‹ Fille de RoiChapitre 3 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le roi de Séelande, Georges II, est à Paris sous le nom de comte de Lichtenberger. C'est un homme charmant, très mondain, qui fait les délices et la gloire des salons aristocratiques où il daigne se montrer. Les petites actrices, les grandes horizontales se disputent, au théâtre, au Bois, les regards de l'illustre étranger, fort galant, voire un peu dépravé. En effet, quoique le mari d'une femme belle et intelligente, il a eu un nombre d'aventures considérable, même pour un personnage de sa sorte. Si longtemps tenu en tutelle par sa mère dont il s'est débarrassé, il y a douze ans, par une sorte de coup d'État, il s'est empressé, après la conquête de sa liberté, d'éclabousser sa robe blanche. Mais trop bien façonné à l'esclavage par la puissante volonté de cette femme redoutable, il n'a pas encore acquis la pleine certitude d'être bien le maître, et il se plonge jusqu'au cou dans les plaisirs, comme

si, d'un moment à l'autre, il pouvait eu être sevré.

Cependant ce voyage à Paris n'a été signalé par aucune excentricité du prince. Pas une fois il n'a mis le pied dans les petits théâtres. Il n'est assidu qu'à l'Opéra-Comique, touché, prétend-on, par les charmes et la célébrité de Rosa Merle qui, depuis six mois, a quitté la Monnaie.

Les vieux messieurs de l'orchestre se racontent, quoique ne se la rappelant pas très bien, la véritable histoire de Georges Ier et de la Doci. Les uns assurent que Rosa est la fille de M. d'Abria, les autres qu'elle était née avant le voyage de sa mère en Séelande, et qu'à cette époque la Doci ayant beaucoup d'amants, le père de Rosa est problématique. Parmi ces vieux messieurs, il en est qui ont entendu la Doci sur cette même scène ; ils ne tarissent pas dans leurs comparaisons entre la mère et la fille, peut-être égales, mais très différentes de physionomie, de jeu et de voix.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Rosa est l'idole du public parisien. Quand elle joue, la salle est comble. Sa vertu ajoute à sa gloire. Les plus nobles familles ne demandent qu'à la recevoir. Elle met en feu la tête de la jeunesse, sans distinction de sexes. Seuls les hommes corrompus qui hantent les coulisses sont mécontents d'elle.

C'est une très vaillante artiste; elle se prodigue dans le répertoire, et crée le rôle d'Annunciala dans l'opéra nouveau de Vizet, dont la première représentation, attendue avec impatience, est enfin donnée ce soir-là, 4 avril.

Comme dans toutes ces solennités, la salle est extrêmement brillante, et, contre son habitude, Julie, avant

le lever du rideau, l'examine avec une certaine attention. Elle cherche Georges II, dont l'assiduité lui est à la fois odieuse el chère. 11 n'est point à sa place accoutumée, occupée par un ambassadeur. Aurait-il déjà quitté Paris? Probablement, car il lui faut exercer son métier de roi. Elle en ressent un amer dépit qui va jusqu'aux larmes; elle essaye de scruter l'ombre des baignoires...

Il y est, mais elle ne peut le voir, derrière les stores à moitié relevés. Le prince de Lindstrôm l'accompagne, et précisément lui parle de Corazzini.

« Si ce cher baron est à Paris, répond le roi, j'aurai grand plaisir à lui serrer la main et à me \ laindre de sa bouderie.

— Peuh! Majeoté, un vieux fou, singulièrement encanaillé, qui n'a plus les façons d'un homme de cour.

— C'est ce dont je veux juger. Trouvez-le-moi, prince!

— Pardieu, je n'aurai pas à le chercher loin. Le voici à l'orchestre, alléché par le succès certain de sa pupille ou plutôt de sa fille, car je soupçonne le digne seigneur d'avoir consolé la Doci de monseigneur votre père.

— Prince, tu es une mauvaise langue... Mais, chut! on frappe les trois coups... Sans être un mélomane comme mon cousin de Bavière, je tiens à ne rien perdre de cette musique que l'on dit délicieuse. »

Et, en effet, Sa Majesté se pâme d'aise dans son fauleuil. Lorsque Annunciata est en scène, son œil s'allume, ses joues s'empourprent, sa respiration devient saccadée, et le prince, qui l'observe, chuchote à son

oreille : «Adorable, diabolique, chaste, voluptueuse..., un assemblage de charmes les plus contradictoires. » Rosa Merle est très différente d'elle-même dans cette création. Jusqu'ici elle n'a interprété que des œuvres dont le sujet, tiré de l'histoire ou de l'épopée, la mettait au-dessus de la vie réelle. Mais Annunciata est une contemporaine dont les vices et les passions font une héroïne provocante et dangereuse, qui n'a rien de commun avec les nobles amoureuses, Juliette, Desdémon e.

Ce contraste, précisément, a tenté l'artiste, et elle réussit au delà de toutes les prévisions. Elle est de feu, elle est la violence même avec la voix plus âpre, plus incisive. Ses cheveux noirs lui vont à merveille; par une magie de son métier, elle sait assombrir ses yeux, toujours chargés de menaces ou de mauvais désirs; elle porte à ravir le costume espagnol : la mantille, le grand peigne, la rose rouge, le corsage de velours, la robe de moire jaune à volants de dentelle noire, qui découvre le bas de sa jambe, son pied fin exquisement cambré. Lorsque, pour séduire son amant, elle danse le fandango en s'accompagnant de castagnettes, c'est un délire dans la salle, qui fait pleuvoir les fleurs sur la scène.

Le comte de Lichtenberger a envoyé demander à la diva de le recevoir dans sa loge. Le cœur de Julie a battu. Le voir de près, l'entendre, quelle douceur ! Mais elle a perdu cette innocence de l'esprit qui ne laisse soupçonner ni le mal ni le danger, et, après une légère hésitation, elle refuse.

Aussi son .indignation et son émoi sont-ils grands, lorsque, dans le dernier entr'acte, l'habilleuse intro-

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duit le roi, avec les révérences d'une commère grassement payée. Marcel, vingt, mois auparavant, avait de même forcé la consigne...

Elle s'avance vers le visiteur, feint de ne pas le reconnaître.

« Eh quoi, madame, le prince de Lindstrôm ne vous a-t-il pas prévenue de ma visite? Ne m'avez-vous pas gracieusement accordé une audience? dit le roi effrontément.

— On a répondu, au contraire, à M. le prince de Lindstrôm que je ne reçois personne.

— Je gronderai, dit Georges II, mon vieil ami de faire si mal les commissions. Cependant, madame, je vous supplie humblement de ne pas me renvoyer. Je suis un de vos plus fervents admirateurs, et je viens à vous avec le respect qu'on a pour une Muse. »

Le roi parlait le plus pur français, avec un léger accent chantant ; sa voix, bien timbrée, devait facilement devenir tendre.

Quoique écartant d'elle avec soin toute pensée d'orgueil, Julie ne pouvait pas ne pas être de la race de sou père, à qui elle ressemblait d'une façon si frappante. Sans son éducation et ses malheurs, elle eût été une vraie princesse pour la hauteur et le préjugé de la caste ; la hauteur des sentiments lui était restée. De là sa souffrance d'être une déclassée, et sa résolution de ne pas révéler au prince une parenté dont il était difficile de fournir la preuve. Le hasard ou plutôt la pente nécessaire de sa destinée l'ayant mise en présence de Georges II, elle en était bouleversée de la plus étrange façon... Ainsi, c'était là son frère, ce bel homme aux yeux ardents. Le même sang coulait dans leurs veines :

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tous deux étaient nés des passions les plus légitimes et les plus fortes de l'homme: lui, le fils de la jeunesse et de l'orgueil — son père ayant voulu un héritier pour perpétuer sa glorieuse lignée; elle, la tille de l'âge mûr et de l'amour — son père, dans les préoccupations des affaires et les ennuis d'un ménage austère, ayant apporté a la Doci un cœur neuf, riche de tendresse.

Toutes ces pensées lui venant confuses, mais troublantes, elle regardait le roi avec des yeux humides auxqm 1s il se trompa.

Il lui prit la main et intervertissant les rôles, agissant comme s'il eut été le maître du logis (ainsi faisait-il en son bon royaume, chez les sujets qu'il daignait visiter), il la fit asseoir à côté de lui sur un divan bas et moelleux.

« Je voulais, dit-il, vous remettre moi-même mon présent.

— Je n'accepte que des fleurs, encore faut-il qu'elles me viennent de mains inconnues. »

Et elle lui montrait les bouquets, les couronnes entassées sur les meubles.

Il insista:

« Vous ne recevez personne non plus, cependant ma bonne étoile me permet d'être ici, si bien à côté de vous, et de plaider ma cause. Laissez-moi donc attacher ce bijo i à votre joli bras. »

Il tirait d'un écrin un merveilleux bracelet où resplendissaient un R et un M de diamants.

« Non, monseigneur, dit-elle. Ces initiales, d'ailleurs, ne sont pas les miennes.

— Oh ! combien il me sera facile de les changer... Dites moi donc votre vrai nom, chère enfant?

— Je n'en ai pas.

— Il ne tiendra qu'à vous d'eu prendre un illustre. Venez dans mon pays, je vous ferai comtesse, marquise, ce que vous voudrez. Vous avez un ami très cher, le baron de Reusch, qui, sans doute, ne serait pas fâché de vous accompagner. »

Elle pâlit. « Il sait tout, pensa-t-elle. Corazzini aura parlé. C'est en frère que le cher seigneur vient ici. » Mais les mots lui manquaient pour répondre. Encouragé par cette émotion, il s'empara de sa main brûlante qu'il baisa longuement. Alors, elle, voyant si près de son visage la tête inclinée de son frère, l'effleura de ses lèvres.

11 se redressa triomphant.

« Ah ! que vous êtes bonne, » murmura-t-il. Sans doute ce qu'il allait ajouter eût éclairé la trop confiante Julie, qui, malgré ses désillusions, malgré son amère expérience, jugeait maintenant Georges II comme jadis elle avait jugé Marcel, au gré de ses propres désirs... Mais à l'Opéra-Comique comme à la Monnaie, l'entretien fut interrompu par l'appel des artistes. Comme à Marcel, Julie permit à Georges de venir la voir chez elle.

Ce fut Corazzini qui lui ouvrit les yeux.

« Je n'ai pas rencontré le roi, dit-il, et nul n'a reçu mes confidences. Aujourd'hui le prince de Lindstrôni m'est venu trouver, et m'a engagé à aller présenter mes respects à Sa Majesté, ce que j'ai promis défaire, car Georges II, malgré tout, m'est cher à cause de son père. J'ajouterai pour t'éclairer, ma Julie, qu'en dépit de mes dénégations indignées, le prince te croit ou plutôt te dit ma fille, et qu'il n'aura pas manqué de faire partager cette idée à son maître. Pas plus que le public d'ailleurs, ni l'un ni l'autre n'admettraient qu'une personne de ta naissance n'ait rien tenté pour se faire reconnaître. Il y a, il est vrai, cette étrange ressemblance qui nous émeut tant, ta mère et moi, te frappe toi-même, lorsque tu mets la miniature à côté de ton miroir... Tu te dis peut-être que le roi s'en est aperçu, qu'il entre dans ton petit roman, et qu'au moment voulu il t'appellera sa sœur. Mais songe, ma pauvre chérie, qu'il a nécessairement oublié en vingt ans les traits de son père; que sa tante Ulrique, morte récemment, ne lui a laissé que le souvenir d'une femme âgée. Le fameux portrait transporté par ses ordres du musée dans le palais pourrait le guider. Mais il ne t'a vue que sur la

scène, c'est-à-dire de loin, ou bien ce soir avec une perruque, dans un costume qui te rend le contraire de toi-même. »

Elle restait accablée sous ces raisons.

Gorazzini continua, impitoyablement:

« Georges II est un grand débauché, et il a, en particulier, un faible pour les femmes de théâtre. Tabeauté, ton talent, l'idolâtrie du public parisien dont le goût fait loi pour le prince, ta réputation de vertu sans tache, que d'attraits ! Pour te délivrer d'odieuses poursuites, tu seras obligée d'invoquer le nom de ton père.

— J'aurai plus de fierté.

— Alors, je parlerai, moi !

— Je vous l'ai défendu. Il y a trop d'exemples d'aventurières, spéculant sur des relations scandaleuses, pour que je ne risque pas de me faire soupçonner d'imposture. Je fuirai.

— On ne fuit pas un roi. ma pauvre enfant. Les rois sont les maîtres de l'espace et des consciences. Georges II saura te retrouver partout, et te prendre dans ses pièges. Ce soir il est entré malgré toi dans ta loge. Demain il pénétrera, malgré toi, dans ton salon.

— Je porterai donc un poignard, comme Annunciata.

— Et tu t'en serviras... contre lui?

— Non! contre moi. Je n'ai nulles raisons de tenir à la vie.

— Non, mais tu en as de ne pas mourir.

— C'est que je suis lasse, bien lasse, dit-elle avec un amer découragement. Yoilà quatre ans de ma jeunesse passés dans la nuit.

— Dans une nuit, où tes triomphes ont jeté quelques rayons.

— Le théâtre m'a fait travailler, m'a sauvée du spleen; il ne m'a pas consolée.

— Et de quoi?... de la perte de ce malheureux Marcel? »

Elle eut un sourire où perçait, non pas le dédain, mais la pitié.

« Il m'a fait bien souffrir, dit-elle, puis le temps, son absence et mes réflexions aidant, je suis arrivée à ne plus le regretter.

— Je puis donc te communiquer la nouvelle que je garde en poche depuis quelques jours?...

— Communiquez. »

Corazzini remit à Julie VÉclaireur de Cherbourg, dont une certaine place était marquée au crayon rouge.

C'était l'annonce du mariage de M. Marcel Lestrange avecMllc Lehourdel, fille du contre-amiral.

Les mains de Julie tremblèrent un peu.

« Allons! tant mieux, dit-elle d'une voix, mal assurée.

— Maintenant, reprit Corazzini, je peux me désabonner de ce journal local, qui m'a appris tout ce que je voulais. Pas plus que toi je ne juge sévèrement le petit Lestrange. Je sais son histoire, pendant ces deux ans, comme si je n'avais pas quitté l'hôtel de son père. Tant que nous avons été en Belgique, j'ai reçu régulièrement ses lettres toutes pleines de toi, témoignant du repentir le plusfervent, des intentions les meilleures. Je lui répondais avec réserve, sans l'encourager, car il ne parlait jamais de ses parents. Quand tu partis pour Paris, il se plaignit que tu persistasses dans la carrière dramatique... Je considérai comme non avenue cette

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épilre déplacée... Et nous en sommes restés là... Marcel, fortement travaillé par sa famille, entouré des séductions des plus jolies héritières de Cherbourg, a enfin cédé à ces influences. C'est un caractère passionné, mais faible, qui appartient à qui veut et sait le gouverner. »

Une larme tremblait au bord des cils de Julie, elle la fit sauter du bout de son doigt ganté, sans pouvoir la dissimuler à Corazzini.

« Hélas! fit-il, tu as trop fidèle la mémoire du cœur.

— C'est le dernier regret à l'idylle de ma jeunesse... Marcel est heureux, car Mlle Lehourdel est bonne et charmante... Depuis longtemps déjà il n'était plus le mobile de mes actions, j'avais désintéressé ma vie de la sienne... Et pourtant je suis triste, affreusement triste!... Je sens en moi des ambitions contradictoires, d'invincibles timidités qui sont de l'orgueil... J'ai par moment des appétits de royauté et de domination. D'autres fois, je voudrais être une obscure mère de famille, vivant dans la paix et l'amour du ménage... Etre l'épouse d'un homme grand et bon, célèbre pour des actions d'éclat, cette destinée me tente ; et en même temps j'ai en horreur tous les hommes, excepté ce roi corrompu, Marcel et vous!... Oui, je suis très malheureuse de ces sentiments si divers, qui se heurtent en moi et me déchirent!... »

Elle éclata en sanglots et pleura longtemps, se tordant les mains, s'arrachant les cheveux. Jamais Corazzini ne l'avait vue dans une crise pareille. Ses supplications n'arrivaient pas à la calmer. Alors il la prit sur ses genoux, la berçant sans rien lui dire.

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Cette scène se passait au retour du théâtre, dans l'appartement qu'occupait Julie, à un troisième étage du boulevard Montmartre. Mmcd'Abria, tout en gardant sa maison de Boitsfort, où elle se plaisait, faisait de fréquents voyages à Paris, et logeait alors chez sa fille. Celle-ci, dont les appointements étaient considérables, avait un loyer important, et cependant réalisait des économies, car à Paris comme à Bruxelles elle menait une existence cachée. La maison datait de -la fin du dix-huitième siècle; Julie, qui ne pouvait souffrir les anachronismes, avait changé son mobilier, afin de vivre dans un milieu harmonieux. Des bahuts de vrai Boule, des fauteuils en tapisserie d'Aubusson, remplissaient la pièce vaste et haute de plafond. L'artiste en aimait surtout les deux fenêtres, d'où elle pouvait suivre le féerique mouvement du boulevard.

Derrière les vitres closes, elle passait de longues journées et sa solitude n'était pas rompue par le spectacle de la vie de Paris. De cette vie sort une rumeur pareille à celle qu'on entend sur les plages : un grondement continu avec des diminuendo et des rinforzandûy qui ne donne pas de distractions, mais à la longue pénètre de mélancolie. L'aspect de la foule dans la rue est aussi, comme celui de la mer, divers dans son unité, variant avec les jours, les heures, subissant les effets d'éclairage. C'est toujours le même flot humain, impersonnel, inépuisable, mais ayant ses moments de reflux, le matin plutôt que la nuit, sa houle aux grands jours de fête, dans les crises politiques et financières.

Et les saisons changent aussi la tace du boulevard. Les tombées de pluie, la boue qui le transforme en

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marécage, les trottoirs tristes et ruisselants, les files compactes des voilures crottées; la neige silencieuse ouatant les arbres noirs, les bords des toits, assourdissant tous les bruits de pas et de voitures, mais provoquant les vociférations des cochers en détresse; les fins d'après-midi, l'été, alors que le soleil rouge incendie les vitres, éblouit les passants, jette tant de poussière jaune sur les feuillages qu'ils en paraissent bleus, l'encombrement des cafés dont la terrasse est envahie par les buveurs mêlant l'eau glacée à l'absinthe; les matinées de printemps où l'on peut ouvrir les fenêtres, quand le ciel luit sans brûler, et que les arbres aux frondaisons chiffonnées et tendres répandent dans l'air une subtile odeur de sève... Autant de spectacles pour Julie.

Ce sont ses chers plaisirs, ceux qui se concilient avec son recueillement. Elle voit l'humanité sans y toucher, s'y intéresse sans s'y mêler. Elle aime Paris, Paris qui travaille et lutte et s'amuse, Paris qu'elle sent nerveux, vibrant, Paris qui, par sa force et sa liberté, la console de ne pas vivre en pleine nalure, en présence des grands horizons...

Le boulevard est silencieux; les théâtres sont clos, l'heure même des soupers est passée. La circulation, pendant quelques minutes, est suspendue. Les derniers fiacres ont emporté les derniers viveurs... Bientôt les lourdes voitures des maraîchers et des laitiers réveilleront le pavé... Les bougies du salon s'éteignent, mais la lune qui décroît, brille du haut du ciel d'un éclat extraordinaire, et ses rayons, passant à travers les vitres aux rideaux relevés, blessent les yeux rougis de Julie.

Elle s'aperçoit enfui que Gorazzini tombe de fatigue, qu'il a froid, qu'il est désolé; et, calmée, elle se reproche le chagrin de son vieil ami comme un manque de générosité. Elle l'embrasse tendrement sur les deux joues, en lui disant :

« Bonsoir, je vais songer aux moyens de sortir honorablement de mon entrevue avec le roi. »

Le lendemain, avant midi, un groom apporta une corbeille de fleurs, vrai chef-d'œuvre de l'art et de la nature. M91 le comte de Lichtenberger faisait demander si Mlle Rosa Merle pourrait le recevoir à trois heures. Elle répondit affirmativement.

Elle fut presque gaie pendant le déjeuner, et, à plusieurs reprises, taquina Corazzini qui, depuis longtemps, ne s'était trouvé à pareille fête. Au sortir de table, les deux amis gagnèrent leurs chambres respectives; le vieillard étudia des médailles récemment achetées, et la jeune fille sa toilette. Elle y passa deux grandes heures. Jamais amante attendant son amant ne se para avec plus de soin. Elle consultait à la fois son miroir et le portrait de la princesse Ulrique. Elle arriva, grâce à son art de comédienne, à une ressemblance absolue. Le costume était exquis, car la princesse, femme de goût, artiste même (on a d*elle des toiles dans la manière de Rosa Bonheur), s'était bien gardée de revêtir, pour se faire peindre, une toilette portant exactement la date de 1840.

Les bouquets de boucles encadrant le visage étaient bien de cette époque, mais avec une certaine variante

qui rapprochait beaucoup cette coiffure de celle des Sévigné, des Monlespan et autres belles et honnêtes dames. Des roses naturelles, perdues dans l'or des cheveux fins et doux comme la soie au sortir du cocon, donnaient un air de fête à la jolie princesse. Leurs nuances étaient moins délicates que celles des joues, vraies fleurs de jeunesse.

Autour du cou long et blanc se nouait un fichu de mousseline, vaporeux comme un nuage qui, montant par derrière, laissait à découvert la naissance de la gorge. La robe de soie changeante, à reflets verts et roses, avait un corsage « à la vierge » et des manches ouvertes d'où sortaient de magnifiques dentelles. Julie n'avait oublié ni les boucles, ni les roses, ni la mousseline de l'Inde, ni les dentelles flamandes. On ne voyait pas les pieds de la princesse, représentée assise: mais il fut facile de trouver de très coquettes chaussures du temps : des souliers de satin s'attachant sur le coude-pied et autour de la jambe par de longs rubans dont les entrelacements rappelaient l'antique.

Les belles mains d'Ulrique jouaient avec un éventail à demi ouvert; Julie, à qui Mme d'Abria avait donné les quelques souvenirs qui lui restaient du roi, se munit d'un éventail de dentelle ancienne, couvert d'or et de peintures, et marqué aux armes de Séelande. Puis, l'heure approchant, elle alla s'asseoir, un peu pâle (la seule inexactitude qu'elle se permît dans la reproduction du portrait), devant une petite table à ouvrage où elle prit une broderie. Elle tremblait si fort qu'elle se piqua et tacha de sang la fine batiste.

Trois heures à la vieille pendule de Boule, dont le timbre est fêlé par la longue succession des heures qui

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composent un siècle et demi; Julie tressaille. Si le roi n'allait pas venir!

Elle ne sait si elle le craint ou le désire. Mais le prince n'est pas en retard. C'est le pas menu de la pendule qui va trop vite... Un coup de sonnette, des portes ouvertes, fermées. La Séelandaise annonce M. le comte de Lichtenberger. Ah ! si elle savait le vrai titre de ce visiteur!...

A la vue de Julie, blonde et si étrangement vêtue, le prince reçoit un choc au cœur et un flot de sang au visage. Le vrai motif de son trouble lui échappe, il ne s'aperçoit pas que c'est une ressemblance qui l'émeut. Comme il s'attendait à trouver Julie dans un de ces costumes de suprême élégance qui sont le triomphe des actrices riches, reines de la mode avant tout, il se croit tout simplement surpris de sa tenue de grand1 mère, et se dit : « Elle étudie un rôle pour la nouvelle pièce! »

Il s'approcha, cherchant son fard, mais il ne vit rien que la plus parfaite nature : une peau éclatante, de vrais cheveux blonds, abondants, bien plantés.

Julie était cruellement désappointée. Quoi ! pas d'autre effarement que celui d'un homme reçu par une excentrique. S'était-elle flattée, l'avait-on flattée avec cette prétendue ressemblance? Oui, certes; autrement le prince qui, tous les jours, en Séelande, voyait ce portrait, lui eût dit : « Ah ! vous êtes mienne, je vous reconnais! » C'était bien vainement qu'elle avait fait cette concession aux désirs de Corazzini.

Le cœur gros, elle reprit sa place devant la table à ouvrage, après avoir indiqué un siège au visiteur.

De profil, dans la lumière d'un radieux joui de

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printemps, elle était idéalement jolie. Le roi ne pouvait se lasser de la regarder. Quand il l'avait désirée, de loin, épris de sa voix, de sa renommée, de sa jeunesse, peut-être du scandale d'une liaison avec la fille de la Doci, la maîtresse de son père, il ne soupçonnait point tant de perfections. Les yeux, par exemple, il ne les avait pas vus, il n'en avait pas sondé la profondeur et la tendresse. Cet air timide, doux, un peu malheureux dont elle le regardait, le remuait singulièrement. Il se sentait plein d'adoration ; et, chose absurde, de tristesse ; il s'en voulait d'êlre si différent de lui-même en cette occasion, si semblable à tant d'autres. Allait-il donc passer ce tête-à-tête avec une ravissante femme en réflexions sur le beau temps et la vie à Paris?

Il désirait lui prendre les mains, la baiser sur sa bouche aux courbes parfaites, tomber à ses genoux pour lui avouer son amour ; et une force mystérieuse le retenait sur son siège ; quoique occupé de la singularité de son costume, il ne pouvait se décider à lui en parler. « Quelle est donc cette femme? se demandait Georges. M'aurait-elle ensorcelé? »

Pour secouer le charme, il essaya maladroitement d'être grossier.

« Comment se porte madame votre mère, la célèbre Doci, qui a laissé en Séelande de légendaires souvenirs? »

Julie rougit jusqu'à la racine des cheveux.

D'un mouvement brusque et machinal elle repoussa la petite table et prit l'éventail, dont elle n'avait pas pensé à se servir.

« La marquise de Dabo va bien, dit-elle avec hauteur; elle est toujours belle et bonne. »

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Sa rougeur s'était éteinte presque instantanément, et ces quelques mots lui avaient suffi pour reprendre, sinon son calme, du moins son assurance. Elle se mit à jouer avec l'éventail, interrogeant le prince de son regard droit.

Alors un trait de lumière débrouilla les idées de Georges. Il se leva, haletant :

« Pourquoi vous êtes-vous habillée comme Ulrique de Séelande dans son portrait?

* — Parce que le costume me plait et m'embellit, » répondit-elle, en déployant son éventail qui fit un bruit d'ailes.

La lutte s'engageait. Julie y entrait aussi forte, aussi hautaine que son adversaire, bien son égale, enfin. Ils étaient si près l'un de l'autre qu'ils se brûlaient de leurs souffles.

Il aperçut les armes de Séelande, saisit l'éventail qui se brisa dans sa main.

« De qui vous vient cela?

— De Georges Ier.

— Oui, par votre mère, » fit-il dédaigneusement.

Une rage singulière s'emparait du roi. Il ne comprenait encore qu'une chose, — que son amour n'irait pas à son but, et il en ressentait un dépit forcené contre l'objet même de cet amour.

Mais Julie, se voyant insultée, fut saisie d'une colère autrement grande. Tout ce qu'elle avait de sang afflua à ses joues; deux grands plis se creusèrent entre ses sourcils; sa lèvre supérieure se tira, montrant ses dents, pour ainsi dire prêtes à mordre; ses yeux, qui se creusèrent, flamboyèrent; et, à ces signes, Georges II reconnut sa race.

lu

\*i FILLE DE ROI.

Frémissant d'émotion, il jeta l'éventail brisé, enlaça la jeune fille dans un irrésistible mouvement d'autorité et de tendresse.

« Quel âge avez-vous ?

— Six mois de moins que votre royauté.

— Tu es ma sœur ! »

Il allait la presser éperdument sur son cœur, quand le mot inceste retentit dans sa conscience. Il la repoussa.

Les sourcils de Julie se froncèrent de nouveau. Quoi! ne la croyait-ils pas?

Lui, cependant, bouleversé, la face pâle, reprenait :

« Va ! ce n'est pas par haine que je t'éloigne de moi... Mais l'accolade fraternelle, je n'ose te la donner, étant venu ici si coupable de pensées. »

Et il pleurait, le pauvre roi, ces coupables pensées qu'il devait chasser.

Alors Julie alla à lui, et, sans crainle, à deux mains, lui prit la tête, et le baisa au front longuement.

Augusta, reine de Séelande, élait une femme supérieure. Dans le commencement de son mariage, elle avait cruellement souffert des infidélités de Georges. C'était pour son orgueil une terrible désillusion. Après plusieurs années de réflexions, amères d'abord, fructueuses ensuite, elle arriva à exercer sur son mari, par l'habitude, la domination qu'elle avait rêvée par l'amour. Fort belle, elle avait surtout des yeux admirables, une taille superbe et une allure d'une incomparable majesté. Pour la connaître avec tous ses avantages, il fallait la voir dans le grand costume de cour, couronne en tête, traînant dans les plis de son manteau de pourpre et d'hermine tout le faste royal. Elle avait la passion des pierreries et possédait les plus beaux bijoux du monde. Toutefois elle apportait dans sa toilette plus de magnificence que de goût et excitait peu d'enthousiasme dans les salons parisiens.

Son esprit était très cultivé; elle savait le grec et le latin, comme les reines de la Renaissance ; cette science, plus que ses charmes si réels, lui valait l'admiration de son mari. Ce grand coureur de femmes méconnaissait absolument la sienne, bien qu'elle lui eût donné quatre enfants.

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Les mauvaises langues prétendaient que les consolations de son chevalier d'honneur, le beau comte Hiortdahl, avaient permis à la reine d'accorder au roi une pure et simple amitié, très vraie et très solide. Ces amours, sans mystère pour quelques initiés, furent aussi sans péril. Georges II, trop juste pour se fâcher de la paille alors qu'il gardait la poutre, se montra constamment l'ami du comte. Il était bien sûr qu'au besoin la reine n'eût pas hésité à lui sacrifier son favori; de même elle était fort tranquille à l'égard des maîtresses du roi, pour toujours condamnées au simple rôle d'instruments de plaisir. Les grandes dames séelandaises, bien instruites de la situation, étaient, si elles avaient de Fesprit, parfaitement fidèles à la reine; de sorte que la cour de ce prince débauché était l'une des plus correctes de l'Europe.

Lorsque Georges quitta Julie, ce fut pour se rendre chez sa femme. Plus il se persuadait de la réalité de son étrange aventure, plus son émotion devenait poignante.

La reine était sa confidente ordinaire, mais, cette fois , il manquait de mots pour exprimer ses sensations. Peut-être aussi, quoiqu'à l'occasion elle ne lui ménageât point les plaisanteries, voire les conseils sur ses affaires de galanterie, ce cas particulier était-il de nature trop délicate pour être expliqué : mieux valait le laisser deviner.

A l'histoire de la sœur si miraculeusement retrouvée, Augusta fronça les sourcils. Elle savait les assiduités de son mari à l'Opéra-Comique et s'attendait à le voir ajouter la fille de la Doci à ses conquêtes, dont le nombre, pourvu qu'il vécût encore

quelques années, atteindrait facilement le chiffre de mille e tre.

Ce dénouement imprévu lui fit prononcer le mot d'aventurière, redouté de Julie. Mais le roi protesta avec une telle véhémence, fit avec tant de vérité le récit de son entrevue qu'elle se prit à songer. Georges, au fond, était mécontent. Comme il avait le cœur bon, il se sentait vraiment des sentiments très fraternels pour la jeune fille, et en même temps il en nourrissait d'autres auxquels il lui coûtait de renoncer. Il n'était nullement fait à aimer comme il faut cette sœur qui lui tombait du ciel, dans tout l'éclat de sa beauté.

« Si, pensait la reine, elle est dépravée simplement autant que le roi, il se produira un scandale monstrueux. Si elle est honnête, si elle apaise le trouble de ce frère dangereux, si elle sait obtenir une affection sainte, elle deviendra une incomparable amie, dont l'influence pourra contre-balancer, sinon surpasser, la mienne. »

Augusta garda ses réflexions et se montra pleine d'intérêt pour la jeune fille, avec les dispositions d'une bonne parente.

« Je veux voir cette chère enfant, dit-elle. Qu'elle vienne me trouver en secret. J'ai la primeur de cette histoire, n'est-ce pas?... Je ne vous engage pas à la divulguer en France , où elle serait une trop bonne aubaine pour la badauderie parisienne. Rosa Merle, heureusement, n'a jamais été en Séelande. Vous lui donnerez un titre, une dot, un mari, et votre police veillera à ce qu'on ne fasse aucun bruit autour d'elle.»

186 FILLE DE liOI.

Georges baisa la main blanche de sa femme.

« Vous êtes la prudence même, chère amie. »

Dans la soirée Julie était introduite auprès d'Augusta, qui, pour cette audience, avait combiné une mise en scène savante. Elle voulait que Julie et le roi crussent à sa bienveillance, et qu'en même temps la comédienne mesurât l'abîme qui la séparait d'elle. Elle avait noté ce que le roi lui avait dit de la colère de la jeune fille, de son orgueil aussi violent que celui de ses parents paternels, et elle se proposait de blesser cet orgueil, mais d'une façon sournoise qui le fît saigner en dedans.

Elle s'était mise au lit sous prétexte de migraine. Elle occupait, au premier étage de l'hôtel Balmoral, une chambre d'une somptuosité banale et d'un luxe peu soigné, mais qui, le jour, était agréable à cause de ses trois fenêtres sur les Tuileries. Le lit, énorme, sur une estrade, tout couvert de dorures, avait au dossier une couronne de fantaisie, comme pour rendre hommage aux illustres voyageurs qui s'y reposaient. Augusta, grande admiratrice de Saint-Simon, s'était sans doute souvenue de la conduite de cette princesse qui, pour n'avoir pas de révérences à faire et de fauteuils à offrir à une visiteuse dont elle chicanait le rang, avait pris le parti de se coucher. Situation commode pour observer, où l'on ne risque pas de se compromettre, de se livrer; où les insolences peuvent être mises sur le compte du malaise. Augusta avait fait placer les lumières de façon à bien voir Julie ; ellemême ne les craignait point, car elle était superbe dans sa toilette de nuit, toute de broderies et de dentelles, avec des bijoux particuliers, par exemple, un médaillon

de pierreries renfermant une sainte relique dont elle ne se séparait jamais.

Il y avait à côté du lit, sur l'estrade, une espèce de prie-Dieu qu'elle désigna à Julie. Peut-être eût-elle désiré que la jeune fille s'y agenouillât, comme c'était l'usage dans les ruelles des princesses, au temps de ce Louis XIV pour qui les petits souverains ont une si grande admiration avec des velléités d'imitation. Mais Julie s'assit sur la chaise basse, en silence, fixant ses beaux yeux sérieux et doux sur la reine, qui, se voyant étudiée, alors qu'elle avait cru devoir prendre seule ce rôle, rougit légèrement.

« Il est incontestable, ma chère enfant, que vous ressemblez à Ulrique de Séelande. Ah! vous avez donné une forte émotion à monseigueur.

— Émotion que j'ai vivement ressentie, croyez-le, madame.

— Sans doute! Votre situation est tellement modifiée.

I& — Pour cela, je n'en sais rien, fit la jeune fille, déjà mécontente de se voir mal comprise.

— C'est pourtant de cette question que je veux vous entretenir. »

Les yeux de Julie, qui n'avaient pas quitté la reine, se voilèrent de tristesse, tout son visage exprima une douloureuse amertume. Augusta s'était promis d'être bienveillante; elle s'aperçut qu'elle faisait fausse route.

Malgré elle, elle s'était montrée sèche : la jeune fille était trop belle dans sa simple toilette, trop fière, trop grande dame enfin ! Qu'elle parût à la cour, et tous les hommages, tous les cœurs iraient à elle. Il y

avait longtemps qu'Augusta n'avait souffert d'une telle jalousie.

« Excusez, chère enfant, que dès les premiers mots je vous parle d'affaires. C'est dans un bon sentiment. Je suis si pressée de vous voir à votre rang ! En outre, cette fâcheuse migraine m'ôte mes moyens. Je sens que je ne suis pas persuasive... Soyez donc indulgente, prenez bien tout ce que je vous dirai. »

D'un geste plein de grâce, elle lui tendit sa belle main où brillait un saphir d'un bleu profond.

Alors Julie, touchée des paroles et du geste, au lieu de serrer la main à l'anglaise, la baisa tendrement et respectueusement.

Augusta fut si contente de cet acte de déférence, qu'elle ôta son saphir et le passa au doigt de Julie.

«• Je veux, dit-elle, être la première de votre famille à vous faire un présente »

Puis, coupant court aux remerciements :

« Revenons à ce que je voulais vous dire tout à l'heure... Le théâtre n'est plus possible pourvous; vous ne devez pas reparaître sur la scène.

— Mais, madame, je dois jouer demain, et dans une nouvelle pièce à laquelle je suis indispensable.

— Nous y voilà ! Vous êtes passionnée pour votre art.

— Je quitterai un jour le théâtre ; mais j'apporte trop d'honnêteté dans mes engagements pour les rompre en un pareil moment.

— Bah! les dédits.

— Je ne pourrais dédommager l'auteur qui compte sur moi. Accordez-moi du temps, madame.

— Belle aventure pour le roi! Il ira vous applaudir.

FILLK DE ROI. 189

Oh ! quels ennemis de la dignité souveraine que les princes débauchés!

— Madame, fit Julie, reprenant son orgueil, je n'ai pas été chercher Sa Majesté pour lui raconter mon histoire, et j'avais expressément défendu à mon ami, le baron deReusch, la moindre démarche en ce sens.

— Eh oui! ma pauvre petite, je ne sais que trop ce qui s'est passé, dit la reine avec une feinte mélancolie. Vous avez été forcée de vous réfugier derrière votre parenté. Mais tout cela n'en porte pas moins le trouble clans les familles royales. »

Cette phrase ridicule remplit Julie de malaise, comme le voulait la reine, qui continua :

« Pour le théâtre, je n'ai pas le droit ici de vous obliger à le quitter, mais je fais appel à votre tact et vous demande de vous rendre en Séelande le plus tôt possible. Inutile de vous recommander la discrétion... »

Julie, les dents serrées, s'inclina en silence.

« Venez me voir souvent, vous me ferez plaisir... Mais, de grâce, usez de votre talent pour vous déguiser ; qu'on ne reconnaisse pas Rosa Merle. Votre célébrité, ma chère, nous obligera à de singulières précautions... que vous comprendrez. Sans doute votre mère, au temps heureux où elle possédait un titre et des terres, n'aimait pas plus qu'on lui parlât de la Doci, que Mme de Maintenon ne se plaisait au souvenir de la veuve Scarron. »

Le cœur de Julie bondissait. Quoi ! l'on exigeait d'elle le reniement de sa jeunesse honorable et glorieuse! On avait honte d'elle ! Ses yeux commençaient à flamboyer.

Et la reine, de sa voix douce (elle avait une si grande réputation de bonté), poursuivait :

« Ne faites rien sans me demander conseil. Surtout observez-vous avec le roi. Vous avez fortement touché Sa Majesté. »

Julie pâlissait, rougissait, se mordait les lèvres, pour retenir des paroles violentes. Elle se levait, prenant congé, lorsqu'une porte s'ouvrit et le roi parut.

Il la savait là, n'avait pu se tenir en repos pendant sa visite. Il arpentait à grands pas la pièce voisine, mâchonnait un cigare éteint, bousculait les chaises et les petites tables, avec des envies de les casser. Enfin, il ne contint plus son désir devoir la jeune fille.

Augusta surprit son regard allumé, remarqua ses joues ardentes.

Il s'avança vers Julie, la baisa au front, ou plutôt la brûla de ses lèvres sèches. Elle frissonnait, avait hâte de sortir, de se retrouver chez elle, dans son beau salon paisible, auprès de son cher Corazzini.

Dehors, elle respira avec délices. Il faisait un temps de printemps, des coups de vent tièdes alternant avec des averses froides. Sur le fond bleu du ciel, inondé de lumière lunaire, couraient de nombreux nuages d'ouate , cadres irréguliers de pâles constellations. Julie marchait rapidement, trempant son pied dans les flaques d'eau auxquelles elle ne prenait point garde, heurtée par des passants qu'elle ne voyait point, et voyageant en esprit dans les claires solitudes de l'espace. Quelle sérénité! Quel silence au-dessus de ces nuées! Quelle pureté dans ces hauteurs, si loin des hommes!

rii.u de r.oi. m

«Oh! se disait-elle, dès que je serai libre, j'irai dans les montagnes, et vivrai séparée de la terre par ses brumes, repaissant mes yeux du spectacle des pics neigeux et des astres, plus brillants de ces observatoires. »

Cependant le vent, la course rapide, lui faisaient du bien. Il lui semblait qu'elle venait de s'échapper à temps d'un lieu plein de miasmes, et que la santé lui revenait.

Des pas rapides derrière elle, son nom prononcé par une voix d'homme, la firent sursauter. C'était le roi qui l'avait rejointe et lui exprimait son désir de faire une promenade avec elle.

Comme elle était soudainement devenue tremblante, il s'empara de son bras et lui dit avec une vraie et saine tendresse :

« Tu le veux bien, n'est-ce pas, Julie? Nous nous connaissons à peine; nous ne pouvons nous voir en public. Une promenade à' cette heure-ci, alors que tout le monde est au théâtre, au bal ou au coin du feu, sera pour moi un plaisir exquis. Que crains-tu? Ne suis-jc pas ton frère, ton protecteur naturel et puissant? »

Oh! les bonnes paroles! elles épanouirent le cœur de Julie, ramenèrent le sang rose à ses joues, à ses lèvres, la rayonnante gaîté dans ses yeux. Elle se serra, se pelotonna contre lui, et tous deux, marchant de la même allure alerte, firent une grande course à travers Paris.

Sur la place de la Concorde, comme deux provinciaux ils admirèrent l'obélisque. Jamais, du reste, ils ne l'avaient regardé. A ce moment, les nuages s'écartaient de la lune, qui brillait d'un éclat vraiment

1J2 FILLE DK ROI.

merveilleux. Le désert n'avait jamais vu, dans plus de blanche lumière, l'antique monolithe aux mystérieux symboles. La place semblait immense, avec ses bouquets de lumière semés comme au hasard. Les arbres des Tuileries, fortement secoués par les rafales, répandaient une bonne odeur de feuilles. Et l'énorme avenue des Champs-Elysées, où l'on voyait courir les lanternes des voitures rapides, aboutissait à une sorte de portefantôme, de borne gigantesque, marquant la commune frontière du ciel et de l'incomparable ville. « C'est beau Paris! » murmurait le roi. Le vent s'engouffrait dans son pardessus, gonflait les jupes, faisait cliqueter les rubans de Julie. Ils étaient obligés de maintenir leurs chapeaux et n'avançaient qu'avec effort.

Ils riaient aux éclats de la tempête.

Sur le pont ce fut bien pis.

<r Certes, disait Julie, si j'étais seule, j'aurais peur. Il est vrai que, sans vous, je serais dans ma chambre bien tranquille, écoutant ma cheminée transformée en tuyau d'orgue, et mes vitres devenues des tambours. » Les manières franches du roi, son titre de frère revendiqué à propos, avaient suffi pour lui rendre toute sa joie. Elle eut, ce soir-là, des minutes ineffables. Elle était en libre communication avec un esprit très semblable au sien ; curieux, droit, ironique sans méchanceté, vif, amusant. Ils croyaient s'être toujours connus, babillaient comme des écoliers sortis du même collège et, dans leurs dialogues animés, semés de traits brillants, touchaient à tout — à l'art, à la politique, à la philosophie^ à la mode, à la psychologie, aux plaisirs de l'amitié. Il était enchanté d'elle et de

lui; elle l'idolâtrait, souriait à l'idée de passer sa vie auprès de lui. Tout ce qu'ils regardaient ensemble leur fournissait des sujets d'étonnement et de ravissement.

Rien n'égale la Seine à Paris. L'architecture a choisi ses rives pour y élever ses plus purs chefsd'œuvre. Dans la demi-clarté des belles nuits, les vieux monuments se peuplent devisions. Qui n'a tenté d'évoquer, sur les terrasses du Louvre, les ombres de la Renaissance?

L'œil inquiet scrute les fenêtres des galeries, comme s'il attendait de voir s'embraser les lustres en cristal de roche, ainsi qu'au temps où les belles princesses, galantes et empoisonneuses, dansaient la romanesca avec de mignons seigneurs, beaux comme des femmes et braves comme des lions... Plus loin c'est la Cité, île en forme de bateau, dont l'avant tourné vers l'ouest semble y emporter Paris.

Quand dorment les vivants — les vivants dont les corps sont faits de la poussière des morts — les âmes des générations passées, indécises multitudes, foules flottantes, tangibles seulement pour les fous ou ceux qui le deviendront, ces âmes, fantastiques phalènes, se posent sur les murs gris, errent dans les ruelles tortueuses. Ils sont tous là : vilains, serfs, moines pieux et fanatiques, artistes divins qui bâtirent Notre-Dame, ciselèrent les pierres, sans y laisser leur nom, en firent l'œuvre impersonnelle de toute une époque, l'expression impérissable d'une pensée hantée des monstres grimaçants de l'enfer, des anges naïfs du paradis, et pourtant joyeuse et féconde, puisqu'elle a rendu la roche touffue comme une forêt avec ses colonnestroncs, ses feuillages, ses fleurs, ses fruits, fantaisiste

jusqu'à l'imprévu, dans ses bonshommes ventrus, ses gargouilles hideuses, ses femmes nues, tout son plaisant symbolisme de vices et de vertus; — ils sont là aussi les chevaliers, le saint roi, qui à la couronne d'épines firent, dans le Palais aux massives murailles, ce reliquaire, la Sainte-Chapelle.

En ce temps, non loin de là, l'enceinte de Paris touchait à la Seine; la tour de Nesle, comme l'atteste une plaque de marbre blanc que Georges et Julie déchiffrèrent à la lueur d'un réverbère, occupait une partie de l'emplacement de l'Institut.

Puis les promeneurs revinrent suivre le parapet, car ils se plaisaient au bruit de la Seine, ce soir forte, et qui, à son barrage, ne faisait qu'une chute peu élevée. Le courant frappait les arches du Pont-Neuf, avec un bruit de houle contre le roc. Les lumières vertes, jaunes, rouges des bateaux amarrés, celles des ponts et des quais mettaient dans l'eau comme des piliers lumineux qui transformaient le fleuve en un cristallin palais d'Ondines.

Et le frère et la sœur parvinrent en des quartiers solitaires et tristes, où les rares passants avaient des mines de rôdeurs. Ils suivirent les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, communiquant par un pont couvert jeté entre la rive gauche et l'île. Ils s'étonnèrent de l'aspect sordide des cagnards, portes basses de l'hôpital, ouvertes comme des égouts au niveau du tleuve, y jetant des ordures et recevant sa visite à chaque crue. Des lampes éclairaient les vastes salles aux fenêtres grillées. Et le roi et l'artiste si heureux de vivre, ce soir-là, songeaient aux malheureux dont les âmes vaincues fuyaient les corps meurtris.

L'île Saint-Louis, miniature de ville de province, sombre avec ses logis clos, les attira. Tout dormait. Personne sur les quais, personne dans la longue rue qui la perce de part en part. Leurs pas sonnaient sur les trottoirs et Julie cherchait des échos, en riant bien fort de ces insulaires si mal à propos claquemurés par cette belle nuit où il faisait si bon d'être dehors.

Elle commençait à être fatiguée, mais refusait de prendre une voilure qui l'eût ramenée trop vite, eût rompu peut-être le charme délicieux l'unissant si intimement à son frère.

Le grand air, la marche prolongée lui causaient une sorte d'enivrement qui, peu à peu, lui ôtait la vue distincte des objets. Elle s'apercevait seulement qu'elle traversait, au sortir de l'île Saint-Louis, des rues noires, irrégulières, bordées de bouges menaçants d'où sortaient des cris de femme et des chants d'ivrogne. Mais combien peu elle se souciait des mauvaises rencontres! Est-ce qu'on peut avoir peur au bras d'un roi? Ils se perdirent, errèrent longtemps. Lui s'inquiétait pour elle, dont les petits pieds devaient être blessés, à la longue, du contact de ces mauvais pavés. Pourtant elle ne sentait que le plaisir d'être plus longtemps avec lui. Et puis, c'était si drôle ces quartiers inconnus où passaient, des juifs vêtus de guenilles semi-orientales!

De beaux hôtels anciens, avec des portes écussonnées, de hauts toits d'ardoises brillantes sous la lune comme des écailles de poissons dans l'eau, succédèrent aux maisons sordides. Puis Georges et Julie arrivèrent dans une place carrée , une sorte de vaste cloître , avec des arcades, mélancolique et de très grand air,

qui servail de retraite, non à des moines, mais à des gens du monde, car les façades avaient les belles fenêtres, régulièrement encadrées de briques, du temps de Louis XIII. Au milieu de la place , entre des arbres, une statue équestre d'empereur romain, à en juger par le costume du cavalier, chevauchait, vrai fantôme de marbre, pâli encore par la lividité des feuillages.

A quelques pas de là, c'était le boulevard qu'animait une foule faubourienne sortant d'un petit théâtre de gros drame.

Julie marchait comme dans un rêve, un rêve bienheureux, se faisant un peu traîner par le roi. Elle avait les yeux lourds. Le bruit de Paris, dans lequel ils se replongeaient au sortir de ces quartiers perdus, lui semblait énorme, mais lointain. Elle ne parlait plus que rarement, et par exclamations :

« Le joli temps, l'agréable promenade! Comme je suis contente ! »

Georges se rembrunissait à mesure qu'ils se rapprochaient du terme de leur course. Il venait de passer trois heures divines, pendant lesquelles il n'avait eu que bonnes pensées et saintes tendresses. Les retrouverait-il?...

Au delà de la porte Sainl-Denis, il y avait cohue sur les trottoirs, embarras de voitures sur la chaussée. Des viveurs, des filles maquillées passaient, pour souper, des coulisses aux cafés; et au contact de ce monde dont tant de fois il avait partagé les plaisirs, Georges sentait la boue de son passé orageux s'agiter, salir toute son âme un instant apaisée et limpide. Julie se réveillait.

« Oh ! mon Dieu, si l'on vous reconnaissait, monseigneur? Laissez-moi rentrer seule. Je prendrai une voiture. »

Il ne le voulut pas, la conduisit jusqu'à sa porte. Ils se serrèrent longuement les mains et se séparèrent avec un regret égal.

Le lendemain, Julie était encore au lit, savourant tout éveillée un délicieux repos, lorsqu'elle reçut un billet de la reine. « Nous viendrons vous demander à déjeuner, disait l'aimable souveraine. Le roi partage mon opinion de ne pas mettre le public parisien au courant de nos affaires de famille. Nous sommes entourés de gens qui nous trahiraient, tandis que chez vous, chère enfant, nous serons en sûreté. Je suis très désireuse de bien vous connaître. Votre maison m'en dira long sur votre vie. »

Julie s'habilla en hâte et courut chez Corazzini qui l'attendait impatiemment. La veille, en rentrant, elle lui avait raconté, mais sans détails, sa visite à la reine, et sa promenade avec le roi, grands événements pour le vieux Séelandais. Quand il apprit que, dans deux heures, il verrait ces augustes personnages, il eut un étourdissement et faillit tomber. C'était tout son passé, toutes ses affections, le meilleur de sa patrie (ce noble cœur était un chambellan-né) qui allaient lui apparaître. Julie le soutint, l'embrassa, et avec son propre mouchoir, essuya les deux larmes qui roulaient sur les joues du vieillard.

« Allons! comte, remuons-nous, soyons actifs. Montrons à Leurs Majestés que nous avons pris aux Français ce qu'il y a de bon chez eux, par exemple l'art de bien faire la cuisine. N'est-ce pas, mon bon ami,

198 FILLE DE KOI.

que cette reine est excellente?... Voyez donc le saphir qu'elle m'a donné.... Hein? La charmante idée de venir ici tous les deux. Voulez-vous vous charger d'aller chez Chevet?... Non, j'irai moi-même, je saurai mieux choisir. Savez-vous que je ne suis pas trop embarrassée de les recevoir ?... Ils ne m'intimident pas du tout... Mon appartement est mieux que celui qu'ils occupent à l'hôtel... Est-ce que c'est très somptueux, leur palais de Séelande?... Non?... Ça ne vaut pas Versailles, sans doute?... Au fond, j'aimerais mieux avoir le roi tout seul. Je suis moins libre avec la reine. Certes, elle me fait un grand honneur. A tout à l'heure. Chevet n'est pas loin heureusement. J'aurai le temps défaire une jolie toilette avant l'arrivée de mes chers hôtes. »

Elle rit, elle saute, elle babille, elle chante, et sa folie gagne Corazzini, qui parle de son côté à tort et à travers, et qu'elle n'écoute pas. Mais toujours vive et avisée, elle ne perd pas de vue, dans ce trouble joyeux, la pendule qui lui marque une heure déjà avancée.

Georges et Augusta arrivèrent en fiacre. Ils n'avaient pas voulu de leurs voitures pour mieux garder le secret. Ils descendirent sous la voûte, juste en face de l'escalier qu'ils montèrent sans croiser personne. La reine riait très fort, peut-être pas très franc, de cette escapade d'écoliers.

Corazzini, à défaut de cérémonial, les reçut avec infiniment de cérémonie. Il était très pâle, le vieux seigneur, et le cœur lui battait très fort, quand le roi lui tendit sa main qu'il baisa.

« Ah ! cher ami de mon père, dit Georges, je suis ravi de vous revoir. Vous avez vieilli, moi aussi, mais

FILLE DE ROI. li>9

je vous remets à merveille. Collectionnez-vous toujours les médailles?

— Oui, sire.

— Voilà un nom qu'on ne me donne pas à Paris. Si vous tenez à un titre, je suis comte, comme vous, ni plus ni moins... Morbleu! c'est bien assez de régner en Séelande. *

Tout en parlant ainsi, Georges, assis sur un fauteuil bas, les jambes croisées, suivait de l'œil sa femme et sa sœur, qui se promenaient dans le salon.

La reine avait pris la jeune fille par la taille et elles allaient des fenêtres — très amusantes, disait Sa Majesté, — aux bibelots des étagères, au bahut où élaient rangées des partitions, dont les récentes portaient les hommages des compositeurs. Ainsi enlacées, elles étaient très agréables à voir, surtout pour ces deux hommes, puissamment intéressés à leur union.

Le déjeuner fut charmant, plein de cordialité, même de la part d'Augusta, qui se disait que les plus grands rois avaient souvent eu des fantaisies analogues et reçu l'hospitalité de leurs sujets dans des conditions romanesques. Corazzini, avec son émotion, son respect chevaleresque, lui plaisait fort.

« Vraiment, lui disait-elle, c'est mal à vous d'avoir privé si longtemps la cour de vos services.

— Puisque son exil est fini, je suis bien aise, dit le roi, que le baron de Reusch soit devenu un vrai Parisien. Il fera les délices de nos belles dames. Vous verrez qu'il se mariera, à son âge, avec une amoureuse jeune et riche.

. — Ce n'est point là le sort que j'envie...

— L'impertinent, exclama la reine.

— ... Mais celui de ne plus quitter Vos Majestés.

— A l'amende, Corazzini! » fit le roi.

Il était assis entre sa femme et sa sœur et, de temps à autre, baisait la main de la première, serrait celle de la seconde. La pression était infiniment plus tendre que le baiser, ce dont s'apercevait bien la reine, qui s'en vengeait en pensant à son chevalier d'honneur.

Au sortir de table, elle commit l'imprudence de demander à voir la collection de Corazzini : il l'accapara si bien que Georges et Julie reprirent, sur un petit divan à deux places, leur bonne causerie de la veille.

« Ainsi, vous chantez ce soir?

— Oui, dans Annunciata.

— Je serai à mon poste pour vous applaudir. Mais j'ai hâte d'être seul à jouir de votre talent.

■ — Voulez-vous m'entendre maintenant?

— Tout à l'heure, quand la reine se sera dégagée de Reusch. Elle n'a pas besoin de goûter deux plaisirs à la fois. »

Ils éclatèrent de rire, irrévérencieusement, et Augusta rougit en surprenant l'éclair malicieux de leurs yeux.

« Vous savez, Julie, reprit le roi, que je vous veux très riche et très puissante. Notre père, s'il avait vécu, vous eût certainement légitimée. Vous serez traitée en princesse du sang. »

Julie passa du rire à l'attendrissement.

c( Comme vous êtes bon, murmura-t-elle.

— Je ferai aussi une situation convenable à votre mère.

— Vous pensez à tout, monseigneur. »

Il se rapprocha d'elle.

« Il faudra que vous me racontiez votre histoire, que vous me disiez si vous avez toujours été heureuse, si vous ne regrettez rien en France... Savez-vous, mon amie, que vous êtes très vieille : déjà vingt-cinq ans! Vous avez bien eu votre petit roman... D'ailleurs, la façon dont vous vivez m'en fait deviner un. »

Ces derniers mots furent dits avec un enjouement un peu forcé.

« Oui, dit Julie, je vous expliquerai cela... J'ai cruellement souffert, pendant quelque temps, de n'être pas une petite bourgeoise, avec un état civil bien en règle.

— Vous aimiez..., vous vouliez vous marier!...» Elle fit un signe affirmatif.

« Ah! prenez garde! il vous faudra mon consentement, désormais! dit-il avec un éclat dont sursautèrent Augusta et Corazzini.

— Je n'aurai pas à vous le demander, fit-ell-e avec une mélancolie un peu amère. Personne ne m'aime plus, et je n'aime plus personne. Je suis libre comme l'oiseau, car ce fil à la patte qui s'appelle mon engagement sera bientôt rompu. Fût-ce au bout du monde, je vous suivrai avec joie, ne vous demandant que la grâce, quand je me serai mise à votre merci, de ne pas me faire faire un mariage de raison.

— Accordé! » dit le roi, subitement rasséréné, et dévisageant Julie d'un regard qui n'avait rien de fraternel.

Elle se leva, alla à la reine.

« Voyons, mignonne, chantez-nous quelque chose. »

Et la jeune fille leur choisit ses plus beaux airs, non

pas ceux dans lesquels elle était le plus acclamée, mais

ÏQ'l FILLE DE ROI.

ceux qu'elle avait le mieux compris. Pourtant, Corazzini seul l'écouta bien. La reine, près de la fenêtre, suivait le défilé des piétons et des équipages, tout en songeant avec dépit à la place que cette cantatrice tenait déjà dans l'esprit de son mari. Oh! oui, elle était bien jalouse de cette jeunesse, de cette beauté, de ce génie, de ce je ne sais quoi tout-puissant qui faisait de la bâtarde une vraie princesse, et l'eût mise à sa place sur un trône. Le roi, lui, se laissait gagner par une dangereuse ivresse, buvait la lumière qui s'échappait des yeux inspirés de Julie, l'air qui s'exhalait de sa bouche avec les sons, le charme, l'amour qui se dégageaient de sa personne.

Certes, si elle avait grandi près de lui, il l'eût tendrement et chastement chérie ; mais la découvrir maintenant si belle, si vivante, si instruite des choses de la vie — puisqu'elle avait déjà aimé et pleuré — quelle tentation ! Et de cette tentation il ne souffrait pas, car il ne faisait rien pour l'écarter, les rois étant placés trop haut pour commettre des crimes, c'est-à-dire des actions punissables.

Quand la jeune fille se tut, la reine se leva pour partir, et Georges ne se consola d'être obligé de la suivre qu'en pensant qu'il serait au théâtre le soir.

Le lendemain un journal des plus lus fit allusion, en se servant de pseudonymes transparents, à la liaison d'un illustre personnage avec une grande cantatrice, jusque-là aussi sage que belle, et qui, à l'heure présente, n'était plus que belle. Plusieurs personnes de la haute gomme avaient, eu effet, aperçu l'heureux couple bras dessus, bras dessous, à des heures indues, sur le boulevard, à la hauteur des cabarets à la mode.

Outre ces impertinences, Georges dut subir les compliments du prince de Lindstrôm. 11 ne s'en indignait pas; il eu ressentait même une mauvaise joie.

Il n'osait aller chez Julie dès le matin. Il sortit pour lui faire envoyer des fleurs et lui choisir des bijoux. Il eût voulu la mettre sur un autel, la couvrir de pierreries comme une châsse. Il s'indignait qu'elle n'eût pas de toilettes exorbitantes, ni de coupé attelé de pur sang. Cette idée de chevaux lui donna l'envie déraisonnable et irrésistible de courir les bois avec elle. Plein d'ingéniosité pour arriver à ses fins, d'ailleurs semant l'or, il se rendit au théâtre, obtint l'adresse des costumières et leur ordonna de porter le mannequin de Piosa Merle chez Léon, le grand tailleur pour dames, à qui il fit commander une amazone livrable pour le

lendemain à la première heure. Chez Blackwell, le marchand de chevaux de l'avenue de la Grande-Armée, il choisit une bête aussi douce que belle.

Très content de l'emploi de sa matinée, il fut charmant pour la reine, l'appela son ange, son Egérie, loua sa tolérance et la hauteur de son esprit, douceurs dont elle lui sut un gré médiocre, sentant qu'elle ne recevait cette effusion que par ricochet. Naguère, avec ses maîtresses, l'aimable monarque n'avait pas un bonheur tellement surabondant qu'il eût besoin de le répandre sur sa légitime épouse. « La pauvre Julie, se disait la reine, hypocrite avec elle-même, court un bien grand danger. Ne devrait-on pas l'avertir? »

Le roi qui avait fait envoyer chez Julie ses cadeaux — sauf le cheval — fut reçu l'après-midi avec une tendresse confiante qui n'éveilla pas en lui le moindre remords. Elle le gronda, le remercia de ses prodigalités, dit qu'il lui ferait haïr les bijoux s'il continuait de telles folies, et en même temps lui montrait qu'elle s'en était parée. Elle l'emmenait devant les corbeilles et les bouquets, y cueillait des fleurs qu'elle lui donnait, ou qu'elle mettait dans ses cheveux, à son corsage. Corazzini, au contraire, était, ayant lu les journaux, embarrassé et contraint. Il ne voulait pas inquiéter Julie ni manquer de respect au roi en le rappelant à la prudence et aux bienséances, mais il eût désiré qu'ils cessassent de se voir jusqu'au jour où la situation de Julie serait bien établie.

Malheureusement la conversation à laquelle il assistait ne lui disait rien de bon en ce sens.

« Quoi ! s'écriait Julie, éclatant de rire, vous m'avez acheté un cheval!

— Un vrai cheval, qui n'a rien à faire avec les animaux en carton que l'on donne aux petites filles.

— Mais je n'oserai jamais m'en servir.

— Vous oserez avec moi. Voulez-vous demain, de bonne heure, au Bois?

— Je n'ai pas de costume.

— Vous en recevrez un, ce soir, du bon faiseur, sur vos mesures.

— Vous êtes un tout-puissant génie, monseigneur, à qui rien ne résiste. »

Le visage du roi s'empourpra.

« Alors c'est convenu. Demain, je viendrai vous chercher en voiture, et nous trouverons nos chevaux au Bois?

— Convenu !

— Sire, hasarda Gorazzini.

— Sire! Qu'est-ce que ce français-là, mon cher ami ?

— Pardon, monseigneur... Vous ne savez donc pas que, dès le matin, vous rencontrerez au Bois vingt personnes de connaissance. 11 n'y aura pas de mal si l'on sait que Julie est votre sœur, mais...

— Vous avez raison, baron! Nous oublions notre beau plan de réserve et de discrétion. D'ailleurs, nous pouvons tout concilier, notre plaisir et la prudence, en évitant le seul rendez-vous de ces endiablés Parisiens... Si nous allions explorer Sèvres, Chaville? Il paraît que c'est charmant par là. Nous pourrons courir tout à notre aise. »

Corazzini ne trouva aucune objection plausible, et le lendemain, dès huit heures, Georges et Julie commen- • çaient leur folle journée. Le temps était superbe, le soleil déjà brûlant. Les arbres, moins avancés que ceux

de Paris, commençaient seulement à égayer d'un peu de vert pâle leurs branches grêles, noires sur le ciel bleu. Mais les gazons pleins de fleurs exquises offraient de vrais parterres de muguet qui répandaient dans l'air une odeur grisante. Ailleurs, c'étaient des anémones, des violettes partout, mais qu'il fallait chercher pour les découvrir. Au bord des chemins, des fraisiers en fleur. Sur le sol, bourdonnements d'insectes s'éveiilant de leur long sommeil larvaire; sur les arbres, criailleries d'oiseaux amoureux.

Les poètes, habitués de ces tièdes matinées, se sentaient des langueurs qui les faisaient se coucher dans l'herbe, parmi les fleurs, la face tournée vers le ciel si tendre et si lumineux, ou bien des activités qui les emportaient dans les sentiers, à travers les massifs, avec la légèreté des bêtes sauvages, pour qui sont faites les beautés des bois.

Georges et Julie, ignorants du pays, charmés de se perdre, allaient devant eux, au hasard, enfilant d'interminables avenues, gravissant les coteaux, côtoyant les étangs, extasiés de ce radieux printemps qui était autour d'eux et en eux. Julie savourait avec une joie d'enfant le plaisir de monter à cheval. Tout de suite elle avait su s'y tenir, et était devenue d'une audace incroyable. Georges, qui pensait avoir à encourager une timidité, à empêcher des maladresses, était ravi et triomphant.

« Tu es bien la vraie fille de ton père, lui disait-il. Nous autres, vois-tu, nous avons inné l'art du cheval. »

A l'heure du déjeuner, ils arrivèrent à Villebon.

Le restaurant, dans cette saison, n'était pas encore

fréquenté et installait à peine son personnel. Cependant on leur servit, dans un massif de lilas, un déjeuner convenable, avec d'excellents vins.

Us avaient faim, ils avaient soif. La jeune fille ne but que de l'eau rougie, mais le roi, très amateur des crus de France, leur fit fête et se leva de table fort excité.

Ils ne montèrent pas à cheval tout de suite. Julie voulait faire des bouquets de jolies fleurs délicates qu'elle avait admirées d'un peu haut. La cueillette fut un nouveau plaisir ; Georges y mettait tant d'ardeur, que Julie, les deux mains prises et le pan de sa longue robe occupé par la récolte, voulut s'arrêter pour n'en rien perdre.

Précisément, ils étaient arrivés au bord de l'étang de Villebon, dont les bords gazonnés présentent, sous de beaux arbres, une pente propice au repos. Ils s'assirent, et d'abord ne s'occupèrent que de bouquets; mais leurs mains se touchaient très souvent, et ce contact, auquel Julie ne prenait point garde, allumait le sang du roi.

Elle tressa une couronne, se la mit sur la tête, à la place de son chapeau, qui roulait sur l'herbe, ramassant, dans son voile de gaze, des brins d'herbe, des grains de terre, des pétales de fleurs. Elle était un peu décoiffée par le vent et le mouvement de sa course; la lourde masse de son chignon lui descendait jusque dans le cou. Elle était rose, ses yeux ressemblaient à de grandes étoiles. Le roi ne se possédait plus. Il l'attira dans ses bras, et lui mit un long baiser sur la bouche.

Elle se redressa effarouchée, lui lança un regard de

reproche; mais, quoiqu'il eût emporté la fraîcheur délicieuse de ses lèvres, elle ne savait plus, la seconde d'après, quel crime il avait commis. Elle ne pouvait préciser une accusation, ayant été seulement étonnée et froissée; et elle se demandait avec inquiétude pourquoi cet étonnement et ce froissement.

« Reste contre moi. Je t'aime bien tendrement. Si nous avions grandi côte à côte, éloignerais-tu ton visage de mes baisers? Eh bien, aujourd'hui, tu dois me laisser les joies dont j'ai été si longtemps privé. »

L'infâme! il exploitait la sainte amitié au profit de ses sens effrénés.

Infâme? non : il était gris — gris de vin, de puissance, de grand air, de printemps, de vie débordante.

Elle n'osa pas lui dire : « On n'embrasse pas de la sorte sa sœur. Vous n'êtes pas avec moi comme étaient ensemble les enfants de M. Lestrange, que j'ai si bien connus. » Il est indécent de discuter certains sujets. Elle gardait donc le silence, souriait embarrassée, et maltraitait ses fleurs.

« Voyons, reprit-il, donne-moi tes mains. Je veux les voir : elles sont si jolies, si délicates; vrai, les muguets et les anémones ne sont pas plus blancs et leur ont communiqué leurs parfums. »

11 les prenait, les baisait sur le revers et même dans la paume, les flairant avec délices, allant chercher le bras sous la manche, caresse que s'était permise Marcel autrefois.

Elle s'en souvint, sans doute. Elle voulut en finir, joua, lutta, lui fit voir que son poignet fluet était très fort, le couvrit d'une avalanche de fleurs, puis se leva

et s'échappa agile, malgré sa robe qu'il lui fallait tenir.

Il la rattrapa, la prit par la taille, la força à se renverser, l'embrassa sur le cou, s*ur les yeux, sur le front, sur les lèvres, furieux, avide, délirant.

Elle sortit de cette étreinte pâle et tremblante. D'un pas rapide mais sans avoir l'air de fuir, elle se dirigea vers le restaurant. Il la suivait, inquiet. Ils remontèrent à cheval et, prenant le trot, se dirigèrent vers Clamart où une voiture les attendait. Le silence, certaines réflexions avaient calmé le roi. Il se disait que Julie n'était pas trop farouche, et qu'il avait pour lui le temps et la volonté. Elle, de son côté, se demandait si elle devait s'enfermer avec lui dans ce coupé, et sa conscience lui répondait qu'elle avait été folle, elle aussi, pendant cette journée et les précédentes, et que le roi redeviendrait respectueux dès qu'elle redeviendrait sage.

Quand la portière fut refermée sur eux, il lui dit :

« Vous ne m'en voulez pas, Julie?

— Et de quoi, monseigneur?... De vous être grisé?... Je ne suis point si injuste. Gela peut arriver à tout le monde, même aux dames. »

Elle se moquait de lui bien gentiment.

Le jour suivant, Georges se présenta chez Julie. Elle lui fit dire par Corazzini, qui ne soupçonnait pas, le pauvre courtisan, l'impertinence dont il était l'interprète, qu'elle avait la migraine et que c'était, le résultat de sa course au soleil printanier et du bourgogne Irop vigoureux du restaurant de Villebon.

Mais, au théâtre, elle ne put échapper à Georges, qui passa toute la soirée dans sa loge. Elle ne put, non plus, se soustraire à ses caresses, d'ailleurs moins violentes que dans le bois. Ce furent baisers longs et recueillis sur le front, douces pressions de la main. Il la egardait de très près, passait les doigts dans les frions de sa nuque, sous prétexte de les arranger. Elle n'osait lui refuser ces menues faveurs. Elle se sentait pour lui d'une faiblesse incompréhensible. Sans doute elle avait inné, et bien à son insu, le respect, l'idolâtrie de la personne royale; pour son frère, une dangereuse dévotion faite d'amour et d'esclavage : elle si sérieuse, si réfléchie , si analyste de ses impressions, se refusait à tout examen d'elle-même, craignant sans cloute d'avoir à s'arracher le cœur une seconde fois.

En rentrant, elle trouva un billet de la reine. Sa

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Majesté la priait de la venir voir le lendemain, dans la matinée.

Julie, s'étant rendue à cette invitation, trouva, comme lors de sa première visite, son auguste belle-sœur au lit, avec cette différence qu'elle n'avait pas la migraine et qu'elle prenait du chocolat dans une tasse de vermeil . Sur le drap était posé un livre ouvert et retourné dont la jeune fille, avec surprise, lut le titre : Histoire de France, par J. Michelet.

Le reine, encore, lui fit prendre place sur le prie- Dieu.

« Otez cette voilette, mon enfant. Personne ne nous dérangera, ne vous verra. Débarrassez-vous aussi de votre manteau. Si vous avez le temps, vous me tiendrez compagnie quelques heures. Quoique d'apparence robuste, je suis obligée à des ménagements. Je ne me lève guère avanl midi. J'y suis presque forcée en Séelande où toutes mes soirées sont prises par des fêtes intimes ou officielles. »

Pendant quelques minutes, elles ne parlèrent que de choses indifférentes. Julie pourtant sentait bien que la reine avait une communication grave à lui faire, et n'écoutait que d'une oreille distraite ses papotages préliminaires.

« Vous voyez, dit Augusta, que je fais des lectures sérieuses. Quoiqu'il y ait des chefs-d'œuvre dans le roman français, ce n'est pas le genre qui m'attire. J'aime surtout l'histoire, à mon avis le livre des rois. J'ai appris le français dans Saint-Simon. Maintenant j'ai une belle passion pour Michelet, regrettant seulement qu'il soit souvent injuste et républicain de parti pris. Mais vous devez être une lectrice admirable,

chère petite; lisez-moi donc quelque chose, voulezvous ? Tenez, j'en suis au règne de François Ier, à cette page même.

— « ... Il était tellement abaissé de cœur par les « jouissances vulgaires qu'il conçut l'idée indigne de « voir jusqu'où irait sa puissance sur cette personne « (Marguerite, sa sœur), si uniquement dévouée. Il « affecta de douter de cette affection si tendre, osa dire « qu'il n'y croirait pas à moins d'en avoir la preuve et « la définitive expérience.

« Nous ne savons bien que ce mot. Le reste se devine ; « on voit l'étrange scène et l'effort pour ne pas com- « prendre, et la rougeur et la pâleur, l'abîme de déses- « poir. D'autre part, la tyrannie d'un maître, jusque-là « toujours obéi, la dureté, le doute ironique... L'hor- « reur et le bouleversement d'une situation si nouvelle, « la mort de cœur qui la suivit, elle dit tout d'un mot : « Pis que morte. »

Le rouge montait au front de Julie, la voix lui tremblait.

La reine l'interrompit :

« Comme vous êtes émue, ma petite. Allons! soyez franche; vous pensez à ces vilains journaux. »

Le livre tomba des mains de la pauvre fille.

« Quels journaux?

— Le Don Juan, le Nouvelliste, Y Informateur . Ne les avez-vous pas lus?

— Non, madame, ni ceux-là, ni d'autres.

— Comme vous êtes singulière!... Eh bien, ma chère, il faut faire un effort, et les voir cette fois. Je m'étonne que le roi ne vous en ait pas parlé. Il aura craint de vous affliger. Souvent il manque de courage,

et il a tort. Nous autres femmes, nous devons être instruites de tout ce qui nous concerne, surtout des calomnies, dussions-nous en rougir d'indignation. Tenez! sur mon secrétaire vous trouverez de quoi vous renseigner. »

Et Julie dut explorer ces feuilles pour y découvrir, entre un fait divers à sensation et un bon mot d'horizontale, le nom de Rosa Merle perfidement rapproché de celui de Georges II...

Tandis que, pliée en deux, le front dans sa main convulsive, pleurant malgré des efforts héroïques pour se contenir, elle lisait ces infamies, écœurée, avilie, la reine, sûre de n'être pas vue, mettait tout son fiel, dans son rire méprisant et ses yeux satisfaits. Son expression changea quand Julie fut au bout de son calice.

« Allons, ma pauvre petile, ne vous affectez pas. L'opinion du public parisien importe peu... Oh! comme vous pleurez! On dirait une enfant. Je vais me reprocher de vous avoir éclairée.

— Vous êtes bonne, madame, de me parler avec cette indulgence... Vraiment, j'ai été folle. Je mérite, par mon imprudence, tout ce qu'on dit de moi.

— Ce remords est celui d'une âme loyale. Donnezmoi vos yeux que je les essuie, et votre front que je l'embrasse. »

Et Julie se laissa glisser à genoux, dans un mouvement de reconnaissance et de tendresse pour l'aimable femme, ravie de la voir dans cette posture humiliée.

« Le roi a été plus fou que vous, continua-t-elle. Il est excellent; mais vous n'êtes pas sans avoir

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remarqué que ses mœurs laissent à désirer... J'en ai beaucoup souffert autrefois. Il avait de si heureuses, de si grandes qualités que peu à peu, le temps m'ayant guérie de ma jalousie, j'ai fort bien vécu avec lui. Il a pour moi la plus grande affection et le plus profond respect, me laisse lire dans son âme. Je suis avec lui comme une mère tendre. Or je sais qu'il ressent pour vous un amour étrange...

— Madame... Vous me tuez, » murmura Julie.

Elle était d'une pâleur mortelle. Sans force pour se relever, elle avait incliné sa tête sur le drap où sa crispaient ses mains froides.

« Elle s'évanouit! » s'écria Augusta en allongeant le bras vers la sonnette, mais sans y toucher, car elle se ravisa tout de suite. Ses femmes ne devaient pas voir cette actrice chez elle. Elle sauta donc à bas du lit, soutint la jeune fille, la fit asseoir et lui mit sous le nez des sels violents qui la ranimèrent. Sa Majesté était fort belle, avec ses grands cheveux défaits, ses pieds d'ivoire, ses tlots de dentelle, ses chaînes et ses bracelets, et elle n'était pas fâchée de se montrer ainsi à sa rivale, sachant bien que, du fond des plus poignantes douleurs, les femmes ont des regards pour le négligé de leurs pareilles.

« Merci, madame, je vais mieux, » dit Julie.

La reine se recoucha.

«Ah! dit-elle, si vous aviez vécu à la cour, vous réserveriez votre sensibilité pour des affaires d'étiquette et d'ambition. Je n'ai point cru dire une chose énorme en prononçant le mot amour à propos de vos relations avec le roi. Les précautions' dont la morale publique entoure les familles sont puériles quand il s'agit des

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princes. Vous m'avez lu tout à l'heure l'histoire de François Ier et de Marguerite, mais je pourrais vous citer bien d'autres exemples illustres, dans cette même royauté française. Le régent avec sa fille, la duchesse de Berry, Louis XV avec Chiffe et Graille, eurent des rapports plus que suspects... Je vous ferai grâce des traits fameux de l'antiquité , et résumerai le tout par ces vers de Mathurin Régnier:

Charnellement s'unir avec sa parenté

En France c'est inceste, en Perse charité. »

Cette insistance cruelle mit Julie en garde contre la reine. Elle l'examina de ses yeux redevenus clairs et démêla, sous la noblesse des traits, l'impudente joie d'une âme mesquine et basse.

« Il n'y a pas, reprit cette étrangère, qui connaissait, du français jusqu'à ses locutions triviales, il n'y a pas dans tout cela de quoi fouetter un chat. Gardez plus que jamais le secret de votre naissance. Jusqu'à un certain point, je ne suis pas fâchée que les journalistes français fassent fausse route. En Séelande, je vous protégerai contre le roi, si vous avez encore envie d'être défendue. Je vous marierai. Que dites-vous du prince de Lindslrôm? Il n'est plus jeune, mais il est si riche!... et premier ministre! »

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« Ah! se disait Julie, je veux m'en aller, m'en aller seule, bien loin, vivre en ermite sur une montagne, recevoir comme un baptême salutaire sur mon visage souillé de coupables baisers auxquels j'ai pris un secret plaisir, les grandes averses tombant des hauteurs où s'assemblent les nuages. »

Et elle avait raison. Elle ne pouvait que l'aimer mal ce frère dont la tendresse malsaine la rendait malade, si malade qu'elle eût voulu ne pas guérir. La reine, heureusement, avait appuyé sur ses plaies pour la faire souffrir, et elle se révoltait de cet excès de cruauté : par orgueil, puis par dignité, elle résolut de se relever. Elle profita de la leçon d'histoire et, comme Marguerite, chercha son salut dans la fuite; elle partit, sans regrets et sans rancunes, n'accusant personne du malheur de sa vie errante.

D'ailleurs les événements étaient mauvais pour elle, non les personnes. Comme les plus heureuses femmes de la terre, elle avait eu pour l'aimer les êtres les meilleurs : un père passionné à qui seule la vie avait manqué pour qu'il fît de sa fille un chef-d'œuvre de gloire eî de joie; une mère victime d'irrégularités

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fatales, mais tendre et prévoyante; un fiancé honnête et amoureux dont, avec quelque habileté, elle eût fait son mari; des amis incomparables toujours prêts à lui rendre des services à la hauteur de leur affection ; un noble frère qui, l'ayant connue plus tôt' l'eût saintement aimée; jusqu'au public, constant pour elle...

Les hommes avaient été bons, certes, et c'était à tort que, parfois, elle les avait en aversion... Mais par le fait qu'elle était mal née, toutes les chances de sa destinée se tournaient contre elle. L'amour honnête lui semblait interdit. Son fiancé l'avait traitée comme une fille, et son frère comme une grande dame corrompue. Même elle devait sans cesse se défier de sa propre nature. Elle avait en germe des vertus et des vices. A force de vigilance, les vertus seules avaient grandi, les vices ayant été soigneusement extirpés. Elle était froide comme la réflexion, ardente comme la passion. Elle avait aimé Marcel, un enfant, elle aimait le roi, un débauché.

Fille d'artiste, elle était grande artiste; fille de roi, elle haïssait le théâtre qui la payait. Annunciala n'ayant pas réussi, elle laissa résilier son engagement, n'acceptant de son frère que cette délivrance. Georges, qui avait prolongé outre mesure son séjour à Paris, crut pouvoir alors retourner dans ses États et donna à sa sœur l'ordre de le rejoindre au plus tôt. Elle le vit partir avec un grand déchirement de cœur, pleura, lui rendit avec transport ses caresses et... alla en Belgique embrasser sa. mère, à qui elle avait caché ces derniers événements. Elle chargea Corazzini de se rendre à sa place en Séelande. Elle exigeait du cher comte qu'il essayât de rentrer dans une partie de ses biens et

qu'il l'excusât du retard qu'elle mettait à obéir. Elle ne renonçait pas à se fixer un jour auprès du roi, mais croyait sage de ne le revoir que quand il serait bien habitué à leur fraternité. Georges, à cette nouvelle, connut à quel excès il l'aimait; il pleura, tempêta, s'arracha les cheveux, parla de la faire enlever par la police ou d'aller la rejoindre.

Heureusement pour le repos de Julie, la Belgique et la Suisse sont des pays libres où les coupables et les innocents trouvent une hospitalité sacrée.

En outre, Georges II, qui avait fortement mécontenté ses sujets par sa trop longue absence, n'eût pu, sous peine d'une révolution, courir de nouveau l'Europe. Il trouvait des affaires assez embrouillées, des partis assez avancés pour être obligé d'apporter tous ses soins au gouvernement. Tout en soupirant après l'ingrate Julie, il dut travailler sans relâche, et devint du coup un prince très appliqué, un mari très rangé , ce qui ennuya bien un peu la reine.

A Boilsfort. Julie s'entoura de cartes et de guides. Elle persistait ii vouloir gagner les hauteurs les plus froides. Le sang brûlé du contact des hommes, il lui semblait qu'elle n'aurait pas trop de toute la neige des sommets pour éteindre sa lièvre. Elle eût voulu, avec les ailes de l'aigle, gagner les pics inaccessibles, et, comme au temps où les dieux charitables prenaient en pitié les maux des hommes, être métamorphosée en un rocher inerte couvert de frimas, en un atome insensible des grandes montagnes virginales que l'on ne gravit pas. Si elle eût été riche, elle fût partie pour l'Asie centrale, le point culminant

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du monde, où les chaînes ont des cols praticables à quatre mille mètres.

Mais elle avait, en fille sage, placé ses économies, une centaine de mille francs, en rentes sur l'Etat qui devaient lui assurer une perpétuelle indépendance, sans lui permettre beaucoup de fantaisies.

Elle trouvait heureusement en France même, et à la porte de la France, des altitudes capables de satisfaire son appétit de neigeuse blancheur. Mmc d'Abria. qui, ayant trop voyagé dans sa vie, avait horreur des déplacements, essaya de la retenir. Elle se plaisait tant, elle, dans cette petite maison de Boitsfort à laquelle chaque jour elle apportait quelque arrangement confortable. Depuis que sa fille se suffisait à elle-même, elle avait renoncé au professorat, et partageait son temps entre la musique, la tapisserie et la promenade. Si elle avait vu Julie mariée, dans une position honorable, son bonheur eût été parfait. Mais la pauvre enfant étant loin de combler ses vœux à cet égard, elle aimait encore mieux la savoir en voyage qu'au théâtre.

Julie emmena avec elle sa Séelandaise. qui décidément lui était dévouée corps et âme, et arriva à Interlaken à la fin de juin, avant l'invasion des touristes. Dans l'air récemment lavé par des déluges, les pâturages étaient d'un vert intense, le ciel d'un bleu cru, la neige aveuglante. Cependant, à son gré, elle ne voyait pas les montagnes d'assez près. Elle chargea donc la Séelandaise de garder les bagages, prit un guide et partit à cheval pour Grindelwald. Elle s'arrêta plusieurs jours à la Wengernalp, un des plus beaux endroits du monde, de l'avis de voyageurs qui connaissent toutes les merveilles de la planète. Cette fois elle était enfin salis-

faite; elle avait un rêve réalisé sans déception, dont elle pouvait jouir sans inquiétude, sachant bien que la nature est l'ineffable réalité prodigue de consolations, inépuisable d'enseignements.

L'hôtel était vide; on lui donna la meilleure chambre, un véritable observatoire. Elle ne quittait pas la fenêtre. Les énormes montagnes qui lui faisaient vis-à-vis, distantes de moins d'une lieue, lui semblaient si prèsqu'elle avait envie de prendre son élan pour franchir la vallée de Trumleten et les joindre. Ce qui la ravissait surtout, c'était la clarté, une clarté blanche, comme celle que donnerait, brillant en même temps que lui, une lune de la grosseur du soleil ; et celte clarté émanait de la neige qu'on ne pouvait regarder sans cligner des yeux.

Oh! l'étonnante muraille barrant l'horizon, si souvent enfoncée dans les nuages, crevant le ciel, et dont on pouvait compter les assises, monstrueux feuillets de calcaires et de micaschistes d'une horizontalité souvent parfaite, mais recoupés çà et là de cavités verticales, de masses de granit et de gneiss, et de gigantesques veines de roches différentes. Elles étaient là, les célèbres montagnes de l'Oberland, unies par leurs bases, distinctes par leurs sommets : l'Eiger, le Mônch, celui-ci joint à la Jungfrau par une crête de neige, pont immaculé que nul pied humain n'a foulé. Entre les sommets, les glaciers s'étaient creusé des lits, emplis jusqu'au bord de flots trop pressés, qui craquent et gémissent en se poussant dans leur marche. Au-dessus des glaciers, la neige triomphante donnait aux puissants édifices de la nature la forme solennelle des dômes.

FILLE DE ROf. 22!

Les soirées n'étaient pas perdues pour la voyageuse. Les hôtels suisses ont toujours des bibliothèques, et Julie qui, autrefois, dédaignait le livre, maintenant l'aimait. Elle apprenait que la montagne, sortie des entrailles du globe dans les tremblements de terre, ces monstrueux enfantements, vit, c'est-à-dire croît et décroît; que peu à peu ses roches dures ont poussé, monté vers le ciel ; que sou pied brûle dans les laves de la fournaise, tandis que sa tète environnée de brouillards glacés, fixe les nuages, blanche chevelure de sa vieillesse. Elle se rendait compte de la désagrégation — cette décomposition — de la montagne, que les eaux minent, enlevant ses parcelles une à une, que les avalanches travaillent plus violemment, entraînant avec elles les rocs qui vont encombrer les vallées. Les avalanches ! Julie chaque jour en voyait plusieurs. Elles s'écroulaient avec un bruit de tonnerre grossi et répété cent fois par de vastes échos, et leur coulée blanche tombait comme une cascade, pendant longtemps, le long des parois à pic.

La jeune fille quitta la Wengernalp pour la vallée de Meiringen où elle passa l'été au milieu du va-et-vient bruyant des touristes. Elle vécut là dans l'isolement des étrangers au milieu delà foule, observant la nature infatigablement, intelligemment, ramassant des roches et des minéraux qui lui prenaient beaucoup de temps et exigeaient beaucoup de travail. Et la passion qu'elle mettait à ces études lui faisait croire qu'elle n'en aurait plus jamais d'autre.

Aussi ne trouvait-elle aucune amertume dans ses souvenirs quand, le soir, au coin de son feu, ou bien dans la journée à l'omLrd d'un grand sapin, elle se

reposait, laissant les personnes et les événeraenls remonter du fond du passé : Marcel, les années vécues à Tliôtel Lestrange; ses débuts au théâtre; sa rencontre avec son frère, son départ de Paris. Ici sa méditation se creusait. Son frère, elle avait bien fait de ne pas le suivre en Séelande. Ces trois mois de plein air et de salutaires exercices l'avaient complètement rassérénée : mais lui?... « Il ne pense plus à moi, » se disait-elle pour se tranquilliser à son sujet, quoique les lettres de Gorazzini lui affirmassent le contraire.

Une idée qui la hantait très souvent, c'était celle de Thibault. Qu'était-il devenu? Avait-il commencé la lutte expiatoire? Ou bien avait-il désespéré? Pauvre malheureux, irresponsable malade dévoré du remords de ses souffrances. La pitié attendrie de Julie ressemblait à du regret. Après lui avoir sauvé le corps, il eût été si beau de lui guérir l'âme!

Cependant l'automne approchait, l'automne qui, dans ces régions, est un dur hiver. Julie, n'ayant pas encore épuisé son besoin de recueillement, voulut subir cette épreuve : s'enfermer dans une solitude d'où il ne dépendît pas d'elle de sortir, clans le cloître grandiose d'une Thébaïde glacée entourée de barrières infranchissables. Elle se promettait de noter avec soin ses impressions, d'observer, à la façon d'un tiers, le combat de son esprit contre le silence, de chercher, comme si ce n'était pas elle qui en fût atteinte, des remèdes contre le spleen. Hélas! il fallait bien qu'elle occupât sa vie de ces excentricités, puisqu'elle ne pouvait la dévouer à personne.

Pendant le mois d'août, elle avait plus d'une fois

entendu parler de tombées de neige, du côté du Grimsel, vers la source de l'Aar. Elle n'était jamais allée jusque-là , bien qu'il n'y eût qu'une journée de cheval de Meiringen à l'Hospice, comme on appelle encore l'auberge située à peu de distance de la frontière des cantons de Berne et du Valais. Plusieurs circonstances, notamment les détails que lui donna Melchior Brigger, lui firent choisir ce lieu pour quartier d'hiver.

Ce Melchior Brigger était un homme d'une cinquantaine d'années, à la fois guide et chasseur de chamois, autrefois associé aux recherches de grands géologues alpinistes : Agassiz, Dollfus-Ausset, de Charpentier et autres, qui, pendant plusieurs années, étudièrent les hautes régions, notamment le glacier de l'Aar, où ils établirent le singulier observatoire décoré par eux du nom d'Hôtel des Neuchâtelois. Dans la fréquentation de ces illustrations, Melchior avait pris en dédain les bourgeois qui voyagent par mode et dont les enthousiasmes tombent toujours à faux. Quand les glacialistes eurent terminé leurs explorations, il n'entreprit plus que les ascensions difficiles, les tournées par les cols les plus hauts et les plus dangereux. Même s'ils ne sont pas savants, ceux qui se risquent en ces excursions font preuve d'une valeur physique et morale, qu'appréciait fort Melchior.

Il lui restait beaucoup de temps pour suivre les chamois sur les escarpements où ils se plaisent. L'hiver, il gardait l'Hospice du Grimsel, tenu par un de ses beaux-frères. Melchior avait l'aspect inculte des ermites, la placidité des vaches qui, l'été, respirent jour et nuit l'air pur des hauts pâturages, puis, pendant six

mois, restent en prison dans leurs étables, endormiessous l'épaisse couverture des neiges.

Fort silencieux à l'ordinaire, il n'ouvrait la bouche qu'invité à raconter ses campagnes avec Dollfus-Ausset, les péripéties uniformes de ses chasses ou ses impressions de solitaire. Il avait pris Julie en amitié parce qu'elle lui achetait complaisamment ses peaux de chamois et une quantité de petits objets de bois sculpté dont elle n'avait que faire. Il consentait même, la voyant toujours studieuse et réfléchie, à l'accompagner dans ses recherches botaniques et géologiques. Un jour qu'ils suivaient le bord de l'Aar, elle lui dit :

« Je voudrais bien savoir comment vous vivez l'hiver, tout seul, au Grimsel !

— Eh! mademoiselle, je suis plus chasseur que conteur.

— L'un n'exclut pas l'autre. Il est rare qu'un chasseur ne conte pas un peu.

— Voici : à la fin d'octobre, l'argenterie, le linge, les ustensiles de cuisine sont délogés, transportés à Meiringen; la literie et autres objets volumineux, mis sous clef. Vaches, chèvres, porcs, valets, garçons, femmes de chambre, patron, tout absolument s'en va ; moi seul je reste avec un chien.

« L'occupation principale, et qui est celle de tous les jours, pour varier, c'est la fabrication des boîtes, coupe-papier, animaux, etc., que je sculpte avec un certain talent, vous en conviendrez, mademoiselle. Viande salée, pommes de terre, fromage, riz, café, thé, vins du Valais et Italiœner schnaps sont les provisions de bouche. Mauvaise tourbe pour chauffer et

faire la cuisine; froid, neige et gugs (1), pour amusement. On devient à peu près marmotte, et moins on fait, moins on est disposé à faire. On a une peine qui vous coule de se remettre plus tard à la besogne. Bien des gens croient qu'on se repose à ne rien faire. Erreur! par l'inaction l'homme perd sa force physique et morale. Il est assis, vous croyez qu'il médite profondément. Erreur! il n'a pensé à rien (2). »

Ces sages aphorismes rendaient Julie songeuse. A quoi bon aller s'engourdir ainsi? Puis elle se disait : « Je réagirai et ce sera là mon mérite. »

Elle exprima donc à Melchior son désir de passer, elle aussi, l'hiver au Grimsel.

D'étonnement, il ne répondit pas.

Comme elle le connaissait, elle ne troubla pas ses réflexions, lui dit seulement, pour le gagner, car, en bon Suisse, il était intéressé :

« Je sais préparer et conserver les plantes; eh bien, si vous le voulez, je vous ferai, de jolis petits herbiers, auxquels vous sculpterez des couvercles en bois, et que vous vendrez très cher aux touristes. »

Il revint au bout de trois jours, lui apprit qu'il avait arrangé les choses avec son beau-frère, et qu'elle pourrait s'installer à l'Hospice dès qu'elle le jugerait bon.

Julie écrivit à sa mère qu'avant de rentrer dans la vie ordinaire, elle voulait faire une retraite analogue à celle des dames du monde dans les couvents; et elle envoya à Corazzini une liste de livres de science qu'elle le priait de lui expédier au plus tôt.

(1) Vents impétueux.

(2j Ce petit discours est celui que tient le guide-gardien du Grimsel au « papa Dollfus » (Matériaux pour l'élude des glaciers).

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