a, au cimetière de Menton, son coin et son mausolée où il a enseveli généreusement sa mère morte à Lille. A Paris il se consume, il se traîne à Marseille, il est encore affligé à Hycres, il s'épanouit à Saint-RaphaCI, ce n'est pas parce qu'il se dirige vers sa femme et ses enfants qu'il arrache à son amour pendant huit mois pour qu'ils se reposent dans la grandeur et la saveur exquise de Cannes, non, c'est qu'à Saint-Raphael, là, commence l'enchanteresse, l'illustre Côte. Il s'applique à voler quand il peut au sein de sa famille, et certes, par amour pour sa famille, mais surtout par amour pour l'illustre Côte. Ce monsieur n'a ni principes, ni idées, ni science; il est triste quand il ne parcourt pas la Côte d'Azur, heureux quand il la possède : ce n'est ni un grand seigneur, ni un vaurien, ni un garçon quelconque, ni un boyard ; il aime beaucoup la Côte d'Azur. Qu'on n'en parle pas, il reste dans le silence, il est brisé, il est seul, il fait pitié, mais un mot lancé sur l'objet de son amour par la première personne venue à table le bouleverse, il se tourne, il se penche, il change, il est empoigné, il bavarde, son regard converge vers celui du convive ; à ce moment, il apparaît d'une façon absolue et sans se contrefaire : aimable et banal. Rencontrer un tel monsieur dans un wagon, où on a du temps disponible est positivement utile. Par son enthousiasme et sa
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perversité» il ressent le besoin de vous ofirir un cours tant que vous voudrez, il entre en scène avec la mer et les rochers» dans le resplendissement du décor et, très facilement, il agrandirait son cours jusqu'à Menton, vous élevant du primsdre au supérieur à mesure que les palais se multiplient pour son enthousiasme, que les sites sauvages brillent et s'éclairent d'un plus grand luxe ; et du supérieur à l'agrégation 1 Grâce à Dieu, il vous introduirait ponctuellement dans tous les noms des bourgades, il ne serait en défaut, ni sur la qualité des hôtels, ni sur les changements des propriétaires qui ont réalisé des fortunes immenses. Les ridicules titres des villas l'enivrent d'une sincère admiration. Sa mémoire est assez intéressée pour posséder fidèlement, sans hésitation, les noms des locataires et de leurs invités.
« Le château de M. Champeix au Lavandou, disait-il hier soir, a été vendu à Peugeot (des Cycles) trois millions deux cent cinquante-quatre mille francs, plus les frais. A présent, le parc s'allonge sur deux cent quatre-vingt hectares, il a été levé splendidement sur des dessins apportés par un célèbre peintre de Paris, M. Picasso, ainsi que les pavillons rustiques et les meubles de jardin. Les hauts fonctionnaires du P.-L.-M., sur la demande de M. Peugeot, ont accepté de lui construire une petite gare dans les mimosas pour ses domestiques et la valetaille qu'on lui envoie pour ses agrandissements. Ainsi I on a utilisé les rochers rouges de la montagne pour lui faire une énorme cascade qu'on voit couler de la grande mer et dont le vacarme s'entend à dix kilomètres. Le domaine occupe cent domestiques, dont soixante jardiniers. » La chose effective de la vie pour lui, ce sont les personnages de marque et leurs résidences, les dates heureuses où ils viennent habiter la Côte et les fêtes princières des municipalités qu'ils président. Il serait aussi très content de vous enseigner les moyens de transport, les plus ou les moins importants» de vous mettre en garde contre les change-
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ments dangereux apportés aux horaires pour chaque saison. Il s'indigne de Tattitude ignoble des Compagnies qui se permettent des retards, dans un paysage aussi princier, et offrent des tramways écœurants aux nobles étrangers. A Monte-Carlo, il n'est pas du tout amateur des agitations du Jeu, mais il le regrette avec chagrin. Par exemple I il vous ferait savoir les noms des joueurs illustres et les scandales, il saluerait avec admiration la conception des martingales savantes. U ne tient pas rigueur au Prince des ressources honteuses de son budget : c'est son Roi, son héros favori I et il est tellement empoigné d'amour pour ce souverain qu'il s'efforce de vénérer de confiance l'Océanographie et les hydravions. Ce monsieur d'hier m'a paru ne pas tenir beaucoup à la géographie, ni être curieux des sports effrénés, ni des coquetteries du luxe, je l'ai pris uniquement pour une commère ou un snob. Il s'est envolé vers la gare au trot d'un amoureux tout jeuhe qui va posséder l'objet de sa passion. A la pension Baugy, ici, où il fait si beau, si doux, si bon, en sa présence, je réfléchissais et je le concevais comme ce grand oiseau, je crois, l'alcyon, au sujet duquel le poète Baudelaire a écrit qu'il a fait une chute et qu'il éprouve le besoin du ciel. Le ciel commence à Saint-Raphaël et s'étend jusqu'à Menton pour lui.
Silence I nous n'ajouterons pas un mot I voici notre bien compliqué camerlingue, notre trop aimé esclave et tyran qui vient bavarder dans mon logis, sa lettre aux doigts, c'est la lettre de notre ex-chauffeur Lhiaubet, portant avec son auguste sceau la commission de m'immiscer dans le ténébreux mystère. A nous, immédiatement, les grandes révélations émouvantes au sujet de la montre. Constant dépose le large papier parmi les bibelots de ma table. Quand Constant s'installe noblement sans y être invité, soyons persuadée qu'il va développer un long discours. A notre tour, il s'agit, par délicatesse, de ne
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pas paraître y tenir. Je reproduis l'œuvre savoureuse de notre ex-chauffeur Lhiaubet (Antoine).
Mon cher vieux Constant,
Si ça la contente, c'est bien naturel que tu refiles à madame la blague qu'on y a fait à la mère Lafleur rapport à la toquante. Belle histoire à raconter à un enfant! Tu lui diras comme je te dis, c'est le cas de le dire, ici rien n'est connu sous ce rapport, je n'en ai plus entendu parler. Néanmoins, vends-la à une personne sérieuse dans le pays ousse que vous êtes, surtout à l'étranger, c'est plus sûr. De mon côté, il y en a un qui est joliment content, c'est moi, car par mon accent de paysan, j'ai la confiance et avec ma carte jaune, j'ouvre tout en coupe-file, autant dire, j'entre en maître et j'ai l'œil. Philosophe autant comme autant, et jouer sa petite comédie sans charrier, ça vaut mieux que de scier du bois ou de porter des seaux d'eau au quatrième sur le dos.
Alors, à un de ces quatre matins.
Ton collègue de la Rousse pour rigoler,
Antoine Lhiaubet.
P. S. — Bien des compliments à madame de la pari de son exchauffeur, dévoué comme avant.
« Ainsi, dis-jc à Constant, tu fais partie de l'armée militante du quai des Orfèvres ?
— Yesl
— Et Je devine que, par suite de ta situation, la fonction de mon cher camerlingue est uniquement de trahir sa souveraine.
— Yes!
— Eh bien I trahissons d'abord la mire Lafleur, veux-tu ? ne pourrais-tu pas, maintenant, me faire connaître la tragédie de la captivante montre présente sur
le drap de ton gilet. Lhiaubet n'a donc pas eu peur que ta lettre soit interceptée par un perfide collègue : les noms cités, le trésor désigné précisément ne lui ont rien fait craindre ?
— Ils auraient tant que ça de zèle, alors I quel zèle I Ben 1 c'est interdit par l'imprimé qu'il y a sur l'enveloppe : Service de la Sûreté, On demanderait toujours pas l'extradicUon pour cette blague-là ? Et puis, pourquoi qu'y m'auraient lâché, alors ?
— C'est jouer à un jeu imprudent.
— Et vous I vos papiers que vous taraudez à longueur de journées et que tout est dessus.
— Qu'ils les lisent pour être convaincus de mon innocence I Allons I ne me fais pas attendre ton intéressant discours, je l'écoute de tout mon cœur en finissant ce petit topo. »
Récit de Constant — Ohl non, les murs sont ben discrets. Pas de danger que la plus madrée oreille du canton n'ouïrait point quoi que ce soit, même du gars Lhiaubet, quand y ronfle. C'est gros de maçonnerie pour bâillonner la chaleur hermétiquement, à seule fin que le soleil y ne pénètre point dans les salles, comprenez-vous. Le bois de la porte a ben joué un peu, sûrement, mais c'est façonné avec de l'extra-luxe, ça, le plein cœur de chêne, la voix ne perce pas cette qualité-là. C'est sûr I Pour quelles raisons donc que vous ne décollez plus de vos écritures, c'est le moteur à rendement, alors ! tant par heure ! Tout de même, on oublie ben un chien sur un morceau de tapis, mais c'est pénible qu'on oublie la présence d'une personne qui a la prudence de la parole et la responsabilité des affaires. La valetaille I acre dégourdis de bourgeois 1 ah 1 ils savent bien les piquer les mots vifs, les bourgeois, pour dominer les serviteurs. A pas peur ! j'ai
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glissé mon aiguille à des filets dont le plus dégourdi ne verrait point même la maille. Et madame I quand madame a son cafard» c'est encore la sécurité pour madame d'être assuré de Constant pour s'organiser. C'est pas pour vanter ma marchandise, vous savez, Hélène, mais voilà comme je suis : le tonnerre craquerait, je vous mets au défi de me faire lâcher mes godillots. Je mets en troisième vitesse. Et un bock à l'as : voUà, monsieur !
Après les commandements du juge d'instruction, moi et Lhiaubet, on était sur les bancs du promenoir, vissés, pas obligatoirement, mais par envie exclusive de l'aboutissement. Par le fait, on la connaissait en plein la mère Lafleur, puisque, d'habitude, elle payait des tournées aux hommes du bar Sancoin jusqu'à plus soif : « Je viens voir mon Angèle I » C'était son mot de jésuite à l'entrée (elle en a du vice), Angèle l'embarrassait pas dans la place. Quel toupet d'en pincer pour Léonce, c'te vieille toupie. C'était par provocation d'amour qu'elle venait : une combine déclanchée sur Léonce. Non I dans sa tête, elle avait inscrit qu'elle dresserait Léonce. Elle s'est donné du mal sans respect ni pudeur, c'te pourriture de pipelette. La brave Aurélie a été obligée de divorcer, pas très heureuse de tirer la porte avec son paquet, le ventre creux. Ah I y en a parmi ces dames, que bêtes c'est des poisons, et que malignes c'est des démons. Pour l'homme qui a du cœur, ces catégories-là c'est une saloperie à chaque coup de rabot : plus que c'est tendre, plus que c'est hostile I plus que c'est gai» plus que c*cst jésuite, mais madame ne connaît pas la vache.
La v'ià qui sort par la porte du cabinet du juge I quel zèle qu'elle avait pour fignoler son salut au garde municipal. Sa toquante ! sa berloque I sa montre ! Ah I vous auriez vu la gentillesse, l'amabUité I fraîche, tendue, lavée comme pour aller au bal danser. Ah I ben I tant eUe était contente qu'elle nous quittait pas d'une semelle. Parait que le juge lui a frotté une engueulade à la pâte à reluire.
mais elle I elle rigolait ! elle ne dépariait pas plus qu'un ruisseau d'égout. Elle nous assaisonnait ça à vau l'eau dans le bouillon, avec le dur qu'elle a passé par ses cochons d'enfants. Elle pleurait la mort de son mari, M. Lafleur, elle se rongeait le sang ; elle pleurait ; elle réclamait à propos de la méchanceté des locataires : « Si qu'on allait se restaurer avec l'apéro entre copains, là, dit Lhiaubet, je suis disposé à offrir une tournée d'apéritifs. En principe, le « Noyau de Poissy » est un bon débit, s'il n'y a pas d'objection. — On s'déteste pas, hein ? on s'accorde bien tous les trois, que disait M"*« Lafleur. C'est entendu, pour un verre, alors I bien, bon 1 espérons qu'il m' arrivera pas du désagrément, probablement. J'ai remarqué que toutes les fois que je suis en train, à tort et à travers, il vient quelque chose de désagréable, en coup de vent, pour m'affoler, alors.... J'ai peur d'ennuyer en refusant, aussi I »
C'te superbe montre de famille î Lhiaubet y me l'exhibait par-dessus son derrière à elle I ah I il l'avait ben subtihsée. Bravo pour l'amateur I... juste pendant qu'elle commandait son Picon au serveur du zinc. Le client d'un limonadier est très bien en train de boire, alors I... vous préparez finement votre main en couloir, comme ceci, pour une visite en douce dans la poche... trempe les doigts !... comme une mouillette I... sans effort... là I... tu amènes à l'air par la ligne courbe le fardeau visé en toute sécurité. Attention I gare à la glace ! oh ! souvent, ce que c'est jésuite, la glace. Après, il me pissait des lames dans le coin de l'œil, Lhiaubet. « Suffit », ohl ce que c'est folâtre I
« Oh 1 la ! la I ma montre I la montre de père, non ? peut-être ? non I ça, c'est ma clef I ou que c'est encore que j'ai mis la montre ? Pourtant, je suis sûre que je l'avais tout à l'heure. Attendez voir que je plonge dans ma jupe. Je retourne ma poche I rien I je suis pas parti de là-haut sans la montre de père toujours I ça vous serait
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égal que j'aille voir là-baut : je vous demande pardon. Oh I la I la ! la L.. vous savez I >
Evidemment, le gars Lhiaubet, lui, il ne se ménageait point de faire le témoin pour rétablir le fait : « Vous avez été mise en possession par l'autorité d'une bonne pièce de montre, on vous l'a posée dans les paumes là I ben d'aplomb ! Vous l'avez bien serrée dans la poche de votre sous-jupe, et puis 1 pas plus de montre que de sac de farine sur le dos d'un cochon rose I ça c'est épais, par exemple ! c'est fort I quel tourment, bon Dieu 1 madame est dans la peine I »
Allez ! grimpons l'escalier en chœur pour faire une tournée d'inspection jusqu'à la niche du juge. Aux militaires de service, aux huissiers, Lhiaubet disait : « Madame est dans la peine 1 Madame est tourmentée au sujet d'une grosse montre. Vous n'auriez pas découvert une montre en balayant. C'est toujours bien difficile de retrouver une pièce de valeur rapport aux gens de mauvaise foi. »
Franc et loyal, juste à la manière d'un Gaspard (1). Si vous auriez vu Lhiaubet, comme il consolait sa protégée (censée). Le chat fait le coquet autour du rat, de même, Lhiaubet, dans les couloirs de la Justice : une tablette de chocolat qu'il lui a payé à manger. Rester en arrière, en tirant ma manche, pour que la pipelette soit tenue toute seule. Alors, après, il l'appelait dans le fond, en gesticulant comme dans un champ de carottes (c'est le cas de le dire, ah I ah 1 ah !) Trafiquer à l'embarrasser dans tous les coudes du mur pour qu'elle ne pense plus à la toquante même. Ah I ben I le boulot de repérer la grille en or par la fenêtre la désespérait plus que tout. Alors, elle, saignée dans son corps, traquée comme une perdrix rouge, lui, pour fignoler encore le travail, il indiquait le registre des bijouteries perdues (perdues dans la poche du gars Lhiaubet, oui). Tant pis pour les pourri-
(1) Ut diablt dans Taivyt dm aunpagiica.
tures de pipelettes qui fâchent maris et femmes, Léonce et Aurélie Sancoin. Vous pensez bien que, dehors, elle avait renoncé :
« Et puis, quand même, ça ne fait rien ! je me fous complètement de quoi que ce soit, disait la mère Lafleur.
— Maintenant ! partager un filet de bœuf ou une bonne épaule, ça serait le plus simple et le mieux, disait Antoine Lhiaubet. Là, sans façon, entre nous, à la bonne franquette. Pour aider à dévorer la victuaillc, l'amitié, c'est indispensable. Moi, quand je mange, j'ai toujours un ou deux de mes hommes avec moi.
— Et mes gosses I et qui qui leur fera la soupe à mes gosses, alors I Ah I ben 1 voyez-vous, et encore, on dit que je suis une mère âtre (marâtre), que je leur donne pas à manger à ce petit monde-là, qu'ils se mettent une ceinture contre le ventre. »
C'en est trop et l'auteur n'en peut plus I « Quelle boue I » s'écrie-t-il avec le juge Léonard. Il arrête Constant dans son récit burlesque, il s'arrête lui-même devant des portraits trop ressemblants, hélas 1 « Quelle boue I » s'écrie spontanément un lecteur nietzschéen qui demande parfois quel est le fondement de la morale, parce qu'il ne le veut connaître ni en lui, ni en Dieu. « Quelle boue ! » Eh quoi 1 madame Burckardt, pas une résolution inspirée par le dégoût de cette triste évocation 1 Vous en avez vu d'autres, ailleurs, chez de plus grands I Ah I femme, tu peux jouir du clair de la lune et désirer la pureté, tu reste près de l'ignominie : c'est singulier. Et toi, juge Léonard, qui mêles gibiers et chasseurs en ta police, loups et bergers, qui acceptes les ordres et assortis tes attitudes à l'habit des coupables, tu dis : « Quelle boue I » Et vous, ministres, Jules Tilly, dit Nonoche, et M. D***, amenés à perdre avec un faux une aventurière et son domestique
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ou à les abandonner par prudence dans Thorreur que vous avez touchée, ne direz-vous pas un jour par une de ces contradictions entre la Vérité qui est dans l'homme et des actions, qu'aucun principe ne conduit plus vers cette même Vérité, ne direz-vous pas un jour, en regardant vivre les autres : « Quelle boue I »
« Rien de plus horrible, a dit Renan (répétons le mot de Renan), qu'un paysan sans religion. » D'horribles paysans sans religion, c'est cela : M">® Lafleur, Constant et Lhiaubet. Constant rit horriblement du vol de la montre et de la victime bernée. En vérité, messieurs les bacheliers des villes, qui vous divertissez des tours frauduleux de la banque, vous ressemblez aux « horribles paysans sans religion : « Tant pis pour les pourritures de pipelettes qui fâchent maris et femmes », a dit Constant. Ce qui lui reste de Vérité Divine a trouvé ce cri. Et voilà un paysan moins horrible que les citadins apologistes de l'union libre. La raison qui sert si commodément nos instincts bas parle bien chez Constant quand l'instinct du voisin se contente. Or, tant il est vrai que le bien plaît à l'homme, et le mal seulement aux dévoyés, cette clarté de Constant le rend sympathique. O vous qui, quand vous criez « Quelle boue I », tirez en somme le chapeau respectueusement à la Vérité, vous qui, pourtant, riez du vol avec Constant, ne travaillez pas à rendre plus horribles les horribles paysans de Renan, alors que vous pourriez embellir tant d'horreurs.
Ricanements, que de faiblesses vous cachez I... Mais voici qu'on interrompt l'auteur : « Comment prenez- vous pour une voix de la conscience celle de Constant : « Tant pis pour les pourritures de pipelettes qui fâchent mari et femme ! » Sachez donc que l'appel aux principes de justice ou la revendication de droits est l'attitude aujourd'hui d'un malfaiteur, que les cambrioleurs se disent anarchistes, au dam des philosophes du même nom, qu'un voyou attaque un noctambule en le faisant de sa morale :
« Ça t'apprendra à fumer des cigares quand les autres ne mangent pas ! » Le vice empruntant le masque de la vertu, certes, lui rend hommage et vous pouvez le prendre ainsi dans vos discours, mais ne confondez pas l'éclat vengeur de Constant avec le brillant de la Vérité Divine : ce serait faire trop d'honneur à l'un et pas assez à l'autre 1 1 Soit I du moinS) celle-ci brille-t-elle par l'aveu caché dans un rire infâme. Le rire infâme est une faillite. On rit par impuissance à comprendre les autres ou soi-même. Faute d'arguments, faute d'excuse, on rit. Rire, c'est avouer devant le tribunal intérieur qu'il y a faute, c'est étouffer le jugement de la conscience naturelle, c'est en rendre témoignage. L'auteur ne rit pas des comédies du sinistre Lhiaubet. Puisque, par les nécessités d'un roman, il descend dans les enfers terrestres, du moins ne le fera-t-il pas en compagnie de l'impudent valet de la Burckardt. Il lui semble qu'ici le cynisme du trop éloquent rustaud répugnerait autant au lecteur qu'à lui-même.
Ah ! une bien honnête personne, cette M^^ Aurélie 1 mais plus on est honnête, plus le mal indigne, n'est-ce pas? et voilà qu'un jour elle montait à la chambre à coucher de l'entresol ; elle cherchait un billet de cent francs qu'un client exigeait en échange de monnaies, oui, voilà qu'un jour, elle assista — mon Dieu, quelle répugnante surprise I — à un spectacle fait, certes, pour révolutionner la vie d'une correcte épouse : M°*® Lafleur à sa place et sur son Ut I Pauvre Aurélie I dans les émotions elle se sent toute froide et le visage rouge : « Oh 1 tu n'as pas honte, Léonce I » C'est tout, c'est tout ce qu'elle a dit. Et puis, elle a regardé son malheur pour en être assurée. Près du meuble où on met l'argent de la fanoille, eUe a fait le compte pour le client» et même elle a crié : « Voilà ! voilà 1 » dans l'escalier à vis en bois. Mais 1%
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lendemain, elle a mis un chapeau et elle est allé chez un avoué indiqué par Lhiaubet ; le mot « divorce » lui a arraché une grosse larme : « Fini I n.i. ni fini I disait-elle à la réunion traditionnelle de conciliation. Je le dis bien tranquillement, je n'aurais jamais cru une chose pareille de la part de Léonce. Quel crève-cœur I » Léonce pleurait comme un condamné : les hommes ne savent pas commenter leurs avis et une femme ne comprend ni la nature de l'homme ni l'éloquence de ses larmes. « Et le petit I dit Léonce, tu glisses sur la question de notre enfant, tu l'aimes donc plus ton petit. Je t'ai fait assez de mal, Aurélie, je voudrais pas qu'il arrive rien de positif au petit par ma bêtise. Alors tu ne pardonnes pas rapport au petit ? — Eh bien ! grand merci ! moi, jamais je ne pardonne I oh ! jamais, ça I définitivement, vois-tu ? »
Les femmes honnêtes et naïves sont facilement prises par les hommes qui ne le sont pas. On a peine à croire que la femme d'un Umonadier garde l'ignorance du mal dont son comptoir et elle sont les spectateurs quotidiens. Pourtant, AuréUe était une enfant : une enfant intelUgente et fine. Elle ne savait pas que Lhiaubet fût un malandrin, et, lui, profita de sa naïveté et de sa rancune. Malheureusement, elle essaya de se venger et se laissa consoler par Lhiaubet. Lhiaubet eut, à l'occasion d'une jeune et belle femme, les projets les plus vils qu'une cupidité sans scrupule puisse faire concevoir à l'âme la plus basse. Retenu par cette majesté que l'habitude de l'honnêteté donne aux plus humbles, il n'avait pas encore parlé de les réaliser le soir qu' Aurélie vit briller au gilet d'Antoine dévêtu, une chaîne d'or.
— Pas possible I Je suis véritablement épatée que tu aies la montre d'Angèle. Où te l'es-tu procurée ? oh I tu sais, j'ai de la mémoire, moi : je croyais qu'on l'avait remise à cet intéressant personnage ?
— Femme Sancoin, quand on a un mâle ben carré de ses épaules» on n'a pas besoin de se tourmenter de ses
arrangements. J'ai la bonté de t'informer, femme Sancoin, que» désormais, voilà I étant en pied dans Tadministration de la Préfectance» présentement, c'est moi qui ai la responsabilité des éclaircissements sur la montre Lafleur.
— Non, mais tu dérailles ? ou tu me prends pour la moitié d'une imbécile ! Avec ça qu'on confierait les objets des procès aux inspecteurs ! oh î c'est un peu fort, ça 1 tu l'as volée, voilà I Ainsi, on n'a pas la plus faible satisfaction de ces hommes-là I
— En attendant... eh ben I désormais^ t'as pas besoin de mettre la main à la pâte de mes affaires pour tripoter, nal
— Oh I ce que les hommes sont dégoûtants, hein ? mais je suis très mécontente de cette situation-là, par exemple I je ne resterai pas en compagnie d'im voleur. Oh I Léonce est bien coupable.
— ' Tu réclames ? t'es pas attachée avec des cordes, t'sais I t'es libre de débarquer ta viande du côté de l'escalier, t'sais.
Un homme aussi beau, aussi malin, aussi puissant, ne jugeait pas possible qu'une de ses victimes se résignât à le quitter. Il ajouta prudemment : <c Attention de pas bavarder. Celui qui veut poser une ventouse à Lhiaubet, eh ben I c'est lui qui pourrit son doigt. Femme Sancoin, nous avons écrasé des bonnes gens plus solides que toi, ma bande et moi, je te le garantis I » ^r-^*
Aurélie hausse les épaules : elle n'attend que le désespoir. Elle part ! elle part encore, la pauvrette. Et voilà» hélas I les résultats de la rancune, du divorce, de l'adultère. Aurélie ! Aurélie I que n'aviez-vous appris à pardonner. Quels malheurs encore plus affreux que l'adultère n'auriezvous pas évité.
Quand un homme n'a pas l'habitude d'éclairer les actes aux lumières de la morale, il est plus dangereux par son intelligence que la bête féroce par sa force. Ah I comme vous feriez rire un Lhiaubet en lui parlant de pitié
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ou d'honneur I Qu'est-ce qui peut arrêter dans ses méfaits un tel individu quand il n'a plus peur des tribunaux. Pour lui, un homme n'est pas — que dites-vous là I il ne comprend pas le mot — n'est pas une âme qu'on respecte, c'est le copain qui aide ou Tennemi qu'on vole. Une femme ? ah I ah I ah I eh bien ! c'est le gagne-pain du paresseux et son plaisir :
« Ça n'a pas de râble, Aurélie, ça n'a pas de trempe I ça sent le moisi, disait-il le matin dans son lit vaste et en désordre. Peur d'être pincé? quelle erreur I alors, peur près d'un vieux pilote comme Lhiaubet ? Je tolérais qu'elle se cramponne à mon matériel ; elle coupe atout. Tant pis si elle profite pas. J'vais le mettre le grappin sur la môme Angèle : un petit canard mineur, pas fatigué, gras à lard. Corrigé sévèrement, ça tombera des cUents à sous. Bon, je vois que ça doit marcher les mains dans les poches. Y a pas de bile à se faire au sujet de dépister ousse c'est qu'elle niche, Angèle. N'empêche qu'il ne faut point qu' Angèle chope la toquante des Lafleur dans toutes mes affaires du mobilier de ma chambre : les jeunesses, pour la moindre mornifle, c'est des chagrins, elle n'aurait qu'à dénoncer son homme par sournoiserie ? Alorsse I alorsse, va falloir que je refile la berloque à Constant pour qu'il l'abrite dans son bagage en partance avec la patronne pour la frontière. Un homme à moi, c'est pas louche. »
Quand Constant eut terminé son récit, M"*® Burckardt parla :
« Et voilà pour la prestigieuse montre I elle est féconde en aventures pittoresques la montre I Eh bien ! vends-la. Constant. Je serais très contente que tu la vendes bien pour qu'elle t'enrichisse d'autant. A moi, elle me cause une vague anxiété : elle me donne la fièvre. Tu sais comme je suis superstitieuse, très I nécessairement, je ne
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te critique pas» mais cet objet est assez inquiétant. Je m'empresse de te dire» puisque tu m'as donné les renseignements demandés» que nous filons mardi, sauf contre ordre. Le train à cinq heures quatre pour l'Italie. A nous les mandolinistes» le Lacryma Christ!» le Chianti et tutti quanti» les lazzaroni» les macaroni» les spaghetti, les nouiUes au gratin I A nous les pierres en stuc» le rasta* quouérisme et les palaces en toc I »