‹ Fille de RoiChapitre 2 sur 5 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Vtf*0

*^1LE l**XA#r

of New York-

Il était onze heures du soir; on n'attendait plus personne. La causerie, animée jusque-là, s'arrêta tout à tout. On regarda Mmc d'Abria, et quelqu'un lui rappela que c'était à un concert qu'elle avait convié ses amis. Aussitôt Julie, sa fille, se mit au piano, et joua du Chopin de façon à faire passer le fri>son dans les veines des gens nerveux. On applaudit; puis on déclara qu'on voulait entendre Mmc d'Abria. Celle-ci, souriante, chercha parmi des volumes de musique, et en prit un qu'elle plaça sur le pupitre.

« Mon cher Corazzini, dit-elle, nous allons chanter, s'il vous plait, le grand duo d'Inès de Castro. »

Et elle tendit la main, non pas au comte Corazzini, mais au musicien Daléas, l'auteur de cet opéra dispari de la scène depuis trente ans.

Les auditeurs appartenaient à l'élite de la société de Cherbourg : des femmes élégantes, des hommes distingués. Cependant le quai Napoléon, habité par Mmc d'Abria, n'avait pas une seule façade de ses grands hôtels illuminée comme il convient pour une fête, et les passants attardés ne distinguaient d'autre duo que celui de la mer et du vent, fort bruyant par cette nuit d'octobre. La réunion avait lieu, en effet, dans un appartement situé sur la cour d'une belle et ancienne maison, celle de M. Lestrange, un ancien capitaine de frégate, amputé d'une jambe, possesseur d'une fortune considérable et d'une famille charmante.

Le salon, peu étendu en surface — trente personnes suffisaient à le remplir — était très haut de plafond, et. confortable à cause de l'intelligent arrangement du mobilier.

Des tableaux de maîtres, des étagères chargées de potiches et de bibelots rares ornaient les murs, recouverts d'un papier sombre. Un bahut Henri II, précieusement sculpté, attirait le premier regard de tout étranger, connaisseur ou non. Feu M. d'Abria avait été, paraît-il," un collectionneur délicat et avisé, une sorte de cousin Pons, habile à découvrir les merveilles, et à les payer des prix modérés aux plus retors des marchands de bric-à-brac. Quant à M"10 d'Abria, possédant à un degré supérieur l'art de faire avec des étoffes peu coûteuses de merveilleuses tentures, elle avait trouvé moyen d'établir sur vingt-cinq mètres carrés des coins délicieux pour lire, écrire, broder, dormir, causer en aparté. C'étaient de tous côtés des paravents, des écrans, des petites tables, des bouquets, les mille jolis riens que les femmes entretien-

nent autour d'elles. Dans cet étroit domaine, la mère et la fille circulaient aussi à l'aise que si elles eussent eu devant elles les espaces cirés des galeries de Versailles.

Leurs invités, placés juste selon leurs goûts, à côté des amis qu'ils préféraient, contents d'eux et des antres, savouraient comme une jouissance tous ces raffinements. En outre, pour les. observateurs, il y avait, dans les artistes groupés au piano, — un piano d'Érard habillé de soie brochée, — un bien curieux tableau dont le principal personnage était sans contredit la maîtresse du logis. Elle avait cinquante ans, mais n'en paraissait que quarante, car ses cheveux abondants et soyeux étaient restés de pure ébène, et les rides n'avaient marqué que le front où l'on sentait plutôt l'effort de la pensée que les traces de l'âge. Ses yeux noirs n'avaient rien perdu de leur éclat, et son visage au teint mat eût conservé toutes les grâces de la jeunesse si un double menton n'en eût alourdi le bas. Elle était grande, infiniment majestueuse.

A tous ces charmes, elle ajoutait la valeur d'une musicienne consommée. On s'étonnait dans son entourage de cet extraordinaire talent d'amateur, et des gens à idées larges regrettaient qu'il fût perdu pour le théâtre. Mais le mot seul de théâtre révoltait Mmc d'Abria. A la mort de son mari, elle avait quitté Paris, afin que Julie, remarquablement douée, elle aussi, n'eût même pas la tentation de sortir de son obscurité. Elle ne lui permit pas de prendre la moindre leçon de chant, et la jeune fille, tourmentée du démon de l'harmonie, avait dû se résigner à être simplement une pianiste de première force. Les deux daines utilisaient leur talent en

donnant quelques leçons, qui arrondissaient leurs modiques revenus.

Rien de plus dramatique que la voix de Mme d'Abria. Elle remuait les cœurs, ouvrait la source des larmes. Il était visible, même pour les moins perspicaces, que cette femme avait la passion violente de son art.

Ses yeux sombres, enfoncés dans leurs orbites, lançaient des éclairs. Elle était pâle et sa poitrine gonflée semblait contenir tout un monde tragique. Cependant elle restait parfaitement maîtresse de son émotion, déployait une science consommée et prodiguait les traits brillants, triomphe des grandes chanteuses.

A côté d'elle, le comte Corazzini méritait d'être regardé; il chevrotait un peu; mais il était tout aussi convaincu que son amie : la fierté même de chanter avec elle ne lui donnait aucune distraction. Romain, de grande naissance, de peu de fortune, il avait sans doute quitté sa patrie pour respirer le même air que Mmc d'Abria. On ne lui connaissait, en effet, aucune autre raison d'habiter la bonne ville de Cherbourg, à laquelle la pluie, le brouillard, la tempête et le froid faisaient un climat beaucoup moins doux que celui de la .molle Italie. Grand, maigre, anguleux, un beau front, un profil de médaille , la mine haute d'un homme qui, à travers les vicissitudes, conserve entier l'orgueil de la race, tel était ce vieillard, soigneux de de sa personne comme une coquette douairière. Les dames l'adoraient. Lui, avait toujours pour elles des bonbons et des fleurs.

Et Daléas, le compositeur? Assis tout près de Mmc d'Abria, il couvait d'un œil attendri, écoutait d'un air béat sa partition ouverte sur le pupitre, orchestrée

par le piano, incomparablement chantée par sa belle amie, et, ma foi, assez bien comprise par ce dilettante de Corazzini. Inès de Castro avait eu en son temps une vogue énorme et méritée, car jamais musique plus ailée, plus passionnée n'enleva plus haut l'enthousiasme du public. Daléas était jeune alors. 11 revenait d'Allemagne, où, en sa qualité de grand prix, il avait voyagé après un séjour à Rome. L'opéra qu'il donna après Inès de Castro était mauvais au point de faire oublier la valeur du premier, qui ne resta pas au répertoire. Il fut plus affecté de l'échec qu'il n'avait été heureux du succès. C'était une âme faible. 11 cessa de travailler. On l'oublia. Malheur à ceux qui tombent dans l'ardente mêlée des ambitions! Us sont foulés aux pieds sans même être aperçus de ceux qui les broient.

L'âme sans fiel et sans énergie de Daléas était trahie par l'expression de son visage, par ses gros yeux bleus à fleur de têle, tendres et incertains, par ses rides attestant qu'il avait beaucoup souri et beaucoup pleuré, par la bouche toujours bienveillante, par le menton fuyant dans une couche de graisse. Il était très estimé, mais un peu craint de l'entourage, de M,rc d'Abria : sa propreté était plus que douteuse. Ses mains longues et potelées avaient de beaux ongles en deuil... Il était affligé d'un catarrhe déplaisant... Il savait d'adorables histoires qu'on aimait à entendre, mais de loin. Seule Mme d'Abria ne voulait pas s'apercevoir de la négligence de son vieux compositeur, et le laissait lui baiser le bout des doigts, autant qu'il le voulait, c'est-à-dire fort souvent, car de même que Corazzini, il avait pour elle un culte, un dévot

t> FILLE DE ROI.

amour dont on ne plaisantait pas trop cruellement.

C'était la première fois qu'elle le révélait à ses amis de Cherbourg. Extasié, transporté dans des nuages d'apothéose, il goûtait un bonheur sans regret, sans inquiétude.

En ces minutes d'exquise félicité, se résumait mieux que ses courts triomphes : l'inspiration vraie qui avait débordé dans le duo plein de la douleur et de l'amour d'Inès mourante, du désespoir et des cris de vengeance de Pierre le Justicier.

Les auditeurs, étonnés, ravis, ne permirent pas aux artistes de s'arrêter après le duo. On voulait encore du Daléas. Quel grand musicien!

Pour la première fois, les dames, d'ailleurs gantées, oublièrent qu'il avait les mains sales, et les lui serrèrent chaleureusement. Pendant que les chanteurs se reposaient, Julie joua l'ouverture, qui était magnifique, puis les ballets qui eussent ranimé des morts. Elle proposa d'essayer les chœurs, et aussitôt ceux des invités qui avaient quelque peu de voix vinrent se grouper autour du piano et se firent les interprètes des seigneurs et des moines. Puis Mme d'Abria, s'étant surpassée dans les grands airs et les cavatines, réclama pour un second duo le concours de Corazzini. Sur le coup d'une heure, après avoir chanté tout l'opéra, elle tomba dans un fauteuil, épuisée et souriante.

Julie, qui n'oubliait pas les douceurs du thé, ouvrit à deux battants la porte de la salle à manger et s'écria : « Madame est servie! » Alors chacun constata qu'il était affamé.

« C'est un souper, maman, qu'il faudrait offrir à tes hôtes, » disait Julie.

Il y avait heureusement beaucoup de gâteaux et pas mal de sandwichs sur la table brillante d'argenterie, éclatante des broderies rouges et bleues de sa nappe, et des coloris superbes d'un service du plus grand prix.

« Vous avez là, ma chère amie, dit Mmc Lestrange, des porcelaines vraiment royales. C'est du Sèvres ancien comme on n'en voit que dans les musées. »

Mmc d'Abria, rougissant imperceptiblement, offrit à Mmc Lestrange une tasse de chocolat.

Tandis que sa mère présidait à table, Julie s'occupait de la jeunesse et des hommes restés au salon faute de place dans la salle à manger. Ces convives debout faisaient beaucoup de tapage et s'amusaient énormément.

La jeune fille, après les avoir servis, s'assit un peu lasse sur un pouf. Aussitôt un jeune homme, qui, toute la soirée, n'avait eu d'yeux que pour elle, s'approcha, heureux de l'avoir un instant à lui seul, à la faveur des conversations bruyantes. Marcel Lestrange avait vingtquatre ans. Sa passion pour Julie était si honnête qu'il ne songeait pas à en faire un mystère à ce monde d'amis et de parents. D'ailleurs son père et sa mère devaient, le lendemain même, demander dans toutes les formes la main de Julie. Les d'Abria n'étaient pas riches. Mais les Lestrange, de braves gens, n'estimaient que l'honneur, et, tout en se plaisant dans la richesse, la mettaient au rang des choses plus agréables qu'utiles.

Or ils savaient que M, d'Abria avait été officier de marine, par conséquent un homme estimable. Son portrait (en civil) occupait la place d'honneur dans le

salon de sa veuve. Celle-ci, non plus en deuil, mais en noir, — elle affectionnait le velours et le satin, — ne parlait pas souvent de lui. Sans doute elle était encore trop sensible à sa perte pour s'en entretenir de sangfroid. Chrétiennes et femmes du monde, la mère et la Mlle menaient une vie claire comme de l'eau de roche, que ne troublaient certes pas les assiduités de Daléas et de Corazzini.

Si M. et Mmc Lestrange avaient hésité devant une alliance avec la famille d'Abria, Marcel eût trouvé un éloquent avocat en sa sœur, Mmc Servantie, une jeune femme à la tête ardente, au cœur solide, mariée depuis deux ans à un lieutenant de vaisseau qui avait déjà l»assé dix-huit mois de sa lune de miel dans les mers de l'Indo-Cliine. Mmc Servantie adorait cet absent; mais, pliée aux nécessités du métier qui avait été celui de son père, elle ne perdait pas plus sa gaieté que son amour, et vivait avec ses parents en enfant gâtée à qui tout cède. Elle avait une véritable tendresse pour Mme d'Abria, dont tout lui plaisait: la beauté, le grand air, le talent.

« Tu auras une belle-mère idéale, disait-elle à Marcel, et, comme je suis ta sœur, je serai un peu sa fille. »

Elle avait, à diverses reprises, fait allusion auprès de son amie aux sentiments de Macrel; mais la belle-mère idéale ne semblait pas comprendre, et la conversation languissait sur ce sujet aussi bien que sur celui de son mari.

Cependant il était facile, surtout pour une mère tendre et vigilante, de constater que Julie n'était pas indifférente aux attentions de Marcel. Quoiqu'elle eût

<léjà vingt ans, elle était fort ingénue, et ses émotions passaient comme des ombres ou comme des rayons sur son frais visage. Quelle tendresse dans son sourire, lorsque, ayant acquis cinq minutes de têle-à-tête, ils se parlaient en un coin, de riens mystérieux! Tous ceux à qui ces jeunes gens étaient chers voyaient bien qu'ils étaient infiniment heureux et que de leur adorable présent ne pouvait sortir qu'un avenir sans nuages.

Le thé pris, on rentra dans le salon. Malgré l'heure avancée, on ne songeait pas à quitter Mn'° d'Abria. 11 faisait chaud, mais non étouffant, grâce à la hauteur du plafond; les sièges étaient moelleux, et il y en avait pour tout le inonde, même pour les hommes. Les femmes, dont la veille avivait les prunelles, se sentaient plus jolies. On se trouvait bien, et l'on causait. Daléas racontait des histoires :

« Oui, mon cher, Berlioz n'a jamais possédé de piano. D'ailleurs, il n'aurait su qu'en faire. Pour composer ses opéras et ses messes, il se servait d'une guitare. Je me rappelle qu'à ce sujet, je disais à Gounod... »

A l'autre bout du salon, on ne s'entretenait pas d'art, mais d'un trisle personnage que tout Cherbourg avait connu, et spécialement les amis de M. Lestrange. Aussi le capitaine ayant prononcé son nom avec un éclat de colère où il y avait du sanglot, ceux qui écoulaient le vieux Daléas lui firent-ils signe de se taire.

« Ce misérable Thibault!... disait M. Lestrange. J'en ai pleuré.

— Voyons! commandant, un peu de calme, faisait Corazzini.

— J'avais la folie de désirer ardemment des nouvelles de cet homme, j'ai tout fait pour en avoir, et les premières qui m'arrivent m'apprennent sa lâcheté, sa désertion enfin !... »

Et le vieil officier frappa de sa jambe de bois le parquet, qui résonna comme un coup de canon lointain.

« Je le croyais prisonnier, continua-t-il. Quand nos soldats revinrent d'Allemagne, et que je constatai qu'il n'était pas avec ces malheureux braves, je pensai, obstiné dans mon idée, qu'il avait pu commettre quelque action d'éclat et de rébellion dont les mines de Silcsie, où les Prussiens se sont plus d'une fois rendus coupables d'oublis volontaires, étaient le châtiment. Ma femme craignait qu'il n'eût péri à l'étranger, de faim, de misère, et peut-être de blessures. Je pris des renseignements en Prusse, et même en Suisse et en Belgique où beaucoup de nos soldats avaient passé et étaient morts... Il n'avait laissé de traces nulle part. Son régiment, particulièrement éprouvé, avait perdu le colonel, un commandant, trois capitaines, plusieurs lieutenants. On m'assura même que mon vieil ami, le commandant Janet, avait succombé aux suites de ses blessures. De sorte qu'aujourd'hui je fus grandement surpris et doucement satisfait, lorsqu'on l'introduisit dans mon cabinet. Il revenait des Pyrénées, radicalement guéri par les eaux de Barèges. Après les premiers compliments, je lui parlai de Thibault.

« Comment, me dit-il, vous vous salissez la bouche «avec ce nom-là? » Je pâlis, ayant soudainement l'idée de l'infamie. « Vous ne savez pas que devant l'ennemi

« il se sauva comme un voleur? — Janet! — Ne pro- « testez pas : c'est moi qui ai commandé de tirer sur « lui. Ne me dites pas que je .ne le connais pas : je « m'étais rencontré à votre table avec lui; et une « demi-heure avant le combat je lui avais parlé comme « à un homme de cœur, comme à un homme du « monde... Il a pu se sauver, on ne l'a pas atteint. On « sonnait la charge, et nos braves se sont jetés sur « l'ennemi, plus digne que ce sale Français de leur « fer et de leur feu. Ils n'ont pu l'accuser plus tard, « étant tous restés au champ d'honneur. Quant à moi, « jusqu'au moment où une balle me renversa à mon « tour, j'eus devant les yeux, comme une obsession, « la figure blême, le corps convulsé de ce misérable « qu'un cheval, dont il s'était emparé, emportait dans « un galop éperdu. »

M. Lestrange s'épongea le front, souffla bruyamment, et, voyant tous les regards attachés sur lui, continua :

« Qu'est-il devenu ? A-t-il été tué par les Français ou par les Prussiens, car, en guerre, il n'y a rien de plus périlleux que la fuite, de plus malsain que la lâcheté?... Ou bien, protégé par le dieu des coquins, a-t-il réussi à gagner l'étranger?... Dans ce cas, il a assez d'habileté pour se créer une situation et devenir riche... Ce gredin-là épousera peut-être une honnête fille ! »

Si près des terribles événements de la guerre, ce monde de marins héroïques, dont plusieurs avaient versé leur sang pour la patrie, tandis que leurs femmes, leurs filles, leurs sœurs, habituées aux longs sacrifices des absences, résignées aux angoisses des attentes in-

certaines, les égalaient en courage et en abnégation, ce monde était dans une telle stupéfaction du crime de Thibault que quelques-uns se demandaient si la soirée joyeuse ne finissait pas en cauchemar.

Le comte Corazzini essaya de donner une explication au lamentable événement.

« Ce malheureux aura eu un accès de folie. »

Lestrange eut un rire amer.

« Lui!... allons donc! pas d'intelligence plus subtile que la sienne, pas d'organisation plus vivace. Il avait toutes les qualités du corps et de l'esprit. Il ne lui manquait que le cœur, le cœur qui fait le sang généreux destiné à la patrie. Ah! mes chers amis, les vieilles idées sur l'honneur de la race, sur les vertus qu'un père et une mère honnêtes donnent avec la vie à leurs enfants, ces idées-là sont autre chose que des radot iges de gens arriérés. J'avais recueilli Thibault à trois ans; je l'avais nourri, élevé avec soin; au lieu de le préparer aux durs labeurs d'une existence d'ouvrier, je m'étais plu à lui ouvrir les carrières libérales. Je le voyais grandir avec joie, croyant en avoir fait l'un des nôtres. Quand il sortit du collège, il voulut aller à Paris. J'y consentis.

a II se créa des relations, écrivit avec succès dans plusieurs journaux. Puis, comme il prétendait nous aimer, il revint à Cherbourg, directeur du Phare, une feuille qui faisait de l'opposition à l'empire. Il avait des dehors brillants. Rien, si ce n'est dans son enfance quelques actes de poltronnerie dont nous ne comprîmes pas la portée, n'annonçait son infamie. Sans la guerre, nul ne s'en fut douté, pas même lui, peut-être. Elle était en lui, pourtant, de naissance. Son histoire, vous

FILLE DE KOI. 13

la savez : une fille de Cherbourg', après avoir été chercher à Paris le vice et la misère, revint ici avec un enfant qu'elle prétendait fils d'un grand seigneur grec ou roumain, possesseur de beaucoup de terres et de châteaux en Rastaquouèrerie, mais insuffisamment généreux avec les demoiselles...

— Épargne-nous les détails, mon bon, fit Mmo Lestrançe.

— Le grand seigneur, je le sus depuis, était un aventurier sorti du faubourg Saint-Antoine, et qui vécut des expédients les plus malhonnêtes, — il avait une jolie figure de fille, — jusqu'au jour où on l'enferma dans une maison centrale. Quant à la femme, elle était fort belle, la chance seule lui avait manqué pour être une célébrité dans le monde que vous savez. L'alliance de ces deux êtres eut un résultat logique : Thibault. Lorsque je le rencontrai, j'étais jeune encore, je n'avais pas l'amère expérience de la fatalité. Sa mère venait d'être assassinée par une brute tentée par quelques bijoux. Le petit, destiné aux Enfants- Trouvés, était triste, avec des yeux tendres. Je l'amenai à ma femme qui l'aima tout de suite. Pendant bien longtemps, Rose et Marcel, nés depuis cet événement, furent persuadés qu'ils avaient un grand frère... Et voilà ce qui nous reste de lui : un souvenir odieux. Et je suis hors de moi, chose fort ridicule, car heureusement il ne m'est rien, ce Thibault... Allons! bonsoir, madame d'Abria, bonsoir, mes chers amis. Cette explication, au reste, était nécessaire; elle empêchera qu'on s'occupe désormais de ce triste personnage. »

On s'était levé aux dernières paroles de M. Lestrange. Les visages étaient soucieux, les dos frisson-

nants. La pâleur de Mme d'Abria devenait de la lividité. Quant à sa fille, fière et blonde comme Diane, elle gardait sur ses jolies lèvres l'expression de dégoût qui en avait abaissé les coins aux premiers mots de l'histoire du déserteur.

Le lendemain Julie, dont l'après-midi avait été prise par des leçons de piano, entra, avant de gravir son second étage, chez ses vieux amis. Elle les trouva dans leur cabinet, une pièce qui correspondait au salon de Mme d'Abria, et qu'ils s'étaient partagée également. Chacun avait arrangé sa moitié si parfaitement selon son goût et son caractère, que l'ensemble en était tout à fait extraordinaire et plaisant.

Le cabinet ayant deux fenêtres, ils pouvaient jouir, sans se gêner, du jour et de l'air. Daléas n'avait que de petits rideaux, Corazzini en avait de petits et de grands, ceux-ci de damas de soie gris, mais un peu passés. Daléas possédait un piano à queue, qui tenait beaucoup de place; le clavier était contre la fenêtre, et le vieux maître y passait des journées, jouant en sourdine les mélodies écloses dans sa tête. Au piano de Daléas faisant pendant le bureau de Corazzini, un meuble énorme en vieil acajou, orné de baguettes de cuivre, très compliqué, avec force cases et tiroirs à secret. Quelques vitrines, également en acajou, renfermaient la collection de médailles et de pierres gravées du comte dont la principale occupation était de classer, de frotter

K) FILLE DK KOI.

et d'examiner ces pièces rares à la loupe. De temps à autre, il apportait un nouveau bijou à son musée; il faisait aussi des échanges avec de savants confrères.

Dans le camp de Daléas régnait un désordre complet; sur un fauteuil défoncé traînait un mouchoir taché de tabac; à côté du piano, les bottes boueuses que le bonhomme, après sa promenade du matin, avait quittées pour ses pantoufles, attendaient les soins de la femme de ménage; des paquets de journaux, des livres pêle-mêle sur un tapis usé jusqu'à la corde, s'opposaient à un balayage à fond. Du côté de Corazzini, les fauteuils recouverts de soie grise encadrée de bois laqué n'avaient pas un grain de poussière. Les livres admirablement reliés étaient rangés dans une bibliothèque soigneusement close. Tout brillait chez Corazzini, ses agates, ses monnaies, ses meubles, son parquet, ses ongles, son crâne. Les deux amis possédaient quelques objets d'art : Daléas avait son portrait à vingtquatre ans, dû à l'amitié d'un prix de Rome, son contemporain, et il avait rapporté d'Allemagne une très vieille peinture qu'il assurait être de ce maître inconnu dont la cathédrale de Cologne a un si magnifique tableau. Sur la cheminée sise du côté de Corazzini, tandis que Daléas avait la porte, désavantage qui lui donnait le droit d'apporter une chaise devant les bûches de son ami, — sur la cheminée, une pendule de vrai Boule sonnait les heures avec un timbre fêlé. Et la maison de M. Lestrange étant ancienne et de grand air, cette même cheminée était surmontée d'une glace de trois mètres de haut, un peu verdâtre, mais prise dans une boiserie délicatement sculptée. Enfin, des

statuettes de Saxe, des pastels, achevaient d'orner le domaine de Corazzini.

A l'origine de cette association, le comte, mieux partagé que le musicien, avait voulu vivre en parfaite communauté de biens, mais Daléas s'y était opposé.

ce Je tiens à mes fauteuils, à mon vieux divan : ils sont plus moelleux que tes petits sièges précieux. Tu as, toi, des manies de vieux garçon ; un grain de poussière te rend malheureux; tu vis dans une gêne perpétuelle qui me répugne. Disposons notre mobilier à notre guise et usons-en selon nos goûts. »

Daléas fumait ; Corazzini avait juré qu'il n'en était pas incommodé. Mais toutes les fois que l'un prenait sa pipe, l'autre allumait de l'encens dansun brûleparfum chinois et disparaissait dans un nuage bleuâtre, beaucoup plus épais que celui dont Daléas était le centre. Il en résultait une odeur singulière dont tout était imprégné. Mais le nez de Corazzini avait la bonne volonté de n'absorber dans celte atmosphère que les molécules de son choix.

Lorsque Julie entra chez ses vieux amis, elle les surprit contre leur habitude à cette heure, inoccupés, assis de chaque côté de la cheminée, tête basse. Radieuse, éclairant de sa jeunesse, de son rire, de ses yeux, le cabinet sombre, elle vint leur donner à chacun un baiser, se sentant toujours une petite fille pour ces hommes que ses premiers regards lui avaient montrés attentifs à son berceau.

« Je vous prends à vous reposer, paresseux! ditelle. Vous êtes fatigués, Corazzini d'avoir trop chanté hier au soir, et Daléas d'avoir été trop applaudi. »

D'un bond, elle fut de la cheminée au piano, à

18 FILLE DE KOI.

l'autre bout de la pièce, et sans s'asseoir, plaquant quelques accords, commença le fameux duo :

Mourir quand on est aimée !

Les deux vieillards se levèrent, Daléas surpris, Corazzini inquiet. La voix de la jeune fille, bien plus étendue, bien plus forte que celle de sa mère, avait fait vibrer les murs dans ce lambeau de phrase, et débordante, semblait avoir envahi toute la maison.

« Méchante ! dit Corazzini, si ta mère t'a entendue, elle m'accablera de reproches.

— Quoi!., comment! balbutiait Daléas, Julie sait chanter!

— Eh! oui, je lui donnais des leçons, quand nous étions seuls à la maison, ou en promenade tous deux, au bord de la mer, dans la campagne. Te souviens-tu, Julie, de ce jour où tu m'exprimas ton mécontentement d'être réduite au silence par ta mère, sous prétexte que tu avais la poitrine délicate. Il y a quatre ans de cela, tu en avais seize. Nous gravissions la montagne du Roule, et à chaque pas nous nous arrêtions pour mieux jouir du spectacle magique de la mer et du ciel.

— Quant à moi, fit Daléas, je n'ai jamais compris ce plaisir-là. Il me semble fort difficile de trouver du nouveau dans le ciel et dans la vague.

— Parce que tu es myope, mon cher. Tous les gens à lorgnon ou à lunettes en sont là,

— Mme d'Abria aussi est myope, dit Daléas avec fierté, et j'ai toujours trouvé adorable sa façon de regarder de près.

— Je te plaindrais fort si tu n'avais pas do compen-

sations... Donc, ma Julie et moi, nous étions charmés du tableau composé comme à plaisir par les hommes et [par la nature. Chaque étage de la rampe escarpée nous découvrait un décor nouveau; d'abord la ville avec ses trois églises émergeant des toits, le port marchand, puis le port militaire, une moitié de la digue, ses trois forts. Au delà de la digue, la mer, l'horizon; à droite et à gauche, des îles, des pointes avec des batteries. C'est là un panorama sans pareil, Daléas. Le moment le faisait valoir : cinq heures du soir, à la fin de septembre.

« Le soleil était bas, mais non pas encore dans la mer, incandescent et aveuglant. Une partie du ciel déjà refroidie faisait valoir les teintes de l'occident, réfléchies dans l'eau, calme et brillante. Quoique si loin, la digue, seule protectrice de l'immense rade, semblait bien ce qu'elle est : une œuvre digne des cyclopes.Elle comptait pour quelque chose dans la mer. Comme nous allions descendre, de l'autre côté du fort, nous entendîmes une petite fille fredonner d'une voix aigrelette la vieille chanson :

A Parlhenay, il y avait Une tant belle fille, AU' 'tait jolie, ail' l'savait bein, Mais elle aimait qu'on 1' lui dis', voyez-vous. J'aime Ion la Ion landerirette, J'aime Ion la Ion landerira.

« Julie, prise d'un fou rire, répéta le couplet à plein gosier, puis, sans transition, se mit à pleurer : c'était, disait-elle, un supplice de ne pouvoir chanter comme les enfants et comme les oiseaux ; elle étoufferait de son mutisme aussi certainement que si on

l'empêchait de respirer. Ma foi! je l'autorisai à désobéir à sa mère, et j'allai même jusqu'à lui promettre les conseils de mon expérience d'amateur. Ma faiblesse me valut deux gros baisers. La chère petite, rassérénée, se plongea de nouveau dans la contemplation du paysage. Nous avions pris la route carrossable ; les grands lacets nous dirigeaient tantôt du côté de la mer, tantôt vers les grasses prairies du Cotentin. Le soir venait.

« Derrière un cap, le soleil se couchait; l'eau flambait : le ciel l'enserrait dans un ruban de pourpre. La ville fumait et grondait; les machines des vaisseaux et des ateliers criaient... Sur les prairies, tapissant d'un vert profond les coteaux arrondis, c'était le demi-jour, le silence. Le vent du soir passait dans les haies, leur arrachait des parfums qu'il nous envoyait.

— Cher Corazzini, dit Julie, ma mémoire est aussi fidèle que la vôtre. Je n'ai rien perdu de nos impressions, des incidents de notre promenade. Je me rappelle qu'au premier tournant de la route je m'arrêtai pour mesurer la pente que nous venions de descendre; elle semblait venir de l'azur, un azur pâle, aussi tendre qu'était ardent celui du couchant. Gomme l'échelle de Jacob, ce chemin devait conduire aux étoiles. Le fin croissant de la lune brillait à son sommet... »

La songerie dans laquelle Julie avait surpris ses vieux amis l'envahissait à son tour, : assise sur le bras d'un fauteuil et accoudée au dossier dans une pose gracieuse, elle ne s'apercevait pas du silence qui avait succédé à ses paroles. Son visage restait empreint d'une gaieté douce. Les deux vieillards, qui se gardaient bien d'interrompre le cours de sa pensée,

agréable, bien sûr, se jetaient de temps à autre des regards furtifs, où Ton pouvait surprendre de l'inquiétude et du chagrin. Enfin elle se leva, fit sur le parquet ciré du comte une glissade qui s'arrêta contre le tapis du musicien, et s'enfuit en leur criant :

« Vous savez, c'est dans une demi -heure qu'on dîne. »

Quand Julie entra dans le salon où sa mère se tenait habituellement l'après-midi, elle ne l'y trouva pas.

« Madame a la migraine, » dit la bonne qui remettait une bûche au feu.

Une lampe couverte d'un abat -jour de dentelle éclairait la chambre soigneusement close, fort coquette avec ses tentures de cretonne, où Mme d'Abria s'était retirée. Au lieu d'être étendue sur sa chaise longue, ainsi que l'eût exigé une névralgie, elle cherchait, assise devant son secrétaire, dans un coffre qu'elle ferma à la vue de Julie.

«Pourquoi n'es-tu pas couchée, ma bonne mère? demanda tendrement la jeune fille.

— Parce que je ne suis pas malade de corps, mais d'esprit, mon enfant, et que le repos ne m'est pas possible. »

Julie, stupéfaite, considérait sa mère qui semblait avoir la fièvre : ses mains tremblaient; son teint, mat d'ordinaire, était plaqué de rougeurs vives; et les bandeaux brillants, dont elle était toujours couronnée, avaient été relevés comme trop lourds pour son front brûlant.

La jeune fille la prit dans ses bras :

« Ma chérie, qu'as-tu?

— J'ai, mon enfant, que je vais te rendre bien malheureuse.

— Moi ! » fit Julie avec plus d'étonnement que d'inquiétude.

Elle n'avait jamais souffert et n'imaginait pas qu'une catastrophe pût atteindre sa vie paisible et cachée. D'ailleurs, elle aimait, se savait aimée, et, dans l'égoïsme inconscient de sa joie, pensait ne sentir qu'amortis les plus rudes coups du sort.

Illusion vite disparue !

«M. et Mme Lestrange m'ont demandé ta main pour leur fils. »

Que signifiait un telle nouvelle après un tel préambule? Julie, devenue pâle, s'assit sur la chaise longue, le coude sur les genoux, le menton dans la main, et, plus morte que vive, écouta sa mère.

« J'ai répondu que leur démarche me touchait et m'honorait infiniment; puis j'ai objecté ta pauvreté.

« Ils se sont mis à rire, et M. Lestrange a répliqué : « Il suffit que mon fils soit riche; quant à l'honneur, « qui ne se partage qu'entre gens également bien pource vus, vous êtes tout à fait de notre bord, puisque « M.d'Abria était l'un des plus braves officiers de notre « flotte. »

— Mais il s'agit là du frère de mon père, murmura Julie.

— Mon mari, en effet, n'a jamais exercé aucune profession. Passons. Je dis à M. et Mme Lestrange que je te consulterais..., que tu déciderais... Ma froideur les surprit, a Ma chère amie, » me dit Mme Lestrange un

peu piquée, « depuis longtemps nous avons vu que « Marcel est fou de Julie. Est-il possible que vous « n'ayez pas lu dans le cœur de votre fille? Marcel se « serait-il trompé en se croyant payé de retour? » Julie éclata en sanglots.

« Mais si! maman! je l'aime, s'écria-t-elle naïvement, et il ne peut pas y avoir pour moi de plus grand bonheur que de l'épouser... Qu'y a-t-il donc? Pourquoi pleuré-je en ce moment ? Est-ce que ma tête s'égare? Je suis tout près du désespoir! »

Mme d'Àbria n'était plus rouge : elle était livide, avec les yeux éteints; subitement elle avait vieilli de dix ans. Elle prit le coffret sur son secrétaire et vint s'asseoir à côté de Julie.

« Tiens, lui dit-elle, lis. »

Et la jeune fille, essuyant ses larmes, vit que sa mère lui avait mis entre les mains un papier singulier, un acte de l'état civil, comme dit le Code, l'acte de naissance d'un enfant du sexe féminin, né à Paris, le 24 mars 1851. Le père inconnu, la mère une demoiselle Simasko, artiste lyrique. L'enfant avait pour prénoms Julie-Emilie.

Toutes les idées de Julie se mêlaient en un chaos atroce. Elle retrouvait dans ce document certaines choses d'elle ; son âge, ses prénoms, mais le reste, son père, sa mère, son honneur, elle les cherchait, incapable de comprendre pourquoi ils avaient sombré.

« Ainsi, lui dit la mère, tu n'es pas la fille de l'officier de marine que les Lestrange voulaient faire épouser à leur fils; tu n'es même pas une demoiselle d'Abria, tu es Julie-Emilie Simasko. Mais, ajouta cette

pauvre femme, avec un rire affreux, si tu as une cruelle- . déception à l'égard de ta mère, tu peux t'enorgueillir de ton père : un roi! Tiens, le voici! »

Et Mmc d'Abria qui, dans sa douleur de percer le cœur de sa fille, dans l'humiliation de son orgueil d'honnête femme conquis par vingt ans de vertu, devenait brutale, jeta une miniature sur les genoux de Julie.

Celle-ci, froide, hébétée, écoutant et se mouvant machinalement comme une hypnotisée, regarda le portrait, celui d'un bel homme, dans un uniforme militaire. La barbe et les cheveux étaient blonds, les yeux bleus, le teint très blanc. Un sourire aimable adoucissait l'expression du visage altier.

« Georges Ier, roi de Séelande!... Tu lui ressembles trait pour trait, ou plutôt tu ressembles à sa sœur jumelle, qui fut l'une des plus belles princesses de l'Europe. Tu as, comme elle, la taille élancée et droite qui te fait paraître plus grande que tu ne l'es, le col de cygne, les cheveux dorés en boucles abondantes, la peau blanche et fine sous laquelle le sang met des lueurs roses. Il y a dans le musée d'Elsenecht un portrait au pastel de la fière Ulrique où ce blond, ce blanc, ce rose, inspirèrent aux poètes des comparaisons tirées des sommets neigeux baisés par le soleil levant. Tu as son front poli, pur ivoire où les sourcils se dessinent délicatement. Tu as ses yeux bleus, profonds, quelquefois dédaigneux, mais plus souvent tendres; son nez et sa bouche d'une exquise délicatesse, et son menton aux lignes un peu dures, attestant que tu es comme elle — et comme lui — orgueilleuse et volontaire... Oh! ma Julie, tu es bien de leur race, tu en es de la tête

26 FILLE DE KOI.

aux pieds... Souvent, le soir, quand je t'avais parée pour te conduire dans le monde, j'étais prise d'une singulière émotion, où aux élans de ma tendresse maternelle se mêlait l'ivresse de mes souvenirs, tant tu personnifiais, irrésistiblement majestueuse, ma jeunesse et mes amours. »

Mmc d'Abria s'était levée, se reculant un peu pour contempler sa fille. Mais les roses, et les lis aussi éclatants que les roses, mais la fierté de l'allure, c'était folie de les chercher en la triste créature, brisée, non éblouie, par l'étonnante révélation.

Cependant Mmc d'Abria, qui souffrait mille morts, continuait : le silence serait maintenant aussi douloureux que la vérité tout entière racontée.

« Tu ne m'interroges pas. Tu ne cherches pas à savoir par quel concours de circonstances ta mère, que tu as toujours vue remplissant les devoirs d'une honnête femme, a une telle aventure dans son passé. Eh bien, je vais te le dire...

« On m'appelait autrefois la Doci. Ce nom est toute une histoire qu'il ne serait pas nécessaire de raconter aux hommes de l'âge de Daléas et. de Corazzini ; mais on oublie vite, heureusement, ces éclatantes renommées, trop excessives pour être soutenues : au bout de quelques années, il n'en reste guère que le nom et quelques anecdotes coupées dans de vieilles feuilles par des journalistes tirant à la ligne. »

Et la pauvre femme dévoila à sa fille le mensonge de sa vie. A Cherbourg, on la croyait Française, au théâtre, Italienne, mais elle était Russe et des environs de Moscou. Elle avait perdu à trois ans ses parents, de pauvres gens ; et la charité publique l'avait élevée tant bien que

mal. Grâce à Dieu, il ne lui était arrivé ni accidents ni vilaines histoires. Quand on lui donnait du pain, elle remerciait les gens par une belle chanson; souvent, après l'avoir entendue, on ajoutait au pain quelque monnaie.

Un jour, des paysans allant au marché l'emmenèrent à Moscou dans leur voiture, et lui conseillèrent de chanter dans les rues fréquentées par le beau monde. Un vieux monsieur qui s'était mêlé à la foule amassée autour d'elle, lui proposa de l'emmener et de la faire instruire. Elle avait douze ans, était très intelligente : elle accepta avec empressement.

Son protecteur, le prince Orobeskoi, la mit dans une pension où, en musique surtout, elle eut des maîtres éminents. Au bout de trois ans, il la produisit dans le monde, puis il l'emmena en Italie, où il lui donna le nom de Doci. Elle se perfectionna à Milan, dans une école spéciale. Elle avait le don des langues à un degré extraordinaire, on la crut bientôt originaire de la plaine lombarde.

Grâce à ses puissantes relations, le prince obtint pour elle un engagement brillant au Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg, et ils reprirent ensemble le chemin de la Russie. Le pauvre homme mourut à peu de distance de la frontière, et la jeune fille arriva à Pétersbourg absolument seule, sans conseil et sans amis. Son succès fut inouï. Une légion d'adorateurs l'accabla d'importunités, jusqu'au jour où elle prit un amant que chacun compta bien remplacer.

« Tu rougis, Julie, tu te caches le visage, fit douloureusement Mme d'Abria, interrompant là son récit. Elevée avec tant de soin par une mère jalouse de ton

innocence, nourrie dans les idées étroites d'une vie bourgeoise, tu me juges sévèrement... Songe, mon enfant, songe que la beauté de ta voix m'effraya, que je te défendis de chanter, t'assurant qu'il y allait de ta vie, que tu avais les poumons mal conformés, — un conte renouvelé d'Hoffmann, — pour avoir appris à mes dépens que le théâtre est l'abîme où toutes se perdent, toutes, entends-tu! 0 mon trésor! ma triste expérience t'a faite un ange de pureté. »

Julie se jeta dans les bras de sa mère, la couvrit de baisers :

« Je t'aime et te bénis ! »

Mmc d'Abria lui rendit ses caresses, heureuse de cet élan, qu'elle avait prévu, car elle connaissait le cœur de son enfant.

Puis ses souvenirs, comprimés par vingt ans de silence, l'emportèrent de nouveau, et elle raconta les fêtes et l'ivresse qui furent son partage pendant la première période de sa vie. Toutes les grandes villes de l'Europe et de l'Amérique lui firent des triomphes. Elle aurait pu amasser une fortune considérable, mais son or s'écoulait, comme l'eau entre les doigts. On disait partout que la Doci était la charité et le désordre mêmes. Elle avait comme une âme d'oiseau, toujours dans les chants, dans une sorte d'envolement. Elle eût été une danseuse admirable. Lorsque ses rôles l'obligeaient à rester assise sur un trône, pendant un ballet, elle éprouvait des envies folles de se lever et de bondir, au milieu de la scène.

Elle avait déjà vingt-sept ans lorsque la capitale d'un petit Etat du Nord la réclama pour son opéra. Elle y alla, curieuse de voir un pays oublié dans ses précé-

ilentes tournées. Toute la cour assista à sa première représentation ; et, pendant un entr'acte, le roi l'envoya féliciter par son chambellan qui n'était autre que Corazzini, baron de Reusch, de son vrai nom : son titre de comte lui venait du pape, reconnaissant de certains services diplomatiques. A la fin du spectacle, la reine voulut voir la Doci, qui dut se rendre dans sa loge. Cette reine, laide et arrogante, était la fille d'un monarque beaucoup plus puissant que son mari, et elle englobait celui-ci dans le mépris où elle tenait tous ses sujets. Cependant elle se piquait de protéger les arts et les artistes.

Elle pria la cantatrice de venir chanter chez elle le lendemain, détacha, pour le lui donner, un bracelet médiocre de son bras maigre, et l'admit à l'honneur de baiser sa main non moins maigre que son bras. Le roi dit quelques paroles bienveillantes, et la Doci constata avec espièglerie qu'il était aussi beau que la reine était disgracieuse. Lorsqu'elle se retrouva au milieu de ses camarades, elle leur communiqua son observation, on en rit, mais on lui apprit que le roi était le plus fidèle des époux, la reine tenant sa maison avec une extrême sévérité. L'auguste ménage parut très plaisant à la folle jeune femme.

Le palais royal, d'une magnifique architecture, est défiguré à l'intérieur par la laideur des ameublements. Sauf la salle du Trône, décorée par le grand peintre séelandais Grotzius, toutes les pièces sont étroites, affublées de tentures vertes et jaunes du plus détestable effet. La Doci ne fut admise dans le cercle de Sa Majesté qu'au moment de chanter. Comme elle n'était nullement émue de tant de grandeurs, et que cette

fleur de noblesse lui paraissait beaucoup moins imposante qu'un auditoire populaire, elle fit, pendant l'air d'Armide, des remarques fort curieuses. Toutes les femmes étaient laides comme la reine : pas une dont la carnation fût à point; c'étaient des rondeurs de citrouilles ou des arêtes aiguës, bien dégagées par un décoll étage excessif.

Peu de jeunesse. Des modes impossibles, en retard de trois ans sur Paris; des coiffures uniformes auxquelles avait présidé une idée héraldique, car il y avait sur tous les chignons une petite branche de houx. Il faisait glacial dans ce salon; la reine ne pouvait souffrir de feu, même en hiver, de sorte qu'on voyait autour d'elle beaucoup de faces pâles et de nez rouges. Nerveuse, agitée, elle retirait et remettait ses gants, laissait tomber son éventail et son mouchoir que les dames d'honneur, tristes esclaves, lui ramassaient et lui présentaient avec une profonde révérence.

L'ennui s'exhalait des personnes et des choses. La Doci chantait avec négligence, sentant qu'elle n'était pas écoutée. Les dames s'inquiétaient des rhumes probables. Les hommes, ennuyés des laideurs qu'ils avaient sons les yeux, pensaient à leurs maîtresses, et quelquesuns, évidemment, à la cantatrice, que le roi, debout derrière le fauteuil de sa femme, regardait avec des yeux luisants.

Tamburricci le ténor la remplaça. Elle se retira dans le salon voisin, où quelques courtisans la suivirent. Bientôt le roi y vint à son tour. 11 la félicita et lui parut le plus aimable des hommes. Elle n'éprouvait avec lui nulle crainte, nulle timidité, lui répondait de la façon la plus familière avec une verve en-

diablée. Elle crut un instant qu'elle lui donnait de l'esprit, tant il était au-dessus de l'idée qu'elle en avait eue la veille. Elle devait apprécier bientôt sa haute intelligence.

Autour d'eux on faisait cercle, et la Doci distingua entre tous les aulres son Corazzini, le baron de Reusch, qui la considérait avec une bienveillance où il y avait déjà de l'amitié. Tout [ce monde était, sans s'en douter, très fautif : la grande maîtresse des cérémonies, une sorte de fée Carabosse, vint dire, d'un air digne et pincé, que Sa Majesté la reine s'était retirée dans ses appartements, et que, si Sa Majesté le roi le trouvait bon, le concert continuerait sans Elle. La consternation était parmi les femmes, dont beaucoup crurent convenable de se retirer. Le roi n'en parut pas autrement fâché; et le baron, offrant son bras à la Doci, la conduisit au piano où elle chanta plusieurs airs au goût de son auditoire, ce qui modifia complètement le programme.

Le roi aima la cantatrice, qui devint folle de lui. Trop hautaine pour faire un scandale, la reine ne ménagea pas les scènes intimes à4celui qu'elle s'était flattée de tenir sous un joug éternel, mais ne prit dans son entourage aucun confident de ses déceptions, qui n'étaient, du reste, un mystère pour personne.

Elle conçut contre la maîtresse, et plus encore contre l'infidèle, une haine terrible. Si elle n'avait eu. un fils, nul doute qu'elle n'eût conspiré contre Georges 1er et réclamé l'intervention de l'empereur son père dans ses affaires de ménage et au besoin dans celles du royaume.

Le roi avait donné à son amie, Dabo, château magnifique des environs d'Elsenecht. Elle se plut à le décorer avec goût. Très jalouse, elle avait l'imprudence de vouloir pour elle seule son amant. Elle souffrait, l'insensée, de n'être pas la reine, de ne pouvoir se montrer en public avec lui. Au moins fallait-il qu'il entrât chez elle comme dans un paradis d'où il lui coûtât de sortir. Elle ne réussit que trop. Une partie de la cour devint assidue à Dabo. Le roi y travaillait souvent. Gomme Mme de Maintenon, la Doci avait dans son appartement le conseil des ministres. Elle eût pu se mêler de la chose publique, mais elle ne se souciait que de la personne du roi. Si elle organisait des fêtes, c'était qu'il les aimait, fier de la voir là, vraie souveraine et triomphatrice. Une belle jeunesse les entourait. Le prince royal, alors âgé de dix-sept ans, se serait plu parmi les hôtes de la favorite, mais sa mère lui faisait trop grand'peur pour qu'il s'y hasardât, même avec l'autorisation du roi.

La Doci était si heureuse qu'elle eût voulu répandre sa félicité sur la terre entière. Il y avait dans une salle basse de son château une table toujours ouverte pour les pauvres. Les paysans l'appelaient la bonne Dame, et les plus simples, la prenant pour la reine, lui demandaient sa bénédiction; elle eût guéri leurs écrouelles! Souvent le roi sortait en voiture avec elle qui conduisait, et il leur arrivait d'emmener le baron de Reusch. La jeune femme, habituée aux hommages intéressés, aimait bien fort ce digne seigneur de n'être qu'un ami, un sincère ami épris non de sa beauté, mais de son art et des qualités de son esprit et de son cœur.

Il lui donnait d'excellents conseils, la suppliait de ne

ÏÏLLE DE ROI. 33

pas trop afficher son bonheur, d'envoyer de temps à autre le roi à la reine dont il connaissait bien le caractère vindicatif. Elle ne tenait compte de ses recommandations, et devenait presque une maîtresse officielle. Elle accompagna Georges Ier dans un voyage qu'il fit incognito à Paris. On sait ce que vaut l'incognito des rois. La Doci reçut d'innombrables visites de reporters. Elle habitait le même hôtel que Georges; un couloir seulement séparait leurs appartements. Pendant quinze jours ils menèrent une vie de jeunes mariés, dînant au restaurant, en cabinet particulier, courant les musées, allant dans les petits théâtres où f 'ombre d'une baignoire les mettait, croyaient-ils, à l'abri des indiscrétions. La Doci quitta la France avec tristesse; elle avait comme le pressentiment d'une catastrophe.

Peu de jours après leur retour, elle donna une fête en l'honneur d'un ambassadeur qui avait désiré lui être présenté. Sa mélancolie n'avait pas duré, effacée par une suprême joie, l'espoir de la maternité. Pendant le bal, elle promit au roi de lui annoncer une grande nouvelle, après que leurs hôtes seraient partis. Mais sa rougeur et son émotion étaient trop éloquentes : il lui serra la main, ayant compris. Bien des fois, au cours de la soirée, ils échangèrent des regards attendris.

« Oh! lui dit-il, quand ils furent seuls, combien je i'aimerai, cet enfant de notre amour! » •

11 la pressait sur son cœur avec respect; et comme elle restait le front appuyé à ses lèvres, elle sentit une larmeglisser sous les baisers. Quelle en était la source? Avait -il quelque peine de l'irrégularité et de la

honte de sa liaison? La Doci ne le pensa pas. Les rois, si bons qu'ils soient, ont une morale plus lâche encore que celle des gens de théâtre. Son sourire, d'ailleurs, enlevait toute amertume à ce témoignage de sa sensibilité. Elle, au contraire, délivrée, tant que dura cette étreinte, de son vertige de grandeur, pria le bon Dieu de faire le miracle de transformer le roi en un pauvre homme qui serait son mari.

Au matin il la quitta. Il devait revenir à l'heure du dîner. Les journées semblaient toujours longues à la jeune femme lorsqu'il ne les lui consacrait pas. Un peu souffrante, elle ne songeait pas à la promenade. Assise sur une terrasse d'où l'on découvrait une vaste campagne et, tout au loin, la ville dominée par les tours du palais royal, elle regardait, tantôt s'arrêtant avec complaisance sur la grasse nature où les champs d'épis murs ondoyaient sous la brise, tantôt essayant de percer la brume de la ville, de scruter les pierres du palais, pour y ressaisir un peu de son cher roi. Sur la route, long ruban poudreux, quelques paysans cheminaient... Tout à coup son attention se fixa sur un nuage de poussière soulevé par un cavalier rapide. Son cœur bondit...

« C'est Georges qui vient me surprendre, » pensat-elle.

Chute affreuse des bonheurs ! Le roi était mort, et le cavalier était un serviteur que Corazzini, forcé de rester au palais, lui dépêchait, pour l'avertir, la supplier de fuir.

Georges Ier avait succombé à une attaque foudroyante, après son repas. Ceux qui lui étaient dévoués eurent des doutes terribles; et le prince

FILLE DE ROI. :{.r>

héritier, quelques années après, lorsque son jugement se fut formé, exila sa mère.

« Oh! mon enfant, combien je souffris! L'avoir tenu dans mes bras le malin même, l'avoir vu partir plein de joie et de santé... et se dire que c'était fini, amour, force, grandeur! Se le représenter étendu, immobile et glacé !... Savoir qu'il allait descendre dans les ténèbres des caveaux!... Bien comprendre que je ne le verrais plus jamais, jamais, jamais!... que je n'aurais même pas le droit d'aller prier sur sa tombe!... C'en était plus que je ne pouvais supporter. Je m'évanouis. »

Les deux femmes sanglotaient. Mme d'Abria fut forcée de s'interrompre. Julie, enfiévrée, la supplia de continuer; et la pauvre femme dut toucher à toutes ses blessures, mal cicatrisées, et qui saignèrent douloureusement.

C'était dans une sorte de catalepsie que l'avait pion* gée l'horrible nouvelle. Quand elle revint à elle, un bruit étrange la frappa tout d'abord : un roulement, des sonneries. Elle crut à une hallucination. Mais non, elle entendait bien des sonneries de cheval, un roulement de voiture. Corazzini l'enlevait. Il avait déserté son poste, quitté le lit mortuaire pour la soustraire à la vengeance de la reine, qui avait donné l'ordre de la jeter en prison où, certainement, elle l'eût assassinée.

« Si j'étais resté dans le palais, tandis que vous étiez eu péril, lui dit-il, le roi se fût relevé pour me chasser. »

Il était arrivé à Dabo en même temps que les sbires de la reine ; mais, comme il était accompagné de

3fi FILLE DE ROr.

quelques amis tout dévoués au défunt, ils dispersèrent les laquais et les gardes et, sans prendre le temps de ranimer l'infortunée, la mirent dans sa berline.

Un jeune homme, intrépide cavalier, merveilleusement monté, courut prendre à l'hôtel du chambellan toutes les valeurs et tous les bijoux qu'il put trouver. Utile précaution, car les biens du baron de Reusch furent confisqués, son hôtel pillé. On se mit à la poursuite des fugitifs. Le télégraphe n'existait pas alors en Séelande : ils conservèrent les devants, passèrent la frontière sans encombre, et gagnèrent Paris où ils jugèrent prudent de se laisser oublier.

La Doci, très malade, attendait avec angoisse sa délivrance. Corazzini lui proposa de l'épouser, « afin, dit-il, que le petit enfant ne vienne pas mal au monde ».

La jeune femme refusa ses offres avec une farouche énergie : « Personne ne donnera son nom à l'enfant de Georges Ier. »

Cependant la vie triomphait : un mignon petit être, qu'elle nourrissait de son lait, rendit le courage à la Doci; elle se rétablit. Au bout d'un an, passé dans les devoirs de la maternité, elle songea à sa pauvreté, se dit qu'après avoir causé la ruine de Corazzini,. elle ne devait pas continuer à prendre plus longtemps sur son strict nécessaire.

Et elle rentra au théâtre. Ce fut alors qu'elle créa à l'Opéra-Comique Inès, le principal rôle de la pièce de Daléas, et qu'elle acquit cet autre ami, aussi fidèle que le premier, et à qui il ne manqua que l'occasion de lui rendre d'extraordinaires services. Elle eut un grand succès. Mais à l'admiration pour l'artiste se mêlait la

curiosité pour la maîtresse d'un roi. Paris n'ignorait rien de ses romanesques aventures, et elle en éprouvait une honte douloureuse. On cherchait des rapprochements entre son rôle et sa personne. Elle-même en avait trouvé; elle atteignait au plus haut point de la passion et de la réalité, versait de vraies larmes, et avait le cœur si déchiré qu'il lui semblait y sentir réellement un poignard.

Les journaux ne tarissaient pas sur son compte. Autrefois, disait-on, elle était un délicieux rossignol; sans avoir rien perdu de sa voix, elle revenait grande tragédienne. Les représentations la brisaient. Elle ne trouvait plus dans son art la joie qui donne éternellement des forces. Mais elle avait contracté vis-à-vis de l'amitié une trop lourde dette pour ne pas rendre à Daléas un peu de ce qu'elle devait à Corazzini. Elle joua sa pièce pendant deux ans, tant qu'on la mit sur l'affiche. Ses engagements l'obligeaient aussi à chanter dans d'autres opéras qui l'énervaient moins, et lui pesaient davantage. Elle était de nouveau assiégée par les importunités de nombreux adorateurs. Ils lui faisaient horreur, mais lui donnaient la fièvre, le vertige. Elle était comme grisée de l'air capiteux des coulisses et ne retrouvait son sang-froid que près du berceau de sa fille.

Le matin, à son réveil, elle prenait l'enfant dans son lit et oubliait ses maux en contemplant les traits exquis où déjà elle démêlait quelque chose du visage paternel. Elle avait loué à Auteuil une petite maison, paisible retraite où sa chambre, sauf pour les dimensions, était à peu près pareille à celle de son château de Dabo. Le comte, qui, lors de leur fuite, n'avait donné aucun

ordre pour lui-même (il n'avait pas prévu à quels excès se porterait la vengeance de la reine), sut faire mettre en sûreté les lettres de la favorite et quelques-uns des dons du roi. Ses amis cachèrent ces épaves jusqu'au jour où, la persécution s'étant ralentie, ils purent les lui faire parvenir. De là les objets précieux, pièces d'art et d'orfèvrerie, que Mme d'Abria disait provenir de l'héritage de son mari.

Dans les instants bénis passés parmi ces souvenirs, les regrets de la Doci perdaient de leur amertume, se transformaient en un culte religieux pour la mémoire du mort. En même lemps les soins qu'elle donnait à sa fille, les détails d'intérieur dans lesquels elle se plaisait, lui prouvaient que le bonheur était désormais pour elle dans la régularité et la simplicité de la vie. Mais, lorsque de sa solitude elle passait dans les coulisses, lorsque, enfermée dans sa loge, elle se revoyait au milieu des fards, des costumes, des habilleuses suspectes, des bouquets, des cadeaux dont des admirateurs anonymes s'obstinaient à l'accabler, les mauvais levains fermentaient de nouveau dans ses veines allumées. Son deuil même prenait un autre caractère. Au lieu de la sainle tendresse vouée au mort, c'était le désespoir d'être veuve en pleine jeunesse, la révolte des sens inassouvis, des accès de larmes après lesquels elle séchait son visage rougi avec des couches de poudre de riz.

Sur la scène, autre supplice. Les applaudissements pour la Doci étaient aussi enthousiastes qu'autrefois, et cependant elle éprouvait les sentiments ignorés d'elle jusque-là qui sont l'enfer des gens de théâtre : la terreur, au sein même du triomphe, de le partager avec un

autre, la jalousie féroce des renommées naissantes, le dédain sans merci des étoiles tombées. Elle devenait haineuse. Elle riait encore, et souvent trop fort, mais au-dedans d'elle-même il faisait toujours sombre. Elle étendait son envie aux plaisirs mêmes qu'elle s'était défendus, et dont ses camarades jouissaient avec impudeur. Elle allait jusqu'à se laisser faire la cour pour affirmer sa suprématie en toutes choses, et, afin de retenir des gens à qui elle ne voulait rien accorder, elle déployait la plus habile coquetterie.

Corazzini, qui partageait avec la Doci la maison d'Auteuil, connaissait ses souffrances et sa triste disposition d'esprit. Plusieurs fois il lui renouvela l'offre de l'épouser. Elle refusait, par délicatesse, non plus par orgueil comme autrefois. Cet ami dévoué possédait de quoi mener l'existence d'un sage : il avait des loisirs, et ne pouvait se permettre des vices. Passionné pour la musique, il partageait ses soirées entre les Italiens, l'Opéra et l'Opéra-Comique. Il collectionnait, économe pour ses besoins matériels, afin de pouvoir acheter une foule de jolies choses. Il jurait, de la meilleure foi du monde, qu'il était infiniment plus heureux et même plus riche qu'autrefois en Séelande. Alors ses revenus suffisaient à peine à son train de maison. Il était esclave, d'un maître excellent, mais vraiment esclave, avec une belle clef dans le dos, marque de sa noblesse et de son avilissement. Avec cela condamné à perpétuité aux concerts de la reine : Impossible de céder à ses penchants; jamais il n'avait trouvé le temps de choisir la moindre médaille. Certes il eût été mal de plonger de nouveau dans la gène cet ami incomparable.

Lorsqu'on cessa de jouer Inès de Castro, la Doei renouvela son engagement.

Pourtant la liberté, sous une autre forme que le sacrifice du comte, s'olîrait à elle. Parmi les hommes qu'elle rencontrait sans cesse au foyer, à la promenade et dans tout endroit où il lui fallait se montrer (elle ne recevait personne à Auteuil), il en était un remarquable par l'ardeur et la sincérité de sa passion. C'était M. d'Abria. Il prétendit d'abord, comme les autres, avoir la cantatrice pour maîtresse; mais pas plus que les autres il n'arriva à ses fins.

Il conçut d'elle une grande estime. Un jour, après s'être assuré l'appui de Corazzini, qui cependant ne l'aimait pas, il obtint une entrevue de la jeune femme et lui demanda sa main. Riche, de famille ancienne et honorable, bien instruit des aventures de la Doci, il lui sacrifiait beaucoup de préjugés et peut-être d'affections.

Elle fut touchée et ne le découragea pas. Mais, se faisant scrupule de profiter d'un enthousiasme peutêtre passager, elle lui dit qu'il n'aurait sa réponse qu'au bout d'un an, c'est-à-dire à la fin de son engagement. Après s'être dépité, avoir essayé de la fléchir, il se résigna à attendre son bon plaisir. Elle comptait qu'il se rebuterait et qu'elle resterait indifférente. Puis, peu à peu, lasse de lutter contre elle-même, elle en arriva à désirer le sort que lui proposait d'Abria. Elle s'attacha à lui, sans amour violent, certes; mais beaucoup de bons mariages se sont faits avec des sentiments moins tendres que la sympathie et la reconnaissance qu'elle éprouvait pour lui.

Bien des fois, pendant l'année d'épreuve, il la sup-

FILLi: DE ROI. 41

plia d'abréger « son martyre », comme il disait; elle tint bon, poussa la loyauté jusqu'à lui laisser voir les mauvais côtés de son caractère. Rien n'y fit et il l'épousa au bout du temps convenu. Ce fut d'abord un homme heureux; elle, sortie du théâtre, savoura une paix qu'elle crut définitive... Ils ne voyaient personne, ne lisaient pas les journaux, et bien leur en prenait, car mille anecdotes circulaient qui, vraies ou fausses, eussent replongé la Doci dans les hontes et les chagrins de son passé. Malheureusement d'Abria, qui n'avait jamais eu d'autres occupations que les devoirs mondains, s'ennuya d'en être déchargé.

Avec assez d'esprit pour s'intéresser a tout, il n'avait de passion pour rien, pas même pour la musique, pas même pour les collections numismatiques. Il se consuma bientôt en inquiétudes, en préoccupations vaines ou même nuisibles. Il s'avisa d'être jaloux. Et de qui? Du comte! Ce pauvre homme quitta Auteuil.

« Hélas ! dit-il à son amie, je crains bien que ce sacrifice ne soit inutile. Moi parti, d'Abria se créera d'autres chimères. »

Corazzini n'eût pu vivre seul. Il s'associa avec Daléas, et tous deux, retirés dans un quartier éloigné, firent à l'absente la première place dans les conversations de leur continuel tête-à-tête. En même temps ils ne cessaient de veiller sur elle. Ils lui donnèrent plusieurs fois des preuves de leur sollicitude.

Ils surent, à leur grand chagrin, qu'elle n'était pas heureuse. De la jalousie, sou mari passa bientôt à l'indifférence, puis à l'infidélité. Tandis qu'elle continuait de vivre retirée, il rentra dans le monde où il essaya de se faire pardonner son mariage. Il y réussit

au point qu'on oublia à peu près cette sottise. Sa femme fut, au bout de quelques années, comme une morte pour la foule dont elle avait été l'idole.

Les érudits, les vieux des conservatoires, ou les jeunes artistes assoiffés de triomphes savent encore ce qu'a été la Doci, et ils ont en prononçant ce nom un peu de la vénération des égyplologues à qui, en remuant des momies, il arrive de toucher à la cendre de Sésostris. Mais le grand public, cet être collectif qui a eu la vraie passion de l'artiste, pour qui il a travaillé, souffert, pleuré, dont il a anxieusement attendu le jugement, le grand public ne sait plus rien, n'a pas même la mémoire qui se souvient d'avoir oublié. Cette destruction lente et sourde des corps sans vie, fut plus amère à Mme d'Abria que le changement de son mari. Il dissipait sa fortune; elle en était bien aise, regrettant de la partager avec lui depuis qu'il ne l'aimait plus. Il mourut, à temps pour lui, à la veille de connaître la gêne.

Pendant sa maladie, sa femme le soigna avec dévouement. Il lui demanda pardon les larmes aux yeux et la supplia d'accepter pour Julie son mince héritage. Il rendit le dernier soupir entre les bras de la mère et de la fille. Julie le croyait son père; d'elle-même, étant toute petite, elle lui en avait donné le titre.

Mme d'Abria n'avait à cette époque rien perdu de sa voix. Elle aurait pu, en France ou à l'étranger, frapper à la porte d'un théâtre lyrique quelconque, et ressusciter, nouveau Lazare...

Elle était sûre d'elle, ayant le cœur bien sage et la tète bien tranquille. Quoique belle encore, elle se sentait tant de glace dans le sang qu'il lui semblait être

déjà une vieille femme, bien à l'abri des angoisses dont elle avait souffert à l'Opéra-Comique, mais elle eut peur de mourir une seconde fois à la célébrité, peur de pire encore, de la déchéance qui frappe les artistes demeurés trop tard sur la scène; enfin et surtout, peur pour sa fille qui peut-être aurait voulu goûter au poison dont toute sa vie avait été corrompue. Elle résolut d'ajouter à leur fortune insuffisante pour les faire vivre largement, les ressources du professorat, mais non pas du professorat qui forme des chanteuses pour le théâtre et laisse autour du maître la malsaine atmosphère. Elle voulait pénétrer dans les familles bourgeoises et instruire les jeunes filles qui tiennent à soupirer après dîner une romance sentimentale. Gorazzini, revenu auprès d'elle, blâma d'abord ces aspirations indignes d'une artiste, mais elle le gagna avec la promesse de lui faire de la grande musique à huis clos, et il ne fit plus d'objections.

Mme d'Abria proposa de quitter Paris, de s'installer en quelque coin de province.

On hésita longtemps sur le lieu. Enfin Cherbourg réunit tous les suffrages. Si arriérées qu'elles soient, les villes maritimes n'ont rien d'enfermé ni d'étroit. Le bruit de l'Océan, les secousses des tempêtes donnent, comme la rumeur des capitales, l'intense sensation de la vie. Le port devait fournir d'incessantes distractions ; la belle campagne normande, des promenades salutaires à la santé de la jeune fille. En outre, Cherbourg était une ville riche, avec une brillante aristocratie d'officiers ; Mme d'Abria y trouverait facilement les élèves qu'elle rêvait et sans doute de bonnes amitiés pour Julie. Rien de tout cela ne lui manqua. Elle fut

dès l'origine, considérée comme une femme honnête dont le passé ne pouvait avoir rien d'inquiétant, et peu à peu elle s'habitua à la considération au point de ne pouvoir s'en passer.

« Ah! dit en terminant Mmc d'Abria,si le ciel m'avait laissé mes parents, ou bien si, au lieu de tomber dans les mains d'un mélomane, j'avais été recueillie par de simples gens, ouvriers ou paysans, j'eusse mené, j'en suis sûre, la vie la plus régulière. J'étais si heureuse de mes nouveaux devoirs qu'il me semblait les avoir toujours remplis, et c'était avec effort que j'assimilais la Doci à Mme d'Abria. Hélas ! il me faut maintenant paraître devant mes honorables amis sous mon double personnage, et leur dire : « Jugez-moi, chassez-moi de « votre société ; mais de grâce, ne soyez pas impitoyables « pour ma Julie aussi pure, aussi innocente que vos « filles! »

A ces mots, Julie se leva. Elle ne pleurait plus et ses yeux paraissaient presque noirs dans le feu qui lui était soudainement monté au visage.

« Non, dit-elle, ma mère, personne ne te jugera. Tu resteras ce que tu as voulu devenir : une femme dont la réputation est sacrée. J'aurai la hauteur qui convient à mon sang. Jamais je ne demanderai grâce. »

Le visage de Mmc d'Abria rayonna, puis s'assombrit de nouveau.

« Mais, mon enfant, Marcel!...

— Marcel!... je l'épouserai plus tard, quand il aura la force et l'autorité de nous faire respecter par tous, quand il pourra recevoir ta confidence avec les sentiments, ma mère bien-aimée, que j'ai pour toi en ce moment.

— Ah! noble fille..., mais tu souffres, mais tu es déchirée, je ne le vois que trop. Ton calme m'effraye. On dit que des jeunes filles sont mortes de n'être plus aimées. Si tu allais lasser Marcel!... Oh! je divague, je suis affolée!...

— Est-ce que tu es morte, toi, de la mort de mon père? Je souffre, eh bien, c'est la loi commune. J'ai toujours été heureuse, j'ai eu longtemps le cœur en fête d'aimer Marcel. Qu'ai-je fuit pour mériter un fiancé tel que lui, pour avoir une mère telle que toi, des amis comme Daléas et Corazzini?... Je vais aller pleurer, pleurer toute la nuit dans ma chambre, car vois-tu, maman, j'étouffe. D'ailleurs, j'ai besoin d'être seule pour méditer sur ce que tu m'as dit, sur la conduite que je dois tenir désormais... Demain tu me retrouveras calme et joyeuse. Tu me donnes ce portrait, n'est-ce pas? Merci. Bonsoir, chérie! »

Et la courageuse enfant, après avoir reçu l'étreinte passionnée de sa mère, s'en alla baisant l'image du roi.

« Julie n'a pour Marcel que l'affection d'une sœur. Le mariage l'effraye; elle ne veut pas me quitter encore », écrivit le lendemain Mmn d'Abria, sous la dictée de sa fille. De" tous les mensonges de sa vie aucun ne coûta comme celui-là à la pauvre femme. Elle crut n'arriver jamais à la signature de cette lettre odieuse. Mais déjà la volonté de Julie s'imposait, et aussi la certitude que son sacrifice seul était possible : de celui de Mmc d'Abria, il ne fut résulté que de la honte pour toutes deux.

Les Lestrange se montrèrent grandement surpris d'une telle réponse. Bien que gens d'esprit et de cœur, ils croyaient par leur alliance combler les vœux des deux femmes. Marcel, atterré, pleura dans les bras de sa mère. Mmc Servantie le railla de cette faiblesse; puis, sans écouter les représentations sur le peu de dignité de sa démarche, elle se rendit chez ses voisines pour leur demander compte de leur décision, se promettant bien de les en faire revenir.

Julie était sortie de bonne heure, avec Corazzini. Ainsi que Daléas, ce pauvre homme avait été instruit avant elle de la visite officielle de M. et Mmc Lestrange. Et, tous deux, très émus, avaient, du coin de leur feu.

deviné les péripéties de la révélation de Mmc d'Abria. Us en oublièrent de dîner. Au matin, le comte, très inquiet, s'était décidé à monter chez ses amies, et Julie l'avait emmené, ayant hâte de fuir cette maison où de nouvelles émotions la frapperaient sans doute.

Toute la journée, une journée d'octobre, grise et froide, ils marchèrent le long de la mer, diminuée par le brouillard. La jeune fille avait des accès de fièvre, suivis d'engourdissements dans lesquels elle se mouvait comme en rêve. Tantôt elle interrogeait le comte sur son père, recueillant avidement les détails qu'il lui donnait. Alors, elle allait plus vite, prodigieusement excitée par ces souvenirs, se transportant dans cette patrie où elle avait de si illustres ancêtres, étonnée de sentir circuler en elle un sang altier, qui lui faisait déclarer la guerre aux préjugés bourgeois. Tantôt elle faisait des retours sur elle-même, appuyait sur la plaie vive de son cœur, analysait sa souffrance, savourait longuement l'amertume du calice.

Si heureuse naguère, la pensée seule de Marcel la tenait en joie. Quel ravissement de l'apercevoir! Quelle volupté de lui serrer la main ! Il y avait bien longtemps qu'elle l'aimait. Elle l'avait remarqué tout de suite, en entrant dans la maison des Lestrançe. La chambre du jeune homme donnait sur la cour, juste vis-à-vis de la sienne. L'été, la fenêtre grande ouverte permettait d'en voir tout l'ameublement : un lit étroit, un fauteuil, une table dans le milieu; le long des murs, des rayons chargés de livres.

Marcel avait refusé de suivre la carrière de son père, afin d'être médecin, et Julie, attentive derrière ses rideaux à toutes ses actions, le voyait, — ce qui l'étonna

18 FILLE DE.IiOI.

désagréablement la première fois, — tirer d'un coin de la pièce un squelette humain qu'il démontait et étudiait longuement. Plus tard elle remarqua qu'il disséquait des animaux. Alors son jugement s'était formé et elle n'éprouvait aucune répugnance pour la besogne du jeune homme, qu'elle aimait d'être si laborieux.

Le soir, elle essayait de tirer de Corazzini, — son ami préféré, — quelques renseignements sur le voisin, mais, quoique petite fille encore, elle se gardait bien de communiquer ses propres réflexions. Elle le trouvait, ce voisin, très beau, avec ses cheveux frisés, sa fine moustache noire, son front pensif, son air un peu timide. Lui, faisait peu attention à elle. Quand elle se décidait à ouvrir sa fenêtre, il lui envoyait le bonjour aimable qu'on doit à une jolie enfant, et reprenait sa lecture sans nulle distraction. 11 dut aller à Paris pour conquérir son grade de docteur; elle en fut horriblement triste pendant quelques jours. Elle se consola en pensant qu'il reviendrait bientôt, qu'alors elle serait une vraie demoiselle, et qu'il s'en apercevrait. D'ailleurs, Mme d'Abria commençant à se lier avec Mme Lestrange, elle entendait parler de l'absent, apprenait ses succès.

Lorsque les vacances le ramenèrent, ses parents donnèrent un bal dont furent Mmc et M"° d'Abria. Celle-ci dansa une polka avec Marcel. Elle lui demanda des nouvelles du squelette, et il admira combien les femmes, même en herbe, sont curieuses et investigatrices. Elle avait alors quinze ans; c'était dans sa robe de mousseline une vraie fleur, candide comme une marguerite des prés, blonde comme tout un champ d'épis. Plusieurs fois à Paris, au cours de sa vie d'étudiant, il pensa à cette fêle de la maison paternelle, et tou-

FILLE DE KOI. 49

jours alors l'image de Julie s'imposa à lui, précise et lumineuse. Pendant l'hiver, il fut rappelé à Cherbourg par le mariage de sa sœur. Julie, l'une des demoiselles d'honneur, était cependant peu satisfaite, ayant pour cavalier un lycéen de treize ans, alors que Marcel donnait le bras à M"0 Servantie. Elle eut même la douleur d'entendre une dame dire que le frère de la mariée pourrait bien épouser un jour la sœur du marié.

Douleur fugitive! Le soir, Marcel valsa avec elle plusieurs fois, et tout le monde admira leur grâce et leur élégance. A partir de ce jour, elle devint chère au jeune homme. Chaque fois qu'il revenait à Cherbourg, il éprouvait, tant elle devenait belle, une surprise pleine d'admiration. Ce fut à cause d'elle qu'il ne se fixa pas à Paris; dès qu'il eut soutenu sa thèse, il reprit possession de sa petite chambre de Cherbourg, remettant à plus tard le projet de concourir pour l'agrégation. Adieu l'étude! si le livre était dans la main, les yeux s'en souciaient peu , toujours tournés vers une certaine fenêtre. La broderie de Julie n'avançait guère plus que le linceul tissé par Pénélope pour Laërte.

Oh! combien ils aimaient la belle cour où régnait un calme si doux.

Une fontaine la décorait, et le bruit de l'eau, mince filet qui tombait de la gueule de lion sculptée à même le mur, leur semblait une délicieuse chanson. Les pierrots buvaient dans le bassin, et picoraient dans l'herbe poussée parmi les pavés. Les hirondelles logeaient sous les gouttières. Julie avait trois nids audessus de sa fenêtre, et c'était tout le jour un concert de petits cris; souvent les parents, chargés de butin,

50 FILLE DE KOI.

volant à leur couvée, semblaient se diriger sur la chambre.

L'hôtel était en beau granit gris dont les paillettes de mica étincelaient au soleil, miroitaient les soirs de pleine lune. Dans cette pierre dure on avait taillé de sobres ornements qui donnaient grand air à l'édifice. Les quatre façades de la cour, avec leurs fenêtres encadrées de moulures aux arêtes vives, présentaient un ensemble harmonieux. Les toits étaient couverts d'ardoises rosées, qui, sous la pluie, luisaient comme des écailles de poisson. Au-dessus du principal corps de logis, Mme Leslrange, dont la jeunesse s'était écoulée dans les intermittents veuvages d'une femme de marin, avait, pour se distraire et permettre à sa rêverie de vagabonder sur la mer qui portait son époux, fait construire un belvédère d'où l'on jouissait d'une vue surprenante. Mmc d'Abria et ses amis, seuls locataires de la maison, avaient la libre jouissance de cet observatoire où, les soirs d'été, on se réunissait volontiers. L'un à côté de l'autre, accoudés à la balustrade, Marcel et Julie avaient des heures d'extase coupées de paroles rares. Oh ! la profondeur du ciel plein d'étoiles! Oh! les jeux des nuages que pousse un vent orageux !

Et Julie, brûlante de fièvre, frissonnait sous la bise humide qui fouettait le sable du rivage ! Et sa course devenait si rapide que Corazzini, malgré la verdeur de sa vieillesse, se fatiguait à la suivre.

Il lui parlait bien tendrement, presque timidement. Quoique l'ayant bercée, instruite, il avait pour elle quelque chose du respect d'un serviteur. Elle était à ses yeux plutôt la fille du roi que celle de la Doci. La surprenante ressemblance de Julie avec la sœur jumelle

de Georges Ier le remplissait d'émotion lorsqu'elle le regardait bien en face, de cet air à la fois câlin et impérieux qui est celui de beaucoup de jolies femmes. Dans sa longue existence, le pauvre comte, témoin et victime de bien des catastrophes et de bien des douleurs, n'avait (c'était une compensation) jamais souffert de l'amour; cependant, au lieu de considérer comme légère la peine de cette jeune fille, destinée sans doute par sa beauté et son intelligence k dominer souverainement les hommes, il s'apitoyait sur elle au point d'en avoir les larmes aux yeux. 11 eût donné pour la consoler, jusqu'au dernier soupir d'une vie tout entière consacrée aux siens. Enfin il trouva les vraies paroles, des paroles d'espoir.

« Ma Julie, ma mignonne, il faut rentrer. Ta mère serait inquiète. La nuit vient, le brouillard s'épaissit, nous pourrions nous perdre. Tu as eu raison de prendre une journée pour méditer sur la situation. Mais il est inutile de recommencer sans cesse les mêmes réflexions. Tout n'est pas fini entre Marcel et toi. Il t'aime trop, le gaillard, pour renoncer à ta gentille personne sur un simple mot de ta maman. Attends-toi à une poursuite acharnée, comme dans la chanson de Magali, où la bienaimée, malgré ses métamorphoses, tombe au pouvoir de l'amant. 11 t'aura, ton Marcel, en tout bien tout honneur, quoi que lu décides et quoi que tu fasses. »

C'était h peu près ce qu'elle avait dit à sa mère, sans y croire. Dans la bouche de son ami, ces paroles la frappèrent et la réconfortèrent.

« Oh! fit-elle, en êtes-vous sûr, mon ami?

— Si j'en suis sûr !... J'ai en moi la certitude qu'un avenir très heureux attend ma Julie.

52 FILLE BK lîOI.

— Je ne peux être heureuse qu'avec Marcel.

— Cela va sans dire, » murmura le vieillard avec une pointe de malice.

Mais déjà elle était replongée dans un abîme de tristesse , d'où l'avenir radieux restait invisible. Le présent seul était réel, certain, avec ses amertumes, son accablement. Et comme si sa propre douleur n'eût pas été suffisante, elle se chargeait de celle de Marcel, qu'elle devinait pleurant dans sa chambre, les coudes sur sa table de travail. Son cœur bondissait, s'élançait vers lui, et elle ouvrait la bouche pour le consoler, pour lui crier, malgré l'éloignement : « Je t'aime, je veux être ta femme, sache donc qui je suis ». Hélas! parler ainsi, c'était sacrifier sa mère, c'était la honte î

Non pas la honte de sa naissance que, d'ailleurs, dans sa juste fierté, elle n'admettait pas, mais la honte de trahir une confession, la honte de faire bon marché des souffrances d'une autre, et quelle autre ! Sa mère ! D'ailleurs, pourrait-elle, au prix de cette lâcheté, ressaisir le bonheur pour Marcel et pour elle? L'adoration du jeune homme ne s'adressait-elle pas seulement à la fille pure d'une famille régulière ?Ne Tavaitil pas demandée parce que, selon l'expression même de ses parents, elle lui apportait l'honneur en dot? Les Lestrange n'avaient-ils pas, devant elle, à propos de Thibault, jeté l'anathème aux bâtards, nécessairement infâmes ? Croiraient-ils seulement à ce sang royal mêlé en elle au sang d'une femme de théâtre? Y croyant, s'en soucieraient-ils, ces honnêtes gens, si orgueilleux de leur bourgeoisie et de la légitimité de leurs alliances?... Ah! folle, folle qu'elle était de prétendre au bonheur !

Gorazzini, inquiet de la voir de nouveau muette et sombre, lui prit le bras avec une douce violence et lui fit reprendre le chemin de la ville. Il lui parlait, mais n'en obtenait que de tristes sourires ou des monosyllabes, qu'elle s'arrachait comme des soupirs. Elle songeait alors à ses devoirs : devoir d'adoucir son refus en le motivant, en laissant même pour l'avenir un espoir auquel elle revenait sans cesse malgré elle, devoir de vivre pour sa mère, de vivre bien pour elle-même. Et peu à peu la lumière se faisait dans le chaos d'idées qui depuis la veille alourdissait sa tête.

Les prières el les arguments de Mme Servantie furent sans effet sur Mmo d'Abria à qui l'éducation de sa tille avait coûté trop de mensonges pour qu'il ne lui fût pas facile de soutenir un rôle quelconque. Elle joua à merveille la mère irresponsable d'une enfant capricieuse.

Mmo Servantie s'indignait.

« Non, ma chère amie, Julie, la droiture et la raison mêmes, n'est pas capricieuse; sa cruauté a certainement un motif, un très puissant motif que vous ne pouvez ignorer. Dites-le-moi, je vous en conjure, pour que nous puissions le vaincre. Marcel est très malheureux, ce n'est pas juste : un garçon si gentil, si plein d'avenir, qui n'a pas un défaut, pas un ! Je le connais, allez ! Il fera un mari sans pareil.

— Julie assure qu'elle n'a pas le goût du mariage.

— Mauvaise défaite! Julie adore Marcel. Il est de petits mystères qui n'échappent pas à une femme. Depuis .cinq ans ses coups d'œil et ses rougeurs font ma joie. La chère petite ! Combien je l'aimais d'aimer mon frère ! Combien je l'aimais aussi d'être votre fille; car vous savez, méchante, que vous avez une place à part clans mon affection. Et tous nos projets de bonheur seraient anéantis par un caprice ! Non pas !

Je suis sûre qu'en ce moment Julie se désespère en quelque coin. »

Et Mmo Servantie hochait la tête et fronçait les sourcils d'un air mécontent. Mmo d'Abria, se cachant à moitié le visage avec un écran, faisait bonne contenance, ne répondait que par des soupirs. Passive, inerte, elle exaspérait la bouillante jeune femme qui s'en alla en lui disant :

« Eh bien, Marcel verra Julie et saura la faire parler! »

Mais Marcel, pris de la terreur d'entendre sa condamnation de la bouche même de sa bien-aimée, redoutait l'entrevue autant qu'il la désirait. Dans sa chambre, au poste d'observation où il avait passé de si bons moments, il épiait la fenêtre, hélas ! bien close de M1,c d'Abria.

Elle n'avait même pas rentré des bouquets, mis dehors pour la nuit. Les pauvres fleurs, battues par le vent de mer, baissaient languissamment la tète, symbolisant bien la tristesse du jeune homme. Dans leur abandon, il voyait un témoignage de mépris : il les avait données à la jeune fille ce soir où il avait été si heureux en pensant que le lendemain il aurait sans doute reçu le « oui » tant désiré. Elle, au lieu de les laisser dans le salon, les avait emportées dans sa chambre, jalouse d'en jouir seule, et y avait enfoui son visage, les baisant, les mordant. Mais l'odeur des roses et des mimosas, raretés à cette époque, était si violente, qu'elle dut s'en séparer pour dormir.

Le lendemain ce fut sa mère qui prit ce soin, car il est des moments où, sans attenter directement à sa vie, on s'abandonne avec un amer plaisir aux chances

5G FILLE Ut KOI.

mauvaises. La maison aurait menacé de crouler que Julie ne se serait pas enfuie. Troublée par la colère, la douleur de Marcel était injuste.

Plusieurs fois sa sœur entra chez lui.

« Tu es aimé, te dis -je, et l'obstacle vient de M'"e d'Abria. La belle dame a baissé dans mon amitié. Son regard n'était pas clair, son allure manquait de franchise. Il faut que tu voies Julie. Force la consigne. Je ne crois pas à son absence. Allons! bon, j'avais tort, la voilà qui rentre avec cet original de Corazzini!

— Eh bien, c'est à Corazzini que je parlerai. J'aurai plus de courage avec lui. »

Marcel était un caractère faible. Comme Julie, il avait jusque-là vécu en plein bleu, mais il ne savait pas, comme elle, tenir tèle à ce premier orage. Indécis, il n'avait même pas le courage de suivre les conseils de Mmc Servantie. Après avoir projeté de consulter le vieil ami de Mme d'Abria, il hésita encore, et ce ne fut qu'à dix heures du soir qu'il sonna à sa porte.

Précisément Daléas et Corazzini venaient de rentrer chez eux après la soirée passée avec les deux femmes. Malgré la tristesse de tous, rien ne fut changé dans les habitudes. Julie ne voulut même pas qu'on sacrifiât le whist. Elle fit sa partie, pâle et les yeux rouges ; mais le front tranquille, la bouche souriante. Puis elle prit son ouvrage et s'efforça d'écouter une lecture de Daléas, un grand drame sur la Création. Si le sujet n'était pas très heureux, les vers n'élaient pas mauvais et devaient se prêter admirablement à- la musique. Daléas indiquait les mélodies. Les sons ne sortaient pas de son gosier : tel un clavecin dont presque toutes les cordes

sont cassées ; mais il roulait des yeux béats, et ses mains grasses et sales avaient de grands gestes figurant l'ampleur des motifs : dans les hiéroglyphes un . vilain singe symbolise le dieu des arts.

« N'est-ce pas, disait Daléas, que c'est beau? Wagner en crèvera de jalousie. La Création te fera riche, ma petite Julie, car tu es mon héritière... Elle a mauvaise mine, cette enfant... Allons-nous-en, Corazzini, ces dames ont besoin de repos. »

Chaque soir, elle avait l'habitude de descendre avec eux, pour s'assurer que tout était en ordre dans leur ménage de garçon. C'avait été d'abord enfantillage, plaisir de se dégourdir dans le bel escalier à la cage sonore. Plus tard, elle avait pris ces soins au sérieux et tout doucement les vieillards s'en étaient fait un besoin. Elle leur allumait leurs bougies, réveillait leur feu, changeait l'eau de leurs carafes. Elle était encore chez eux lorsque Marcel s'y présenta. Le coup de sonnette la fit trembler. Elle savait bien de quelle main il venait.

Daléas introduisait le visiteur dans le salon. Sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle se jeta derrière un paravent, propriété du comte, et, affaissée sur un tabouret, écouta Marcel se lamenter.

C'était un amour bien vrai, bien jeune, bien honnête, qui pleurait là à 'deux pasd'elle. Comme elle eût voulu, cet enfant, le prendre dans ses bras, le serrera l'étouffer contre son cœur! Il l'accusait de ne pas l'aimer, il suppliait les deux vieux de parler pour lui. Bien éloigné, le malheureux, des idées de Mmc Servantie, qui, avec sa terrible perspicacité féminine, avait presque effleuré le secret, il n'était tourmenté que parla jalousie.

58 FILLE DE KOI.

« Quoi! monsieur le comte, celte journée si affreuse pour moi, elle l'a dissipée en promenades! Oh! la cruelle, la cruelle! Elle est de pierre! Elle ne m'accorde même pas le simple attachement qu'on doit à un ami d'enfance. »

A ces doléances dix fois répétées, Gorazzini répondait patiemment, essayait de rendre un peu d'énergie au pauvre garçon.

c< Allons ! jeune homme, assez vous plaindre ! Julie n'est pas de pierre, et cependant elle ne vous préfère personne. Si vous l'aimez tant, sachez l'attendre. Qui vous dit que tout ceci n'est pas une épreuve? Pour ma part, je ne hais pas les vieilles histoires françaises ou espagnoles de chevaliers qui n'obtiennent leurs dames qu'an bout d'un grand nombre d'années, signalées par des prodiges de vaillance et de dévouement. Mon Dieu ! toutes les petites filles ont lu des romans : fort instruite, Mllft d'Abria pourrait bien avoir étudié dans ceux de Mllc de Scudéry.

— Gorazzini, ne plaisantez pas, la situation est trop grave, » fît Julie, écartant le paravent.

Un irrésistible mouvement de surprise et d'adoration jeta Marcel à ses genoux.

Rouge, le cœur gonflé, elle voulait le relever. Mais il lui prenait les mains, y appliquait ses lèvres avides.

« Non ! je reste: je suis si bien! Vous venez me sauver, n'est-ce pas? me réveiller d'un mauvais rêve, me dire, bonne et clémente, que vous voulez bien de moi !... »

De grosses larmes, perles liquides, roulèrent sur les joues de Julie, et y mirent un peu de fraîcheur. Tls auraient pu être si heureux, lui et elle! Hélas ! il fallait

FILLE DK KOI. 59

déchirer ce cœur confiant et bon, peut-être faible, qui voulait se donner et qu'elle ne pouvait accepter.

« Marcel, vous êtes fou. Nous ne sommes à notre place ni l'un ni l'autre. Mes amis n'auraient pas dû vous recevoir puisque j'étais chez eux, et vous, vous devriez être chez vos parents, qui, sans doute, ne vous approuvent pas et me blâmeront de vous avoir revu. Encore une fois, relevez-vous! Sinon, je quitte sur l'heure cet appartement, et demain cette maison. »

Il alla, le front bas, reprendre son siège. Elle s'assit de l'autre côté de la cheminée et resta sombre, oppressée.

« Julie, fit-il, me voici devant vous comme un visiteur indifférent. Je suis calme, j'ai du courage. Parlezmoi donc, apprenez-moi de quel crime vous me punissez, ou bien avouez-moi que vous avez fait un autre choix et que bientôt un heureux fiancé vous conduira à l'autel. »

Sa voix, tremblante au commencement de la phrase, l'acheva dans un sanglot.

« Mon ami, le comte vous a dit tout à l'heure l'exacte vérité \ vous n'avez pas de rival. Quant à moi, la seule offense que je puisse vous reprocher, c'est de douter de mon cœur alors que je souffre tant de vous voir affligé.

— Je vous entends, vous souffrez comme ma sœur, Mme Servantie, par sympathie, par amitié!... Mais souffrir pour vous-même, de votre refus, non, n'est-ce pas?... Insensé! de quel droit vous reprocher votre tranquillité?... Quelle que soit votre affection : camaraderie, tendresse fraternelle, ne dois-je pas en être reconnaissant?... Ah! je suis bien malheureux, bien malheureux!

— Ingrat! tout au contraire de moi, vous souffrez en

égoïste. Vous n'êtes touché que de vos propres maux et ne tenez aucun compte des miens. J'ai à mon tour le droit de croire votre amour tiède. Plus ardent, il serait plus désintéressé. Vous vous oublieriez pour vous inquiéter de moi. Ne pleuré-je point, moi aussi? Elles doivent être rares, les femmes s'apiloyant à ce point sur des soupirants point aimés.

— Oh! Julie, Julie, ne me donnez point de fausses joies!... Expliquez-vous clairement, de grâce. En ce moment, je vois et j'entends mal... Mes idées sont troublées... Julie, m'aimeriez-vous?... Ah ! s'il en était ainsi, comme je supporterais vaillamment tous les ennuis, tous les retards, toutes les épreuves! Gomme tous les obstacles, qu'ils vinssent de vous ou des autres, me sembleraient faciles à vaincre ! »

Elle songeait tristement! D'imperceptibles indices lui révélaient Marcel tout entier. Il parlait d'obstacles sans y croire. Pareil aux femmes nerveuses et aux enfants gâtés, il faisait une scène de désespoir pour attendrir son inhumaine. Un autre eût. été inquiet du mobile d'un si inexplicable refus. Lui se rassurait dès qu'il se croyait certain de n'avoir point de rival. L'extrême confiance de sa nature avait cette conséquence de le rendre aveugle. Julie, qui eût accepté ses soupçons comme un mal nécessaire, sentait la nécessité d'éclairer la situation.

L'idée qui la hantait depuis quelques heures lui parut excellente pour sortir de ce cruel embarras. Puisque Marcel se faisait si brave devant les difficultés, pourquoi ne pas lui annoncer tout de suite sa résolution?

« Mon ami, lui dit-elle, si vous le voulez, il n'y aura

qu'un simple retard à notre union. Je ne suis pas riche, vous le savez, puisque vos parents ont eu l'extrême générosité de passer sur ce défaut de ma situation. Malheureusement, depuis plusieurs années, cette pauvreté me pesait, parce qu'elle nuisait à mon indépendance, et j'avais pensé aux moyens d'en sortir par mon travail... Bref, je me suis livrée à des études et consacrée à un art auquel il m'est impossible de renoncer.

— Je ne comprends pas, je ne comprends pas, répétait Marcel ; mais, si vous me rendez quelque espoir de rentrer en grâce, je passe du fond des abîmes dans le septième ciel.

— Vous n'avez pas compris? Oh! alors,' ne vous réjouissez pas... J'ai résolu d'entrer au théâtre. »

Marcel bondit.

«Au théâtre! vous! vous!

— Oui, moi! fit-elle avec un sourire amer. J'ai pris des leçons, non pas avec ma mère qui me désapprouvait, majs avec Corazzini. Oh! j'étais une merveilleuse élève, et \ i 1 ne me fallait que quelques indications... J'avais tout : le feu sacré, la voix superbe, la passion de paraître dans les rôles tragiques... Je veux que vous en jugiez, Marcel. Vous ne me connaissez pas encore. Avant de m'épouser, sachez à quelle femme vous avez affaire. Allons, Daléas, accompagnez-moi la romance du Saule : mon fiancé dira si je me suis vantée. »

Et Marcel demeura stupide sur sa chaise, se croyant transporté dans le monde des fous. Jamais l'étrangeté de ce salon incohérent ne l'avait frappé comme ce soirlà. L'unique bougie, tremblotant au-dessus de la cheminée, laissait obscurs les trois quarts de la pièce ; on

ne voyait pas le piano, et Julie, vêtue d'une robe sombre, avait à peu près disparu.

Ce qui ressortait dans ce coin, c'était la tête blanche de Daléas. Auprès du feu, Corazzini, quoique bien éclairé, prenait des allures fantastiques. Oh! le singulier personnage que ce grand vieux à lunettes d'or, dont le veston s'ouvrait sur une chemise de mousseline brodée. Les mains fines jouaient avec une tabatière d'or. 11 prisait lentement, puis, d'un geste élégant qui faisait briller à son petit doigt une pierre gravée trouvée dans les ruines de Ninive, secouait les grains de tabac tombés sur son jabot. « Ces personnages-là n'existent que dans les contes, n'ont rien à faire dans les réalités de la vie, » pensait Marcel. Mais comment exprimer son effroi, son admiration, sa douleur, sa jalousie, lorsque la plainte déchirante de Desdemona emplit le salon, trop étroit pour la contenir, et dont les murs vibrèrent? Bien qu'il ne fût ni musicien ni artiste, la puissance de ce chant était si irrésistible, qu'il en subissait toutes les angoisses , que son chagrin se transformait, s'étendait, devenait moins personnel. Il trouvait une volupté à se charger des maux gémissant dans ces notes jetées comme des cris, modulées comme des plaintes résignées.

Toutes les infortunes célèbres de l'amour idéalisées par le génie des poètes et des musiciens, évoquées par la voix magnifique, venaient semblables à ces ombres qu'Ulysse aux portes des enfers devait écarter; et la foule confuse de leurs formes indécises se mouvait dans les demi-ténèbres : c'étaient Desdémone, Ophélie, Juliette et Françoise; c'étaient aussi ceux qu'elles avaient aimés, pour qui elles étaient mortes ou qui

étaient morts pour elles. Pâles colombes, fiers éperviers, Marcel les voyait tous, exalté par sa fièvre, les yeux ouverts sur le monde du rêve. La divine artiste avait la science et l'inspiration, ces deux ailes du génie. Lorsque enfin Marcel, fait à l'ombre, distingua son visage en pleurs, sa blonde chevelure détachée, ses beaux gestes et l'ineffable grâce de toute sa personne, les fantômes disparurent, et aussi le personnage singulier de Corazzini, et la tête blanche de Daléas. Il lui sembla alors qu'elle éclairait le salon de sa radieuse beauté, l'emplissait de sa triomphante réalité... Ah! combien elle était désirable, et combien impossible!

Au temps où les déesses se promenaient parmi les mortels, ceux-ci devaient avoir de ces affolements. Ou plutôt elles sont toujours parmi nous, les déesses, les bien-aimées parées de la symbolique ceinture...

Quand elle eut achevé, elle le vit de nouveau à ses pieds. x

« Oui,\ Julie, vous êtes une fée, une sirène. Ce talent merveilleux que nous ignorions, vous le possédez comme tous les dons. Vous vous faites ce que vous voulez être. S'il vous plaisait de prendre des ailes et de vous envoler à travers les fenêtres fermées, je suis convaincu que vous le pourriez... Etant si puissante il faut être bonne... Vous n'aurez pas cette cruauté d'entrer au théâtre... Oh! non, n'est-ce pas? Non, de grâce, dites-moi non!

— Je ne m'appartiens plus, mon ami. Aussi bien que l'amour, l'art brûle le cœur. Je serais une mauvaise femme en ce moment. Je ne vous aimerai qu'après avoir obéi à ma vocation. »

Encore une fois, il supplia.

« Ma Julie, vous me désespérez. Votre raison s'égare

N'est-il pas vrai, mon cher Daléas, et vous aussi, monsieur le comte, qu'elle n'est pas dans son bon sens? Aidez-moi donc à la convaincre. Cette douce, cette pure jeune fille dont la vie s'est passée entre de si tranquilles amitiés, cette enfant que les précautions d'une mère sage ont soustraite à toutes les tentations, cette enfant veut entrer au théâtre, alors qu'un honnête homme qui l'adore la supplie de l'épouser ! Allons! ma Julie (il s'efforça de rire), c'est une épreuve, comme le disait tout à l'heure M. Corazzini... Eh bien, choisissez-en une autre. Demandez-moi tout ce que vous voudrez, exigez des choses surhumaines, mais, par grâce, pas le théâtre !...»

Pauvre Julie !

« Je n'ai pas, répondit-elle avec effort, le droit de vous rien demander, mais j'ai celui de disposer de moi. Ma résolution est inébranlable. »

Enfin Marcel fut pris de fureur.

«Jamais, cria-t-il, jamais ! entends-tu? cellequisera ma femme ne montera sur les planches, ne donnera sa beauté en spectacle, ne fera frissonner de sa passion, de son désespoir, un public remué dans toutes ses fibres!... Non! non! non! jamais!...»

Il avait quitté sa posture de suppliant et poursuivait Julie, qui reculait épouvantée, mais sans le quitter des yeux, tant son front soudainement sillonné de rides, tant ses yeux noirs chargés d'éclairs, injectés de sang, lui donnaient de pathétique beauté.

Cependant c'était sa condamnation qu'il prononçait. A bout de forces la jeune fille s'évanouissait dans les bras de Corazzini.

Au lendemain de celte scène, Mmc; d'Abria sortirent

FILLE DE KOI. 65

de l'hôtel Lestrange pour n'y plus revenir. Peu après, Daléas et Corazzini, ayant réglé toutes leurs affaires, quittèrent à leur tour Cherbourg, sans avoir accordé aucun renseignement aux supplications des Lestrange.

Au bout de deux ans de forles études, Julie débuta h Bruxelles, au théâtre de la Monnaie, et du coup devint célèbre. Elle avait eu k lutter contre sa mère, dont les idées n'avaient pas varié à ce sujet, et qui allait jusqu'à lui dire :

« Tu es perdue. Laisse, en entrant dans cet enfer, toute espérance d'en sortir honnête femme. »

Mais Julie se redressa fièrement :

« A quoi servent les bons enseignements dont tu m'as nourrie, à quoi sert la droiture dont tu m'as louée souvent, si ma vertu n'est pas assez solide pour demeurer dans toutes les situations?

— Tu parles comme une innocente dont la volonté est de fer. Va donc, suis ta voie ; tout ce que je peux faire, c'est de ne pas t'accorder l'appui de ma présence. Les mères au théâtre sont aussi inutiles que ridicules.

— C'est mon avis, dit Julie. Il faut être majeure pour paraître en public. Corazzini t'a trouvé à Boitsfort une exquise maisonnette ; tu m'y garderas une chambre que je viendrai souvent occuper. Tu ne seras témoin ni de mes tracas, ni de mes agitations, ni de mes amertumes.

— Me prends-tu pour une égoïste?

— Non, maman chérie, mais tu as trop souffert au

théâtre pour que je te demande d'en approcher; tu as bien droit maintenant au repos. Je t'en supplie, aie confiance en moi, et pour cette fois soumets-toi à ma fameuse volonté de fer. »

Mme d'Abria regarda sa fille avec des yeux où l'orgueil maternel se mêlait à l'inquiétude. Comment ne pas adorer cette Julie, qui chantait comme une fée et commandait comme une reine?

Bien que la mutuelle tendresse des deux femmes eût encore grandi depuis les confidences qui avaient ajouté l'amitié et pour ainsi dire l'égalité à leurs rapports, Julie éprouvait un" impérieux besoin de solitude absolue. Elle eût voulu rester toute une journée au fond d'un trou fermé comme une tombe et s'y évanouir, car le sommeil a des rêves pour empêcher l'oubli. Se figuret-on la torture d'un malade atteint d'un cancer dévorant, et qui tout le jour doit travailler, chanter, sourire, assurer qu'il se porte bien ? Julie, pendant deux ans, avait enduré ce supplice, rongée par le chagrin d'être séparée de Marcel, de lui avoir causé une vive douleur. Elle avait appris par ses amis» à qui elle ne permettait pas de lui rien cacher, qu'il avait eu une congestion cérébrale, du délire, et qu'un instant sa vie n'avait tenu qu'à un fil. Cependant on ne la surprit jamais en larmes.

Que d'efforts lui coûtait ce stoïcisme ! Elle ne se faisait sur l'avenir aucune illusion. Marcel, en lui montrant la distance qui sépare une femme de théâtre d'un Lestrange, lui avait dit de ces mots qui répudient, avait ouvert entre eux un de ces abîmes où l'on peut se perdre, mais qu'on ne franchit pas. On a vu des princes épouser des bergères, Louis XIV donner sa main gauche à la veuve Scarron... Mais le descendant d'une antique

et correcte famille où depuis un temps immémorial de médiocres et bons esprits, dans une médiocre et honorable condition, pratiquaient de médiocres et utiles vertus, s'alliera unechanteusequi, quoique honnête, serait toujours soupçonnée !... C'était, certes, l'impossible. Et Julie se le répétait souvent, car elle redoutait les chimères plus encore que les regrets.

Cependant, au lieu d'appeler la mort comme telle de son âge malheureuse en amour, elle avait l'espoir de guérir peu à peu de son mal, de trouver en elle et dans l'accomplissement de son devoir les vraies consolations. Pour en arriver là, il ne lui fallait subir ni influences déprimantes ni excitations malsaines. Sa mère, dont pendant si longtemps les lèvres étaient restées closes, remuait sans cesse maintenant ses souvenirs. Et c'étaient entre elle et ses amis des conversations qui blessaient cruellement Julie. Souvent aussi elle s'oubliait en récriminations fatigantes contre la désobéissance de sa fille. Celle-ci eut un moment de délente, quand enfin elle se trouva seule.

Obéissant à l'attraction naturelle de l'artiste vers le beau, elle avait choisi son logis dans un des bijoux d'architecture qui accompagnent si bien le merveilleux hôtel de ville de Bruxelles. Elle avait, au troisième étage d'une m?;son espagnole, un petit appartement d'un loyer assez élevé, mais dont les fenêtres fleuries de sculptures lui permettaient de jouir tout à son aise du spectacle de cette place fameuse. A droite, à gauche, l'enchantement est ininterrompu. Ces maisons des bourgeois de Bruxelles, l'hôtel de ville surtout, avec son beffroi démesuré, sont travaillés comme des châsses. Le ciseau a fouillé la pierre grain à grain, lui a fait

une anatomie aussi compliquée que celle du corps humain, lui a donné des fibres, des nerfs et des expressions de visage : ici elle rit et là elle grimace.

Tous les caprices du rêve, burlesques ou enchantés, semblent avoir été saisis par la sublime patience des ouvriers : tètes d'anges, gargouilles cornues et griffues, fruits de paradis terrestre, fleurs exubérantes, feuillages menus, nudités grotesques, saints aux draperies raides. A l'art du Nord se mêle l'architecture plus récente des Espagnols : lignes plus nobles, ornements moins réalistes, aigles, statues genre antique, colonnes torses, vases de pierre, où l'on surprend de lointaines mais réelles analogies entre l'empire de Charles- Quint et Y empire de Napoléon Ier, analogies rachetées heureusement par les délicieux pignons si caractéristiques. Il y a sans cesse à découvrir en cette créalion. Julie se servait de sa lorgnette comme d'une loupe, et,^ quand elle était lasse d'avoir chanté ou d'avoir pleuré, elle s'oubliait un instant pour suivre les vieux sculpteurs inconnus dans le dédale des arabesques.

Les jolies fenêtres à petits carreaux ne laissaient pénétrer que peu de lumière dans l'appartement, dont les murs revêtus de boiseries sombres s'harmonisaient heureusement au plafond à caissons. Julie avait dans son salon une haute cheminée en chêne. Même l'été elle y faisait du feu, et, le soir, n'avait d'autre lumière que les reflets d'un clair brasier. Un piano, un grand canapé et des fauteuils en tapisserie, quelques chaises; tel était le mobilier. Point de tapis; le parquet, reluisant comme un miroir, faisait, du reste, bon effet. Point de livres, Julie s'était interdit les romans et n'avait pas

de temps pour les lectures sérieuses. Elle s'instruisait en réfléchissant et en observant.

Elle était son premier et inépuisable sujet d'étude. Aucune de ses faiblesses ne lui échappait et elle les combattait par d'incroyables austérités de sentiment, se défendant les souvenirs troublants, s'interdisant les évocations d'un heureux passé. Elle étendait aux autres cette inquisition et analysait curieusement les caractères : les camarades qu'il lui fallait coudoyer, ses amis, Marcel, sa mère, celui qu'elle n'avait pas connu, son père que les regrets et l'attendrissement de Corazzini et de Mme d'Abria lui faisaient juger.

Elle était toujours grave, mais jamais sombre, jalouse de son indépendance, mais non misanthrope. Elle ne recevait personne, n'avait à son service qu'une domestique muette comme une ombre. On ne savait pas encore qui elle était. On la connaissait sous le pseudonyme de Rosa Merle. Les reporters cherchaient, piqués de tant de réserve.

Un soir do décembre, vers onze heures, Julie, après avoir chanté à Anvers dans une représentation à bénéfice, regagna l'hôtel, le meilleur de la ville, où les organisateurs de la fête lui avaient retenu un appartement. La neige tombait, et, ouatant le pavé des rues et les murs des maisons, interceptait tous les bruits exté- * rieurs. Julie n'avait pas emmené sa bonne, vieille femme frileuse, à qui le voyage aurait déplu. Pour la première ibis, depuis son changement de vie, l'isolement lui pesait. Elle se coucha et ne put dormir. Cette chambre d'hôtel l'inquiétait. Des peurs puériles l'envahissaient. Qu'y avait-il dans ces grands placards où. plusieurs hommes eussent pu se cacher? Elle se reprochait de ne pas les avoir explorés. Il lui semblait entendre remuer sous son lit, puis elle s'étonnait du silence delà rue et de l'hôtel. Celui-ci, en cette saison, était vide, car sa clientèle se composait surtout de riches touristes et non de commis voyageurs. Julie, à force d'écouter, en avait des tintements d'oreilles.

Elle ne se réchauffait pas sous son édredon; ses dents claquaient. Le feu, clair d'abord, était tombé, et les ténèbres menaçaient d'envahir la pièce. Elle se décida à se lever pour remettre sur les tisons une

bûche qui flamba aussitôt. Alors, trouvant la chalt

douce, elle s'assit sur une chaise basse et se chauffa

pieds. Elle entendit le carillon de la cathédrale sonr

les quatre quarts d'une heure, et le silence qui, po

ainsi dire, éteignit les vibralions des cloches, l'oppres

de nouveau. Oui, vraiment, cette maison était sing

lière : les murs distillaient comme une terreur vagu

et Julie, qui ne cessait d'observer cette sensath

d'épouvante, nouvelle pour elle, se demandait si quelqi

forfait ne s'accomplissait pas non loin d'elle en i

coin de l'hôtel.

Pour découvrir un indice suspect, elle examina l'ameublement : c'était celui de tous les établissemen de ce genre, canapé, fauteuils de velours, guéridor armoire à glace, secrétaire empire, lit à baldaquin, tout d'une laideur vulgaire, mais rassurante.

« Allons! me voilà folle, pensa Julie. Au fait, j'étai trop raisonnable depuis quelque temps ; cette petit échappée me sera peut-être salutaire. Pourtant mettons-y fin et allons nous coucher. »

Elle se dirigea vers son lit. Tout à coup, au miliei de la chambre, elle s'arrêta, le cœur palpitant, la sueu aux tempes; elle avait perçu un bruit, faible comnr une plainte. C'était peut-être le vent, un flocon di neige tombant dans la cheminée, rien même, car lf silence demeurait si profond qu'on pouvait douter qu' eût été troublé. Cependant Julie était sûre d'avr i entendu. Elle passa un peignoir, pour être prête appeler, écouta de nouveau. Silence toujours. Elle f le tour de la chambre, mit l'oreille au:, fenêtres, ouvrit les volets, les armoires. Quand elle fut près de. son cabinet de toilette, elle tourna nerveusement le bouton;

FiLLK DE ROI. 73

is, avant de pousser la porte, elle se ravisa et alluma bougie. Elle entra dans la petite pièce, où tout ..t comme elle l'avait laissé.

^lle remarqua une fenêtre faisant suite à celles de . chambre, et vis-à-vis une porte ouvrant la commuation sur une autre chambre, sans doute destinée à .1 domestique, car elle ne donnait pas sur la rue, ris sur une cour assez étroite. Julie s'assura du ver- 3u et resta indécise quelques secondes. Enfin, très istincte. une plainte traversa la cloison.

« N'est-ce point plutôt la respiration d'un dorîeur? » se demanda-t-elle.

Elle écouta encore. II lui sembla qu'on se traînait ur le parquet, puis il y eut un choc. Elle saisit le ordon de la sonnette, sûre de quelque action trafique. Puis elle s'arrêta.

« De quoi me mêlé-je? A côté comme ici ne peut-il t|/ avoir un original, ou un névropathe que des idées >augrenues empêchent de dormir, et qui marche pieds lus sur le tapis, bâillant fort, ennuyé? » ii Un râle, un vrai râle, répondit à ces réflexions. Aussitôt elle sonna violemment, attendant la venue d'une •^rvante. Mais tout le personnel de l'hôtel dormait rofondément. Pour deux voyageurs, on n'avait pas stalle une garde de nuit, et les sommeils de domesjues sont solides. Peut-être aussi ne tarda-t-on pas i int que le crut Julie. Les râles continuaient; les veux lui en dressaient sur la tête, et elle se tordait t mains, désolée de ne pouvoir porter secours. Elle appela de nouveau.

Puis, résolument, elle tira le verrou, poussa la porte, rui résista. Elle l'enfonça avec une bûche. Des gaz

méphitiques emplirent le cabinet de toilette, éteignirent sa bougie. Néanmoins elle entra. Un réchaud, où achevaient de brûler des charbons, lui donnait le mot de l'énigme.

Tâtonnant, se heurtant aux meubles, elle se dirigea vers l'endroit où devait être la fenêtre. Douée d'une adresse et d'une force surhumaines, elle put, sans lumière, écarter les volets, casser les carreaux. L'air entra. Il était temps, la tète lui tournait. Le maître de l'hôtel, une servante arrivaient. Le vacarme leur avait fait presser le pas. Ils ouvrirent avec un passepartout. Leurs lanternes montrèrent un homme gisant à terre.

« Portez-le dans ma chambre, sur mon lit, et puis, un médecin, vite un médecin! » fit Julie suppliante.

L'honorable M. van Peetersen était empêtré et furieux. La bonne restait immobile, ouvrant yeux et bouche.

« Voulez-vous le laisser mourir? reprit Julie. Faites lever tout le monde pour le sauver!... Allons! puisque vous n'êtes bons à rien, c'est moi qui l'emporterai d'ici. Puis j'appellerai du secours par la fenêtre. »

La peur du scandale donna de l'esprit à l'Anversois. Il aida la jeune fille, qui, tout en parlant, avait pris l'asphyxié sous les bras et l'entraînait chez elle. Ils le déposèrent sur le lit.

L'aspect du malheureux était horrible : une face blême, tuméfiée, des yeux à demi fermés., énormes et sanglants. Non seulement le râle, mais le souffle avait cessé.

« Ouvrez les fenêtres toutes grandes, » commanda Julie.

Et un air glacial, vivifiant, purifia la chambre, mais sans arriver jusqu'aux poumons inertes du moribond.

Elle jeta autour d'elle un regard anxieux. Tous les gens de l'hôtel, prévenus par la servante partie à la recherche du médecin, étaient là, stupides, habillés à la hâte d'accoutrements ridicules. Seule une vieille femme s'occupait utilement, essayait quelques secours.

c Frictionnez-le de toutes vos forces, fit la jeune tille... Monsieur Peetersen, je vous en supplie... »

Elle courut chercher dans son nécessaire un flacon d'acide acétique et le mit sous le nez du malheureux. Il ne bougea pas.

« Il est mort, grogna van Peetersen. Le coquin! choisir un honnêle hôtel, le premier de la ville, pour un coup pareil , m'attirer une descente de police!... Le coquin ! le coquin ! »

Un jour Marcel avait raconté devant Julie par quels soins persévérants il avait rendu la vie à un noyé. Évidemment il fallait faire de même pour cet homme, lui insuffler l'air bouche à bouche. Elle le dit à l'hôtelier. Il la regarda de travers.

« Qui voudrait, grommela-t-il , embrasser un mort?»

Elle prit son parti.

« Que tout le monde sorte, excepté vous, ma bonne femme, » dit-elle à la vieille.

On lui obéit, personne ne se souciant de la compagnie d'un cadavre.

Et elle approcha son beau visage, affreusement pâle, mais si jeune et si pur, de l'horrible face bouffie, effleura de ses lèvres les lèvres tuméfiées..., puis se redressa frissonnante, révoltée d'un tel contact.

(( Ah ! mon Dieu! mon Dieu ! gémit-elle en se tordant les mains.

— Tu le dois! tu le dois! lui criait sa conscience. Laisseras-tu par dégoût périr un homme?

— Vous n'avez donc pas de médecins, à Anvers? reprenait-elle éperdue, s'adressant à la vieille.

— Si, mais ils ne se dérangent pas volontiers la nuit, surtout pour des inconnus.

— Oh! mais c'est horrible, c'est horrible! » répétait-elle.

La voix intérieure se faisait plus impérieuse.

« Lâche fille, quand il s'agit de renoncer à Marcel, tu trouvas assez d'énergie pour le sacrifice. Auras-tu donc moins d'empire sur ton corps, vile matière, que sur ton cœur, la meilleure partie de toimême? »

Et elle se résigna, donna au moribond le baiser de vie, gonfla pour lui ses poumons d'air pur, qu'elle lui renvoya; bientôt elle ne sentit plus de répugnance, apporta à son œuvre une passion qui lui donna une force prodigieuse...

Maintenant, elle étreignait le malheureux; poitrine contre poitrine, elle lui soulevait et abaissait alternativement les bras pour lui dilater et lui comprimer le thorax, comme dans les mouvements de la respiration.

Son visage s'empourprait, se couvrait de sueur, et elle continuait, obstinée.

Enfin, elle eut un cri triomphant:

« Il respire! »

En ce moment entrait le médecin.

Épuisée, mais joyeuse, elle considéra celui qu'elle venait d'arracher à la mort.

A travers la déformation des traits, il lui semblait reconnaître quelqu'un. Mais son souvenir ne s'arrêtait à aucun nom. L'homme, qui paraissait avoir une quarantaine d'années, pouvait être plus jeune. A ses cheveux noirs se mêlaient de larges mèches blanches; sa barbe était négligée. Il avait un beau front. La main était singulièrement délicate, et Julie s'arrêtant à ce caractère le trouvait répulsif: les beautés d'un sexe sont dans l'autre une laideur. Elle se rappelait avoir déjà remarqué des mains d'hommes aussi faibles. Mais dans quelles circonstances?... Il y avait une lacune dans sa mémoire. Cependant son excitation tombait, elle commençait à ressentir cruellement la fatigue.

Le médecin — un de ses auditeurs de la soirée — ne tarissait pas en éloges :

« C'est sublime ce que vous avez fait là, madame. Je n'aurais jamais cru une femme assez forte pour une telle besogne, la plus dure peut-être de mon métier... Cet homme vous doit la vie, à vous seule. Je n'ai plus qu'à le soigner des complications qui peuvent résulter d'une pareille perturbation. Il me paraît bien constitué, il s'en tirera sûrement. Mais vous, madame, vous êtes à bout de forces, je ne réponds pas de votre santé, si vous ne vous reposez. Allez-vous coucher, je vous en prie.

— Ton lit, madame, est prêt dans une bonne chambre bien chaude, » dit la vieille femme qui l'avait assistée auprès du suicidé et qui la considérait comme une espèce de fée.

Julie la remercia d'un sourire et obéit au médecin. 11 était six heures du matin; jusqu'à midi elle dormit d'un sommeil réparateur.

Elle fit sa toilette à la hâte : pour chanter le soir à la Monnaie, elle devait prendre le train de quatre heures.

Il est dans l'ordre de s'attacher passionnément à ceux que l'on a arrachés à la mort; c'est comme une sorte de paternité. Julie voulait connaître le suicidé et l'empêcher de retomber dans le désespoir. Elle se fit annoncer, fut reçue par le médecin qui, dans la matinée, n'avait fait qu'une courte absence, après avoir installé une garde.

« Notre malade a le délire. Touchez-lui la main, vous jugerez de sa fièvre. »

Au contact de la jeune fille, l'homme ouvrit les yeux, la regarda avec stupeur.

« Mademoiselle d'Abria! dit-il. Suis-je donc chez M. Lestrange?

— Thibault ! » Ce nom surgit dans la pensée de Julie, mais ne dépassa pas ses lèvres, qui se contractèrent avec une expression de souffrance et de dégoût. Elle laissa retomber la main du déserteur.

« On me méprise comme un chien galeux !... Ah çà, on s'est permis de m'empêcher de mourir!... Je tuerai celui qui m'a donné ce grand mal de tête.

— Ces propos incohérents indiquent une bien cruelle souffrance, » dit Julie, qui ajoula pour la garde : « Soignez-le bien, et je vous récompenserai généreusement. Si, comme c'est trop probable, cet infortuné est pauvre, je prends à ma charge tous les frais de sa maladie. »

Elle tint le même langage à l'hôtelier et lui remit une forte avance.

«Thibault! cet homme infâme!... C'est à lui que j'ai donné mon souffle! se disait Julie, le lendemain, dans son lit à colonnes où ses réflexions la faisaient s'attar-

der. Je n'ai vraiment pas de chance. Au lieu d'une infortune à consoler ou à soulager, d'un égaré à remettre dans le bon chemin, je rencontre un lâche, où, certainement, il ne reste rien de bon. »

Puis elle s'étonnait d'une contradiction singulière.

Ce Thibault, qui avait déserté par peur, qui, dans le bruit électrisant de la charge, avait cédé à la défaillance de son mauvais cœur, ce Thibault venait de chercher la mort dans un suicide lent, solitaire, bien combiné. Pourquoi? Quels détours ténébreux, quels abîmes y avait-il au fond des situations impossibles?

Ce mystère l'attirait. Elle se sentait en quelque sorte responsable de la vie rendue à cet homme. Elle se leva, s'habilla et prit le train pour Anvers.

Quand elle entra chez Thibault, la garde lui dit qu'il avait eu des accès terribles, essayant de se lever, criant qu'il voulait se jeter par la fenêtre.

Julie s'approcha, se pencha sur lui. Il la regarda, et peu à peu ses yeux troubles s'éclaircirent.

« Ah! dit-il, je suis mieux. Vous me faites du bien.»

Elle lui tenait la main, et sentait la peau perdre de sa chaleur, le sang ralentir sa course. Elle ne bougeait pas, heureuse de ce mieux subit.

« J'ai enduré cette nuit toutes les tortures de l'enfer, continua-t-il. Il me semblait qu'on me broyait le crâne sous des poids énormes,, Je sentais mes os craquer, mes veines éclater, ma cervelle se répandre. Je m'évanouissais avec une tête nouvelle que ressaisissait le supplice.

— Chut ! » fit-elle.

Il se lut. Au bout d'un instant elle vit de grosses larmes lui couler sur les joues. Elle les essuya.

« Dormez! »

Mais lui, repris de rage, repoussa sa main. c< Ah! c'est vous qui avez éteint le charoon! .. Je vous en ferai repentir. J'avais bu la honte et épuise l'amertume de la vie, il fallait en finir!... Vous savez que je suis de la boue!... Sans doute vous ne me trouviez pas assez châtié!... Je devrai mourir de nouveau, après avoir passé par l'enfer de cette guérison... Aïe! aïe!... Je souffre ! je souffre!... Qui me brise le crâne à coups de marteau? Qui verse du feu dans mes veines? » Le médecin arriva, ordonna à la garde de renouveler les compresses glacées, prescrivit des potions calmantes. Il était charmé de Rosa Merle. Il voulait causer, essayait de se lier avec cette originale artiste à qui l'on ne connaissait ni amants ni amis.

Il y perdit ses peines. Sans cesse elle le ramenait au malade, l'enfermait dans son métier de guérisseur.

Il partit refroidi à son égard, mais se consolant de son échec par la pensée qu'il raconterait partout et même confierait aux journaux le fait divers de l'asphyxié sauvé par la cantatrice.

Julie veilla Thibault toute la nuit. Passant par des alternatives d'insomnie et de repos, tour à tour, il s'attendrissait et se révoltait.

Au matin la fièvre tomba, le délire parut devoir cesser d'une façon définitive. Julie, obligée de retourner à Bruxelles, dit :

« Vous voilà dans votre bon sens. Faites tous vos efforts pour y rester. J'ai, en effet, entendu quelque chose de votre histoire, mais j'en ignore les détails, où sans doute l'on trouverait une atténuation de votre faute. Vous me les direz. Peut-être êtes-vous plus

FILLE DE KOI. «t

digne de pitié que de mépris. Si vous ne vous jugez pas ainsi, tant mieux : cela prouve une conscience. Pour vous montrer que je ne suis pas mue par une curiosité banale, je vous ferai confidence pour confidence. Tenez, voici ma carte avec mon nouveau nom et mon adresse : MUc d'Abria n'existe plus. Venez me voir dès que vous serez guéri. »

Ainsi, Julie, avec sa science subtile du cœur, le rattachait au monde par l'intérêt que tout homme éprouve pour son semblable. Il n'était plus seul, il allait fortement penser à elle. Très certainement, il serait exact au rendez-vous.

Il y vint, en effet, encore bien faible et bien pâle, vêtu des pauvres habits qu'il portait au moment de son suicide. Avertie de sa guérison par M. Peetersen, la jeune fille l'attendait, et, comme l'arrivée du train était à l'heure du déjeuner, elle avait commandé deux couverts pour sa table. Le poêle ronflait, emplissant d'une bonne chaleur la salle à manger. La nappe blanche,~la vaisselle brillante, les cristaux aux mille facettes, les faïences de vieux Delft suspendues aux murs, les vitraux peints de la fenêtre, traversés à cette heure par le soleil, donnaient l'idée du confort et de la gaieté.

Cependant Thibault tremblait de tous ses membres. Maigre, fripé, il avait l'air d'un pauvre qui demande et n'ose recevoir l'aumône.

« Asseyez-vous, monsieur, dit Julie d'un ton doux et grave, et faites honneur à mon déjeuner. Voyez, j'ai des choses délicates, telles qu'il en faut à un convalescent : des huîtres, un poulet, du vin vieux. Vous êtes mon premier hôte, j'espère que vous porterez bonheur à mon logis. »

Il s'assit, voulut manger, mais il avait la gorge serrée, et les bouchées l'étouffaient.

Alors, il repoussa son assiette, s'accouda sur la table et sanglota.

Elle le considérait, étonnée. C'avait été un homme distingué, ce Thibault. Après de brillantes études, il avait fort bien tenu sa place dans le monde. Et maintenant elle lui voyait des allures et des manières d'ouvrier. Ses épaules paraissaient porter toutes les misères du monde; sa tête, comme celle d'une bête, semblait irrémédiablement tournée vers la terre. Pourtant il n'avait pas dû briser son corps dans de rudes travaux, ses mains frêles l'attestaient. Justifiait-il ainsi la doctrine fataliste de M. Lestrange? Les parents de ses parents, pauvres journaliers, revivaient -ils en lui depuis qu'avait cessé son effort constant vers des situations plus élevées?

« Pardonnez-moi..., disait-il. J'ai eu tort de venir. Vous m'aviez dit en partant des paroles magiques qui m'ont emfrêché d'accomplir mes projels... Consolations vaines! Nul ne peut me tirer de l'abîme. Pourquoi donc prendre tant de soin de moi? Pourquoi m'accueillir comme un homme, me recevoir à votre table? Quel crime avez-vous commis pour me traiter en frère ? »

Elle pâlit affreusement. Le misérable l'insultait? Eh ! non, il pleurait trop amèrement. Il avait parlé au hasard, perdant la tête. Cependant il rencontrait juste : il était bien un frère pour elle, un paria comme elle. Rapprochements et dérisions des destinées !

Mais elle était victime, non coupable, la plus forte, par conséquent : elle lui devait aide et protection.

« Allons, dit-elle, je vois que j'insiste inutilement : vous me gâterez mon déjeuner tant que vous ne vous

serez pas soulagé du récit de vos maux. Faites-lemoi donc ce récit, vous me le devez, que vous me reprochiez de vous avoir rendu à la vie, ou que vous ayez à m'en remercier.

— Eh bien, oui, je vais tout vous dire, non pas mon histoire — vous la savez — mais mes sensations et mes remords. Si je suis éloquent, cela vous permettra de faire une étude curieuse et vous payera de votre intérêt. Moi, avant de mourir de nouveau et pour tout de bon, cette fois, je l'espère, j'aurai eu le suprême plaisir de parler de mes maux à une créature humaine. »

Il était devenu farouche. L'émotion douce qui l'avait saisi à son entrée dans ce milieu tranquille et chaud, dans l'atmosphère habituelle d'une femme belle et bonne, s'était évaporée comme aux premiers feux du jour la rosée sur une roche aride.

Julie, tristement, quitta la table, et alla s'asseoir près de la fenêtre. Le cœur lui battait. Qu'allait lui dire cet homme brutal que, lors de la terrible nuit, elle avait si désespérément étreint? A ce souvenir, le rouge lui monta au visage, et elle regretta de n'avoir auprès d'elle aucun de ceux qui l'aimaient. Quelle idée étrange de se séparer de sa mère et de ses vieux fidèles? Pourquoi n'avoir pas requis l'assistance du comte? Jamais elle n'avait ressenti ce trouble. Elle en venait à douter d'avoir bien agi vis-à-vis d'elle-même.

Thibault resta à sa place, dans la même pose, sans effacer les traces de ses larmes, et commença d'une voix sourde :

« Bien que les bontés de M. Lestrange m'eussent mis dans une situation bien supérieure à celle que me

FILLE l)L II 01. 85

destinait ma naissance, j'ai toujours été très malheureux, en proie à un mal, la peur, qu'avec raison je cachais comme une honte. D'abord, j'eus la terreur des fantômes. Comment cela? Je n'avais eu ni bonne ni nourrice pour me raconter des histoires. Je crois que je les inventai. Tout petit, au lycée, j'avais de cruelles insomnies. Le dortoir, avec ses deux rangées de lits dont les extrémités se perdaient dans l'ombre, était peuplé par mon imagination malade de visions mouvantes. Le silence me glaçait le sang. Les enfants, enfouis dans la pâleur des draps, me semblaient des morts. Les craquements des boiseries me crispaient. A tout moment j'étais pour crier, comme dans un cauchemar. Je ne m'endormais qu'au jour, épuisé.

« En promenade, autres souffrances. J'avais le vertige sur les falaises où l'on nous menait souvent. Arrivais-je dans un sentier étroit, au bord d'un escarpement, je pâlissais, .je tremblais et ne pouvais avancer d'un pas. Ma faiblesse remplissait d'aise mes camarades. Ils se tenaient à distance, augmentaient mon effroi par d'inquiétantes remarques. Et je restais fixé au sol, les yeux démesurément ouverts sur l'abîme, le front et le dos mouillés d'une sueur froide. Il me fallait un effort surhumain pour m'arracher de la pierre maudite. Parfois le maître venait à mon secours, blâmait les élèves, leur expliquant que ce malaise était purement physique. Ils ne m'en tenaient pas moins en médiocre estime et m'avaient surnommé le « peureux ».

« Bientôt le sentiment de ma faiblesse m'envahit. J'en souffris à toutes les heures de la journée, triste à l'approche du soir, sombre le dimanche et le jeudi, à cause des promenades. Je ne l'oubliais que pendant les

leçons. J'avais les premières places à la classe et l'on me croyait une intelligence remarquable.

« Hélas! l'âge fit passer la terreur des fantômes, mais me laissa le vertige des gouffres en lui ajoutant celui de la mort, l'inévitable engloutisseuse. Oh î ces détails sonl peu intéressants. En vous les donnant, je cède à un instinct vague de m'excuser. La lâcheté est un poison que j'ai dans le sang, de naissance. Puissiezvojis me juger irresponsable !

— Non, dit Julie, pas d'irresponsabilité. La preuve que vous eussiez pu agir autrement, c'est que vous vous relèverez.

— Ah! vous croyez, dit-il brutalement. Pauvre ignorante, vous ne savez pas que je suis un damné, que depuis trois ans, depuis que je vis à l'étranger, j'ai eu la sensation de toutes les douleurs, et la tentation de tous les crimes; que c'est un hasard ou plutôt la peur — toujours la peur ! — qui m'a empêché de devenir un assassin. Oui, j'ai attendu un soir, au retour du marché, une revendeuse de marée qui avait fait une forte recette. Je voulais la tuer. Quand elle passa, une chanson s'éleva du fond de la plaine, bien lointaine, et m'ôta le courage. »

Julie s'était dressée frissonnante.

(( Oh! dites, fit-elle, que ce ne fut pas la crainte d'être pris qui vous retint, mais l'horreur d'un crime irréparable, l'insurmontable répulsion du sang versé.

— Que sais-je? et que vous importe? je suis perdu dans le chaos du mal.

— Eh bien, j'y ferai la lumière, moi! Vous vous étiez mis en embuscade sans avoir la conscience de votre action, sans doute comme un somnambule qui

FILLE DE KOI. 87

. va, poussé par son mal. Une voix innocente chaulant un air naïf vous réveille, et vous fuyez épouvanté du mal que vous alliez faire... C'est cela, n'est-ce pas? »

Les pleurs revinrent dans les yeux brûlants de Thibault.

« Oui, dit-il, c'est ce que j'ai essayé bien des fois de me persuader. La marchande était vieille, débile. J'aurais pu la frapper sans qu'elle poussât une plainte. La nuit tombait, on n'y voyait pas à dix pas, la voix était si affaiblie par l'éloignement qu'il y avait peutêtre un kilomètre entre la chanteuse et moi. Évidemment ce n'était pas elle que je pouvais craindre. .., mais je connaissais l'air , une ronde autrefois chantée , dans la cour de l'hôtel, avec les enfants de M. Lestrange.

— Ce souvenir vous a sauvé. Voyez-vous, Thibault, il n'y a qu'un crime sans pardon, c'est le meurtre. Toutes les larmes du repentir ne sauraient laver le sang. Un dieu ressuscitant les morts pourrait seul dire à l'assassin : « Votre péché vous est remis. » Comme je suis heureuse que vous n'ayez jamais fait de mal à autrui! »

Elle était belle, vraiment inspirée. De ses yeux sortaient deux rayons de lumière; son visage resplendissait; ses cheveux blonds au soleil lui faisaient un nimbe; elle joignait les mains dans une effusion ardente.

Et le malheureux se taisait, ébloui. Elle le pénétrait, le réchauffait, le ravissait.

« Oh! dit-il enfin, comment pouvez-vous être si bonne pour moi?

88 FILLE DE KOI.

— C'est que le ciel est juste ; je souffrais d'une grande douleur, il m'envoie une douleur plus grande à consoler, je m'oublie.

— Femme sublime!... On m'a dit que pour rendre le souffle à mon misérable corps, vous avez mis votre bouche sur ma bouche, sans être rebutée par mon aspect' de cadavre, par la souillure presque certaine de tout mon être, et que, seule, avec une peine et une fatigue affreuses, vous m'avez ranimé... Et ce que vous avez fait pour mon corps, vous voulez maintenant le faire pour mon âme; vous vous refusez à la croire morte; vous prétendez lui donner votre vie, votre chaleur; peut-être espérez-vous la rendre belle et bonne... Oh ! vous êtes une sainte !

— Mais non, je suis une simple femme qui ai du cœur et des entrailles. Je vous ai fait respirer comme je vous aurais tendu la main pour vous retenir sur la pente d'un précipice. Il est dans notre nature de nous aimer les uns les autres. Certes, l'humanité commet de bien grands crimes : elle fait la guerre, par exemple; mais tout individu se dévoue irrésistiblement pour son semblable. Un jour, Thibault, vous vous dévouerez aussi.

— Ah! soupira-t-il, si vous disiez vrai!

— Voyons, reprenez la suite de votre histoire, j'y mettrai peut-être, comme dans l'épisode de la revendeuse de marée, quelques points lumineux.

— Lorsque la guerre éclata, je m'enrôlai. M. Lestrange nous avait dit, à Marcel et à moi : « Mes enfants, « je suis désespéré de l'infirmité qui, d'un vaillant i officier, a fait un être inutile. Mais, comme Rodrigue, « vous combattrez à la place de don Diègue. Marcel,

FILLE DE KOI. 8!)

è droit, est mobile... Toi, André... — Je m'engagerai dans les chasseurs à pied. »

« Du jour où je revêtis l'uniforme, j'entrai dans un état de souffrance indescriptible. La tunique m'étouffail ; sous le képi, mes tempes battaient fiévreusement; jamais je ne m'habituai au poids du sabre. Tous mes efforts au début tendirent à faire bonne contenance. J'v arrivai. M. Lestrange me complimentait de ma bonne mine".

« Alors, rassuré sur les apparences, je pris la résolution de ne pas faiblir à mon devoir, de dompter mon affreuse névrose. J'interrogeais mon cœur, faisant appel à ce qu'il pouvait «avoir de bon et de tendre. Je me disais: «Qui aimes-tu en ce monde? Ton bienfaiteur, « son fils, sa fille, puis ta patrie. » Fatalité ! ce mot patrie — la terre des pères — me baissait froid. Ce sol dont toutes les molécules sont la poussière de nos ancêtres, cet héritage, qu'ils ont travaillé, façonné pour nous le laisser, ne me semblait pas à moLc Sans famille, peut-on « avoir une patrie ? » me demanduis-je, croyant payer ma conscience desophismes. J'avais grandi, -grâce à d'honnêtes gens; ils m'avaient laissé me chauffer à leur foyer, mais ce foyer n'était pas le mien, cette famille n'était pas la mienne. Je n'avais de racines nulle part. « Pour que la notion de la patrie devienne tangible, » pensais-je, « il faut avoir des grands-parents, figures « austères et bonnes, déjà à moitié disparues dans le « passé, et qui quelquefois parlent de leurs propres « aïeuls aux petits étonnés, afin de leur donner une « idée de la grande chaîne d'êtres rattachant l'huma . « nité primitive et misérable à l'humanité d'aujour- « d'hui... » Sans partager leur émotion, je comprenais

que mes compagnons eussent les larmes aux yeux et colère au cœur à la pensée de la patrie en lange Ah! combien j'aurais voulu palpiter à leur unisson! Ma froideur, conspirant avec ma faiblesse, allait fa ira de moi la plus vile des créatures... Et je le savais!

« Alors, je connus de nouveau les nuits sans sommeil, les nuits où le corps grelotte, tandis que l'an «.e défaille. Je buvais déjà l'amer calice de mon forfait. J'entendais des coups de canon, des fusillades, et \jt sentais mes jambes tremblantes m'emporter aussi rapide que le cerf poursuivi parla meute. J'entendais les huées de tout un peuple, les anathèmes de ccmx qui m'avaient réchauffé, bête immonde, dans leur sein. Pour les fuir, j'accélérais ma course éperdue, Ja franchissais des mers orageuses, des monts neigeux, puis je roulais en d'effroyables abîmes où les chutes n'ont pas de fin, comme si, pour m'évader de la terre, j'eusse trouvé la porte de l'enfer. Je me débattais, criant : « Ce sont de mauvais , « rêves. » Je me levais, me plongeais la tête dans des cuvettes d'eau glacée. Puis, harassé de fatigue, j'essayais de me rendormir sur des réflexions tranquillisantes : « Tu te comporteras comme les autres, tu n'es pas fait autrement qu'eux. Tous ont de ces angoisses et les cachent comme toi. Puis, le moment venu, chacun fait 3011 devoir. A songer longuement sur cette horreur? la guerre, les plus fermes deviendraient lâcher • elle est bête, contre nature, et il semble impossible, à priori, qu'on ne fuie pas le champ de bataille, ces canons tonnant comme des éruptions volcaniques, cette grêle de balles sortant de nuages de fumée qu'on aperçoit vaguement à un kilomètre... Eh bien, dans la réalité, on se bat gaiement, tout le

,,jnde reste à son poste. La guerre est un métier,

• M. Lestrange y a perdu une jambe comme un

ouvrier un bras pris dans un engrenage... » Je m'as-

ipissais, en effet, mais souvent j'étais réveillé par

e douleur aiguë à travers la poitrine.

« Je me dressais égaré, cherchant la lame qui avait

ù me frapper; puis je retombais sur l'oreiller, me

endant compte de mon erreur et souffrant toujours.

Marcel, à qui j'avouai mes douleurs, m'ordonna de la

quinine, ne voyant là qu'une indisposition passagère,

et non pas le résultat d'un état général que, du reste,

je lui cachais avec soin.

« Hélas! j'étais bien certain que tous les remèdes du Codex ne me guériraient pas ; j'étais trop atteint, et je pensais à la mort d'une façon si intense que je l'ai vue moins nettement le soir où j'allumai mon réchaud. Je confondais celle que donne la maladie dans un lit, et celle qu'on reçoit de la main fratricide des hommes sur un champ de bataille. Elles m'atteignaient toutes deux, j'en subissais des agonies différentes... « Oui, toi, toi, « tu mourras..., tu seras une chose inerte que les vers « mangeront et dont les éléments se décomposeront..., tu « ne seras plus rien, rien, à moins que tu n'aies une âme i à la merci d'un Dieu peut-être bon, peut-être méchant * (que sait-on?) et que tu n'aies la fatigue et le supplice « de revivre en des avatars illimités... » Chose étrange ! tenant tant à ma misérable vie, j'étais épouvanté de l'idée d'en recommencer d'autres... J'étais fou, vous dis-je !

« Le matin, épuisé, las de moi, mais encore plein de bonne volonté, j'essayais de vaincre mon mal. Je tentais de me soumettre à un régime réconfortant; d'aban-

donner l'absinthe et la nicotine que j'absorbais par mode; de prendre une nourriture forle et saine. Je pouvais bien ne plus boire et ne plus fumer, mais je ne pouvais pas manger. Je me livrais à de violents exercices, à des marches forcées, j'escaladais des falaises, et m'avançais au bord des escarpements pour surmonter le vertige; quelquefois j'atteignais le bord, et supportais quelques secondes sans broncher la vue du gouffre liquide; puis, au moment même où je croyais avoir obtenu un progrès, je redevenais faible et misérable : je n'arrivais pas à m'arracher du sol qui semblait se dérober sous moi. Enfin un effort désespéré me rendait la liberté, et je rentrais morne, bien sûr d'être incurable.

« Ainsi se passèrent pour moi les nuits et les jours, depuis la déclaration de la guerre jusqu'au moment où je dus rejoindre l'armée de Bazaine.

<< Ce fut le 18 août que je consommai le crime... Le premier coup de canon, prolongé en échos nombreux comme le tonnerre dans les montagnes, me causa un effroi solennel. En ce moment la bataille m'apparaissait aussi grandiose qu'une force naturelle, que la tempête, que les tremblements de terre qui détruisent des villes. J'étais un des atomes qu'elle allait emporter; il fallait avoir la passivité de l'atome. Si, à ce moment, j'avais été exposé au feu, peut-être l'eussé-je essuyé dans une sorte d'engourdissement moral qui m'eût sauvé de l'infamie.

« Ah ! quelle volupté de recevoir tout de suite une balle en plein cœur, et de s'abîmer dans le profond sommeil d'une mort soudaine.

« Mais il nous fallut attendre, attendre de longues

FILLE DE KOI. 93

heures, écouter sans répit l'atroce symphonie : crépitement de la fusillade; sifflement des obus, pareil à celui de gigantesques serpents; hoquets stridents des mitrailleuses, machines à tuer qui mettent dans la guerre des bruits d'usine; détonations des bombes; écroulement des maisons battues par les boulets; incessante clameur des hommes enthousiasmés de leur sacrifice, acclamant la patrie, ou invectivant l'ennemi. Il nous fallut assister au défilé des blessés, car nous étions sur le chemin d'une ambulance, entendre leurs plaintes, surprendre au passage leurs agonies, voir le sang tomber goutte à goutte des cacolets ou des brancards.

« Certains de mes camarades détournaient les yeux, d'autres, pleins d'une compassion sans faiblesse, faisaient à haute voix leurs réflexions sur le triste état de ces malheureux, ajoutant souvent : « Voilà pourtant <i comme nous serons peut-être dans dix minutes, à « moins que nous ne soyons tout à fait morts... » Moi, je n'avais ni prudence ni courage, et j'interrogeais les faces pâles et convulsées, et je fouillais curieusement les plus horribles blessures. Peu à peu, je perdais mon inertie. Mes fibres prenaient une sensibilité suraiguë. Je souffrais de toutes ces plaies. Elles me faisaient grincer des dents, défaillir vingt fois par minute. Mes nerfs trop tendus étaient torturés par le bruit dont je distinguais chaque élément.

« Le temps me paraissait, à la fois mortellement long et affreusement court. La voix de ma lâcheté suppliait : « Oh ! puissions-nous toujours rester ici où ne tombent « pas les obus, où n'arrivent pas les balles. » Mais elle était bien faible encore, bien lointaine, comme venant

94 FiLLE DK ROI.

de profondeurs étouffées. Je tenais, moi, étant encore un homme à ce moment-là, un autre langage : «Quand « marcherons-nous à notre tour? Pourquoi nous tient- « on inutiles si longtemps? Vrai! il vaudrait mieux « attraper une balle une fois pour toutes que de sup- « porter plus longtemps une telle fatigue ».

« Beaucoup d'autres murmuraient comme moi, mais sincèrement, ayant hâte de donner leur force et leurdévouement.

« L'ordre tant désiré de marcher nous arriva enfin. Nous nous ébranlons, au pas de course, et j'aperçois les combattants loin, très loin encore, faisant dans la campagne des groupes que de temps à autre cache la fumée. Le bruit croît. Nous voici dans la zone où tombent les obus. Mon cœur bat violemment, mes oreilles tintent, mais j'ai bonnes jambes. Tout à coup on nous crie de nous baisser. C'est une bombe qui arrive et qui éclate à la place même où nous venons de passer. L'engin , lancé par une main invisible, ne me cause pas plus de terreur qu'une cheminée précipitée d'une maison un jour de grand vent. Ce que de mes yeux hagards j'interroge avec anxiété, c'est la mêlée où l'homme voit en face l'homme qui le tue...

« Les obus pourtant font d'horribles blessures. Toute la compagnie tourne la tête vers un cheval et un cavalier étendus dans la même mare de sang. Le cavalier n'a plus de tête, le cheval a le ventre ouvert. Au milieu de mes crises, j'ai une vision extrêmement nette des détails. Je remarque cette fois la pâleur qui envahit plusieurs visages autour de moi. Nous avançons toujours. Nous voici dans l'enfer, dans un village criblé

de balles, dont les murs croulent et d'où les Français tirent. Après le village, c'est une grande plaine jonchée de morts aux mains crispées, aux lèvres blêmes, la poitrine trouée, le crâne brisé ou les membres emportés. Nous devons, au delà de cette plaine, occuper une colline dont je n'ai jamais su le nom. De l'artillerie nous dépasse. Des hommes à cheval courent dans tous les sens porter les dépêches.

« Ce que je vois ne ressemble guère à ces batailles rangées dont j'ai lu les descriptions dans les guerres du premier empire. Quand une ondulation de terrain permet un coup d'œil étendu, on n'aperçoit guère que des compagnies comme la mienne évoluant sans but apparent pour un ignorant. Dans cette confusion, j'ai peine à découvrir les ennemis,, et c'est avec stupeur que j'entends un cri : « Les Prussiens ! » suivi du commandement : « Feu! »

« Ils viennent, en effet, de s'emparer de la position que nous allions soutenir, et ils arrivent sur nous.. Ce sont des hommes barbus, avec des casquettes plates, armés comme nous de fusils abaissés. Une décharge! c'est-à-dire un éclair, du bruit, de la fumée, des cris, des soldats tombés...

« A ce moment, je ne suis plus un homme, je suis un esprit qu'un tourbillon emporte, qui n'a pas de corps à mouvoir. Au milieu de beaucoup de mes camarades étendus, je suis debout.

« J'ai vu cela très bien... J'ai vu aussi un cheval blanc, courant dans la plaine avec sa selle vide... Puis je me suis vu sur le cheval. Comment ai-je pu quitter mon rang? Comment ai-je pu joindre cet animal effrayé? Je n'en sais rien, je vous le jure, je n'en sais rien...

y6 FILLE DE 1101.

Si à ce moment j'avais eu seulement un corps de chair et d'os, un corps pesant, il m'eût été impossible de surmonter en quelques secondes de telles difficultés ; j'aurais eu tout au moins la conscience d'un effort extraordinaire... Tandis qu'il y a une lacune entre le moment où je me suis vu debout et le moment où je me suis vu à cheval. Ces invraisemblances n'existent que dans les rêves...

« Je me demande encore, tenez, pendant ce récit même, si je suis bien éveillé, si je ne vais pas, au sortir d'un interminable cauchemar, me retrouver jeune, libre, heureux...

« Comment aussi n'ai-je pas été atteint par les balles qu'on m'envoyait pour me châtier? Elles sifflèrent à mes oreilles, m'enlevèrent mon képi, effleurèrent ma chair, mais sans y toucher. Et le cheval m'emportait dans un galop éperdu, aussi rapide que s'il eût eu des ailes, comme la bête de l'Apocalypse. L'air me manquait. Mais je voyais, je voyais toujours : les combattants tombaient, les brancardiers ramassaient les blessés, les morts avaient des bouches contractées qui me semblaient ironiques.

« A la nuit, j'arrivai dans une forêt assez éloignée du combat pour être silencieuse. J'abandonnai mon cheval, qui se soutenait à peine sur ses jarrets tremblants, et je m'enfonçai à tâtons dans le taillis; puis, sentant sous mes pieds la molle épaisseur des feuilles des étés précédents, je me couchai, envahi par un sommeil de brute. Au jour seulement, je sortis de cette torpeur, qui était peut-être de l'évanouissement. Le soleil dorait la cime des arbres ; çà et là, au travers de

leur feuillage, on apercevait des taches d'azur; des brises douces les remuaient.

« Quelques chants d'oiseaux, des bourdonnements d'insectes empêchaient la solitude d'être muette. Ces bois, solennels comme les cathédrales, comme elles autrefois eussent dû avoir droit d'asile, accueillir le fugitif, cacher le proscrit... Mais j'y étais encore en danger. Oh ! combien je portais envie aux bêtes timides qui ont un terrier pour refuge. Où me mettre pour qu'on ne me voie pas ? J'étais à la merci du premier qui passerait. On crierait : « Sus au déserteur! » ou bien l'on me prendrait pour un espion... Peut-être serais-je déchiré par la foule.

« Et je cherchais dans le bois les fourrés les plus épais où les ronces, les fougères abritent les larves rampantes. El je m'y enfonçais, attiré par la sécurité de ces dessous obscurs, par la paix de cette terre immobile que je touchais de mon visage. Mais bientôt je me redressais défaillant; les senteurs lourdes de l'humus, des plantes vivantes et des plantes en décomposition m'asphyxiaient, me troublaient la vue et me congestionnaient la face.

« Je passai vingt-quatre heures de la sorte, trompant ma faim avec des myrtilles, des fruits de ronce, des noisettes. Pendant ce temps je n'avais entendu ni voix ni pas, même lointains. La guerre semblait avoir arrêté la vie humaine dans ces régions.

(.( Le soir, m'étant risqué sur des chemins frayés, je trouvai dans une cahute de charbonnier les haillons qui me sauvèrent : une peau de chèvre, une blouse déchirée, un pantalon de velours, vêtements de rechange de quelque solitaire de la forêt. La crasse et la fumée

avaient rendu les étoffes noires et raides comme de la tôle ; mais j'étais tellement dégradé que j'endossai avec joie cette immonde défroque. J'abandonnai mes papiers, ne gardai que ma ceinture pleine d'argent.

« N'ayant rien pour m'orienter, je résolus de passer la nuit dans la cahute. Au petit jour, je me noircis le visage et les mains, pris l'allure d'un infirme, et sortis du bois. Deux heures après, je mangeais du pain. Le lendemain, je me trouvais en sûreté sur le territoire belge, à peu de distance du Luxembourg allemand.

« J'arrivais malade, fiévreux, si fatigué que j'aurais donné dix ans de ma misérable vie pour avoir un lit cinq minutes plus tôt. A la vue de mes guenilles, l'aubergiste à qui je demandai un gîte fut d'abord tenté de me jeter à la porte avec des injures. Il se retint, et s'informa seulement d'un ton rogue d'où je venais.

ce Je suis un prisonnier échappé, répondis-je effaré. « J'ai souffert mille maux, traversé mille dangers. J'ai « de l'argent... Tenez, je paye d'avance. Donnez-moi « une chambre/»

« Il me crut ou feignit de me croire. Ils ne manquaient pas, d'ailleurs, les héros qui, par des prodiges d'énergie et de ruse, s'arrachaient des serres de l'Aigle noir, et, passant par la Belgique ou par la Suisse, rentraient en France pour combattre.

« Oh! le lit, le contact des draps frais, l'impression moelleuse des matelas, la sécurité, le recueillement! J'eus un quart d'heure d'ineffable bien-être. La chambre, très propre, tendue de papier gris, avait aux fenêtres de grands rideaux de calicot blanc qui, fermés, ne laissaient passer qu'une lumière très douce J'aimai ce

logis avec tout l'élan d'un naufragé pour le beau et solide bateau qui l'a recueilli.

« Tout m'en plaisait : la simplicité, la netteté, certains détails insignifiants. Je me trouvais bien de tout, même des grands frissons qui me parcouraient de la tête aux pieds; c'était bon, en cette brûlante journée d'août, de grelotter et de claquer des dents, et frileusement, de se blottir sous l'édredon... Je me trouvais bien de l'extrême sensibilité de ma peau, caressée par des draps fins, de la lourdeur de mes membres et de ma tête qu'enfin je pouvais reposer.

« Je m'endormis. Pendant trois jours, je n'ouvris pas les yeux, cloués par un sommeil de pierre, un sommeil cataleptique. Je ne faisais pas un mouvement, je n'avais pas un rêve. Les gens de l'hôtel, inquiets et étonnés, mandèrent un médecin.

« Ce pauvre diable, dit-il, va être très malade. »

« Je me réveillai à point pour entendre cette phrase. Je voulus me soulever, parler. Impossible. Mes organes ne m'appartenaient plus. J'éprouvai alors l'effroi d'un homme enterré vivant que les bandelettes de son suaire empêchent de crier, d'affirmer son existence. Mon cerveau, que pourtant je sentais bien détraqué, apportait dans certains raisonnements une désespérante lucidité/. « Tu vas te trahir; tu te tais quand tu veux « parler; tout à l'heure tu parleras quand tu voudras te « taire. »

« Et j'eus le délire, en effet, un délire atroce qui n'apprit rien aux domestiques ignorants et indifférents, mais éveilla les soupçons du médecin, un vieil observateur. Sans cesse les mots peur , désertion revenaient en mes discours incohérents. Il peut arriver

100 FILLE DK ROI.

à des braves de se croire des lâches en leurs cauchemars. Mais chez moi, quelle étrange obstination de cette horrible idée.

« Lorsque je repris mes sens, j'eus aussitôt l'inquiétude de ce que j'avais pu dire. Ma perspicacité doubla toujours l'étendue de ma névrose.

« Monsieur, vous vous appelez déserteur, » répondit à mes questions une grosse servante blonde.

« Je me dressai, pour quitter mon lit, fuir cette maison où j'avais dévoilé mon ignominie. Je mis pied à terre, mais impossible de me tenir sur mes jambes, aussi molles que du coton.

« Voilà le délire qui le reprend, » fit la servante.

« Elle me recoucha, me borda comme un enfant.

« J'entendis dans l'escalier le pas du médecin , je m'enfouis la tête sous le drap et feignis de dormir.

(( Brusquement, presque brutalement, il me prit le poignet, me tâta le pouls.

« Plus de fièvre ; allons, la convalescence va com- « mencer. Holà ! monsieur, vous avez le sommeil bien « dur. »

« J'ouvris les yeux, heureux d'être couché, car debout, je me serais évanoui d'anxiété. Je devinais un juge d'instruction dans ce vieillard dont les yeux durs me fouillaient pour me prendre tous mes secrets. Affaibli par la maladie, avili par mon forfait, je n'avais plus aucun empire sur moi-même; je n'avais même plus l'instinct du sauvage, la ruse, pour échapper à un ennemi. L'air menaçant du médecin me fit pleurer.

« Voilà des larmes qui vous soulageront, dit-il. « Votre exploit, monsieur, vous a rendu malade. Vous

« en disiez quelque chose durant votre délire, mais « en termes peu clairs. Comme je vous serais obligé « de me débrouiller le fil de vos aventures, à coup sûr « fort intéressantes ! »

« Je lui jetai un regard haineux, et avec un grincement de dents:

« Bourreau ! »

« Mais lui, arrondissant sa main en cornet acoustique, fit le sourd.

« Vous parlerez plus distinctement, je suis un peu « dur d'oreilles... Oh! pas aujourd'hui, vous êtes trop « faible. Prenez du bouillon, du bon vin. »

« Il écrivit son ordonnance, et comme une menace, me dit:

« A demain ! »

« Je suis découvert, pensai-je. Ce médecin, un « homme terrible, est peut-être Français. Il sait tout, « c'est pour me torturer qu'il exige ma confession. « Puis il me criera : « Lâche î lâche ! hors de cette « maison, « qui ne reçoit que d'honnêtes gens ! »

« Aujourd'hui, je crois que cette terreur était une chimère de plus, et que le médecin n'avait pas le moindre soupçon. Mais alors j'étais tellement fou que je pris la résolution de ne pas l'attendre et de commencer mon voyagea travers l'exil. Toute la journée, je suivis minutieusement ses prescriptions, et l'idée de ma fuite dominant mon organisme, je me réconfortai à souhait. La nuit, un sommeil réparateur acheva l'œuvre des cordiaux. Ainsi, j'étais maître absolu de moi-même, quand je croyais avoir trouvé un moyen sûr d'échapper au danger. Le désordre ne se mettait dans mes nerfs qu'en face d'un spectre inévitable. A l'aurore je sonnai,

payai l'aubergiste ébahi, et lui remis les honoraires du médecin. Comme je fus très généreux, il fut très poli, et même consentit à me céder un de ses costumes. Le visage rouge de honte je lui expliquai que j'avais hâte de retourner me battre !...

« Allons dans une grande ville, me dis-je. Là seule- « ment je serai en sûreté. C'est au milieu de la foule « qu'est la vraie solitude. L'homme parnn les hommes « se perd comme le grain de sable dans le sol mouvant « des déserts. »

« Et je gagnai Liège, la ville des princes-évêques, que les hauts fourneaux entourent maintenant d'une ceinture flamboyante. Je me logeai dans un immense hôtel à bon marché où sans cesse coulait le flot des voyageurs.

« Alors je me sentis bien à l'abri de toute atteinte; alors, sans souci pour ma triste personne, je pus penser aux autres, à tout ce que j'avais laissé derrière moi. Et, chose étrange, cette patrie que j'avais niée pour le bâtard, s'acharnait maintenant à moi, vivante et vengeresse, bien que meurtrie. La folie d'Oreste me troublait l'esprit. J'avais des visions de parricide... Une femme égorgée, galvanisée par la justice divine, sans cesse me poursuivait, m'accusait. Je lui criais: « Arrête! « je ne te connais pas, je n'ai tué personne ! » Elle s'écartait, et me montrait un champ de bataille couvert de cadavres dans lesquels je retrouvais mes anciens compagnons.

« Quoique j'en eusse une cruelle envie, jamais je ne jetais les yeux sur les journaux tout pleins de nos désastres. Mais j'entendais assez de conversations pour être instruit de ce qui se passait. A la table d'hôte,

je souffrais un singulier martyre quand des Belges, jaloux de la France, faisaient l'éloge des vainqueurs, s'extasiaient sur leurs hauts faits, disant que nous étions une nation finie. La race bavarde des commis voyageurs a le jugement aussi prompt que mauvais. Plusieurs fois, frémissant d'indignation, je me sentais tout prêt à souffleter l'insulteur ; et je dois dire que ce qui retenait mon élan, ce n'était pas la crainte du danger, mais le sentiment de mon indignité : « Silence, « paria ! En défendant la France, tu l'outragerais plus « que ceux qui aboient après elle ! »

« Cependant mes ressources s'épuisaient. Il allait falloir ou trouver une occupation ou mendier.

« Oh ! si je pouvais être ouvrier, me disais-je, le trace vail me materait le corps et l'esprit. Le jour, gei- « gnant et suant à la peine, je n'aurais pas le loisir de « penser. Le soir, aussi las que le bœuf après le labour, je « dormirais, comme lui, d'un sommeil sans songes... » Et j'allais m'offrir dans les mines. Les ingénieurs me regardaient, s'attachaient surtout à mes mains, devinaient un déclassé, peut-être un criminel réfugié, et me repoussaient impitoyablement.

« Bientôt, je tirai de ma ceinture ma dernière pièce d'or. Je pris gîte dans un bouge; le pain et l'eau furent ma seule nourriture. Je vécus ainsi près d'un mois, tout le jour errant, me proposant à qui pouvait avoir besoin d'un homme prêt à tout.

« J'inspirais une étrange répulsion ; on m'écartait, avec terreur, avec insolence. Devinait-on que j'étais un maudit? Sans doute, et je cherchais parfois, dans les glaces des devantures le signe de Caïn sur mon front. J'avais l'aspect effrayant d'un échappé de caba-

104 FILLK DE KOI.

non : le poil inculte, la face ravagée, les yeux enfoncés et hagards, la peau luisant sur les os... La faim me talonnait, on m'avait jeté hors du bouge. Il me restait à mendier. Impossible d'ouvrir les lèvres pour retarder par un cri de détresse un passant dans sa course ! Pour cela encore j'étais lâche. C'est à ce moment que me vint l'idée de tuer, idée qui, il est vrai, m'obséda non pas comme une réalité possible, mais comme une fable qu'invente un romancier. Vraiment ce fut un autre (sans doute l'insensé dont j'étais doublé) qui vint sur une route guetter une vieille marchande.

« Le lendemain je fus sauvé de ma détresse matérielle. Les mineurs s'étant mis en grève, les compagnies acceptèrent sans choisir tous ceux qui se présentèrent à leur place. J'eus cette joie (il est des éclairs dans la nuit des situations les plus misérables) de me croire arrivé au terme de mes maux. En effet, pendant mon extrême détresse, tout à la souffrance de ne pouvoir ni manger ni dormir, d'errer dans les rues comme un chien perdu, je n'avais plus qu'affaiblis l'idée de la patrie, le souvenir de ma faute.

« On me condamna, moi, homme frêle, au travail *le plus pénible de la mine. Seul avec ma lampe, au fond d'une galerie où l'on ne pénétrait qu'en rampant, j'abattis la houille à « col tordu » : couché tout de mon long, je faisais avec le pic tomber les morceaux de la roche qui constituait le fond de mon tombeau. L'air manquait, une poussière épaisse emplissait la galerie ; la chaleur — cette chaleur propre de la terre, monstrueux animal qui palpite et vieillit — me donnait la fièvre ; mais, préoccupé d'avoir du pain, de

FII/.Ë DE KOI. 105

coucher le soir dans un lit, je me découvrais des forces singulières.

« Hélas! quand je fus bien rompu à mon travail, mes tristes pensées me reprirent. Je me disais d'abord : « Comme tu es bien dans ce silence, séparé des « hommes par des murs impénétrables. Qui viendrait « te chercher là? C'est si étroit qu'il n'y a même pas « de place pour un fantôme. » Cet exorde était pour me convaincre que je n'avais pas peur. Précaution inutile!... Il me hantait déjà, le fantôme : la mère assassinée me poursuivait; elle m'avait retrouvé dans les entrailles de la terre, entraînant à sa suite les Furies.

« Un jour il y eut une explosion de grisou. Beaucoup d'hommes furent tués et blessés. Un éboulement obstrua l'entrée de ma galerie. J'étais prisonnier, ou plutôt enterré. A ma grande stupéfaction, je n'éprouvais pas d'angoisse. Au contraire, me retrouvant bien seul, sans visions, je ressentis le soulagement d'une délivrance. Doucement, comme on s'endort, je m'évanouis.

a Je me réveillai clans un lit d'hôpital. J'étais resté cent heures dans la mine. Des gens courageux m'avaient dégagé au péril de leur vie. Ils vinrent me voir plusieurs fois durant ma maladie. L'un d'eux, un porion, homme grand et robuste, tout débordant de santé et de belle humeur, m'embrassa, et je pleurai sur son épaule.

« C'est la faiblesse ! c'est la faiblesse, » répétait le brave homme en souriant.

« Mes sauveurs me remirent quelque argent, produit d'une petite collecte. Ils m'aimaient comme leur

enfant, ces héros. Quand je pense à eux, mademoiselle, je m'explique l'intérêt que vous me portez.

« Eux, comme vous, eussent mieux fait de me laisser mourir. Je fus tenté de leur apprendre pour qui ils avaient exposé leurs précieuses existences de soutiens de famille, afin de subir le châtiment de leur mépris. Vingt fois j'ouvris la bouche pour cette confession, et vingt foi s ma lâcheté me paralysa la langue. Aujourd'hui, si je peux vous parler, c'est que déjà vous savez tout et qu'il me semble que je m'excuse en mettant bien à nu mes misères.

« Après ma guérison, je ne retournai pas à la mine. Non pas que j'eusse peur des coups de grisou. Cette vie pour laquelle j'avais perdu l'honneur et la paix, je n'y tenais plus. La mort me semblait la chose la plus simple du monde, et je commençais à l'appeler de tous mes vœux. Mais autre chose est d'accepter le coup de grâce ou de se le donner. J'étais dompté pour subir, sans avoir la force d'agir. J'arrivai au suicide par une lente étude de moi-même, par une série de victoires sur ma faiblesse. J'apportai dans cette œuvre une patience d'inventeur, une ruse de sauvage.

« Je quittai Liège et me rendis à Bruxelles où je choisis un modeste hôtel dans un quartier tranquille. Je me coupai la barbe et les cheveux, m'habillai proprement. Ainsi transformé, je réussis à me placer comme caissier chez un drapier. Les chiffres m'absorbèrent plus que le travail de la mine. Les fantômes ne venaient pas brouiller mes additions, ni s'asseoir à côté de moi à la table où mon patron m'avait admis parmi sa famille ; je ne les retrouvais pas dans la mansarde froide où je montais le soir, à neuf heures.

« J'étais la proie d'une immense tristesse, mais je n'avais plus l'œil hagard, je ne tressaillais plus nerveusement au moindre bruit, je ne voyais plus des inquisiteurs dans les passants. La guerre était finie; les ruines de la Commune se réparaient; la France avec ses milliards avait libéré son territoire ; les vivants, rentrés dans leurs foyers, couvraient les morts de lauriers, et reprenaient leur labeur, pleins de généreuses pensées pour l'avenir... Heureux ces vivants et ces morts!... Moi, j'étais à l'étranger, sans famille, sans l'espoir d'en fonder une un jour.

« Le souvenir de mes bienfaiteurs me p oignait. Jamais plus je ne recevrais l'accolade paternelle de l'homme estitnable qui m'avait tiré de la misère, ni le fraternel serrement de main de cette bonne, gaie, aimable Mmc Servantie, dont le mari — un brave — pouvait avoir été tué à la guerre, de même que Marcel, mon frère... Oh ! comme j'aurais voulu être certain du bonheur de cette famille ! Comme j'aurais voulu croire en Dieu pour le supplier de lui rendre le bien dont je n'avais pu m'acquitter. Je ne vivais que de corps en Belgique, j'étais toujours en France, à Cherbourg, dans l'hôtel Lestrange.

« Je revoyais tous ceux qui y demeuraient ou qui le fréquentaient. Je vous ai revue, vous, dans la grâce de vos dix-huit ans. La puissance de mon imagination était telle que, certains jours de printemps ou d'automne, je croyais respirer l'air natal. Oui, c'étaient là ces bouffées d'air fortes et douces envoyées par la mer... La mer! mot magique qui me transportait sur les falaises, ces hauteurs où jadis j'avais Je vertige,

sur lesquelles maintenant j'eusse volé avec ivresse. Et j'avais la nostalgie des flots, de leur écume, de leurs teintes changeantes. Enfin, je n'y tins plus, et un dimanche, jour de liberté, je courus à Ostende pour avoir devant moi l'étendue sans limites. Couché sur la grève, je restai longtemps immobile, écoutant la rumeur qui sort de l'abîme, recevant en plein visage les brises chargées d'embrun.

« Durant cette journée, ma tristesse fut moins amère. Les flots, sans cesse remués par les tempêtes, par les flux et les reflux, avaient peut-être baisé les rivages aimés. Ces bateaux qui passaient les avaient peut-être salués. Mieux que cela, je reconnaissais .le pavillon français. Oh! ces trois couleurs éclatantes sous le pâle soleil d'hiver! J'eusse voulu les toucher, comme autrefois les païens convertis posaient leurs lèvres sur les os des martyrs qu'ils avaient fait périr.

« Je passai toute la semaine dans l'attente d'un dimanche semblable. J'étais presque joyeux : ma vie maintenant avait un but.

(( Les grands coups de vent sur les vitres du wagon m'annonçaient une tempête. En effet, la mer hérissée touchait le ciel d'où sortait un déluge. Tout le jour j'errai sur la plage trempée, suivant la mer qui se retirait fort loin, percé jusqu'aux os de l'écume qu'elle me crachait et de la pluie glaciale. Dans ce froid mon corps brûlait. J'avais la sueur au front de lutter contre le vent; avec quelle volupté je me serais abandonné à sa puissance, s'il avait pu m'emporter comme les mouettes dont les cris perçants dominaient le tumulte des éléments; mais il n'eût fait que me jeter dans la boue !

« Ah! que n'étais-je une bête propre à voler dans cel air pur et violent ou à ramper dans les profondeurs mystérieuses, inexplorées, que ne combleraient pas les plus hautes montagnes !.. Je me trouvais bien de cette course folle, je respirais largement, je me sentais les membres forts. Un moment, j'osai m'écrier : « Tout comme un « autre, je peux faire de grandes choses; j'ai une âme « et des forces d'homme. » Mais l'oubli de moi-même ne fut pas long. Ma conscience (ce n'était toujours pas le fantôme) me cria : «Déserteur! déserteur! Éternelce lement tu te heurteras à l'impossibilité du bien. Tu « peux te ruer contre les éléments et leur tenir tête. « Tu peux sans trembler supporter un coup de gri- « sou. Mais faire une bonne, une belle action, jamais, « jamais ! »

« 11 était tard. Les phares trouaient la nuit de leurs feux changeants. La mer revenait.

« Allons, me dis-je, mourons, puisque la vie, la « vraie, celle où l'on agit, m'est défendue. L'occasion « est bonne pour en finir. L'immense grève sera mon « tombeau. 0 mon pays, ô mes amis!... »

« Je me couchai, et j'écoutai la mer approcher. Les vagues, en retombant, ébranlaient le sol avec un bruit de tonnerre. J'étais seul, bien seul : ni pêcheurs, ni promeneurs. J'aurais une mort tranquille qui ne manquerait pas de grandeur...

« Aussi me fut-elle refusée.

« Je reçus l'écroulement d'une première vague. Je l'avais entendue venir sans effroi ; et pourtant, quand elle se fut retirée, je me relevai plein d'horreur et me mis à fuir avec une vitesse désespérée.

«Un détail ridicule dérangeait mon suicide. La vague

m'avait jeté en pleine figure une énorme méduse, et je. n'avais pu supporter le poids, le contact de la masse gélatineuse à demi décomposée.

« Non, non ! criai-je, je ne veux pas m'en aller parmi « les monstres de l'Océan... Je ne veux pas, encore « vivant, sentir la morsure d'êtres qui ressemblent « plus à des spectres qu'à des animaux, ni subir, sur « ma chair frémissante, les ventouses de la pieuvre. « Je ne veux pas être mangé par les crabes ! »

« Comment n'ai-je pas péri ce soir-là? La mer, poussée par le vent, semblait devoir à chaque minute reprendre la proie qui s'était offerte à elle. Les flots me saisissaient par les pieds, me faisaient trébucher, ou me menaçaient de leurs crêtes écumantes, sur lesquelles je me retournais et que j'apercevais livides dans la nuit. La tempête, en longs gémissements, semblait se plaindre de moi, me dire : « Si tu n'avais fui, « lâche, tu serais déjà mort. Mais tu fuis, tu fuis tou- (( jours, devant la mer comme devant la bataille. » Enfin, je parvins à la dune et je montrai le poing au gouffre fourmillant. Je pris le train prosaïquement; à minuit je m'étendais dans un lit sec.

« Je ne retrouvai pas l'impatience qui m'avait excité la semaine précédente. Cependant je retournai une troisième fois à Ostende. Combien la mer et le ciel étaient différents : bleus et souriants tous deux. Je montai dans une petite barque et me fis mener aussi loin que possible, jusqu'à perdre le rivage de vue. Je pensai à peine à ma tentative de suicide. Toute ma rêverie fut pour le pays natal.

(( Le dimanche suivant, je restai à Bruxelles. Le spleen et la nostalgie me ressaisirent. Même sans

remords, à quoi m'eût servi de vivre pour ce que je faisais? Du matin au soir, assis dans une boutique sombre, en relation constante avec des gens vulgaires, n'ayant point, pour ennoblir ce travail banal, la préoccupation d'une femme et d'enfants à nourrir. C'était, certes, un vrai châtiment. Mais, si je n'étais pas assez perverti pour chercher à mon infortune des distractions dans les plaisirs faciles, permis à qui n'a point commis de crime, je n'étais pas assez résigné pour accepter mon sort. Une dernière fois je revis la mer. Elle ne me donna aucune émotion. Au lieu de rentrer à Bruxelles, je m'arrêtai à Anvers où vous m'avez trouvé. »

11 était épuisé d'avoir parlé si longtemps de telles choses, et, à la fin de son récit, les paroles sortaient si faibles de sa bouche que Julie se penchait vers lui pour l'entendre.

Elle se leva, emplit un verre de vin vieux et le lui présenta.

Il refusa du geste, balbutiant des excuses.

« Je le veux, lui dit-elle. Vous m'appartenez, je vous défends le désespoir. Vous n'êtes plus seul dans le monde, car vous avez une amie qui vous consolera. Vous n'êtes pas un pécheur qu'il faut châtier, mais un malade qu'il faut guérir. Vos remords ont tué votre lâcheté. Vous avez un instant entrevu la vérité: comme un autre, vous pouvez faire de grandes choses. L'occasion seule vous a manqué ; à nous deux nous la chercherons. »

Il tomba à ses genoux, lui prit les mains, se les mit sur le front, comme pour en tirer une bénédiction. Il pleurait abondamment.

« Relevez vous, dit-elle, et prenez des forces... Trois heures! Allons, il est plus que temps de se mettre à table. Tenez, asseyez-vous en face de moi, mangez

pour me faire plaisir ; je ne saurais souffrir un convive sans appétit. »

Elle le servait avec mille attentions gentilles et lui, soulagé d'une partie de ses maux par cette confession qui semblait avoir remis la responsabilité de ses actes à sa libératrice, cédait enfin à la nature et faisait honneur au repas.

Pour la première fois depuis trois ans, il s'oubliait, l'infortuné, s'intéressait à la destinée d'une autre créature, s'étonnait de retrouver seule et pour ainsi dire déclassée cette jeune fille qu'il avait connue si entourée et si aimée. Quoique tombé bien bas, il n'était pas si corrompu que de la soupçonner d'une faute. Ou plutôt elle était trop sérieuse, trop imposante, il y avait sur son beau front trop de réflexion, dans ses yeux trop de mélancolie, pour qu'elle n'eût pas droit au respect même d'un être dégradé.

« Quelle douleur a frappé cet ange de bonté? » se demandait Thibault.

Il n'osait lui rappeler qu'elle lui devait un secret; mais il brûlait de l'entendre parler.

« Mademoiselle, dit-il enfin, y a-t-il longtemps que vous avez quitté Cherbourg? Pouvez-vous satisfaire un de mes plus chers désirs, me donner des nouvelles des Lestrange?

— Il y a plus de deux ans que je ne les ai vus. »

Sa voix tremblait légèrement; néanmoins elle continua :

(( Je vous ai promis de vous parler de moi. Peut-être sans cela ne seriez-vous pas venu. Je suis comme vous bien malheureuse. En vous empêchant de mourir, en prétendant vous rattacher à la vie, j'ai ressenti la

première consolation vraie. Vous, de votre côté, vous pensez à moi; commençant ainsi à relever la tête sur autrui... Voici maintenant un sourire, c'est le premier, je gage, depuis longtemps... Il y a entre nous un lien assez fort pour que je vous instruise de ma situation. »

Et elle lui dit en parlie sa douloureuse histoire, le bonheur qu'elle avait dû refuser, le chagrin et l'injustice de Marcel. Elle crut même pouvoir révéler le nom de sa mère, « une sainte femme, n'en doutez jamais, vous me feriez une mortelle injure; mais sa célébrité passée eût effrayé les Lestrange».

Ainsi engagée par sa charité sur la pente des confidences, elle laissa malgré elle l'espoir, que dans sa prudence elle s'était si longtemps interdit, se mêler à ses regrets.

«Marcel, qui a souffert de mon départ au point d'en être gravement malade, m'aime peut-être encore. Je sais qu'il n'est pas marié. Si son cœur vaut le mien, il aura pris cette séparation pour ce que je voulais qu'elle fût, une épreuve. Après la colère, les réflexions seront venues, et il maudit les folles paroles du premier moment. »

Thibault devinait une partie de ce que Julie lui taisait. Le nom de la Doci, comme celui de la Grisi et de tant d'autres, réveillait en lui de vagues souvenirs d'anecdotes. La vie de la cantatrice devait avoir été fort compliquée. Jamais des artistes n'admettront que 'art soit une honte, fût-ce aux yeux des plus prosaïques bourgeois.

La mère et la fille n'auraient pas fui les Lestrange, sans quelque autre secret plus important. Hélas! cette

belle, cette noble Julie avait, sans doute, elle aussi, une ombre sur sa naissance. Thibault ressentait une amère tristesse, certain que les Lestrange ne feraient pas ce qu'ils appelaient une mésalliance. Bien souvent, il avait été douloureusement froissé de leur manière de voir à cet égard.

« Oh! dit-il à Julie, puissiez-vous avoir tous les bonheurs ! »

Elle sourit d'un air si doux, si résigné, que le misérable, remué jusqu'aux entrailles, se raidit pour ne pas fondre de nouveau en larmes.

« Je ne me fais pas illusion, je suis préparée à tout. J'envisage sans effroi une vie austère. J'ai une mère tendre, deux amis fidèles. Je ne suis pas une créature inutile, puisque je vous ai sauvé — car je vous ai sauvé, Thibault : vous êtes maintenant guéri de votre névrose (le terme est de vous et il est juste). Vous voilà au bas de cet affreux feuillet de votre vie. Tournez-le pour écrire sur la page blanche l'histoire de vos efforts et de votre réhabilitation. Faites un pas vers le bien, mon ami, un seul, et vous vous prouverez à vousmême que vous êtes capable d'agir. Il se fait tard, je ne veux pas que vous retourniez aujourd'hui chez votre drapier où sont peut-être blotties vos idées noires. Restez ici, on vous fera un lit sur le canapé du salon. Moi, je vais chez ma mère, à qui j'ai promis ce soir et la journée de demain. Vous ne vous ennuierez pas. Les choses parlent à l'homme dans la solitude; aussi ai-je tenu à avoir un appartement tout à mon goût. Ma tristesse était assez réelle pour que je n'eusse pas à l'appuyer de la maussaderie de la laideur. »

Elle souriait, lui tendait la main, qu'il prit, tout tremblant, sans oser la serrer.

« Adieu, je parlerai de vous au comte Corazzini. Une idée point dans mon cerveau. Monsieur Thibault, vous reverrez votre patrie, el vous y serez tenu pour un homme de bien. »

Adorable mensonge ! elle n'apercevait pas la moindre issue à cette situation. En voilure, en wagon, elle se creusa la tête sans rien trouver.

« Et pourtant, se répétait-elle, obstinée, il vivra et se réhabilitera. »

« Son affaire est mauvaise, dit Corazzini mis au courant. Quoique, en général, les hommes soient braves et ne marchandent pas leur vie, ils croiront plutôt à la lâcheté qu'à la folie de Thibault. Il t'a convaincue parce que, l'ayant sauvé, tu t'intéressais déjà puissamment à lui. Il a été persuasif, a su se dépeindre saignant et mourant, parce que tu étais la première personne à qui il s'ouvrait. Mais, qu'il s'adresse à un conseil de guerre, embarrassé, hésitant, il aura l'air de mentir. En outre, les arguments que saisissent une subtile àme de femme et un esprit de vieux philosophe seront parfaitement incompris déjuges bornés, quoique loyaux. Il n'y a pour Thibault qu'un moyen de rentrer un jour en France, c'est d'entasser pendant beaucoup d'années actions d'éclat sur actes de dévouement.

« Je peux à ce propos te citer l'exemple d'un certain voleur, qui, après vingt ans de probité et de philanthropie, alla se constituer prisonnier dans la ville où il avait commis son crime. Il fut absous par un jugement en bonne forme.

— J'en élais sûre, la chose est possible, s'écria Julie le visage rayonnant. Comte, vous verrez mon protégé, vous vous occuperez de lui, et surtout vous vous chargerez de le surveiller de peur des rechutes. Demain, au sortir du théâtre, quand vous me ramènerez chez moi, je vous le confierai. N'est-ce pas que vous m'aiderez à soigner ce malade?

— Chère enfant, si passionnée dans le bien, je voudrais pour te servir être puissant comme autrefois ?

— Oh! le meilleur des amis, qu'avez-vous besoin d'être riche et le favori d'un roi, avec votre fin et pénétrant esprit, votre expérience, votre éloquence, pour consoler votre Julie, fort amère quoi qu'elle fasse ! »

Il l'attira près de lui, la baisa au front. Il n'était pas mécontent de celte plainte, la première depuis leur départ de Cherbourg.

« Je vois ce que c'est : ce malheureux Thibault t'a rappelé le passé, le temps où tu le rencontrais chez les Lestrange, le temps de tes amours enfin et de ton innocent bonheur. Sa tristesse fait déborder la tienne. Tant mieux! Ton stoïcisme m'inquiétait.

— Hélas! bien loin d'être stoïque, j'avais peur de moi. J'eusse été perdue si je m'étais laissé gagner par les larmes; mon chagrin m'eût dévorée. Maintenant, sûre de le dominer, je ne me sens plus obligée à tant de vigilance. D'ailleurs je traverse une crise; je veux donner à Marcel de mes nouvelles, lui apprendre que dans la carrière maudite je suis restée digne de lui... Vous froncez les sourcils, cher ami, pourquoi?... N'estce pas tenir la promesse que je lui fis? ]i est vrai que

ses dures paroles semblaient me renier pour jamais... Mais il ne savait ce qu'il disait... La jalousie l'égarait... Enfin, que voulez-vous? Je l'aime, et lui prête une vertu dont je douterais chez tout autre. Je le vois constant dans ses affections, regrettant toujours la compagne de sa jeunesse, la fiancée de son choix... Ne touchez pas à ce dernier espoir, ami; laissez à l'événement le soin de l'anéantir. Oui, je suis à bout de forces. Il faut que je revoie Marcel! Dût-il me dire : « Tu ne m'es plus rien », j'entendrai le son de sa voix, je plongerai mes yeux dans ses yeux, jadis si tendres... Ne fût-ce que pour quelques minutes, je ferai cesser la nuit de l'absence... Oh! ce que j'ai souffert depuis l'affreuse scène de nos adieux!... Les hommes ont-ils droit sur la terre à si peu de bonheur, qu'il me faille payer ainsi l'ivresse innocente de ma courte jeune sse; ou bien ces douleurs sont-elles la préparation à des joies que je n'ai pas encore soupçonnées?... Hélas! je divague, moi si raisonnable! C'est une leçon. On ne doit pas s'attendrir sur soi-même. »

Très pâle avec les yeux rouges, Julie était méconnaissable.

Corazzini hochait la tête.

« Nous avons, dit-il, été affligés, il y a quelques jours, par un incident que nous hésitions à t'apprendre. Dans l'état actuel de ton esprit, il est impossible de différer davantage. Sache donc, ma pauvre enfant, que notre incognito est trahi. Comment? par qui? Nous l'ignorons. Bref, tous les journaux racontent que tu es la fille de la Doci, aujourd'hui Mmc d'Abria; et comme ils n'ont rien à dire de toi, ils rééditent toute l'histoire de ta mère, en y ajoutant les faussetés de rigueur, sans

doute pour suppléer aux points essentiels qu'ils ne soupçonnent pas. C'est ainsi que le mystère de ta naissance n'est pas même effleuré. Des gens bien intentionnés envoient à Mme d'Abria les feuilles de Belgique et de France qui s'occupent d'elle. Sans doute ils ne t'oublient pas non plus ; mais, comme tu as donné l'ordre de brûler, sans te le présenter, tout ce qui t'arrive en ce genre, nous n'étions pas inquiets pour toi. Ce matin nous avons eu le Phare de Cherbourg, qui donne des détails inédits. Marcel à cette heure sait où te retrouver. Attends-toi à tout de sa part, à l'oubli, comme aux plus folles entreprises. »

Julie, brisée, anéantie par des aventures si diverses, n'avait ni la force de parler ni celle de se lever pour gagner sa chambre. Corazzini dut l'y porter presque.

« Si tu ne me promets de dormir, lui dit-il, j'appelle ta mère. »

Elle promit, et dormit, en effet, comme dorment les pauvres petits enfants qu'accablent des malheu rs immérités. Au matin, elle se réveilla anxieuse avec la crainte irraisonnée, le désir fou de voir Marcel ce jour même.

Elle fut nerveuse, irritable, absolument différente d'elle-même. Pendant le petit déjeuner de lait et de thé pris en commun, la bonne ayant apporté une lettre avec un timbre français, elle s'en saisit et la froissa, après avoir regardé l'adresse qui était celle de Daléas. Celuici était stupéfait et déconfit. Il avait espéré que ses amies lui chanteraient le duo d'Eve et d'Abel, le morceau capital delà Création, Il n'osa même pas en parler. Julie s'échappa pour monter dans sa chambre, d'où l'on voyait la route de Bruxelles. Il pleuvait, le vent

gémissait. Les vitres mouillées la gênant, elle ouvrit la fenêtre toute grande; et, sans souci des maux de gorge, juste châtiment de ces imprudences, elle resta deux heures, immobile, guettant passionnément. Des voitures passaient assez fréquentes ; chacune lui faisait battre le cœur : « Oh! se disait-elle, s'il m'aimait, il serait déjà ici. »

Elle consultait Y Indicateur : « Il faudrait qu'il fut parti le matin, au moment même de l'arrivée du journal... Ce journal, l'a-t-il vu seulement?... Ah! pauvre, pauvre folle!... Il ne viendra pas... Son père ne se soucie pas de la richesse pour sa bru, mais il veut l'honneur (n'en ai-je point, grand Dieu?) Si Marcel m'aime, il ne consultera pas son père, il volera vers moi, irrésistiblement... Malheureuse! voilà que tu admets les coupables pensées! »

Violemment elle referma la fenêtre, descendit au salon, s'approcha du feu, se chauffa les pieds. C'était une mauvaise action de s'être exposée au froid. N'appartenait-elle pas au directeur qui la p iyait et attendait d'elle de loyaux services? Pleine de remords, elle s'enveloppa le cou, mangea des pastilles. Au second déjeuner, elle s'efforça d'être aimable pour sa mère, pour ses vieux amis qu'ordinairement ses visites égayaient. Vains efforts! Les paroles lui restaient dans le gosier et les sourires s'éteignaient sur ses lèvres.

« Ma pauvre Julie, tu t'ennuies, disait tendrement Mme d'Abria. Ta tristesse me rend bien malheureuse.

— Ce n'est rien, maman, ce n'est rien; cette absurde mélancolie est causée sans doute par l'horrible temps... Oh ! la pluie bête qui détrempe la terre, imprègne la

FILLE DE KOI. 121

maison de son humidité!... Ma foi, je suis bête aussi, et je pleure comme le ciel. »

Elle pleurait, en effet, mais riait bien fort, pour donner le change à sa mère.

La Monnaie donnait Roméo et Juliette, où Julie triomphait. Jamais plus délicieuse diva n'interpréta l'œuvre de Shakespeare et de Gounod. Elle avait et la jeunesse et la beauté et la passion de la sublime amante. On venait pour l'entendre de Paris, de Londres et même de plus loin. Son engagement touchait à sa fin; et le public belge, trop sûr de la perdre prochainement, se montrait tout aussi connaisseur que les étrangers. C'étaient à chaque représentation des bravos à renverser la salle, des rappels et des bouquets, dont Corazzini et Daléas , assidus à leur fauteuil , étaient seuls à jouir; car cette pompe, ces fleurs, ces idolâtries du public, bien loin d'enivrer la jeune femme, lui faisaient plus durement sentir le deuil de son cœur.

Elle n'avait rien de la cabotine. Quoi qu'elle en eût dit autrefois à Marcel, le théâtre la laissait froide, le public ne lui procurait aucune émotion. Sur la scène, elle chantait comme. si elle eût été seule à son piano. Mais, artiste dans toute la vérité du terme, elle pénétrait jusqu'au fond de la pensée des maîtres et s'identifiait absolument avec leurs personnages. De là un jeu parfait, sans compromis et sans erreurs. Elle eût été bien mauvaise dans une œuvre médiocre.

L'espoir de revoir Marcel l'ayant suivie ce soir-là jusqu'au théâtre, elle était pour la première fois inquiète et émue. Comment chanterait-elle alors que son regard anxieux interrogerait le public pour y découvrir le visage aimé? Que lui importaient les douleurs de Juliette, à elle qui souffrait d'un amour si cuisant? Elle risquait fort de demeurer court au milieu de son rôle, puisqu'elle ne pouvait se dégager d'ellemême. Mais elle avait, plus qu'elle ne le croyait, la science de la scène. Seuls les fins connaisseurs, Daléas et Corazzini entre autres, s'aperçurent de sa préoccupation.

De n'avoir pas aperçu Marcel elle fut mortellement triste pendant l'entr'acte. Corazzini vint lavoir.

« Laissez-moi, mon bon ami, lui dit-elle, autrement je pleurerais dans votre gilet comme une petite fille. »

Corazzini s'empressa de sortir, mais Julie n'en retint pas mieux ses larmes. « Que je suis malheureuse! » gémit-elle. Elle se regarda dans la glace, se tamponna furieusement les yeux avec son mouchoir, se couvrit de poudre de riz. Elle avait le sentiment d'avoir mal joué et elle se le reprochait, non qu'elle tînt à sa gloire d'étoile, mais parce qu'il était, dans sa nature de vouloir le bien en tout.

« On dit, pensait-elle, que la folie est contagieuse. J'ai pris celle du pauvre Thibault. Mon cerveau brûlé crée des chimères... Pourquoi Marcel serait-il ce soir dans cette salle?... Allons, jouons en toute tranquillité... Il n'est pas là pour m'entendre. »

Les dilettanti retrouvèrent au second acte leur Rosa Merle des meilleurs soirs.

Quand elle revint dans sa loge (oh! merveilleux

instinct du cœur), elle trouva celui dont toute la journée elle avait pressenti l'arrivée...

Voici Juliette et Roméo chez le père Laurent. A genoux, ils échangent dans le mystère, ayant des parents implacables, leurs anneaux et leurs serments. Combien Julie-Juliette est recueillie, quel rayonnement dans sa ferveur, quelle joie intense dans ses prières! Entre elle et le chanteur vêtu de velours et de satin, s'interpose l'image d'un autre Roméo, dont les paroles sont aussi ardentes que la tragédie et d'un accent bien plus troublant que les airs les plus pathétiques de l'opéra. Il l'aime, il l'aime toujours. Depuis qu'elle est partie, il n'a pensé qu'à elle... Oh! comme il l'a pleurée. Maintenant il ne la quittera plus ni dans la vie ni dans la tombe.

« Tu m'as pardonné, mon bien-aimé?...

— Ingrate, tu as douté de mon cœur en ne me confiant pas tes peines.

— Elles n'étaient pas miennes seulement. Ton père...

— Ma Julie, ne pensons qu'à nous. Soyons heureux; ne nous mettons pas en peine des préjugés. »

Roméo. — Oh! parle encore, ange resplendissant. Placé au-dessus de ma tète, tu illumines toute cette nuit comme le message du ciel...

Juliette. — Oh! Roméo! Roméo! Pourquoi es- tu Roméo? Renie ton père et rejette son nom ; si tu ne le veux, jure seulement de m'aimer, et je cesse d'être une Capulet.

(Chez le père Laurent) :

Roméo. — Amen, amen. Mais vienne de chagrins ce qu'il en peut venir, ils ne suffiront pas à payer le bonheur que me donne un seul et court instant de s?

vue. Unissez seulement nos mains au son des paroles sacrées, et qu'ensuite la mort qui dévore l'amour déploie toute sa puissance. C'en est assez pour moi d'avoir pu la nommer mienne. »

Et l'hymne d'amour chanta avec ses redites pendant les actes et les entr'actes. Marcel s'était installé comme un amant, dans la loge où l'avait introduit une habilleuse couverte d'or par lui, selon l'usage de l'Opéra. Et Julie ne songeait guère à le renvoyer. Elle changeait de costume à \a hâte dans son cabinet de toilette, puis revenait s'asseoir auprès de lui, tendre, radieuse, le laissant lui baiser les mains, lui dire les mille douceurs permises aux fiancés réunis après une cruelle absence.

Tandis que dans les coulisses il n'était bruit que de ce bel étranger, on ne s'entretenait dans la salle que de la fille de la Doci. Corazzini et Daléas, malgré leur expérience, étaient stupéfaits de la vigueur et de l'entrain des çacontars. Elant allés faire un tour au foyer, ils heurtèrent un monsieur très élégant, très décrépit et très teint, qui reconnut Corazzini, lequel ne put lui rendre sa politesse.

« Comment, mon cher, vous ne remettez pas le prince Lindslrôm? »

Corazzini sursauta.

« Si fait, si fait, mon excellent ami. Je vous retrouve trait pour trait, et si pareil à ce que vous étiez il y a trente ans, que j'hésitais à dire : c'est lui, c'est mon contemporain ou peu s'en faut. Pourquoi donc, prince, n'avez-vous pas vieilli comme les camarades? »

Le prince, extraordinairement flatté, se sentit plein d'indulgence pour ce pauvre de Reusch, un imbécile

iu2(j FILLE DE ROI.

qui n'avait pas su comme lui devenir premier ministre. « Toujours en exil, baron? Vous vous y plaisez, hein? Il y a beau jour que la reine, votre ennemie, est morte, brouillée avec son fils. Celui-ci, le meilleur des maîtres, la vivante image de son père, au lieu de vous faire mettre en prison, vous accueillerait avec amitié, et vous comblerait de faveurs pour vous dédommager de vos terres données à d'autres... Mais vous avez d'agréables occupations ici, pas vrai? Toujours le chevalier servant de la Doci que vous avez si gaillardement consolée de son royal amant?... (Baissant la voix.) Et le père de cette délicieuse enfant douée d'autant de beauté et de plus de talent encore que son illustre mère? Moi, je suis ce soir à Bruxelles, parce que toutes ces histoires des journaux ont réveillé de vieux et chers souvenirs. Je voulais applaudir Doci 11, et, si vous le permettez, j'irai saluer Doci Pe.

— Je vous le défends, » dit Gorazzini outré de ce bavardage.

Le prince se redressa furieux :

« Nous ne sommes pas d'âge à nous battre pour des femmes. C'est pourquoi je me contenterai de répondre à votre insolence, monsieur, que vous êtes un jaloux bien ridicule.

— Bonsoir!

— Bonsoir! »

« Julie, tu es belle et je l'aime!... Mais déjà je voudrais fermer tous ces yeux qui le regardent, toutes ces lèvres qui prononcent ton nom.

— Marcel, donne-m'en l'ordre, et, aussitôt, je quitte le théâtre... La vocation dont je te parlais était feinte...

FILLE DE KOI. 127

Il s'agissait de metlre ma pauvre mère hors de cause. On frappe! C'est pour m'avertir... Je suis si heureuse qu'il me semble étrange d'aller mourir. Quand je serai ta femme, je ne pourrai remplir ces rôles tragiques. Quelle singulière comédienne je fais!

— Où te revoir, ma Julie?

— Je te le dirai tout à l'heure. Tu viendras me reconduire avec Corazzini.

— J'aime mieux ne pas voir Corazzini ce soir. Mon cœur est trop plein, il faut que je le répande tout entier à tes pieds avant de parler à d'autres.

— Madame, madame, criait-on à la porte, dépêchezvous!

— : Eh bien, demain matin, chez moi, dès que tu voudras. »

La représentation finie, Julie était tellement en plein rêve, en plein bleu, qu'elle fut presque surprise de la présence et des paroles de Corazzini:

« Daléas te souhaite le bonsoir. Il prend le train des théâtres. Quant à moi, je vais chercher ton protégé.

— Ah! oui, dit-elle distraitement, ce pauvre Thibault. »

La nuit, belle et froide, avait mis, comme des diamants, sur l'azur sombre du ciel, d'innombrables étoiles aux feux scintillants. Julie, bien enveloppée de fourrures, brûlant d'une fièvre délicieuse, voulut rentrer à pied. Elle s'appuyait câlinement au bras de Corazzini, et le regardait avec des yeux humides auxquels il ne prenait point garde.

« Ah! vilain comte, dit-elle enfin, vous ne remarquez pas combien je suis heureuse.

— J'ai vu Marcel ! Je savais bien, moi, que cette révélation me l'amènerait. Il m'aime toujours. »

Corazzini, transporté, profita de la solitude de la rue pour embrasser sa pupille.

Mais la réflexion le rembrunit.

FILLE DE ROI. l'2(J

« Eh bien, où est-il? Pourquoi n'est-il pas venu serrer la main de tes amis? »

Julie eut une jolie moue.

« J'ai très bien compris son sentiment. Ce n'était pas le jour de se dépenser en compliments banals.

— Merci bien, petite.

— Vous êtes insupportable, Corazzini. Sa présence témoigne d'une passion sincère. Voulez-vous que j'invente des subtilités pour gâter ma joie?

— Non, ma chérie. Marcel Lestrange ne peut avoir que de bonnes intentions. Evidemment ce qu'il a fait est bien fait. C'est parce que je l'aime de l'aimer que je suis pressé de l'embrasser.

— Demain, mon bon ami, demain vous le verrez. Oli ! comme nous allons être heureux ! »

Quand ils furent arrivés, elle constata avec indifférence que Thibault était parti. L'excès du bonheur la rendait momentanément égoïste.

« C'est singulier, dit-elle seulement. Je lui avais fait promettre de m'attendre. »

Sa domestique dormait. Elle la réveilla pour lui demander des nouvelles de son hôte.

« Il est sorti à huit heures, murmura la femme assoupie.

— Ma foi, mignonne, fit Corazzini, je suis tout de même bien aise d'être ici. Il est imprudent à une jeune personne de jouer au saint Vincent de Paul. Un personnage comme Thibault est capable de bien des choses. Voici son lit, donne-moi des draps, je le remplacerai avantageusement pour la sûreté de ton domicile. »

Julie avait hâte de se retirer dans sa chambre, d'ôter sa robe, de se plonger le visage et les bras dans une

eau claire, de se purifier enfin du fard et de la toilette du théâtre.

Elle se serait bien gardée d'employer aucun parfum. Elle voulait, chez elle, être elle-même, et estimait, comme Montaigne, que la plus exquise senteur d'une femme est de ne rien sentir.

Jadis les arômes délicats des sachets de violettes lui plaisaient, et elle aimait à répandre dans ses armoires et ses commodes une profusion de pétales de roses. Maintenant, pour éloigner davantage le souvenir des pommades, des onguents, des poudres, elle couchnit dans des draps qui, séchés sur les haies, avaient le mérite de garder dans leur trame la fraîcheur des campagnes.

Son lit avait, du reste, une simplicité et une rigidité qui l'eût fait admettre dans une cellule de religieuse. Des rideaux de cretonne claire suspendus à un étroit baldaquin en protégeaient le chevet. Par terre, une fourrure blanche recevait les pieds délicats de Julie, lorsqu'elle mettait ou retirait ses pantoufles. Une commode Louis XV, un chiffonnier de même style, de petits fauteuils durs ; sur la cheminée, une pendule et des candélabres en porcelaine de Sèvres.

Tout cela faisait un intérieur assez nu, un peu froid, mais brillant, depuis le parquet qui n'avait d'autre tapis que la descente de lit et une peau de lion au foyer, jusqu'au plafond soigneusement épousseté dans les profondeurs de ses caissons.

La servante était une vraie femme du Nord, ennemie du moindre grain de poussière. Pour cette qualité, sa maîtresse lui eût passé beaucoup de vices.

Ce soir- là, la jeune fille, après avoir détaché le

peigne d'écaillé et les épingles qui retenaient ses longs cheveux, se regarda dans la glace — la seule de l'appartement, jusqu'alors suffisante pour son austérité. Tout à coup inquiète de ne pas être assez belle : « Il ne m'a vue que sous le fard, se disait-elle, comment me trouvera-t-il demain, au grand jour? »

Elle alluma les quatre bougies de ses candélabres. Mais la glace s'éclairait à peine, et ne lui renvoyait qu'une image vague, aussi chaste que gracieuse.

Le petit corsage décolleté, à manches courtes, qui recouvrait le corset, le jupon de mousseline blanche à haut volant lui donnaient l'aspect d'une pensionnaire à un bal d'enfants. Ses minces souliers de satin noir faisaient valoir l'extrême petitesse de son pied. Ses cheveux, qu'elle nattait pour la nuit, et qui toute la journée en restaient ondulés, la couvraient d'un manteau énorme, aussi doux, aussi chaud qu'une enveloppe de duvet. La glace la faisait paraître livide; mais un coup d'œil sur ses bras l'assurait qu'ils avaient l'éclat du lis, et elle se riait de l'insolent miroir. « Mais quoi! n'ai-je point maigri?» La taille, en effet, était frêle, le cou très délicat et la main menue, au point d'en être diaphane.

« C'est vrai! reprenait -elle, mes anciennes robes sont devenues trop larges. » Mais elle souriait encore. Aucun angle indiscret au cou ou aux épaules n'interrompait les courbes harmonieuses... Et ses mains, elles étaient blanches, oui certes, mais non point pâles ; le rose du bout des doigts évoquait la comparaison des camélias panachés.

« Allons, fît-ellè, je suis encore présentable. Je voudrais être sûre que l'usage du fard ne m'a point abîmé la peau... Ai-je toujours les yeux brillants?... Mau-

I3°2 FILLE DE KOI.

dite glace, elle me fait si affreuse que c'en est invraisemblable. »

Tout à coup elle pensa au miroir de son nécessaire de toilette, et s'empressa de le consulter.

Les émotions, la tristesse l'avaient fort pâlie. Un cercle de bistre s'étendait sous ses yeux. Mais, si sa beauté avait changé, c'était pour devenir plus touchante. Les fards avaient été sans action sur son teint, aussi uni que celui d'un enfant.

« Je suis vieillie, » pensa-t-elle, cependant. Quoique inexacte, cette réflexion avait quelque apparence de raison, on ne se fût pas dit en la voyant : « Voilà une jeune fille de vingt ans. » Comme les immortelles créations des grands maîtres, peintres ou sculpteurs, comme les Minerve, les Vénus, les Joconde, elle n'avait point d'âge. Elle était jeune, elle était belle comme doivent l'être les déesses, même quand elles ont dix siècles. Son front sévère, son regard pensif, ses lèvres au dessin correct, qui souriaient quelquefois, riaient bien rarement, lui donnaient une physionomie si particulière que les observateurs se seraient égarés en des suppositions infinies. Elle s'interrogea longuement, puis cessa de se regarder dans la glace, tout en la tenant. Elle s'oubliait dans la chaleur de la cheminée où flambait un bon feu qui jetait des roses sur ses bras, ses épaules, ses joues. Et cette aimable coloration n'était peut-être pas seulement un effet du feu extérieur.

Distraite un instant de son rêve de joie parla coquetterie féminine (puisqu'on appelle ainsi l'instinct de conservation du sexe) , elle se laissait de nouveau emporter par son ivresse, et, supprimant la mauvaise période qu'elle venait de vivre, reprenait l'existence à

FILLE DE KOI. 133

partir de ce soir où, dans leur salon de l'hôtel Lestrange, sa mère avait, chanté Inès de Castro. Il faisait froid, et elle se rappelait qu'avant de se coucher, elle s'était assise dans un petit fauteuil auprès du feu, où elle était restée oppressée de bonheur, noyée de tendresse... Et par degrés le masque impassible de la déesse tombait, Julie redevenait jeune comme une mortelle qui se hâte d'aimer, parce que le temps fuit.

Pourtant, ce fameux soir — séparé de celui-ci par tant de soirs tristes — elle avait fini par se coucher... Etonnée de se voir une glace à la main à une heure aussi indue, elle se mit en devoir de gagner son lit.

Elle se souvenait qu'elle avait eu alors une nuit de délicieuse insomnie, où les airs de l'opéra de Daléas s'étaient mêlés dans sa tête aux paroles de Marcel, chuchotées à son oreille, tandis que les gens graves et la jeunesse insouciante buvaient du thé, mangeaient des gâteaux. Et maintenant elle s'allongeait paresseusement dans son lit, dont la douce chaleur permettait au sang de circuler sans effort, au cœur de battre joyeusement. Ah ! combien elle eût été fâchée de dormir. C'était bon naguère de s'imposer le sommeil, de s'imposer le repos, comme elle s'imposait le travail, parce qu'il est malhonnête de faiblir et lâche de mourir. Mais au bonheur tout est permis, parce qu'il fait vivre contre toutes les lois de la nature.

Ce Marcel, comme elle l'aime, comme elle a confiance en lui! Gomme elle oublie et les indices de faiblesse surpris dans une minute de clairvoyance, et les amères paroles, tant méditées pourtant, pendant deux ans passés : « Jamais celle qui sera ma femme ne montera sur les planches. » Étrange inconséquence

d'une âme si forte et si réfléchie. Elle a vu Marcel el demeure éblouie, c'est-à-dire aveugle. Il lui a dit : « Je t'aime ! » Et elle n'entend plus que ces trois mots (rapprochement de plus avec le soir d'autrefois) chantés sur les motifs exquis de Roméo et Juliette.

C'est si beau, si tendre que des larmes glissant une à une, le long de ses joues, vont mouiller son oreiller... A travers l'amoureuse symphonie passent les projets d'avenir, Elle quittera le théâtre. Plus de fard, plus de poussière, plus de heurts avec des gens grossiers ou libertins. Quand elle chantera, ce sera pour Marcel seul ; il lui indiquera les airs qu'il préfère, insatiablement lui fera répéter ceux qu'elle dit le mieux. Us mèneront une vie tranquille et cachée, lui, étudiant la nature, bêtes et plantes; elle, surveillant le ménage, soignant le linge, et sans doute (ô mon Dieu, que vous êtes bon d'accorder de telles joies à vos créatures!) élevant les enfants. Elle frémit : l'excès même de cette félicité l'inquiète. Dans ce lit, où elle est étendue, dormirait-elle, et tant de bonheur serait-il un songe? Mais non, elle est bien éveillée, car elle se soulève, s'appuie sur son coude, et toujours continue l'hymne aux paroles magiques : « Je t'aime ! je t'aime! »

Les gens d'esprit ne se montrent que là où on les désire : c'est pourquoi Corazzini sortit de bonne heure, jugeant qu'il serait importun dans l'entrevue des fiancés. Julie, levée avant l'aube, s'empara du salon qu'il avait abandonné, et en fit le ménage elle-même. Elle envoya chercher des fleurs, les plus belles qu'on put trouver, en mit partout, sur la cheminée, sur le piano, sur les consoles. Un bon feu pétilla dans l'aire, un soleil rouge embrasa les petits carreaux. Ce salon rembruni s'animait comme un vieillard qui boit k petits coups un vin généreux. Julie, en peignoir, courait d'un meuble à l'autre, épousselant, frottant avec activité. Quand, pour la dixième fois, elle eut constaté l'ordre parfait de toutes choses, elle regarda la pendule : « Huit heures, et ma toilette qui n'est pas faite ! »

Elle choisit une robe de laine sombre, mais qui lui allait parfaitement bien. Elle recommença plusieurs fois sa coiffure, allacha des roses à son corsage. A neuf heures elle retourna clans le salon, s'assit au piano, et, distraitement, laissa errer ses doigts sur les touches.

Pendant ce temps Marcel nerveux, plus agité, aussi passionné, moins content que Julie, arpentait la place,

n'osant monter encore. Il était arrivé à Bruxelles avec des pensées bien compliquées dans lesquelles lui-même ne se retrouvait pas. Mais ce qu'il avait vu au théâtre, et les méditations auxquelles il s'était livré, commençaient à y jeter une clarté fausse. Quoique transporté de la permission de voir la jeune fille chez elle, il s'en étonnait.

La veille, il avait été choqué de son tutoiement tendre. Pauvre Julie!

Il tira sa montre.

« Elle est encore au lit, se dit-il. On se lève tard dans son métier. Pourtant je ne peux pas attendre davantage, je meurs d'impatience et de froid. J'ai son autorisation, montons! »

Quand il entra dans le salon, cette mauvaise assurance tomba. La douceur, la quiétude, la chasteté du lieu l'enveloppèrent, le pénétrèrent. Quoi ! c'était là le logis de la fille de la Doci ! Pas de bibelots, pas de fouillis à la mode, mais le décor dont les grands peintres flamands et hollandais entourent leurs belles, leurs sérieuses bourgeoises. Son amour redevint respectueux, mais pour quelques minutes seulement : il y entrait tant de rancune et de défiance !

Il avait amèrement souffert de la disparition de Julie ; sa santé même parut longtemps compromise, au grand désespoir de sa famille. M. Lestrange l'avait fait voyager avec lui ; Marcel restait dans une apathie qui résistait à toute influence extérieure. Alors le capitaine, avec une arrière-pensée très humaine, le laissa seul à Paris, en possession d'une bourse des mieux garnies. Le jeune homme, las de son chagrin, se livra, pour s'en débarrasser, à des amusements qu'autrefois, soi-

FiLLK DE KOI. 137

gneux de conserver l'image de Julie dans un cœur digne d'elle, il repoussait inflexiblement. Il fit son unique société de femmes et d'amis bruyants, fréquenta les grands cercles, demanda au jeu des émotions violentes.

Mais son organisation bien équilibrée et médiocrement forte, ne lui permettait pas le vice à baute dose. Le jeu ne lui causait que des désagréments : il craignait de perdre, il avait des remords de gagner. Son chagrin cessa d'être aigu, s'invétéra, fit partie de luimême, le rendit languissant comme ces infirmités chroniques qui ne sont ni la santé ni la maladie. La pensée de Julie lui était importune, et pourtant, quoi qu'il fit, il ne parvenait pas à l'écarter. Elle s'asseyait à côté de lui, sur les divans des cafés ; à travers la fumée des pipes, il voyait rayonner ses blonds cheveux, ses yeux tendres, son bon sourire. Quand il emmenait souper des filles, il se plaisait dans un parallèle dérisoire de leurs laideurs et de ses beautés. Essayait-il du travail, assistait-il aux cours des professeurs célèbres, toute sa vie rangée de bon étudiant lui revenait bribe à bribe.

Il se voyait dans l'hôtel Lestrange, à sa petite table, encouragé par le regard de Julie. Comme il travaillait avec ardeur sous cette aimable surveillance ! Quand il avait trouvé, saisi l'objet de sa recherche, il levait la tête pour recevoir l'approbation de son amie. Mais ces chers souvenirs étaient bientôt effacés par d'irritantes suggestions; il se la représentait vêtue de costumes historiques, les bras tendus dans une situation pathétique, et il lui arrivait de se lever rageusement et de quitter le cours, fatigué de cette comédienne aimée

et maudite qui s'interposait entre le professeur et lui.

Le regret de sa vie manquée achevait de l'aigrir. Ce qu'il lui fallait, avec son goût de l'étude, de la maison, des amitiés délicates, c'était le mariage, l'union absolue avec la femme de son choix... Il lui aurait dit toutes ses pensées, aurait suivi en tout ses conseils, lui eût confié la direction de sa vie: ils n'eussent eu qu'un même cœur, qu'une même âme, ne se seraient jamais quittés, ni dans les travaux, ni dans les plaisirs. Elle n'avait pas voulu de ces bonheurs, l'ingrate, la malheureuse! Quel mystère de perversité l'avait entraînée dans ce monde du théâtre où se réunissent, se concentrent tous les vices, toutes les vertus ; dans ce milieu dangereux, fangeux et brillant où, en ramassant des couronnes, on est exposé à se salir?... Ce mystère, qu'il avait tant de fois sondé sans y ri^n découvrir, ne lui fut que trop expliqué par la révélation du Phare de Cherbourg.

Julie avait les veines brûlées par le sang mauvais transmis par sa mère. C'était une diathèse héréditaire comme la phtisie, la scrofule ou la goutte, que cette passion de l'art; mais alors le dévergondage, le goût de la Doci pour les amants et pour l'or pouvaient infecter aussi l'âme de sa fille! Et dire que ces femmes modestes, sages, pleines de tact et de grâce s'étaient fait respecter au point qu'il voulait l'une pour femme, l'autre pour mère!... Lui, Marcel Lestrange, le fils de la Doci!... Il en frémissait d'indignation. Sa passion n'étant pas de celles qui excusent l'objet aimé et par une magie sublime transforment ses défauts en qualités, au lieu de trouver une circonstance atténuante

FILLE DE KOI. 139

dans leur départ, il y cherchait des motifs vils et injurieux.

Elle avait la haine et le mépris de la vie bourgeoise, cette Julie Doci — quel père, au fait, était venu atténuer l'influence maternelle, car il fallait bien reconnaître que physiquement, elle avait seulement la voix de la trop célèbre artiste? — Avec son talent et sa beauté ne pouvait-elle se créer une fortune de reine? Tous les plaisirs, toutes les puissances, tous les triomphes n'étaient iis pas à sa disposition, attendant seulement qu'elle daignât se montrer et chanter? Et c'était en échange de ces biens qu'il venait offrir son insignifiante personne et son modeste patrimoine ! Elles avaient dû bien rire, les Doci!

Il y avait six mois qu'il était revenu à Cherbourg, lorsque la stupéfiante nouvelle tomba dans le monde des Lestrange. Elle eût dû provoquer une crise salutaire de son mal, le faire se rendre aux désirs de ses parents. En vain, dans leurs soirées, plus brillantes qu'autrefois, réunissaient-ils autour de lui de charmantes héritières : Péternelle Julie était toujours là, éclipsant toutes ces beautés. Quand il sut où la retrouver, une joie sauvage, bestiale s'empara de lui : « Elle n'a pas voulu être ma femme, elle sera ma maîtresse. »

Par cette belle matinée d'hiver, dans son honnête logis où rien ne sentait la fiction, Julie, bien rentrée dans la vie réelle , accueillit Marcel avec plus de réserve que la veille.

« Asseyez-vous, mon ami, » lui dit-elle en lui indi- - , quant un fauteuil, tandis qu'elle prenait place vis-à-vis de lui, à l'autre coin de la cheminée.

Ils restèrent quelques minutes silencieux, elle sans

songer que ce n'est pas ainsi que se passent les visites, toute à la joie de l'avoir chez elle; lui, au contraire, gêné de ne rien dire, parce qu'il avait peur de ne pas trouver les mots vrais. Il baissait les yeux, semblait être venu uniquement pour regarder le feu.

Julie, enfin, remarqua cette attitude:

« Vous paraissez mécontent, Marcel.

— Oh ! non, soupira-t-il, je suis bien heureux.

— Quoi! la joie vous oppresserait-elle comme moi? Hier, une fois seule dans ma chambre, j'ai pleuré des larmes délicieuses. »

Il quitta son fauteuil pour s'asseoir tout près d'elle. « Ma Julie, vous ne me blâmez donc pas d'avoir mis un terme à cette séparation voulue par vous?

— Vous blâmer! quand vous me donnez la preuve d'un amour aussi généreux! Cher ami, dites-moi ce que vous avez fait pendant ces vilaines années..

— J'ai souffert. J'ai essayé de vous haïr, ou tout au moins de vous oublier. Impossible! Vous faites partie de mon cœur : pour vous en arracher, il me faudrait me tuer.

— J'ai été bien malheureuse aussi... Vous, pour vous consoler, vous aviez vos bons parents, tandis que moi, j'ai presque fui ma mère, afin de ne pas lui donner le spectacle d'une douleur qu'elle se fût reprochée. »

Marcel grinça des dents :

« Votre mère!... »

Julie pâlit.

« Vous avez compris, n'est-ce pas? dit-elle d'une voix tremblante, que malgré un passé irrégulier, nous sommes d'honnêtes femmes. »

Il ne répondit pas, resta sombre.

FILLE DE ROÏ. Ut

Elle affermit sa voix.

« Ces larmes de joie que je viens d'avouer, je les ai versées, croyant voir dans votre présence une solennelle absolution, non d'une faute, mais d'un mal dont seules nous avons été victimes. Me suis-je trompée? Allons, faites-moi connaître mon sort. J'aurai du courage... Pourquoi êtes-vous venu?

— Je suis venu parce que vous êtes la force qui m'attire invinciblement, parce que je ne peux respirer que l'air où vous vivez, parce que je ne peux penser que sous voire beau regard, parce que, loin de vous, mon existence a été celle d'une brute, parce que je vous aime comme un fou, parce que je veux que vous soyez à moi. »

Il se pencha sur elle, lui saisit les mains, et, presque violemment, la baisa sur la bouche.

Elle se dégagea, se leva, alla près de la fenêtre, comme si elle eût été plus en sûreté dans la lumière du soleil.

Jl la suivit :

« Pardonnez-moi... Hélas! je suis devenu méchant, ou plutôt maladroit. Je blesse ce que j'aime.., Vous tremblez!... 0 Julie, avez-vous peur de moi?

— Quelle idée, mon ami, dit-elle en s'efforçant de rire... Mais, en vérité, je ne sais ce que j'ai... Il me semble que toute ma joie s'en est allée! Pourquoi? Puisque vous m'assurez de votre amour, que puis-je demander de plus?

— Oh! oui, Julie, je vous aime!... Voyons, reprenons notre entretien interrompu. Tenez, asseyons-nous là, bien près l'un de l'autre, sur ce canapé... Vous rappelez-\pus nos tête-à-lète d'autrefois, soit chez vous,

soit chez mon père? Nous parlions à voix basse de riens, et quelquefois, sans remuer les lèvres, nous dialoguions seulement avec nos cœurs et nos yeux! »

Il l'avait entraînée, et elle, vaincue par ces douces paroles, ne l'empêchait pas de la serrer contre lui.

Cependant, pour réagir contre la langueur qui l'envahissait, elle essayait d'autres sujets de conversation :

« N'est-ce pas que je suis bien ici? disait-elle. J'aime les vieilles maisons, sans doute en souvenir de la vôtre. »

Il n'entendait même pas, et continuait :

(( Pour moi, il n'y a que vous dans l'univers. En votre absence, je ne m'inquiétais pas seulement de savoir s'il faisait jour ou nuit... En ce moment, je ne vois que vous... Autrefois, j'aimais vos robes, les objets que vous aviez touchés... Aujourd'hui, sevré de votre vue depuis trop longtemps, je ne prends garde qu'à votre seule personne. Vous êtes belle, Julie! J'adore vos yeux!... Quoi! méchante, vous les détournez.

— Oh ! Marcel, Marcel, vous ne me regardiez pas ainsi autrefois.

— Si, si.

— Mais vous m'aimiez davantage.

— Moins qu'aujourd'hui, je vous jure... »

Il la serrait plus fort, le bras passé derrière sa taille.

A ce moment, la domestique se présenta, sans frapper.

Elle apportait une lettre dont Julie ne connaissait pas l'écriture, et qu'elle mit négligemment dans sa poche.

« On entre chez vous comme au moulin, fit Marcel avec humeur.

— Comme au salon, corrigea-t-elle.

— Ah!... recevez vous beaucoup de visites?

— Aucune, car je n'appelle point visites les apparitions de Daléas et de Corazzini.

— Viendront-ils aujourd'hui?

— Corazzini, ayant manqué le train des théâtres, a passé la nuit ici. Il est sorti de bonne heure, et ne tardera pas, sans doute, à rentrer. Combien il sera heureux de vous voir!

— Il n'y aura pas de réciprocité de ma part. Tout ce qui se met entre vous et moi m'importune.

— C'est mal. Autrefois, nous nous aimions si bien au milieu de nos parents et de nos amis. »

Il s'emporta :

« Autrefois est mort... Autrefois, nous étions deux enfants innocents et heureux... Aujourd'hui, nous sommes des amants à qui il faut autre chose que des idylles de pensionnaire. »

Le visage de Julie s'empourpra. Amants ! c'était la seconde fois que Marcel prononçait ce mot, alors que celui de fiancés eût été si bien indiqué.

La pudeur l'empêchait de protester, et aussi la crainte de paraître défiante.

<t Parlez-moi de vos parents, dit-elle gravement. Ils ont dû me trouver bien ingrate. »

Un coup de sonnette, du bruit dans l'antichambre, dispensèrent Marcel d'une réponse peut-être maladroite. C'était Corazzini.

Les deux hommes se saluèrent d'un air contraint, échangèrent une poignée de main sans cordialité, eux qui avaient eu l'un pour l'autre une si tendre affection.

14i FILLE DE ROI.

Après quelques paroles insignifiantes, Corazzini, qui savait à quoi s'en tenir, demanda :

« Vous n'avez pas encore vu Mmc d'Abria?

— Arrivé depuis si peu de temps..., balbutia Marcel.

— J'aurai sans doute le plaisir de vous rencontrer chez elle cet après-midi?

— J'ai une longue lettre à écrire à mon père. Je suis parti brusquement, et j'ai bien des choses à lui dire... Mais soyez tranquille, monsieur le comte, je sais ce que je dois à Mme d'Abria.

Corazzini, relevant sa paupière flasque, darda sur le jeune homme un regard froid et luisant. Marcel soutint cette muette provocation, les sourcils froncés, la bouche dédaigneuse. Les deux hommes s'étaient compris.

Et celte chose ridicule et insensée arriva que ces trois personnes — dont deux étaient toutes vibrantes de passion et l'autre tout attendrie d'amitié inquiète — parlèrent, comme des indifférents, de politique et de beaux-arts, peut-être bien du temps qu'il faisait cet hiver-là. Et comme tous les trois avaient de l'esprit, chacun sentait bien la fausseté de cette situation.

L'après-midi Julie devait prendre part à une grande répétition.

« J'y assisterai, lui dit Marcel.

— Non pas, répliqua-t-elle, vous avez une lettre à écrire. »

Puis, voyant qu'il croyait à un reproche plaisant, elle ajouta :

« Je vous en prie, mon ami, faites-la, cette lettre, et soyez éloquent pour qu'on me pardonne d'être encore aimée.

- -Allons! venez, Marcel..., dit Corazzini avec fermeté.

FILLE DE KOI. 145

11 faut laisser à la chère enfanl le temps de déjeuner. »

Julie tira sa montre :

« Sauvez-vous, comte, ou vous manquerez le train !... Soyez tranquille, je ne garderai pas Marcel longtemps après vous. »

Elle voulait seulement, en effet, par une parole tendre, effacer l'impression pénible sous laquelle ils étaient tous deux.

Dès que Corazzini eut fermé la porte, les reproches jaillirent de la bouche du jeune homme.

« Ainsi, tu retournes, cruelle, dans ce lieu maudit d'où est venu notre malheur; tu vas subir le contact impur des comédiens qui te chanteront des paroles d'amour, les applaudissements des intimes de la coulisse... Ah! je comprends bien pourquoi tu ne permets pas que je me mêle à eux!... Que ne puis-je Remporter bien loin, en quelque coin obscur du monde, en Russie, au Thibet, chez les sauvages, pour t'avoir bien à moi, seule à moi !

— A quoi bon aller si loin? Nous pouvons nous créer dans notre pays une bien douce retraite. Encore quelques jours et je serai libre de vous suivre où vous voudrez ; le théâtre ne sera plus pour moi qu'un mauvais souvenir. »

Us étaient debout, et il la pressait contre lui, buvant son haleine.

«Adieu, mon ami... J'ai besoin d'un peu de repos avant de chanter... "Je dois jusqu'au bout remplir mes engagements. »

Elle le retrouva à la sortie du théâtre. Il était cinq heures du soir, nuit close; la pluie tombait, fine et serrée.

« J'ai à vous parler, lui dit-il. Soyez assez bonne pour monter dans la voiture que j'ai là, et taire avec moi une promenade dans la ville. Nous serons plus tranquilles que chez vous. »

La proposition sembla singulière à Julie, mais elle dédaigna de la chicaner.

La voiture était un bon coupé de remise, doublé de soie, avec.des glaces claires.

« Comme on est bien, si près l'un de l'autre, » dit Marcel, quand ils furent installés.

Elle approuva par son sourire, et, un instant, ils savourèrent ce plaisir en silence.

Le coupé allait bon train, éclaboussant les passants qui pataugeaient péniblement. Les magasins aux devantures flambantes éclairaient le ruissellement des parapluies, la boue jaune de la chaussée. Malgré le mauvais temps, ces rues commerçantes étaient animées. Peu à peu, les vitres se ternirent, et les jeunes gens furent l'un à l'autre sans distraction.

« Eh bien, mon ami, quoi de nouveau? demanda Julie.

— Rien de bon ! Je serai avec vous d'une entière franchise et ne vous cacherai pas ce qu'on tentera contre notre amour. »

Elle se jeta dans le fond de la voiture, pour qu'il ne vît pas sa pâleur subite.

« Mon père, reprit-il d'un ton bref, m'a envoyé une dépêche qui, selon ses instructions, m'a cherché d'hôtels en hôtels. Lisez. »

Julie de sa main gantée essuya un coin de vitre, pour avoir la lueur de la lanterne :

« Parti sans rien nous dire, tu ne peux être qu'à Bruxelles. Je t'ordonne de revenir à Cherbourg. »

(( Un objet de mépris pour votre père, la cause de la désunion d'une famille, dit-elle douloureusement, voilà ce que je ne veux pas être, voilà ce qui m'avait fait vous fuir.

— Écoutez, ma Julie, j'ai écrit à mon père (il mentait : trop sûr de l'opinion du capitaine, il n'avait pas essayé de l'ébranler); je lui ai dit que je mourrais si j'< tais de nouveau séparé de vous. »

Julie secoua la tête.

« Les pères ne croient jamais que leurs fils puissent mourir d'amour.

— Je ne sais ce qu'il croira, mais je sais qu'il faut que tu sois à moi. »

Il lui prit les mains, les pressa dans les siennes, couvrit de baisers passionnés le bracelet de chair entre la manche et le gant.

Elle le sentait nerveux et brûlant, elle jeta un regard dans la rue. Ils n'étaient plus dans le quartier commerçant; la voiture courait entre deux rangées de maisons noires.

« N'aie pas peur, ma Julie, lui dit-il doucement. Je serai malheureux, s'il me faut entrer en lutte avec mes parents, mais je te les sacrifierai sans hésiter... Que sont-ils pour moi, quand je les compare à toi ?...

— Marcel ! fit avec reproche la pauvre fille à la naissance irrégulière, qui avait le préjugé de la famille.

— Eh quoi! reprit-il, tu ne m'aimes donc pas que tu t'étonnes de mes paroles?... Moi, dans l'univers, je fais deux parts : une grande, — toi, et une petite, — tout le reste...

— Hélas ! pourquoi ces divisions et ces comparaisons ? Est-ce que notre cœur n'est pas fait pour tous

les amours? L'un doit-il chasser l'autre? Peut-on cesser d'être fils parce qu'on veut devenir époux?

— Tu raisonnes, tu analyses, tu ne m'aimes pas.

— Ingrat! » cria-t-elle.

Elle lui baisa la bouche ardemment, comme pour la purifier du blasphème.

« Dis, quelles preuves te donner de ma tendresse?

— Mais les preuves, les voilà, ma bien-aimée, les voilà î... »

Et il lui rendait ses caresses avec emportement.

D'abord, elle n'avait cédé qu'à l'élan de son cœur généreux. Maintenant, la douceur de ces baisers la gagnait. Elle avait vingt-deux ans; depuis si longtemps elle aimait ce Marcel!...

La tête renversée sur l'épaule du jeune homme, elle le laissait boire à même ses lèvres les premières gouttes de la volupté.

« Ah! se disait-elle, ce paradis est trop doux, je ne ferai plus d'efforts pour m'en arracher. Marcel m'aime, il est libre : il a le droit de protéger sa femme, même contre ses parents. »

Elle ne s'occupait plus du chemin, bizarre cependant, que suivait la voiture. Les roues, au lieu de heurter le pavé d'une rue, tournaient sans bruit sur la terre d'une grande roule. De temps à autre, on croisait de lourds véhicules de carriers ou de maraîchers. Sauf, au moment, de ces rencontres, le silence était complet.

« Oh ! que tu es bonne, ma Julie, que tu es bonne, lui disait-il. Tu me donnes des sensations inconnues, des bonheurs imprévus... Ton haleine enivre et tes baisers pâment. »

FILLE DE KOI. I4<>

Infatigablement, il recommençait les litanies de l'amour, et elle, d'une oreille avide, recueillait ces louanges exquises. Certes elle ne méritait plus le reproche de son amant : bien loin avait fui sa raison; elle était comme engourdie dans une béatitude.

Une joie diabolique de la voir ainsi à sa merci s'emparait de Lestrange. « Siège peu long, » pensait-il, car les hommes faibles dont l'amour a été contrarié triomphent comme s'ils se vengeaient. Et la jalousie, odieuse et torturante, lui soufflait que sans doute la belle n'en était pas à sa première défaillance.

La tenant toujours, il commença d'un mouvement brusque à fermer les stores.

Mais de même qu'un choc, un souffle, un rien réveille un somnambule de son rêve, ces préparatifs tirèrent Julie de son extase.

Elle le repoussa, etfarée :

« Que faites-vous? »

Il continuait, baissait le quatrième rideau :

« Où sommes-nous? Marcel, j'ai peur! »

11 se méprit :

« Nous sommes ensemble, bien seuls. Nul ne peut nous voir, nous entendre.

— Grand Dieu! Êtes-vous fou? »

Il voulut porter sur elle une main brutale.

Dans son épouvante, pour fuir son atteinte, elle se recula, frappa de son corps la portière qui céda... Elle tomba lourdement sur le sol.

Elle revint à elle, la tête enveloppée de linges et de compresses, dans sa petite chambre de Boitsfort. Auprès de son lit, se tenaient sa mère, ses deux amis et un médecin. Elle leur sourit, puis fit un effort pour comprendre ce qui s'était passé. Le médecin répondit à sa pensée.

« Ma chère enfant, en vous appuyant imprudemment contre la portière d'une voiture qui vous amenait ici, vous avez fait une très mauvaise chute. Un passant a aidé le cocher à vous transporter dans le village où l'on vous a reconnue pour la fille de Mme d'Abria. Le choc que vous avez reçu à la tête vous a plongée dans un coma dont nous avons eu grand'peine à vous tirer» Demeurez en repos, et suivez bien mes prescriptions, si vous aimez la vie. »

En présence du médecin, elle fit bonne contenance ; mais, dès qu'il eut tourné le dos, elle laissa couler ses larmes. Marcel criminel, était-ce bien possible? Hélas î l'attenlat lui revenait maintenant avec tous ses détails, et elle s'expliquait ce qu'on ne lui avait pas dit : un hasard clément avait poussé le cocher complice du côté de Boitsfort, dont Marcel, ignorant des environs, ne lui avait pas défendu l'approche.

Cette vaillante eut un accès de découragement. Volontairement elle laissa sa douleur parvenir au paroxysme, avec le secret espoir que cette désobéissance aux ordres du médecin amènerait dans son pauvre organisme meurtri, des troubles mortels, et elle sentit avec bonheur le délire l'envahir; mais l'âme de Julie était incapable de conserver un mauvais sentiment. Apercevant dans ses moments de lucidité le visage désolé de sa mère, les mines piteuses de ses amis, elle ne tardait pas à se reprocher leur chagrin. Alors elle rappelait sa volonté jnsque-là si puissante sur elle-même et s'appliquait à vaincre la maladie.

Au bout de huit jours, elle entra en convalescence, résignée, mais horriblement triste, absorbée nuit et jour dans une seule idée : Marcel, le compagnon de sa jeunesse, le héros de ses rêves innocents, était un séducteur, un amant vulgaire, à qui elle ne pouvait plus penser qu'avec rougeur, et à qui, hélas! elle pensait toujours. Oh ! si elle avait été comme lui l'entant d'une famille régulièrement inscrite au Gotha de la bourgeoisie, il ne l'eût pas traitée de la sorte. C'était à la bâtarde, à la comédienne, qu'il avait adressé son injure. Il manquait donc de générosité. Peut-être la croyait-il coutumière de semblables aventures.

Ce vide soudainement creusé lui faisait horreur. Pour le combler, elle se sentait capable de tout, même de revoir Marcel et de lui pardonner. Lésâmes les plus hautes ont de ces bassesses. L'amour n'est jamais tué par ses crimes. Après l'avoir jugé, elle se surprenait excusant le jeune homme, se reprochant de ne lui avoir pas cédé. Elle s'était montrée plus orgueilleuse qu'aimante. N'était-ce point le fait d'une femme calculatrice

152 FILLE DE ItOI.

de refuser le don de sa personne à l'amant pour q cependant, elle sacrifierait sa vie? Sans doute, ma tenant, il l'accusait de ne songer qu'au mariage, s'armer de vertu dans l'unique but de conquérir ui situation sociale. Cette pensée la faisait rougir plus e core que la scène de la voilure, et l'épuisant monologi de son esprit surexcité continuait : « Ah! s'il était i( comme je lui dirais : Me voici, prends-moi, puisque me veux; mais sache que je ne serai jamais ta femm jamais, entends-tu, quand bien même tu m'en prière à genoux. »

• A quoi bon, en effet, garder son honneur virgim puisqu'elle ne serait à personne autre?

Était-ce vraiment sagesse de ne pas satisfaire la pa sion de cet enfant violent? Qu'imporlaient ses rép gnances? Ce qu'elle avait trouvé de plus sûr, c'était dévouement. Elle vivrait et serait joyeuse, pour rend sa mère et ses amis heureux; pour rendre Marcel lie reux, elle serait sa maîtresse. C'était là ce que I ordonnait son cœur. Il fallait obéir... Mais les sani lui montaient à la gorge, et, pour qu'on ne lui en dema dàt pas compte, elle se tournait vers la ruelle, s'e fonçait dans l'oreiller et feignait de dormir.

Elle n'en était que mieux au chœur des souiïranc intimes. Pourquoi, dans sa situation irrégulière, ava elle été élevée en fille sage qu'on destine aux jo1 austères du mariage? Pourquoi ne pouvait-elle représenter l'amour qu'entouré de respect?

Pourquoi avait-elle la certitude qu'une fois le saci lice consommé, elle prendrait Marcel en horreui Jamais elle n'avait été dans un tel trouble; sa pau tête blessée s'empourprait, la fièvre la reprenait,

V monologue était bien près de redevenir du délire :

Marcel avait raison, tu es une âme froide. Les filles

noureuses éprouvent une joie à se donner; l'amant

•Jevenu le maître, est infiniment plus cher. Est-ce que

tu n'aimerais pas? »

Il se passait en elle des choses étranges. Elle s'apercevait que le moi humain, immense comme la mer, a des abîmes que vont seuls explorer les naufragés, ou, tels Dante et Virgile en enfer, de sublimes poètes ; et qu'en ces abîmes, éclairés d'une clarté qui ne vient pas du dehors, est une vie intense. De là, le « connaistoi toi-même » des anciens, exprimant la plus haute difficulté à laquelle l'homme se heurte, et que les modernes, malgré leur science, n'ont pas surmontée. Julie, ouvrant un œil épouvanté sur ces profondeurs inconnues, y découvrait vaguement un autre idéal bien différent de celui qu'elle avait caressé en Marcel. De ces profondeurs — en celles de la mer les anciens avaient caché Protée, le dieu ondoyant et divers qui rend des oracles — montaient des voix étouffées : « Ton amour •est un amour de petite fille. » Elle s'indignait : avoir tellement souffert pour une chimère, être dans les angoisses pour une illusion du cœur à laquelle les •>ns refusent de prendre part!... Allons donc, blaslèmes!

i Et, fuyant ces dessous troublants, elle se hâtait de ■evenir à si mélancolie limpide comme ses larmes. Même, elle se redressait, regardait de nouveau du côté du jour, prenait intérêt à ce qui se passait dans sa chambre. Gorazzini y était seul. Le médecin ayant affirmé le matin que la malade pouvait désormais se passer d'une garde continue, M,ne d'Abria s'était décidée

à aller prendre un peu de repos. Pendant huit jours, elle n'avait pas quitté le chevet de sa fille.

Corazzini ne savait, même pour le bien de Julie, lui désobéir. Elle en abusait :

« Qu'est devenu Marcel? » demanda-t-elle.

Le vieillard, qui, près de la fenêtre, examinait des médailles à la loupe, tressaillit à ce nom prononcé d'une voix ferme, puis se leva et vint s'asseoir contre le lit.

«Oh! oh! nous avons le front chaud, dit-il, après l'avoir embrassée. Je ne sais si je dois bavarder.

— Répondez, comte, ou je me fâche.

— Tu es une méchante malade, mignonne !

— Corazzini, la pensée de Marcel m'obsède; vous m'en délivrerez en me parlant de lui. »

Corazzini avait suffisamment lutté. Il commença son récit :

« Lorsqu'il t'apporta inanimée dans ses bras, il était si désespéré que Daléas se crut obligé de lui adresser un mot de consolation. Moi, au contraire, je l'aurais écrasé. Il sanglotait, nous criait sa confession. Ta mère, blême, les dents serrées, le pria de sortir. Mais il n'entendait, ne comprenait rien, refusait de te lâcher.

« Voulez-vous donc l'achever, misérable! » lui dis-je en le secouant durement. •

« Oh! supplia-t-il, laissez-moi la déposer sur son « lit, puis j'attendrai à la porte, comme un chien, jus- « ce qu'elle soit hors lîe danger. »

« II fallut lui céder.

« Il te monta dans ta chambre, puis alla s'affaisser dans un coin du vestibule. Quand le médecin arriva, il se jeta à genoux, en criant :

« Sauvez-la ! »

« Le médecin Fécarla et suivit Daléas, qui l'avait amené.

« Je forçai Marcel à se relever.

« Tenez-vous à la compromettre? De quel droit vous a mêlez-vous de son salut? Comportez-vous en étran- « ger, ou je vous jette dehors comme un malfaiteur. »

«Use le tint pour dit, et, lamentable mais silencieux, attendit la décision du médecin. Je la lui apportai :

« Julie vivra, l'évanouissement a cessé. >>

« Il sembla ressusciter lui-même.

« Ah! comte, pourquoi suis-je indigne de vous « serrer la main! »

« Je lui montrai la porle. Il sortit, alla se loger dans le plus mauvais hôtel de Boitsfort, parce que c'était le plus proche de notre maison, et que de sa fenêtre il pouvait apercevoir la tienne.

« Hier, le médecin répondant de ta guérison prochaine, je suis allé trouver le coupable et lui ai dit :

« L'état de ma jeune amie n'inspire plus d'inquié- « tude : montrez que vous êtes homme d'honneur en « retournant dans votre famille et en faisant le ser- « ment de ne chercher à revoir M110 d'Abri a qu'avec « l'autorisation de votre père, celle de sa mère et la « sienne. Je la connais assez pour être certain que je « vous transmets là sa volonté. »

« Il a juré, il est parti, fermement résolu à vaincre les résistances des siens, à se rendre digue de ton pardon. »

Julie avait écouté ces explications avec accablement. Lorsque Corazzini se tut, elle ne lui adressa ni blâme ni remerciement, et resta la tête basse, immobile comme une statue, dont elle avait la pâleur.

156 FILLE OE KOI.

« Eh bien, mignonne, fit Cora7zini inquiet, n'approuves-tu pas ton vieux seniteur? »

Elle mit sa main amaigrie sur l'épaule du comte.

« Vous vous êtes donné bien de la peine, mon ami. Mais à quoi bon chercher à protéger mon repos et mon honneur? J'ai perdu l'un pour jamais, et toujours l'on me contestera l'autre.

— Tu parles comme une enfant... Est-ce que les douleurs à vingt-deux ans sont inconsolables? Tu as le cœur assez grand pour aimer toujours, même un ingrat. Mais il faudrait que cet ingrat fût d'une autre étoffe que le petit Lestrange. Ah! ma Julie, ce serait toi qui dérogerais en l'épousant. Quand on a ton sang et ta beauté et ton talent, on est une reine, une vraie reine, entendstu \Sursum corda! ma fille, il y a pour toi de grandes destinées. »

Elle sourit tristement :

« Puissé-je les éviter ! Je vous assure que je n'envie ni les honneurs, ni les richesses, ni même les triomphes légitimes de l'artiste. Depuis que j'ai quitté Cherbourg , je me suis surprise formant le vœu d'être une simple femme, obscure et utile.

— Parbleu ! tu caressais toujours ton amour de pensionnaire. Tu te voyais Mme Marcel Lestrange, l'épouse d'un savant de province. Combien tu te connais peu, pauvre petite! Tu es fière, passionnée, faite pour la lutte et la domination. Sais-tu que la rencontre de ce vieil imbécile de Lindstrôm m'a donné de singulières idées? J'ai envie d'aller en Séelande me faire reconnaître à la cour; puis je parlerai de toi au roi ton frère.

— Gardez-vous-en, grand Dieu! On nous pren-

FILLE DE KOI.

(Irait, moi pour une aventurière, rna mère pour une intrigante. De grâce, Corazzini , n'entreprenez rien, restons comme nous sommes! Ah! que je suis lasse! »

Quatre jours se sont écoulés depuis cette conversation. Julie a reçu, avec indifférence d'ailleurs, la permission de se lever. Vêtue de la robe qu'elle portait le jour de sa chute, elle est descendue au salon. Il fait beau temps ; le soleil entre par les portes-fenêtres dont les rideaux relevés laissent voir un jardinet, charmant l'été, mais bien étroit l'hiver. Un grand feu de houille met dans la pièce une température de serre chaude, dont se trouvent très bien plusieurs plantes * vertes, palmiers, fougères, cryptomérias. La campagne est silencieuse, et le village semble mort. Julie se plaît dans cette tranquillité.

Étendue sur une chaise longue, elle considère les objets qui l'entourent. Les meubles sont ceux du salon de l'hôtel Lestrange; mais les murs, au lieu d'être revêtus de boiseries, sont couverts de papier assez ordinaire, et le plafond, peu élevé, a une rosace en carton-pâte. L'endroit est agréable, parce qu'il est très éclairé. Près de la fenêtre de droite, Mme d'Abria brode au métier; près de la fenêtre de gauche, Gorazzini frotte des camées et fourbit des tabatières ornées de miniatures. Daléas, au piano, joue en sourdine des fragments de la Création, auxquels il voudrait bien que

ses amis fissent attention. Trop intimes pour se croire obligées de converser par le seul fait qu'elles sont réunies, ces quatre personnes se parlent peu, n'ayant pour l'instant rien d'intéressant à se dire. Seulement quelques questions à Julie :

« Te trouves-tu bien, ma chérie?

— Tu ne t'eunuies pas avec nous, dis?

— Auras-tu faim au dîner? J'ai commandé des choses que tu aimes. »

Elle sourit, cherche pour répondre des intonations gaies, mais elle n'en trouve pas, et ses amis voient bien que l'amené suit pas le corps dans sa guérison. Ils échangent à la dérobée des regards attristés; Mmed'Abria réfléchit amèrement à la loi inique qui, depuis le Paradis terrestre, punit dans les enfants les fautes des parents.

Julie n'a ni livre ni ouvrage ; elle se plaît dans son désœuvrement, tourmente les pauvres violettes d'un bouquet que le comte a mis sur ses genoux, arrange les plis de sa robe; puis, distraitement, met sa main dans sa poche, en tire un mouchoir, une bourse et une lettre.

Cette lettre, elle s'en souvient, est celle qu'on lui a remise en présence de Marcel, et qu'elle a oubliée après son départ. Distraitement elle en déchire l'enveloppe, et, comme elle ne connaît pas cette écriture fine et serrée, va à la signature.

« Thibault! »

Aussitôt Julie sent un puissant intérêt la rattacher à la vie; en même temps elle s'étonne et s'indigne que du fond de son chagrin elle n'ait pas eu une pensée pour le malheureux qu'elle voulait adopter.

Elle se hâte de lire :

x< Consolatrice de l'affligé, libératrice du pécheur...

1150 FILLE DE KOI.

Je ne peux mettre que ces mots en tête de ma lettre. Toute formule banale me serait odieuse, les termes qui servent pour les personnes chères me sont interdits. Laissez-moi donc me servir des mystiques litanies, consolatrice, libératrice! C'est bien vrai, d'ailleurs, je suis votre dévot, votre créature. Vous avez dans mon âme stérile jeté des paroles dévie... Je pars, mais c'est ma première bonne action... Quand vous aurez lu cette seconde confession, vous approuverez.

« Oh ! mes aveux ne vous offenseront pas. Nous sommes sortis tous deux du convenu, vous si au-dessus, moi si au-dessous. Nos rapports ne sont pas de ceux que règlent les usages.

« Sachez d'abord que je suis maintenant en possession dé tout votre secret. Votre domestique — une Séelandaise — m'a apporté des journaux quej'ai lus, non par une curiosité vaine, mais parce que j'y cherchais le compte rendu de vos triomphes... Dans l'histoire de votre mère, sottement et méchamment racontée, je commençai à pressentir ce qu'avait été pour vous Georges Ier. Je n'eus plus de doute quand la Séelandaise, épiant sur mon visage l'effet de ces révélations et y voyant les indices d'une poignante émotion, me montra une miniature, celle d'une jeune femme qui, sans être vous, vous ressemblait au point que je crus vous voir dans l'un de vos rôles. Celte jeune femme était une princesse de Séelande, sœur de Georges Ier, dans le portrait duquel je retrouvai également vos traits.

« Pardonnez son indiscrétion à votre domestique : elle vous est toute dévouée, et a deviné que je suis votre chose. Elle est entrée à votre service, parce que vous lui représentez sa patrie, un pays patriarcal dont

FILLE DE KOI. 161

les rois aiment à se mêler au peuple. La princesse Ulrique fort populaire parmi les paysans allait boire du lait dans les fermes, et la vieille servante, jeune fille alors, la vit chez ses parents. Elle connaissait aussi le portrait, dont votre miniature est la reproduction. Sans famille maintenant, veuve de l'homme qui l'avait emmenée en Belgique, obligée de gagner sa vie, cette pauvre femme, sans vous, aurait la nostalgie. Elle vous aima, rien que de vous avoir aperçue. Depuis, ayant éprouvé combien vous êtes bonne, sa tendresse est devenue du fanatisme. Oh! pardonnez-lui, pardonnez-nous d'avoir parlé dételles choses. Pardonnez-moi d'y revenir; je né veux pas les posséder à votre insu.

« Votre illustre origine n'ajoutait rien à mon respect, mais elle augmentait mon trouble. Ainsi c'était là la cause de vos malheurs. Et je me rappelais, suant de honte, mes abominables paroles : « Quel crime avezvous commis pour me traiter en frère? »

« Toute la journée, je ne pensai qu'à vous. Oui, je me détachai absolument du souvenir de mes forfaits, de la triste contemplation de mon individu. J'eus l'audace de m'inquiéter de vous, de souffrir pour vous... Hélas! vous étiez aimée du plus vil des hommes!

« Dès que je fus bien sûr de cette monstrueuse vérité, je pris le parti de m'éloigner à jamais. Vous m'aviez accordé votre pitié, il ne fallait pas m'exposer à votre mépris. Sortons de cette maison hospitalière, mais non sans avoir pris à témoin ces murs, ces meubles, ces objets familiers sanctifiés par la présence d'un ange, de ma ferme intention de racheter le passé par des souffrances et des efforts infinis. La vie que vous m'aviez rendue m'était par cela même devenue chère...

« Lorsque je me trouvai sur la place, lorsque, au tournant de la première rue, j'eus perdu de vue votre maison, je me mis à trembler. « Elle est tout pour moi, et « je la fuis! » disais-je tout haut. Mais ma conscience répliquait : « C'est le commencement de l'expiation. »

« Dans mon chagrin j'obéissais machinalement à un plan vague. Je me rendis chez mon patron le drapier ; je me fis payer un mois qu'il me devait. Puis je me dirigeai vers la gare du Midi dans l'intention de prendre le premier train pour la France. Je passai devant la Monnaie brillamment illuminée où déjà s'engouffrait la foule. Je ne pus résistera la tentation de vous voir une dernière fois. Tous les guichets étaient fermés, mais aux abords du théâtre des marchands clandestins offraient des billets aux amateurs attardés. J'en achetai, et toute la soirée je fus comme un damné fourvoyé dans le paradis, dont il va être chassé pour retomber dans l'enfer.

«Oh! combien vous étiez belle et passionnée! Vraiment, vous sembliez aimer tendrement ce Roméo. J'étais jaloux, je versais des larmes d'admiration et de fureur... Pardon, ô ma libératrice, pardon!... En sortant, j'aperçus Marcel Lestrange; je compris pourquoi vous étiez si vraie dans les scènes d'amour. Il vous revenait plein de ferveur et de tendresse. Vous étiez heureuse !...

« A travers les rues désertes, j'ai gagné la gare. La (erre était noire, le ciel plein d'étoiles. Mes pieds dans l'ombre heurtaient les pavés, mes yeux levés s'abreuvaient des lueurs mystérieuses des soleils lointains. Ainsi mon âme sombre emporte votre clarté, consolatrice de l'affligé, libératrice du pécheur! »

Page 1