TROISIÈME PARTIE
Corazzini, en Séelande, avait, grâce au roi, retrouvé toute sa fortune. Il n'aurait même tenu qu'à lui de rentrer dans sa place de chambellan ou de ravir celle de premier ministre au prince de Lindstrôm. Georges, obsédé par sa passion, ne pouvait se passer de voir chaque jour ce vieillard dont les moustaches avaient tant de fois effleuré le front de Julie.
S'il n'avait eu qu'à se reprocher cet engouement pour un ancien proscrit, le mal n'eût pas été grand; malheureusement il perdait tout à fait l'équilibre dans le trouble moral où il se plaisait.
11 avait toujours été un roi médiocre, trop préoccupé de ses plaisirs pour être bien dévoué à la chose publique. Néanmoins, avant son dernier voyage à Paris, il avait souvent fait preuve de bon sens et de justice. Maintenant, au contraire, dans son irritation de l'absence prolongée de Julie, il allait de la rigueur à la faiblesse, donnant des prétextes et même des raisons
aux révolutionnaires répartis en plusieurs sociétés secrètes. La plus importante était une sorte de nihilisme, assez semblable à celui de Russie, dont les adhérents avaient pris le nom de suppressionnistes. Toute son habileté, Georges la concentrait dans sa conduite vis-à-vis de Corazzini dont il voulait détruire les soupçons trop bien fondés. Il y réussissait à merveille. Le vieux comte aimait tellement Julie qu'il ne s'apercevait pas que le roi lui en parlait sans cesse, et, de lui-même, revenait toujours sur ce cher sujet. Lorsqu'il annonça qu'elle se préparait à s'ensevelir pour des mois sous la neige du Grimsel :
« Devient-elle folle? s'écria Georges avec colère. Vraiment il est étrange que je n'aie pas assez d'autorité pour l'empêcher de faire des sottises pareilles. Courez la chercher, mon ami, et me la ramenez. »
Mais Corazzini aimait mieux désobéir au frère qu'à la sœur : ce roi là n'était pas son maître, comme l'ancien. Et il ne se rendit en Suisse qu'au printemps.
La peinture qu'il fit des anxiétés du roi laissa Julie songeuse. Elle avait pensé à son frère pour faire une situation à Thibault, mais était-il digne d'elle d'exercer une influence dont le motif était si coupable? Elle résolut d'aller attendre les événements à Boitsfort, près de sa mère.
Ce fut une scène douloureuse que celle des adieux de Thibault. Corazzini et Julie voulaient le conduire jusqu'à Paris. Il s'y refusa.
« Vous amolliriez mon courage. Je sors d'ici avecune provision de force qu'il ne me faut pas dépenser avant l'heure. »
Ils firent route ensemble jusqu'à Meiringen où ils
arrivèrent le soir. Julie devait y passer la nuit et Thibault continuer son chemin en voiture. Il avait les yeux . secs, elle pleurait. Elle lui tendit la main que. s'agenouillant, il posa sur sa tète, pour en recevoir la bénédiction.
La jeune fille rentra dans sa chambre en proie à un doute affreux.
« Ai-je bien conseillé Thibault? demanda-t-elle à Corazzini. Je suis comme accablée des plus noirs pressentiments.
— Tu n'as que le chagrin d'un départ. Thibault agit en juste qu'il est, et il ne lui en arrivera aucun mal. Toutefois, je crois qu'il serait bon de veiller sur lui sans qu'il s'en doutât. Veux-tu que je me charge de ce soin, petite? »
Elle se jeta dans ses bras :
<( Vous prévenez tous mes désirs.
— Je partirai demain à quatre heures, et serai à Paris six heures après lui.
— Comte, vous êtes un ange! »
On prit d'abord Thibault pour un fou. Il fallut de la part du malheureux une grande insistance, et dans ses révélations un luxe de détails qui fixât l'attention. On l'enferma enfin. Un reporter, informé de son histoire, la glissa dans les faits divers d'un journal à un sou. Puis, comme le cas était trop psychologique pour être palpitant, qu'il n'y avait pas là de quoi faire honneur à la perspicacité d'un magistrat, que les plus beaux réquisitoires seraient sans effet sur le public, on ne mit aucune activité à instruire le procès, et Thibault sembla entrer pour longtemps dans la nuit et le silence.
Ce n'était pas l'affaire de Corazzini, qui, sans se rendre bien compte de l'intérêt que Julie prenait à cet homme, lui était tout dévoué, puisqu'elle le désirait.
Il fit agir l'ambassadeur de Séelande, le ministre des affaires étrangères, celui de la justice. Julie, par cette voie compliquée, obtint de faire passer une lettre à Thibault.
Il lui répondit :
« C'est trop! Vous rendez mon expiation illusoire. Je ne souffre que de ne pas vous voir. Que m'importent la prison, les interrogatoires brutaux, les airs insolents des juges et des geôliers? Vous m'écrivez, vous vous occupez de moi. Les hommes sont bons, puisqu'ils ne me privent pas du seul bien qui me soit nécessaire, de ce qu'il y a de meilleur en vous, où tout est bon : votre haute et généreuse pensée. Pourquoi avais-je peur de cette épreuve? Elle est douce et facile. On m'enverrait au bagne que je n'en souffrirais pas, je crois, si vos lettres m'y arrivaient... Je redoute la liberté. Comme aux esclaves, elle me paraît pleine de responsabilités effrayantes! Ah! ma bienfaitrice, vous avez voulu faire de moi un homme; serai-je jamais un homme assez grand pour que vous ne regrettiez pas votre ouvrage ? »
Cette lettre n'arriva pas à son adresse. Elle alla jusqu'en Séelande, jusqu'au roi, qu'elle intéressait bien autrement qu'une pièce diplomatique : Thibault était devenu son rival !
Oui, Georges II, que sa passion rendait subtil, avait su obtenir de Corazzini le journal de Julie.
La singulière tendresse de sa sœur pour celui qu'elle avait sauvé, le fit pâlir de rage. Quel était ce misérable,
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coupable d'un faux si monstrueux, et qui se vantait d'aventures si extraordinaires? Quel crime avait-il commis pour avoir à ce prix changé de nom? Dans quelles circon^ances Julie lui avait-elle rendu la vie? Il brûlait d'amour pour elle, et elle le souffrait, n'était préoccupée que de lui. Tandis que, de son frère, pas un mot dans ce journal !... Georges jura de se venger.
Par dépêches chiffrées, il apprit tout ce qu'il voulait savoir de Thibault, puis intima à son ambassadeur l'ordre de lui nuire. La mission était trop odieuse pour , que ce seigneur n'y mit pas une prudence qui rendit son désir à peu près incompréhensible. D'ailleurs on n'eût pas consenti à satisfaire les haines royales. Les lenteurs de la procédure les servaient bien assez.
Julie, à Boitsfort passait des jours fort anxieux. L'étroit horizon de la campagne bruxelloise ne la captivait pas. Le salon de sa mère avec ses fenêtres donnant sur des jardins, pourtant pleins de lilas fleuris, lui paraissait maussade. Elle ne faisait plus de musique. Quand Mme d'Abria chantait, elle avait mal aux nerfs.
Des ouvrages de tapisserie et de broderie n'occupaient guère son désœuvrement. Elle trouvait insipide la conversation de Daléas. Il est vrai qu'en l'absence de Corazzini, le vieux compositeur était d'une insignifiance et d'un avachissement déplorables. Mmfi d'Abria devait se fâcher pour qu'il donnât à sa personne les soins de propreté les plus indispensables.
« Je voudrais bien, disait-elle à Julie, que Corazzini revînt ou qu'il nous emmenât en Séelande. Daléas est triste; tu es inquiète. Mon cottage commence à me devenir insupportable.
— Eh bien, maman, quittons-le. Pour moi, je hais ces maisons de plâtre, qui ont des pièces grandes comme la main et des feuilles de papier pour cloisons.
— Ah ! princesse, il te faudrait un palais.
— Ou une chaumière dans l'herbe, sous des pommiers, ou un rustique chalet, dans une montagne.
— Ma Julie est devenue romanesque... un peu tard. C'est à seize ans qu'on a ces idées-là.
— Et j'en ai vingt-six déjà.
— Ah ! çà, mon amie, tu laisseras ton frère te marier convenablement, je suppose.
— Non, maman.
— Voudrais-tu rester vieille fille?
— Oui.
— A la bonne heure, si je te garde. »
Elles s'embrassèrent et reprirent leurs songeries.
Mrae d'Abria, comme Georges, se méfiait de Thibault, dont Julie lui avait parlé à plusieurs reprises, quoique sans beaucoup de détails. Elle savait que Corazzini était à Paris pour lui, et elle observait l'émotion de la jeune fille toutes les fois que lui arrivait une lettre du vieillard. Thibault remplacerait-il Marcel dans ce cœur indulgent? L'orgueil de l'ancienne favorite se révoltait.
Une fille de roi aimer un faussaire, un déserteur, un malheureux né dans la boue!... Impossible! Julie était trop fière: il fallait, pour lui plaire, une âme très haute. Vite consolée de Marcel parce que c'était un caractère faible, elle n'irait pas le remplacer par un lâche. Mme d'Abria n'admettait pas la maladie chez Thibault. Elle avait entendu le capitaine Lestrange parler de lui
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en termes méprisants qui s'étaient gravés dans sa mémoire, quoique de bien cruels événements eussent suivi de près cette fameuse soirée; et elle s'était formé une opinion contre laquelle sa fille, sentant qu'elle n'apporterait pas dans la discussion suffisamment de sang-froid, n'essayait pas de lutter.
Plusieurs mois se passèrent ainsi. L'affaire de Thibault traînait toujours. On arrivait aux vacances. Evidemment, il n'y aurait pas de solution avant le commencement de l'hiver. L'été fut douloureux pour Julie. Corazzini vint plusieurs fois à Boitsfort. Quand il retournait à Paris, elle était toujours tentée de l'accompagner. Mais, si elle eut réussi à voir Thibault, elle n'eût fait que lui procurer de dangereux attendrissements. Plein de courage et de résignation, il vivait dans sa prison avec les sentiments d'un bon moine dans sa cellule.
« Plus il aura souffert, répétait Corazzini, plus il jouira de sa réhabilitation. »
Julie était de cet avis. Néanmoins elle supportait impatiemment la dure nécessité.
Comment jugeait-elle ses sentiments pour Thibault? Faussement : elle ne croyait pas l'aimer. Au Grimsel, en le retrouvant si changé, si plein de courage, si robuste de corps et d'âme, elle avait senti que l'ancien Thibault s'effaçait de son souvenir, faisant place au héros de la conquête du Tonkin. Mais maintenant qu'il avait disparu dans l'obscurité de la prison et qu'il n'était question que de son lamentable passé, elle ne pouvait ressaisir ce qui l'avait touchée, ce qu'elle avait admiré en lui : sa belle intelligence, les efforts auxquels il avait dû sa guérison, ses aventures écoutées par elle avec attendrissement, les grands yeux
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noirs, tour à tour passionnés, douloureux, profonds, tendres, éclairant toujours la mâle et triste physionomie.
Au contraire, elle était obstinément hantée par le Thibault des mauvais jours, le bâtard du coquin et de la prosliluée, l'enfant au cœur mou grelottant de peur dans le dortoir du lycée, le soldat tournant le dos à l'ennemi, l'asphyxié râlant, dont elle avait baisé les lèvres tuméfiées, l'homme à figure de gredin lui disant : « Quel crime avez-vous commis pour me traiter en frère? »
Et Julie, pleurant, s'adressait des reproches : « Je fais tort à l'infortuné... Ce n'est plus lui... Oh! par quels moyens dompter ma pensée? »
Mais cette pensée rebelle ne se fixait plus dans un livre, ne se plaisait plus dans l'étude. Julie finit par tomber malade.
Mme d'Abria s'inquiéta :
« Sois franche avec moi, ma fille. Aimerais-tu cet homme?
— Non, répondit Julie avec colère.
— Alors, pourquoi ces crise de nerfs si nouvelles en toi, dont l'équilibre a toujours été parfait? Pourquoi ces pâleurs aux lettres de Paris? Pourquoi cette fièvre qui te mine?
— Ah! maman, apprends-le-moi, si tu peux. Moi, je n'en sais rien.
— Tu l'aimes !
— Ne me dis pas cela. J'aurais horreur de lui et de moi. »
Mme d'Abria resta toute pensive et revint à son idée fixe d'autrefois. Julie n'était pas guérie, comme elle le
croyait, de son amour pour Marcel. Elle n'en souffrait plus, mais il l'avait détraquée. C'était par pure excentricité qu'elle s'intéressait ace point à Thibault. Seule la nouvelle du mariage du jeune Lestrange l'avait fait se réfugier au Grimsel où ses idées de dévouement et de sacrifice avaient pris un développement maladif.
Et la pauvre femme, croyant avoir été injuste pour le protégé de sa fille, se prit à désirer que la justice lui tut clémente.
Il n'en fallait pas moins pour qu'elle laissât, sans récriminations fatigantes, Julie se rendre à Paris et se mêler au procès. Afin d'éviter des émotions désagréables et la curiosité du public à sa bienfaitrice, Thibault voulait taire leurs relations. Mais Julie, informée de cette réserve, la désapprouva entièrement :
« Il faut aux juges la vérité tout entière. La moindre restriction serait nuisible à Thibault. Il doit étaler au grand jour tous les replis de sa vie compliquée. C'est ainsi seulement qu'il peut être compris. Un homme qui, par peur de la mort, commet un crime, ne va pas. peu après, s'asphyxier, s'il a l'esprit sain. J'exige le récit du suicide. »
Thibault persistant à ne pas prononcer son nom, elle débarqua un beau jour chez le juge d'instruction, révéla l'événement d'Anvers, fit citer le maître d'hôtel et le médecin. Il fallait certaines formalités pour qu'elle pût voir Thibault à Mazas ; on lui annonça qu'elle le rencontrerait d'abord à la Conciergerie, en présence du magistrat : une véritable confrontation. On était au milieu d'octobre ; il faisait un brouillard froid. Elle frissonnait dans le fiacre qui l'amenait avec Corazzini au Palais de Justice. Si le spectre de l'ancien
Thibault allait se préciser sous les traits du Thibault réel?... Elle avait peine à dominer son émotion.
On les laissa quelques minutes dans l'antichambre. Le juge, un homme rude, à figure de bouledogue, avait entendu Hosa Merle à l'Opéra-Comique, et vu son nom dans les chroniques scandaleuses accolé à celui du comte de Lichtenberger : il l'assimilait aux filles élégantes à qui il avait trop souvent affaire comme accusées ou comme témoins dans des causes amusantes. Ce magistrat était sans faiblesse à l'égard des représentantes du vice aimable. Et, bien que Julie eût à ses ordres l'ambassadeur de Séelande, il se montrait pour elle d'une sécheresse qui eût dégénéré en impolitesse sans la mine très hautaine de Corazzini. Cette hostilité sourde, dont elle ne distinguait pas la cause, ajoutait à son malaise de se trouver dans un pareil milieu.
Quand la porte du cabinet s'ouvrit, Julie se leva avec une brusquerie d'automate, et vit passer, comme dans un rêve, deux autres témoins, Marcel et son père. Le jeune homme s'arrêta, les jambes coupées par l'émotion. Le capitaine garda tout son sang-froid, s'inclina respectueusement devant Julie et serra les mains de Corazzini. Cependant, elle, les yeux troubles, s'avançant à l'appel de l'huissier, machinalement saluait du geste les Lestrange.
Thibault! Thibault ! même devant la soudaine apparition de Marcel, elle n'avait que ce nom dans la tête. Quelle émotion fut la sienne lorsque le juge sonna pour qu'on le fit entrer. Il parut presque aussitôt, car il attendait dans la pièce voisine, ayant déjà été appelé en présence des Lestrange...
Et Julie respira, délivrée d'un poids immense.
C'était le Thibault du Grimsel, l'homme à la mine résolue, à l'allure fière, au regard lumineux, l'homme qui bravait les neiges des Alpes et leur arrachait des voyageurs agonisants, l'homme qui contait si bien des aventures dignes des romans de chevalerie... Que lui importait maintenant qu'il souffrît en prison, et qu'elle souffrît pour lui de tant d'humiliations, puisqu'il était de force à supporter toutes les épreuves, de taille à dominer toutes les situations?
11 leur suffit d'un regard pour se comprendre. Le juge n'entra point dans leur confidence. Thibault fut vis-à-vis d'elle comme un pauvre homme en face d'une protectrice puissante. Elle fit une déposition très détaillée et très approfondie. Le juge, frappé de la clarté de son esprit, de la merveilleuse façon dont elle maniait l'analyse psychologique, se sentit en face d'une haute personnalité, et lui accorda le respect auquel elle avait droit.
Et Marcel, Marcel qui ne l'avait aperçue qu'une seconde, échappait-il à sa magique influence?
Non. Il jouissait, en apparence, de tous les bonheurs, avait une femme jolie, bonne, des enfants superbes; il travaillait, entouré de la considération de toute une ville, faisait l'orgueil et la joie de ses parents, charmés qu'il eût échappé ta l'aventurière, et cependant il souffrait d'une tristesse vague qui devenait aiguë à certains moments. C'était avec une amère curiosité qu'il cherchait dans les journaux parisiens le nom de Rosa Merle. Hélas ! il était encore jaloux. Il pleura de rage, lorsqu'il fut question du roi de Séelande.
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« Cette lille est une misérable, dit-il à Mme Servantie, restée sa confidente.
— Ménage tes expressions, répliqua-t-elle. Julie ne doit compte de ses actions à personne. C'est une bonne et loyale personne. Sa conduite avec toi a été parfaite. Tandis que la tienne...
— Ah ! pourquoi ne m'a-t-elle pas trompé ! fâcheuse loyauté !
— Marcel ! » fit la sœur d'un ton de reproche.
Il fut véritablement obsédé d'elle, après leur rencontre. Ne pouvant en causer avec Mme Servantie, demeurée à Cherbourg, il s'adressa à son père.
« Qu'est-ce que Mlle d'Abria peut bien avoir à faire dans l'histoire de Thibault?
— Eh! mon garçon, on trouve ces femmes-là en tout et partout.
— Si les convenances me permettaient de voir le comte Corazzini...
— Que te font ces gens? Aurais-tu pour eux autre chose que la plus complète indifférence?))
Marcel rougit, se tut, mais toute la journée resta fort désœuvré et ne dormit pas de la nuit.
« Oh ! cette femme ! pour me délivrer de son obsession, il me faudrait — comme tant d'autres — la posséder, ne fût-ce qu'une heure, )) pensait-il, se retournant sans cesse, enfiévré, dans son lit.
Il eut un instant de repentir pour cette infâme pensée, un instant de honte pour l'insulte lâche qu'il avait faite à Jolie sur le chemin de Boitsfort, un instant de désespoir pour sa destinée qui n'était pas de vivre près d'elle, lorsqu'il la revit à l'audience , au banc des témoins, où il s'assit non loin d'elle. Elle le salua d'un
hou sourire, témoignage du plaisir qu'elle avait à le revoir; et il distingua clairement dans ses yeux les souvenirs évoqués de l'hôtel de Lestrange. la vieille amitié de leurs jeunes années... Oh! le beau visage, jamais altéré par des pensées mauvaises, toujours rayonnant de la candeur de l'âme !... Oh! les hommes vils se vengeant par le venin d'une vertu trop haute.
C'était pour elle, pour entendre sa déposition, qu'un monde élégant et mélangé , avait scandaleusement forcé la main au président et s'était introduit partout, parmi les avocats, les témoins, le jury. Disparue en plein triomphe, adorée du public, aimée d'un roi, et revenant pour justifier un paria!... L'étonnante fille! On racontait que des directeurs de théâtre l'importunaient de bassesses pour qu'elle leur signât un engagement. Elle était inexorable. On la prenait par son faible, la charité, en la suppliant de paraître au moins dans une représentation à bénéfice. Elle répondait en louant une avant-scène. On ne pouvait en obtenir autre chose.
Cette rigueur la faisait paraître plus désirable. Elle était le centre de tous les regards. Heureux ceux qui pouvaient l'apercevoir de face. C'était déjà quelque chose de savoir quelle robe et quel chapeau elle avait. Sa mise, pourtant, était d'une simplicité extrême, non pas en noir, la cause de Thibault étant trop bonne, mais en gris, le gris d'un costume de voyage. Elle comptait, en effet, repartir le soir même, après le verdict, pour Boitsfort . Thibault acquitté, comme elle y comptait bien, par la cour d'assises, passerait ensuite en conseil de guerre, où ni elle ni les témoins qui avaient constaté son identité ne seraient appelés.
Marcel, ravi du sourire qu'il avait reçu, attendait avidement que les beaux yeux se tournassent de nouveau vers lui, et par le magnétisme de sa volonté obtint plusieurs fois cette faveur. Mais, quand Thibault parut, Marcel fut pour Julie comme n'étant plus. Toute cette salle, dont la curiosité frémissante lui pesait, disparut, la laissant seule avec l'accusé et le juge qui posait les questions d'usage... Marcel la vit pâlir: il la vit aussi enveloppée du regard de flamme que lui jeta Thibault. Il s'aperçut qu'elle était en proie à toutes les angoisses de l'interrogatoire et de l'acte d'accusation. Et l'infaillible instinct des jaloux lui révéla que c'était cet homme laid et vil, ce faussaire, qui était aimé de cette femme que tous adoraient. Jeune, beau, juste comme Abel, Marcel conçut pour l'infortuné qu'autrefois il avait appelé « mon frère », une haine de Gain : dévoré du désir, plus torturant que les flammes de l'enfer, de le voir condamné au bagne pour toujours, il fut tenté, en déposant, de le calomnier.
Heureusement ce n'est pas en vain qu'on a toujours vécu fidèle aux bons principes: les lèvres ne trahissent pas l'honneur qu'elles ont accoutumé de respecterdaus leurs serments... Marcel, comme son père, comme Corazzini, comme Julie, fit acquitter Thibault.
La foule applaudit, malgré la défense du président. Julie atteinte d'une électricité mystérieuse frissonna, sentit la racine de ses cheveux se dresser, et, tout à coup, sans savoir comment, se trouva debout, près de Thibault.
Alors, son sang-froid lui revenant, elle chercha comment lui exprimer sa joie : elle l'embrassa sur la bouche, non pas comme un amant, mais en
souvenir du baiser de vie qu'elle lui avait donné à Anvers.
Le conseil de guerre condamna Thibault â mort. Puis les juges demandèrent sa grâce pleine et entière, qui lui fut accordée pour les services rendus en Cochinchine.
Thibault arriva à Boitsfort un beau matin d'automne. Les arbres aux branches grêles, privés de leurs feuilles, laissaient voir l'exiguïté des jardins. Un soleil rouge, guère plus gros que la lune, colorait le brouillard. Beaucoup de maisons étaient fermées. Le village avait un air assez mélancolique.
Quoique en la compagnie de Corazzini, Thibault tremblait, et son âme était pleine de trouble, comme la campagne de brume.
Sorti de ses lamentables misères, il n'éprouvait aucun allégement. Il allait revoir Julie... Mais ensuite?... Il serait forcé de partir... Et le pauvre homme à qui l'on n'avait pas encore souhaité la bienvenue, se voyait déjà dans le déchirement du départ.
Il ne pouvait y avoir pour lui qu'une félicité : ne plus quitter Julie. Ah ! certes, il ne faisait pas le rêve d'être son époux; tout ce qu'il demandait, c'était de vivre comme son frère, comme son ami, comme son serviteur, comme son chien. Il enviait les têtes chauves, les rides, les pas tremblants de Daléas et de Corazzini .
Julie avait comme lui des sentiments très mélangés. Eveillée toute la nuit, redoutant et désirant son
arrivée, elle s'était levée bien avant le jour pour lui préparer une chambre. Mme d'Abria, la voyant aussi grave que de coutume, ne montrait aucun déplaisir de ce nouvel hôte. Volontiers elle l'eût adoplé comme ses vieux amis, et ce fut elle qui, la première, lui serra la main, tant elle avait mis de hâte à descendre au coup de sonnette.
Cependant, quand Thibault et Julie se furent regardés,, les yeux dans' les yeux, ils subirent, malgré leurs fâcheuses préoccupations, la douceur d'être ensemble, et il y eut quelques bons jours pour les habitants du petit cottage.
Le salon, toujours occupé par ces cinq personnes, était trop étroit pour leur activité; chacun s'y trouvait bien. Toute la journée le clavier se plaignait ou fredonnait sous les doigts de Daléas. Corazzini avait sorti ses médailles et même ses tabatières abandonnées depuis trop longtemps. Mme d'Abria couvrait de brillantes broderies au passé un morceau de drap sombre. Thibault et Julie parlaient à mi-voix, ou bien lisaient, toujours l'un près de l'autre. Mme d'Abria redevenait clairvoyante, mais elle était moins sévère pour Thibault, sentant en lui une supériorité. Corazzini lui en disait le plus grand bien. Julie, une fois seule dans sa chambre, interrogeait son cœur et n'arrivait pas à le faire parler. <r C'est un ami pour moi, se disait-elle, rien de plus. »
11 parlait de partir. Où irait-il? lui demandait-on. En Amérique, naturellement. Il avait laissé dans son exploitation un représentant qui, pendant sa longue absence, avait dû prendre des habitudes de maître. Julie ne protestait pas.
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Elle baissait ses longues paupières sur ses yeux soudainement assombris, et songeait :
« Je le suivrais bien. J'aimerais faire de grands voyages en mer, et vivre quelque temps sur cette terre américaine, où l'on a devant soi tant de liberté, de si .grands espaces, un champ si propice aux aventures singulières... Mais pourquoi toujours m'associer à lui? Qu'il parte et que je goûte enfin la paix des choses inertes qui ne pensent et n'aiment point. »
Et Thibault faisait ses préparatifs, mais Mmc d'Abria lui disait qu'elle n'entendait pas lui souhaiter bon voyage avant la nouvelle année.
Ces artistes se gardaient bien de négliger la poésie des fêtes de l'hiver qui sont vraiment celles de la famille resserrée autour du foyer, et ils célébrèrent Noël avec les pompes qu'y mettent les gens du Nord. Tout le rez-de-chaussée de la petite maison fut orné de houx aux baies rouges et de gui aux baies blanches. Les servantes avaient fait un nettoyage complet, de sorte que les meubles, les parquets, les murs, les vitres, les glaces reluisaient, reflétant les grands feux, nécessaires par un froid rigoureux, qui rappelait le Orimsel à Julie.
Le 24 décembre, elle pensa à Melchior. « L'année passée, dit-elle, j'ai dîné la veille et le jour de Noël avec lui et la Séelandaise.
— Chère petite, fit Mme d'Abria, aucun de tes amis ne te manquera ce soir.
— Comment?
— Eh oui, j'ai invité la Séelandaise, qui n'a pas à venir de bien loin, et Melchior, dont un télégramme m'annonce qu'il a pu gagner Meiringen sans encombre.
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— Tu es un ange! s'écria Julie»
— Je sais que pour ma fille il n'est pas de plus grands bonheurs que ceux du cœur. Pourquoi ne pas les lui prodiguer?
— Merci, mère bien-aimée... Puis-je savoir aussi pour quelle surprise on m'interdit depuis ce matin la salle à mander?
— Va !... C'est prêt; tu peux ouvrir. »
Julie ne se le fit pas dire deux fois et vit au milieu de la pièce un superbe arbre de Noël.
Mais cette idée gracieuse de sa mère, qui s'était souvenue d'une coutume aussi populaire en Séelande qu'en Alsace, lui causa une vive douleur.
«Hélas! dit-elle, c'est dans les familles où il y a beaucoup d'enfants qu'on allume ces petites lumières et qu'on distribue ces joujoux.
— Sois tranquille, ma Julie, les enfants ne nous manqueront pas. »
Et, en effet, les hôtes de l'excellente femme furent exacts : Melchior arriva à quatre heures en même temps que les petits Belges, choisis parmi les plus pauvres de Boitsfort. Julie embrassa le vieux solitaire, très étonné de se trouver en pays plat, puis tous les marmots, bien débarbouillés pour la solennité; et, par un effort de volonté, se mit au diapason de la joie de ces innocents. Elle leur joua des rondes, leur servit à goûter, leur raconta des histoires que, trop occupés de l'arbre, ils n'écoutèrent que d'une oreille, les combla de bonbons et de cadeaux; enfin, s'oublia si bien qu'après leur départ, lorsqu'on se mit à table, elle était en réalité très gaie.
Le vieux Sèvres, l'argenterie ciselée, les roses que
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Thibault avait été chercher le matin à Bruxelles, faisaient un merveilleux couvert. Julie, vêtue de velours noir, avait du mettre de magnifiques diamants, envoyés par Georges comme cadeau de Noël : elle les eût enfouis au fond d'un tiroir sans sa mère qui s'extasiait, et à qui il eût fallu révéler les tristes mystères de cet amour fraternel. Tout a fait princesse dans cette toilette somptueuse, elle présidait vraiment la table où étaient réunis des convives si disparates : sa mère, fort grande dame, mais un peu théâtrale; Corazzini, vieux seigneur très précieux; Daléas, sénile, n'ayant plus de mémoire que pour la période de ses succès et ne parlant que d'opéras; Melchior et la Séelandaise dans leurs plus beaux atours, naïfs, rustiques, étonnés, un peu gênés; Thibault, qui ayant au fond du cœur, ignoré de lui-même, le véhément désir de plaire, avait une mise et des allures élégantes. De même que Daléas et Corazzini, il était en habit, et Julie avait dû remarquer que ce vêtement, à coup sûr le moins laid de ceux dont s'affublent les hommes, lui convenait beaucoup mieux que la vareuse du guide ou le maigre paletot du pauvre caissier.
Comme la jeune fille, il se montrait plein d'entrain, semait de traits brillants la conversation. Il était à sa droite, souvent effleurait sa main, jouissait de sa beauté. Quelquefois l'idée de la séparation prochaine lui traversait l'esprit comme l'idée de la mort mêle son ironie aux transports des amants. Mais il la repoussait,, s'excitait au courage et à la joie, entendait avoir jusqu'à la dernière minute l'énergie d'être heureux. Et il choquait son verre contre celui de Corazzini, grand porteur de toasts.
C'était un vrai dîner de Noël, avec la dinde grasse, le pudding flambant, ces mets du Nord, et aussi le Champagne pétillant qui figure à toutes les tables du monde où il semble apporter le génie français. Sauf Thibault et Julie, lous les convives étaient gourmands et proclamaient qu'ils n'avaient jamais passé une si bonne nuit de Noël. Non, certes, en vingt hivers de Grimsel, Melchior n'avait fait autant de bombance qu'en ce seul repas. C'était plaisir, assurait-il, de manger si bien en entendant le vent, un vent de mer, qui n'avait rien de la férocité des gugs, gémir ou plutôt chanter en mineur dans la cheminée et les couloirs.
Après le diner, on attendit minuit au salon où, comme au Grimsel, on chanta des lieds et des ballades contemporaines de Guillaume Tell. Daléas accompagna Melchior et la Séelandaise, puis Mme d'Abria et Corazzini. Quant à Julie et Thibault, ils causaient, non pas d'eux-mêmes, mais de philosophie, se disaient leur manière de comprendre Dieu.
« Chère amie, dit le 2 janvier Corazzini à Mme d'Abria, Thibault est trop jeune pour que vous le gardiez auprès de vous, dans la douce oisiveté qui est notre lot à Daléas et à moi. Vous avez insisté pour qu'il restât jusqu'aux fêtes. Maintenant il faut le laisser partir.
— Cela me peine.
— Avez-vous envie de le donner pour mari à votre fille?
— Comte, oubliez-vous qui est Julie?
— Le ciel m'en préserve ! Mais Thibault, grâce à elle, a déjà fait un tel chemin qu'il peut, s'il continue, parvenir très haut.
— Jamais assez haut pour l'atteindre. Vous demanderez à Georges II ce qu'il en pense.
— Peut-être... Précisément, j'ai à vous parler du roi. Dans une lettre que je reçois à l'instant, il réclame impérieusement sa sœur et m'annonce qu'il lui envoie son propre yacht, le Thor, pour la conduire en Séelande.
— L'avez-vous dit à Julie?
— Pas encore. Contre son habitude, elle n'est pas matinale aujourd'hui.
— Je la trouve pâle, fatiguée, songeuse. Je ne serais pas fâchée d'un voyage pour faire une heureuse diversion aux pensées trop compliquées dans lesquelles elle s'absorbe. Thibault, de son côté, ira faire un tour en Amérique, quitte à nous revenir plus tard.
— Pauvre homme ! j'avais demandé au roi de lui accorder une place dans un de ses musées. Pas de réponse!
— Sa Majesté, mon cher ami, n'a vraiment guère le temps de s'occuper d'un obscur Français. »
Corazzini baissait le nez, fort déconfit. Il n'était pas sûr que Julie consentît à s'embarquer sur le yacht, et il prévoyait qu'elle souffrirait de se séparer de Thibault.
[1 s'assit au coin du feu, dans le salon, attendant la jeune fille, et réfléchit, les jambes allongées vers le brasier, ses mains très soignées, ornées de bagues précieuses, jointes sur son gilet à fleurs.
Bah ! il insisterait auprès de Julie, pour qu'elle obéît au roi. Après tout, s'il lui était pénible de dire adieu à Thibault, elle n'avait qu'à le retenir: assurément il ne se ferait pas prier. Si, au contraire, elle comptait laisser leurs destinées bien distinctes, il était bon pour
lui de la fuir au plus vite. Corazzini aimait les situations nettes.
Julie n'objecta rien au départ de Thibault, mais elle se récria à l'idée d'aller en Séelande.
« Ah ! vraiment, dit-elle, un yacht m'attend... Sa Majesté se figure-t-elle qu'elle n'a qu'à parler pour me faire obéir? »
Elle était irritée; jamais Corazzini ne lui avait entendu faire si sèche réponse. Au fond, elle se désolait de ne savoir de quelle façon aimer ces deux hommes, Georges et Thibault.
Le comte, jugeant nécessaire d'amener une crise, employa un argument irrésistible pour sa pupille :
« A ta place, mon enfant, lui dit-il, j'irais en Séelande. Ce pays peut, d'un moment à l'autre, être à feu et à sans;. La vie même de ton frère est en danser. »
Elle pâlit, mit la main sur son cœur, dont les battements s'étaient arrêtés. Au lieu de la rassurer, le vieillard précisa.
« Tiens, dit-il, lis les dernières dépêches. »
C'est une merveille que le yacht de Georges II. Malgré l'hiver, il est tellement plein de fleurs qu'on en sent les parfums même avant d'y avoir mis le pied.
Les plantes vertes ornent le pont et les passerelles. Le salon est une serre où sont épanouies des essences tropicales. Julie l'a traversé, ce salon, pour conduire à sa chambre Mmc d'Abria, très effrayée du mal de mer, et malgré ses préocupations a jugé d'un coup d'œil le luxe de l'ameublement, les sièges de brocart et d'or, les bahuts précieux, un piano de Pleyel, sur le parquet un immense tapis de Perse à fond blanc; bref, tous les raffinements du confort et de l'élégance. Julie tient à la main un gros bouquet de lilas offert par le capitaine.
Dès qu'elle voit sa mère installée sur sa chaise longue, ayant à portée de la main le sirop de chloral souverain contre les nausées, elle remonte, et, en dépit du froid de cette matinée de janvier, s'installe sur la passerelle. Le ciel est gris, la mer houleuse. Le léger bâtiment bondit sur le dos des vagues, lorgné par tous les curieux d'Ostende. Ce n'est pas du côté de lalerre que regarde Julie. Cette terre, ce n'est pas sa patrie; elle n'y abandonne aucun de ceux qu'elle aime; elle
emmène avec elle sa mère, ses deux amis, sa fidèle Séelandaise ; Thibault, dont elle s'éloigne, est sur un autre bâtiment.
Oh! quel désespoir elle a surpris dans ses yeux lorsqu'ils se sont fait leurs adieux. Il avait le front haut, un vague sourire sur les lèvres. Mais son regard ne pouvait la tromper, et elle était encore bouleversée de son adoration éperdue. Alors elle eût voulu lui dire: « N'allez pas en Amérique, venez en Séelande ». Mais une inertie étrange avait paralysé sa langue.., Puis elle avait été entourée, escortée par des personnages qui l'avaient conduite au yacht, sans qu'elle eût repris possession d'elle-même. Maintenant, sur celte passerelle, où, par discrétion, on la laissait seule, elle pleurait, cherchant, mais en vain, à renfoncer à coups de mouchoir ses larmes importunes dont on verrait la trace.
Plusieurs grands bateaux sortent du port après le Thor. Les uns vont en Angleterre, les autres en Hollande. C'est en Hollande que Thibault doit prendre le transatlantique. Julie espère l'apercevoir une dernière fois. Peu au courant des choses de la marine, elle craint de se tromper de bâtiment, et, au risque de montrer son émotion, interroge un jeune officier, se fait indiquer le Batavia, puis, avec sa lunette, fouille obstinément la foule qui encombre le pont.
Celte foule répond par des signaux de mouchoirs et de chapeaux aux adieux des groupes restés sur la jetée. La jeune fille ne distingue aucun visage, et cependant elle est bien sûre que ce passager — appuyé sur le bastingage et penché sur les flots glauques, tandis que tous les autres se tournent vers le rivage — est son ami, son Thibault.
Mais il ne relèvera donc pas la tête; il n'enverra donc pas à la passerelle d'où elle contemple sa silhouette noire, un adieu, un appel !... Non! il la sait princesse, il la croit ambitieuse... Et bien sûr — elle ne s'est pas trompée à son regard — il s'en va dans l'exil, comme on s'en va dans la tombe...
Le navire, d'abord hésitant dans sa marche, d'abord tournoyant dans ses évolutions, active peu à peu son allure et prend une route différente de celle du yacht. Julie ne pense plus au temps qui s'écoule, elle ne s'aperçoit même pas que des signaux sont échangés avec le Thor qui a ralenti sa marche pour permettre à une chaloupe de le joindre.
Elle voit le Batavia s'amoindrir, devenir tout petit, tout petit. La forme qu'elle a distinguée se mêle à la foule; la foule se confond avec la masse totale du navire; puis le navire, dans l'air brumeux, se change en un nuage qu'une vague dérobe. 11 reparaît, disparaît encore...
Julie tressaille violemment, montre un visage en pleurs à Corazzini qu'elle n'a pas entendu venir efqui vient de lui toucher l'épaule. La lunette dirigée sur le Batavia, ce chagrin, en apprennent long au vieillard:
« J'arrive bien : il est encore temps!... Lis, mignonne. »
Eh! qu'importe à Julie celle lettre aux armes de Séelande! Puisqu'elle est en roule pour Elsenecht, que peut-on avoir à lui ordonner?
« Lis donc, méchante, » supplie Corazzini.
Grand Dieu! il s'agit de Thibault! Georges II l'a nommé directeur-adjoint au musée royal d'Elsenecht!
Et elle s'accroche à ce prétexte — car c'est un
prétexte, tandis que, deux heures plus tôt, elle avait une raison de l'empêcher d'aller en Amérique — pour revoir ce Thibault dont l'absence lui est insupportable.
« Vite! crie-t-elle, que le Thor rejoigne le Batavia. C'est pour obéir aux volontés de Sa Majesté. »
Aussitôt le yacht commence une course folle. Il est léger, merveilleusement taillé. Les puissantes machines, les belles voiles de neige l'emportent comme un génie de l'air et des eaux. Julie, droite sur la passerelle, les cheveux au vent, les yeux agrandis, les narines gonflées, enivrée de cette rapidité, bénit la puissance de son frère qui met de tels moyens à ses ordres. Mme d'Abria assez vivement intéressée pour ne plus songer au mal de mer, Daléas emmitoufflé d'un tartan et d'un béret, Corazzini, les officiers groupés autour de la jeune fille, cherchent comme elle à l'horizon le navire hollandais.
Il était bien loin déjà, et tout d'abord on ne semble pas s'en rapprocher. Pourtant il grossit insen siblement ; les vagues ne le dérobent plus à tout instant; il ne ressemble plus à un nuage très sombre; c'est bien un bateau dont on distingue les mâts, la longue traînée de vapeur qu'il laisse après lui. Infatigable, le Tlior fend les eaux, bruissant dans un sillage écumeux. Voilà qu'on aperçoit des hommes sur le pont du Batavia.
Le cœur de Julie bat à se rompre; malgré l'air qui la baigne, elle est tout près d'étouffer. Elle voudrait crier : Hourra ! sauter comme une petite fille, tant son émotion la met hors d'elle-même... Mais elle doit rester grave, les lèvres closes, contenant seulement de ses mains jointes sa poitrine secouée.
FlLLh! DE KOI. 301
Une demi-heure plus tard, Thibault était dans le beau salon, aussi pâle que Julie. Les joies du retour si près des désespoirs de l'adieu, c'est plus que n'en peut supporler sans faiblir la nature humaine... Julie, assise à côté de lui, était sans souffle pour lui souhaiter la bienvenue. Corazzini, heureusement, avait de l'éloquence pour trois.
« Votre nomination, mon cher,
La faveur l'a pu faire autant que le mérite,
plus même, car c'est le roi qui, sur mes instances, et après la lecture de certain document — le journal de Julie au Grimsel, où il était fort question de vous, — vous a découvert des litres scientifiques extraordinaires, et a déclaré à son ministre de l'Instruction publique que vous êtes l'un des premiers savants de l'Europe. Ne rougissez- pas, ne vous indignez pas. Faites comme Lavoisier, qui entra à l'Académie, simplement parce qu'il avait « du savoir, de l'esprit, de l'activité ». Donnez raison à la faveur. Je suppose que le directeur actuel, mal satisfait d'avoir un rival, ne sera pas précisément votre ami et ne vous acceptera que par crainte du souverain. Vous n'en aurez pas moins une situation qui vaudra bien celle de marchand de bœufs dans le Far- West; sans compter de grands moyens de travail, car notre musée est fort riche. »
Tout d'abord Julie avait cru que son malaise venait de l'excès de sa joie. Mais, tandis que Corazzini parlait, elle s'apercevait qu'il y entrait une forte dose d'inquiétude.
« Puissante après vingt mois d'absence, puissante au point de faire réaliser un rêve à peine formé sous
FILLE DK ROI.
ma plume!... Ai-je bien fait de céder? » Mais, comme toujours, elle ne tardait pas à s'oublier, et elle se plongeait dans une rêverie très sombre où sans cesse revenaient des noms de souverains chassés par leur peuple révolté ou assassinés par des fanatiques.
Thibault, lui, n'avait pas d'inquiétude, mais une amertume, une jalousie vague, inconsciente. Ce yacht superbe, ces honneurs à Julie, cet empressement à la satisfaire, tout dénotait une tendresse passionnée, attentive à rendre inutiles les autres dévouements. Il ignorait les bruits qui avaient couru sur Rosa Merle et le roi de Séelande; cependant, d'instinct, il commençait à haïr ce frère, parce qu'il était roi et parce qu'il chérissait sa sœur.
Éternelle misère du cœur humain , si rarement riche des biens présents! Naguère Thibault ne croyait pouvoir souffrir que d'un malheur : la privation de Julie. Maintenant qu'il était réuni à elle, sans doute pour longtemps, il se demandait s'il n'était pas aussi désespéré que tout à l'heure sur le Batavia. Julie, princesse! Hélas! hélas! l'abîme était infranchissable.
Belle et haute, elle égalait les déesses, et son obscur amant, abjurant son humilité première, songeait, nouveau Titan, qu'il n'y avait de bonheur pour lui que dans l'Olympe.
Par cette chaude soirée d'été, les tavernes, toutes fenêtres ouvertes, regorgeant de buveurs, débordent même sur les trottoirs, de sorte que les pauvres gens qui ne peuvent s'offrir une chope, ont deux fois soif, et de la bière qu'ils n'ont pas, et de celle qu'ils voient boire.
Les rues sont plantées de robinias en fleur où, à cette heure, des oiseaux font un grand vacarme, avant d'entrer dans le silence de la nuit. Le ciel orangé garde encore l'embrasement du soleil qui vient de se coucher. Les pavés sont brûlants, toutes les femmes ont des éventails.
Dans cette ville du Nord, l'été, pendant quelques jours, a des ardeurs compensatrices des longs hivers où tout fige, les rivières dans leur lit et la vie dans la rue.
Cette année-là, il n'y avait pas de gaieté parmi les buveurs attablés, mais une sourde animation, inquiète et colère. Les bourgeois d'Elsenecht avaient fait des émeutes et dressé des barricades.
Il n'élait bruit que de complots, et, par cette belle soirée, on condamnait, sans nul doute, au Palais de
Justice, une vingtaine de suppressionnistes convaincus d'avoir attenté aux jours du souverain.
Il y avait eu, en effet, dans les caves du palais royalr une explosion de dynamite, heureusement avariée, qui n'avait fait qu'ébrécher, sans les ébranler, les solides voûtes, et tué seulement trois serviteurs au lieu d'abîmer tout un quartier. Les coupables arrêtés n'avaient pas de merci à attendre, et d'ailleurs n'en demandaient pas, protestant qu'ils recommenceraient, s'ils échappaient, jurant qu'ils seraient vengés, s'ils mouraient.
Toujours la même lamentable histoire. Leurs associés n'avaient pas attendu le jugement pour ourdir de nouvelles machinations. Ils voulaient frapper la cour de terreur, fanatiser le peuple. Le roi, la reine, les ministres, le préfet de police trouvaient des menaces de mort au chevet de leur lit, sur leur table de travail, dans leur verre à boire.
Si la police d'Elsenecht avait été bien faite, on eût pu saisir plusieurs chefs parmi les buveurs de bière fraîche dans la taverne du Faucon couronné. Mais comment se défier de gens respectables, à mines douces, à langage correct, qui, comme tant d'autres, cédaient au besoin de se désaltérer?
C'étaient : un colonel en retraite, savant homme qui s'occupait du problème des ballons dirigeables, un. banquier juif, un marchand de pierres précieuses portant dans sa poche, enveloppés d'un petit carré de papier de soie, cent mille francs de diamants, un célèbre peintre, un Russe, membre de l'Académie impériale de Moscou, et enfin le directeur-adjoint du Musée royal, le Français Thibault, ami intime de cette
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belle Julie d'Abria, que les uns disaient la sœur du roi, et les autres sa maîtresse.
Le roi s'était fait présenter Thibault, à son arrivée. Dès le premier coup d'oeil, ils se haïrent, se trouvant réciproquement des avantages considérables.
Le roi, habitué à juger les physionomies, devina en Thibault un caractère dont une fille singulière comme Julie pouvait parfaitement s'éprendre. Thibault distingua en Georges une certaine ressemblance avec Julie, qui lui fit mal. Il comprit la force des séductions royales que son rival voulut bien déployer pour lui : une majesté, une grâce, une affabilité innées et acquises par les efforts constants de dix générations pour ne jamais s'oublier dans les grands rôles de la comédie politique... Combien on devait adorer cet homme pour un mot, pour un sourire ! Comme ses défauts devaient paraître aimables, ses fautes légères, ses crimes pardonnables! Julie, elle-même, avait de l'indulgence pour lui.
Elle s'était laissé donner, aux environs de la ville, une maison de campagne, à la fois simple et élégante, qui l'avait séduite à cause de sa situation, dans une île, au milieu d'une rivière profonde et rapide. Des fenêtres, la vue était charmante sur les deux rives plantées de bois dont une éclaircie laissait apercevoir trtie chaîne de collines, les seules montagnes du pays, où les seigneurs d'autan avaient édifié des forteresses, au jourd'hui démantelées, mais à souhait pour le décor- Cette habitation isolée, parfaitement gardée par la rivière, communiquait avec le rivage nord au moyen d'un pont-levis baissé dans la journée seulement. Pour gagner l'autre bord, on se servait d'un bateau dont le
courant rendait la manœuvre difficile. Celte bizarre retraite, qui datait de cent cinquante ans, avait été créée par un vieux seigneur fort amoureux et fort jaloux, désireux de vivre en paix avec sa jeune femme. Ils furent, en effet, très heureux tous les deux, lui sans inquiétude, elle avec les visites nocturnes d'un beau cavalier renouvelant à jours fixes les exploits de Léandre, et qui, à la mort du vieux mari, épousa sa maîtresse. La chronique veut que des rhumatismes aient gâté les douceurs de la lune de miel. La maison passa ensuite à différents maîtres qui ne l'habitèrent qu'assez rarement, de sorte que le temps, la solitude lui avaient donné de grandes beautés. La mousse et les lichens couvraient le toit; les murs, très gris, n'avaient jamais eu leurs sculptures gâtées par le grattoir. Dans les grands vases de pierre ornant la balustrade où l'on venait s'accouder pour voir couler la rivière, poussaient des fleurs sauvages et des herbes folles que, parfois, les jardiniers, pris d'un zèle malencontreux, arrachaient pour les remplacer par des géraniums, mais qui toujours repoussaient avec une vigueur merveilleuse.
Sur un mur, s'étendait un lierre si gros que c'était une des curiosités du pays. Le parc, peu étendu, avait des arbres, bien plus anciens que la maison, et qui au moindre vent faisaient beaucoup de bruit avec leurs branches, sans toutefois dominer le chant continu de la rivière.
Julie fut charmée de la maison de l'Ile. Elle se plaisait peu à Elsenecht où elle était en butte à une maligne curiosité. La ville, toujours informée des bonnes fortunes du roi, s'était singulièrement méprise sur le
compte de la jeune fille. Corazzini rétablissait les faits autant que possible. Les honnêtes gens plaignaient sa pupille; les autres ne voyaient pas incompatibilité entre la vérité et les bruits populaires. Mme d'Abria, enfin éclairée, s'indignait :
(.< Il faut que le roi te reconnaisse publiquement, qu'il te donne un titre et te marie.
— Je ne veux pas me marier; je n'ai que faire d'un titre. La reine ne m'a point fait appeler. A quoi bon m'imposer?
— A quoi bon être venue, alors?
— Oh! mère, tu le sais bien... J'ai peur pour mon frère. »
Elle ne se doutait pas, la pauvre Julie, qu'elle était la cause du danger le plus sérieux que courût le roi.
Il venait la voir, souvent à l'improviste, quelquefois avec plus de cérémonie , en se faisant annoncer le matin. Il amenait alors quelques courtisans, car, sans s'expliquer officiellement, il avait trop l'orgueil de son sang pour renier sa sœur.
Julie ne le recevait jamais qu'en présence de sa mère ou de ses amis. Thibault, qui avait une chambre dans la maison, assistait fréquemment à ces entrevues. Il y souffrait le martyre : la familiarité du roi avec la jeune fille l'offensait, lui empourprait les joues comme un affront. Georges aimait à la faire chanter, s'asseyait tout près d'elle, au piano, et ne la quittait pas des yeux. Il lui demandait surtout des airs (ÏAnnunciala, lui parlait de l'Opéra-Comique, où il l'avait connue. Il se plaisait dans ces souvenirs parisiens, rappelait la promenade qu'ils avaient faite un soir le long des quais, et elle lui montrait qu'elle n'avait pas moins de mémoire
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que lui. Une fois seulement il fit allusion à une certaine excursion à la campagne : elle garda le silence. Rien de tout cela ne passait inaperçu pour Thibault ; il •remarquait avec amertume que personne n'existait pour Julie en présence du roi, qui trouvait moyen de l'accaparer, de l'isoler de son cercle; et ce cercle, dans un respect exagéré, s'élargissait autour d'eux.
Thibault devenait un farouche républicain, maudissant la bassesse de ces courtisans, la complaisance de cet entourage. Lui, n'avait pas qualité pour veiller sur Julie, et il savait qu'une fausse démarche le rendrait odieux et ridicule. Aussi avait-il soin de cacher ses tortures. Quelquefois Georges proposait à Julie de faire le tour de la petite île. On les voyait du salon marcher lentement sur le sable jaune ou sur l'herbe verte. Elle avait ordinairement la tête baissée et les mains jointes, tandis que son compagnon, un peu penché sur elle, lui parlait avec des sourires très doux.
11 n'avait plus recommencé ses tentatives brutales, tenant fort à ne pas l'effaroucher. 11 eût été si désespéré de la voir partir! Il comptait la corrompre par sa patiente et troublante tendresse, et aussi par sa fréquentation assidue : persuadé de l'influence des mauvaises compagnies, il ne pensait pas qu'on pût résister à la sienne. Il eût bien voulu transporter Julie à la cour, dans son milieu à lui où, croyait-il, il l'eût sûrement éblouie, enfiévrée; mais il s'était heurté à ses répugnances; non pas qu'elle pénétrât sa pensée : elle craignait seulement de perdre sa chère liberté.
Tout en souffrant des bruits calomnieux, elle se rassurait du côté de son frère, dont elle interprétait la
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réserve selon son honnête désir. Elle espérait transformer à la longue une passion mauvaise en une saine amitié el se disait qu'il y avait eu méprise dans le cœur et les sens du roi, qu'elle obtiendrait, à force de bonté et de vertu, le saint amour fraternel auquel elle avait droit. Elle était bien sûre maintenant de ses propres sentiments, aussi purs que le jour, aussi désintéressés qu'une tendresse de mère. En effet, pour ce frère roi et de vingt ans plus âgé qu'elle, elle se sentait un dévouement un peu protecteur. Sans ce qui s'était passé naguère entre eux, elle eût pris la liberté de le gronder, de le conseiller, et son ascendant eût été considérable.
« Si je pouvais lui être utile, pensait-elle, quelle gloire et quel bonheur ! »
Être utile, c'était là le besoin de Julie, ce qui l'avait si fortement attachée à Thibault; c'était ce qu'il lui (allait pour continuer à chérir le roi...
Thibault avait sujet d'être jaloux. Elle pensait à son frère bien plus qu'à lui. N'était-ce pas le roi qui était à plaindre, tandis que Thibault jouissait, grâce à sa faveur, d'une grande situation ? Thibault faisait de l'un des plus beaux musées de l'Europe sa chose à* lui, apportant dans le classement des collections une méthode qui attirait sur son nom l'attention du monde savant. Thibault avait un laboratoire, faisai des expériences et des découvertes, réalisait enfin toutes les espérances de sa protectrice. Il était heureux, car on est heureux lorsqu'on travaille, lorsqu'on de sublimes tête-à-tête avec la Nature, on lui arrache ses secrets. Au Grimsel, où pourtant il n'étudiait que dans les livres, pâles traductions de l'éternel
poème de la création, il avait eu des moments divins. D'un autre côté rien de changé : il était chez lui dans la maison de l'Ile, comme l'an passé dans le chalet des Alpes... Ah! sans la préoccupation où elle était d'un autre, combien Julie se fût effrayée de l'amère tristesse de cet élu !
Elle le voyait rarement seul, étant maintenant trop entourée, recevant beaucoup de visites. Corazzini s'était retrouvé une multitude d'amis, peu d'anciens, car la plupart de ses contemporains étaient morts. Parmi les nouveaux, plusieurs étaient nés pendant son exil. Il est vrai que c'étaient les fils des anciens et qu'ils avaient plus d'une fois entendu raconter son extravagante sortie du royaume. Tous se firent présenter à la sœur du roi. L'éternel prince de Lindstrôm, dont Georges était si fatigué, mais dont il ne pouvait ni ne voulait se défaire, se montrait d'une assiduité déplorable. Julie et sa mère, Daléas et Corazzini l'avaient en horreur et l'évitaient le plus possible.
Son méchant et sot bavardage n'était écouté que par Thibault, qui, avide comme tous les jaloux d'émotions cruelles, tenait autant à entendre parler du roi qu'à ne rien perdre de ses visites à Julie. Lindstrôm lui narra tout au long les épisodes du voyage de Georges à Paris.
« Il a toujours eu un faible pour les femmes de théâtre ; mais Rosa Merle l'avait littéralement incendié. Jugez de l'effet quand, pour se sauver de lui, elle lui révéla leur parenté. Ce fut comme si elle eût jeté de l'huile sur le feu. Se trouver tout à coup possesseur d'une sœur comme celle-là, belle, artiste, convoitée tous les soirs par une centaine d'hommes prêts à
se damner pour elle, et devenir à la minute sage comme un petit saint Jean!... Gela arrive peut-être, mais pas aux rois. Ils eurent ensemble de grandes libertés. La reine, à qui son mari raconte tout, en a su quelque chose et n'a pas gardé le secret pour elle. Il y en a peut-être moins qu'elle n'en dit, mais il y en a peutêtre davantage... Vous comprenez! »
0!i ! comme il haïssait ce roi débauché, celte reine calomniatrice, ce courtisan stupide et féroce. Lindstiôm ne savait pas à quel danger il s'exposait en allant causer de la sorte avec le directeur-adjoint du Musée royal, au bord d'une rivière profonde.
Thibault retournait à Elsenecht avec des pamphlet > plein la tête, des philippiques plein la bouche, que nouveau François d'Assise il lançait aux oiseaux perchés sur les arbres du chemin.
Quand il se retrouvait dans les rues, sur les places, il lui prenait envie d'ameuter la foule et de la mener à l'assaut du palais royal.
Avec quelle âpre joie il lisait les journaux de l'opposition! Comme leur éloquence lui semblait persuasive! Combien leurs plus misérables arguments étaient, selon lui, décisifs! Les injures à tous, les excitations au meurtre, au pillage, à l'incendie ne l'effrayaient pas. Il avait la fièvre, il redevenait fou.
Les soirs qu'il ne passait pas dans la maison de l'Ile, il les employait en promenades dans la ville, inquiet, cherchant aventure comme un loup affamé. Les innombrables espions des suppressionnistes avaient les yeux dans toutes les consciences et dans tous les cœurs de quiconque approchait le roi. Thibault fut une recrue facile. Le fanatisme tira bon parti de sa jalousie, de son
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indignation. Il se rencontra avec des gens puissants, supérieurs par leur situation et par leur intelligence. Réunies, toutes ces colères étaient irrésistibles. Elles se mélangeaient, formaient une haine impersonnelle dont chacun prenait sa pari, et qui était d'autant plus redoutable qu'elle semblait désintéressée. On lui faisait le sacrifice de ses rancunes, de ses amitiés, de sa vie, de la vie des autres. Thibault, un de ces sectaires!... Combien il avait besoin des yeux de sou amie, phares aimés, pour rester dans le droit chemin, et comme il glissait vite sur la pente du crime!... Plusieurs fois il fut tenté de se confesser à Julie (n'en avait-il pas l'habitude?), de lui dire : « Je souffre trop! Renvoyez-moi en Amérique! » Mais de telles paroles étaient impossibles. Il sentait bien qu'il laisserait déborder sa colère et son amour, que ses plaintes ressembleraient, à des blasphèmes dont il offenserait sa divinité. D'ailleurs, pourquoi ne pas partir sans adieu, comme autrefois à Bruxelles? « Cette fuite serait héroïque, » disait sa conscience. « Elle serait lâche! répondait sa passion. Ce roi est impie. Ceux qui conspirent contre lui sont éloquents comme la vérité, en dépeignant les crimes et les misères dont il est l'auteur. On a. le droit de tuer un tyran. Les régicides sont des martyrs. Quand nous serons morts, le roi et moi, Julie nous pleurera, et vivra, sainte et libre... » C'était avec ces sophismes qu'il se trompait et s'exaltait.
Julie eut un pressentiment, pendant que Thibault était au Faucon couronné. Elle se coucha triste, et, tardant à s'endormir, descendit en elle-même. Elle ne ressentait pas cette mélancolie alarmée lorsque Corrazzini ou sa mère lui manquaient. Thibault était donc
pour elle quelque chose de plus que les autres : elle se l'était déjà dit sur le yacht. Et cependant elle ne considérait pas le mariage avec lui comme l'idéal du bonheur.
Sa tranquillité à ses côtés était parfaile, d'une douceur sans élans. Il eût fallu qu'elle le vît en péril, pour qu'elle lui fît le don de sa personne. Peut-être aussi eût-il fallu qu'il accomplît sous ses yeux quelque action d'éclat comme celles par lesquelles il s'était réhabilité.
En écoutant ses aventures, elle avait eu le cœur gonflé, la chair parcourue de grands frissons; elle s'était dit : « C'est un héros. » Ses souvenirs ne lui faisaient pas retrouver cette émotion. Même quand elle lisait dans quelque revue ou dans quelque journal la relation de l'héroïque conquête, elle n'était pas empoignée aussi fortement qu'elle l'eût voulu.
Julie, âme exceptionnellement haute, tendait toujours à son insu vers l'extraordinaire. Sans doute elle tenait de ses ancêtres paternels ce trait de caractère auquel d'ailleurs sa mère avait pu contribuer, car rois et comédiens ont au même degré le goût de la renommée, le besoin de l'acclamation, l'orgueil dans les grandes choses, la vanité dans les petites; tous, les mauvais et les bons, ont la soif jamais apaisée de la renommée. Julie avec son amour de la solitude, de la paix, du travail, absolument dépourvue d'ambition pour ellemême, y applaudissait chez autrui. Il lui plaisait qu'on visât haut, qu'on allât loin. Peut-être Thibault eût-il gagné à ses yeux en retournant en Amérique, et en y conquérant, avec sa seule intelligence, une fortune de nabab. La carrière scientifique dans laquelle elle l'avait
introduit est sûre, mais lente. La célébrité n'arrive guère qu'avec la vieîlle^e. Eh quoi ! Thibault se serait-il fait tort en lui obéissr t? Quand elle pensait ainsi longtemps à lui, elle finissait toujours par s'accuser d'injustice.
Le lendemain, elle s'habillait hâtivement avec l'idée d'aller au musée le surprendre, pour s'assurer par elle-même qu'il ne lui était rien arrivé de fâcheux, lorsqu'elle l'aperçut, sur le pont-levis, sa voiture arrêtée sur la route, ses chevaux haletants, couverts de sueur.
Que se passait-il? il était à peine sept heures du matin. Julie pâlit, et pensant tout de suite à une émeute, à une révolution, elle s'élança de sa chambre à demi coiffée — comme Sémiramis.
« Qui vous amène sitôt?... Mon frère?... »
Il fronça les sourcils, grinça des dents.
« Votre frère se porte bien, très bien... L'ordre règne à Elsenecht. Soyez donc tranquille. Je viens tout simplement vous demander de lui adresser une supplique. »
Elle respira, croyant que ceux qu'elle aimait n'étaient pas en cause.
« Tout ce que vous voudrez, mon ami. Il y a une éternité qu'on ne vous a vu... Venez dans le jardin : cette matinée est délicieuse. »
Et, en effet, autant l'air de la ville était pesant, autant celui de cette fraîche solitude était limpide et revivifiant. Mais Thibault avait beau en sentir la caresse sur son front brûlant, il n'en gardait pas moins la fièvre de ses agitations.
(( Il faut, dit-il sans préambule, quand ils eurent
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pris place sur un banc, au bord de la rivière, que vous obteniez la grâce des cinq suppressionnistes condamnés hier au soir à la peine de mort.
— J'essayerai.
— Le roi ne vous refuse rien. »
Elle sourit.
« Sans doute parce que je ne lui ai jamais rien demandé.
— Il va au-devant de vos désirs.
— C'est vrai, il est bon. C'est ta lui, mon ami, que je dois de vous avoir près de moi. »
Thibault rougit.
« Je n'ai pas oublié que je suis son obligé, » dit-il avec amertume.
Julie, étonnée, tourna vers lui ses yeux clairs. Il baissait la tête, et du bout de sa canne fouillait nerveusement le sable.
Elle reprit :
« Pour ce qui est des condamnés, je crois qu'il serait d'une sage politique de commuer leur peine. Il est dangereux de faire des martyrs.
— Persuadez cela à Georges II, si bon vous semble ; mais sachez que le suppressionnisme est trop fort pour se laisser abattre par la terreur ou paralyser par la clémence.
— Ce sont donc des bêtes féroces que ces partisans?
— Ce sont des hommes indignés.
— Et ils font passer leur indignation sur des gens inoffensifs, de pauvres domestiques, des passants qu'atteignent seuls leurs machines explosibles; car pour le roi, bien qu'ils le voient de très près, puis-
qu'il trouve des placards menaçants dans sa chambre* à coucher, ils n'osent y toucher. Un tel parti ne devrait pas commettre de si cruelles maladresses.
— Vous donnez là une leçon qui servira,, je l'espère.
— Ah ! çà, Thibault, vous êtes suppressionniste?
— Pourquoi non? » dit-il en se levant brusquement. Elle lui prit le bras, regarda autour d'elle avec
inquiétude.
« Voilà une folie que je vous défends de répéter. Savez-vous qu'hier, toute la journée, j'ai été préoccupée de vous, et que cette nuit je n'en ai pas dormi? J'avais le sentiment d'un trouble grave dans votre existence.
— Hier au soir, et cette nuit même, je me suis, en effet, battu contre moi-même avec infiniment d'angoisses et de douleurs. On m'ordonnait de me servir de vous pour cette grâce, et c'était me demander le sacrifice de mon orgueil, de ma loyauté même. Je me suis vaincu, vous le voyez.
— Votre arrivée, votre conversation nie font l'effet d'un songe... Vous, Thibault, vous... vous, dans une secte d'assassins... Le coup est rude... Vous m'avez fait bien du mal. »
Deux grosses larmes coulèrent de ses yeux, sur ses joues pâles, et elle se laissa retomber, accablée, sur son siège.
Elle ne lui demandait pas d'où venait sa haine poulie roi, ne la comprenant que trop. En une seconde, une foule de faits significatifs s'étaient groupés pour l'éclairer.
« Rassurez-vous, dit-il, je n'ai aucun crime à me
FILLE DE KOI. 317
reprocher... J'étais triste, irrité, plein d'une activité que je ne pouvais dépenser... Ali! vous avez eu bien tort de m'empêcher de courir le inonde à la recherche de grands travaux et de périlleuses aventures... Des hommes aux paroles brûlantes, faisant écho à ma révolte, m'ont dit un soir — le soir d'un jour où vous m'aviez à peine parlé : « Voulez-vous être des nôtres? « Notre cause est juste ; il s'agit de délivrer un peuple « et de punir un tyran. » J'ai répondu : « Prenez-moi. » Mais je n'ai encore reçu qu'un ordre, celui d'obtenir une grâce. »
L'effroi de Julie se calmait. Cette fois encore Thibault n'était pas coupable. Elle allait lui adresser de ces remontrances auxquelles il ne savait pas résister, lorsqu'un bruit vint troubler le silence de l'île. Des cavaliers franchissaient le pont-levis.
« Le roi! cria-t-elle. Ah ! Thibault, cachez-vous!
— N'avez-vous plus, fit-il d'un ton sec, le droit de me recevoir?
— C'est vrai! Je suis folle, » balbulia-t-elle.
Dans son épouvante de voir face à face ces deux hommes, le roi et le suppressionniste, elle perdait sa présence d'esprit, comme si l'adhésion de Thibault à Thorrible secte avait été écrite sur son front.
Sans la colère et la jalousie, qui l'aveuglaient, il eût compris que Julie en ce moment frémissait pour lui seul. Mais il se dit, le malheureux :
« Elle a peur que je ne tue son frère sous sesyeux. »
Georges était aussi furieux que Thibault de la rencontre. Il l'avait vu de loin avec Julie, et il se hâtait de les joindre, pour surprendre sur leurs visages une trace de leur conversation.
:::s fillk de nul.
Ils étaient loin, en effet, d'avoir repris leur sérénité. Julie souriait, mais sa main trembla bien fort sous le baiser du roi.
Celui-ci regarda Thibault sans lui rendre son salut.
a Voulez-vous, ma chère, me dire de quel sujet désagréable vous entretenait monsieur? Il a l'air d'un suppressionnisfce menaçant et vexé. »
Thibault reçut avec un sourire insolent le terrible à-propos, et Julie en fut si effrayée qu'elle faillit tomber. Le roi à cette heure... sur les traces de Thibault... Son ami était découvert et perdu.
Mais, si ses nerfs la trahissaient, son âme demeurait vaillante, prête à la lutte.
« Sire, dit-elle, le suppressionnisme vous préoccupe trop. Vous le voyez partout. Un de ces jours, vous me demanderez si je ne lui suis pas vendue.
— Tout de suite, ma belle... Mais non, vous n'êtes pas assez méchante pour faire partie de l'odieuse confrérie : avec votre air mutin et votre sagesse raisonneuse, vous seriez une exquise conspiratrice ancien régime, une frondeuse comme Mme de Longueville.
— Eh bien, sire, puisque vous mettez la conversation sur ce terrain glissant, je vous en parlerai, moi, du suppressionnisme.
— Non, je vous en prie. Jusqu'ici, la maison de l'Ile en a été indemne; malgré M. Thibault, je n'ai pas trouvé la moindre menace de mort sous ma serviette, à votre table... Donc, nous nous occuperons d'autre chose, de ce que vous disiez avec monsieur, par exemple.
— Nous parlerons de ce que je voudrai, sire, dit-
elle en riant; par exemple, de l'aimable projet qui vous amène à cetle heure matinale.
— Mais il paraît que je viens encore trop tard, puisque j'ai été devancé par monsieur. »
Julie fut pour mentir, pour dire que Thibault avait passé la nuit clans la villa, comme cela lui arrivait quelquefois. La vue de la voiture poudreuse aux chevaux mal reposés la garda de cette défaite dangereuse.
Elle prit son air le plus câlin, s'arma de son plus joli sourire.
« Je vous expliquerai cela à mon aise, à mon heure. »
La séduction de ses beaux yeux était irrésistible. Georges, qu'elle n'avait jamais regardé ainsi, en perdit la tête et oublia Thibault.
« Vous êtes une fée, une enchanteresse. Quand on vous voit, on ne peut songer qu'à la joie. Voyez ! dit-il, en désignant trois jeunes gens qui se tenaient à l'écart, chapeau bas, j'ai amené les plus gais compagnons de ma cour. La ville est atroce en ce moment. Je me suis réveillé avec un appétit de liberté et de grand air, avec l'amour des bois qui m'est venu depuis que vous y vivez en petite sauvage, ou plutôt en déesse que vous êtes. »
Elle était au supplice de ce madrigal, et semblait le trouver charmant.
«Accordez-moi donc, continua-t-il , la grâce de mettre votre amazone au plus vite et nous irons au grand galop gagner notre déjeuner, que j'ai fait préparer à cinq lieues d'ici, dans un vide-bouteilles des mieux situés. »
Elle s'élança vers la maison. Thibault voulut, la suivre.
«Ah! je vous en prie, monsieur Thibault, laissez Son Altesse vaquer à sa toilette, » dit le roi avec hauteur.
Les deux hommes restèrent en présence, échangeant des regards irrités. En ce moment, c'étaient bien deuxégaux confondus dans une même rivalité. Le roi, tout à coup, s'en aperçut; le rouge lui monta au visage. Volontiers il oubliait son rang avec ses amis, mais à la condition qu'eux s'en souvinssent. Le lion à la patte de velours avait des réveils terribles et griffait jusqu'au s<mg. Ce Thibault qu'il avait voulu voir, dont, pour être sûr de lui, il avait fait l'un de ses fonctionnaires, qu'il tolérait dans son salon, à sa table, ce Thibault qu'il haïssait, parce que, tout un mois, il avait vécu seul avec Julie, occupant toute sa pensée, ce Thibault le dévisageait avec l'insolence d'un homme qui va en provoquer un autre.
Georges avait gardé sa cravache : sa main se crispait, tentée de la lever. Il se contint, par dignité, ne fit pas le geste, tourna sur ses talons en lançant un sarcasme du bout des lèvres.
Peut-être, dans sa fureur, Thibault se fût-il jeté sur lui, et eût-il péri sous les coups des trois jeunes cavaliers, qui, inquiets de son attitude, s'étaient rapprochés du roi, s'il n'avait été distrait, à cette minute même, par une apparition significative.
De l'autre côté de la rivière, au bord du bois, à demi caché par un tronc d'arbre, se tenait un homme qu'on eût pu prendre pour un simple promeneur, curieux de cette belle maison, mais dont la présence pour Thibault avait un autre sens. C'était le membre de la Société des naturalistes de Moscou, un des chefs sup-
pressionnistes les plus redoutés, celui-là même qui, la veille, avait ordonné à Thibault de solliciter les grâces. Il portait un livre sous le bras, un parasol à la main, sur le dos une grande boîte a botanique.
Chargé de la surveillance de Thibault, il se montrait à temps pour lui rappeler qu'il n'appartenait plus à ses propres colères, mais à celles de la cause, et qu'il ne devait pas exposer sa vie sans en avoir reçu l'ordre.
Thibault regagna sa voiture avec les jambes vacillantes, la tête lourde d'un homme ivre. Au bout de cinq minutes, il fut dépassé par une cavalcade trottant dans un nuage de poussière. A côté de Julie était le roi, qui donna un coup de cravache — le coup retenu tout à l'heure — au siège du cocher. La voiture, prenant la moitié du' chemin avait forcé les cavaliers à se rapprocher, de sorte que la robe de la jeune fille frôlait le cheval du roi. Ils quittèrent la route, prirent un sentier fleuri où les arbres répandaient une ombre épaisse. La voiture dépassa le sentier; Thibault ne vit plus rien et se mit à pleurer.
« Un roi n'est plus rien..., disait Georges avec rage, pas plus qu'un père, d'ailleurs. Le premier faquin, né de l'ordure dans le ruisseau, se prétend mon égal. Le républicanisme infecte toutes les classes de la société. Et dire que j'ai été plus d'une fois l'hôte de Paris, la patrie des immortels principes, comme ils disent. Je ne le regrette pas, puisque je vous y ai connue, Julie... Mais, enfin, j'ai fait là un acte d'adhésion regrettable aux idées modernes, une sorte de trahison à la cause monarchique... Votre Thibault, c'est un républicain, sans doute. »
C'était à ce moment qu'ils avaient rejoint la voiture. Julie ne fit pas attention au coup de cravache, et ne parut pas songer qu'elle connaissait le voyageur. Cette indifférence rasséréna son interlocuteur.
A plusieurs reprises elle voulut parler de la grâce, et, pâlissant, rougissant, ouvrait la bouche avec un immense effort, insuffisant cependant, car elle restait muette.
Au déjeuner, un de leurs compagnons la tira d'affaire. Le roi ayant eu une autre sortie contre les niveleurs, I » courtisan, tout en savourant un bourgogne parfumé, le félicita de l'arrêt de la cour contre les conjurés.
FILLli DE ROI. 3"23
(( Sire, dit Julie, vous ne laisserez pas pendre ces hommes.
— Si fait!
— Fi! ce n'est pas digne de vous. »
Une seconde, il hésita entre le rire et le courroux. Le rire l'emporta.
(( Ma belle frondeuse, vous me rendrez raison de ces paroles-là. »
Comme à Villebon, il avait les joues brûlantes et les yeux allumés. Ses invités, écourtant le dessert, se levèrent pour lui laisser le champ libre.
Julie leur jeta un regard désespéré. Les lâches! ils eussent laissé commettre tous les crimes à leur maître! Elle pensa à Thibault, excusa presque ses révoltes. Mais cette pensée même lui donna la volonté de gagner sa cause à tout prix.
« Sire, dit elle en riant, je vais vous faire de la morale.
— Appelle-moi Georges, comme autrefois, lui chuchota-t-il à l'oreille.
— Mon frère bien-aimé, vous ne reconquerrez votre popularité que par la clémence.
— Mais peut-être n'affermirai-je mon trône que par la terreur.
— Oh! je vous connais, vous êtes incapable de pendre et de déporter sans cesse. Il y aura toujours un moment où, soit dégoût, soit pitié, votre bras faiblira. Mais alors vous serez tellement haï qu'on atlribuera à votre impuissance seule le relâchement de votre sévérité. Faites grâce tout de suite : vous déconcerterez les suppressionnistes. »
Georges, redevenu sombre, dit :
« Est-ce de cela que vous parlait M. Thibault?
— M. Thibault m'entretenait d'affaires le concernant particulièrement.
— Ah!... Il n'avait pas l'air content, ni vous non plus.
— C'est un homme qui a beaucoup souffert et qui doute trop de l'avenir. »
Il y eut un silence pénible. L'entretien tournait mal.
La pauvre Julie pécha contre sa conscience.
*< Mon Georges! » fit-elle doucement.
Ces deux mots dissipèrent les nuages amassés par la politique.
« Mon Georges, vous ne m'avez encore rien accordé... Si j'étais la reine, ou simplement une princesse, vou& ne me refuseriez pas cette grâce.
— Eh bien, je te prends au mot, laisse-toi faire princesse, et j'annonce à mon peuple que, pour fêter ton avènement, je fais remise de leur peine aux condamnés.
— Votre clémence est cruelle pour moi. Je serai mal accueillie à votre cour: on ne m'y ménagera pas les humiliations. La reine, à Paris si bonne pour moi, ici ne m'a pas donné signe de vie.
— La reine ne demande qu'àt'avoir à ses côtés, mais elle te veut mariée.
— Sa sollicitude va trop loin, dit Julie avec amertume.
-J'en conviens. Aussi puis-je f imposer sans condition. D'un autre côté, je ne vois pas grand inconvénient à ce que tu aies un époux âgé, respectable, un chaperon, en un mot, pas plus gênant qu'une dame de compagnie.
FILLE DE KOI. 325
— Ce n'est pas ainsi que je comprends le mariage. » Il lui lança un regard dur.
« Ah!... Il vous faut un homme de votre choix, amoureux, à qui vous donneriez beaucoup d'enfants, M. Thibault, par exemple! »
Il avait bu beaucoup au déjeuner, la chaleur de l'ivresse s'ajoutant à celle de la colère, il ne se possédait plus... D'un coup de pied violent, il renversa la table.
L'écroulement bruyant de la vaisselle frappa douloureusement les nerfs de Julie et la fit bondir comme une injure.
« Certes, dit-elle, j'épouserai M. Thibault, s'il me plaît, et c'est bien pourquoi j'entends garder ma liberté. »
Il devint livide, s'approcha d'elle, lui prit les poignets qu'il meurtrit sous son étreinte.
« Eh bien, dit-il, les dents serrées, avouez-donc que vous l'aimez, ce faussaire ! »
La colère du frère n'était pas plus grande que celle de la sœur : l'une n'avait plus de mesure, l'autre plus de prudence. Julie ressentait vivement la souffrance physique ; ses poignets brisés l'exaspéraient, comme les coups de fouet un cheval emporté. Elle cria, révoltée :
« Eh bien, oui, je l'aime! »
11 la repoussa, s'arracha les cheveux, voulut parler; le souffle lui manqua. Quand il retrouva des paroles, elles s'échappèrent, haletantes, de son gosier serré comme en une attaque d'apoplexie.
« Je le ferai... pendre... avec les autres... C'est un suppressionniste.. Il y en a partout... Toi-même... Peut-être m'as-tu empoisonné... La tête me tourne...
— Vous êtes ivre..., dit-elle avec mépris. Mais
326 FIUK DE ROI.
«on assez pour ne pas m'entendre. Je ne vo„< J
Pas cru capable d'une colère aussi basse dl ' '
— Tu m'insultes !
- Vous m'outragez... Ayant le même Ban. ;vL mêmes passions que vous, le même orgne Pp »„,' , m avez-vous appelée en Sée.ande? J'eus mieuv pour vous et pour moi, de rester enseve! e dans sauvage retraite. ans fl
— Avec Thibault!
— Thibault, toujours Thibault!... Si vous ftfo H- ■ votre bon sens, vous reconnaîtriez que v us eul mettez ce nom dans la bouche. » * '
Elle se jugeait maintenant ffrandempnt *« . Savoir compromis son ami. Hélas" TaîLi 7n réparer le mal. ailait faIk
« Tu l'aimes !
— C'est vous qui me l'avez fait dire. Il ne finit nno
dtT;ri!Jen'aipeHr^p~"p-^
en t.ï : P ss a rdsrves yeux ,impides- "
- lui arracL'ce crlTad^ou aUVaiS6' "* *** « Que tu es belle, Julie! »
cachant ITT SUI' 'e banC ^ avait uuitté, et se cachant la tête dans ses bras, appuvé sur le H Jo ,
resta immobile et muet. 0SSler' ''
FILLE DE ROI. Ml
Dormait-il? réfléchissait-il? Julie se le demandait. ■Je qui est certain, c'est qu'il se dégrisait de sa colère, t du vin absorbé après une course rapide. La chaleur ai-tait extrême. Même en ce lieu abrité, les feuilles Mitaient molles, les herbes sèches. Les oiseaux ne chantaient pas. Seuls les insectes égayés par le contact de l la terre brûlante, par l'épanouissement de l'été qui les ] avait délivrés de leurs chrysalides, rompaient le silence par les diverses musiques de leurs petks corps, dont la ] nature a fait d'étonnants instruments : les uns, des mouches, ayant des tuyaux comme des orgues ; les autres, des criquets, des archets comme des violons; tandis que d'autres, avec leurs cuisses, frappent sur des tambours. Et ces bestioles, monde non au-dessous du nôtre, parallèle, font une rumeur qui semble universelle.
Le roi, enfoncé dans son rêve, écoutant peut-être aussi, rassemblait ses esprits. Julie, immobile comme dans le repos qui suit les grandes fatigues, suspendait sa pensée et se laissait bercer par le bourdonnement charmeur de la terre.
Ils restèrent ainsi près d'une demi-heure; après
quoi le roi se releva, le visage apaisé, la voix calme :
« Eh bien, ma belle, dit-il comme s'il ne se souve-
. nait de rien, voulez-vous reprendre le chemin de votre
logis?
— Volontiers, sire ! »
Ils revinrent lentement. Julie était dans les mêmes agitations que le matin; cependant elle eut le courage de parler.
« Eh bien, ai-je obtenu ces grâces?
— Oui, à la condition que je vous ai dite : vous
328 FILLK DE HOL
paraîtrez à la cour. De plus, pour me rassurer contre votre Thibault, vous vous marierez. »
La voix impérieuse de Georges dénotait une résolution inébranlable.
Julie ne répondit rien. Son cœur se gonflait, les larmes lui montaient aux yeux. Elle n'eût protesté qu'avec des sanglots ; et, jalouse de ne pas montrer sa faiblesse, elle se mordait les lèvres jusqu'au sang.
Ce fut dans cette tristesse que la promenade s'acheva.
Quand ils arrivèrent dans l'île, ils furent reçus par Mmc d'Abria et Corazzini, qui firent au roi leurs plus belles révérences. Il les leur rendit en saluts pleins de grâce : baisemenls de main pour Mmc d'Abria. accolades pour le comte.
« Madame, si vous le permettez, je resterai à dîner avec vous, afin de jouir quelques instants du plaisir de votre conversation.»
Julie, la mort dans l'âme, monta chez elle changer de toilette. Elle trouva sur sa table de travail, dans la corbeille où, en son absence, on mettait sa correspondance, trois journaux dont toute la première page, occupée par la condamnation des suppressionnistes, était encadrée au crayon rouge. Il n'y avait pas à se méprendre : c'était un avertissement qu'on lui donnait. Thibault, sans doute, courait, si elle ne se sacrifiait pas, un double danger : danger de la part des conspirateurs, danger de la part du roi.
Elle se sacrifia.
Pendant huit jours, il ne fut question, à la cour et dans tout le royaume, que de la princesse Julie. On en oublia presque les suppressionnistes. Ils intéressaient moins, le peuple leur était hostile : grands et petits ne risquaient-ils pas d'être abîmés par la dynamite? Quelle charmante figure, au contraire, que celle de la sœur du roi, qui ressemblait d'une façon si frappante à la belle Ulrique. On donnait en son honneur des bals au palais royal et des illuminations dans la capitale. On n'avait que le tort de la marier mal, d'allier sa florissante jeunesse à la sénilité podagre du duc d'EIst, l'homme le plus riche de Séelande, qui souvent prêtait de l'argent au roi, quoique celui-ci ne le lui rendît jamais.
Tous ces événements amusaient considérablement les bons Séelandais. Vue de près, la comédie devenait tragédie. La mère, les vieux amis de Julie la connaissaient trop bien pour n'être pas certains qu'un tel mariage la mettait au supplice. En vain la questionnaientils pour être éclairés. Elle restait muette et froide.
Du côté de la reine, elle recevait, des humiliations qui, en d'autres circonstances, l'eussent révoltée, mais qui ne furent qu'une bien faible aggravation de ses
douleurs. Cependant elle faillit s'évanouir, lorsque, introduite pour la première fois dans le boudoir d'Augusta, elle revit le volume de Michelet bien en évidence, comme un défi et un avertissement.
Qui, d'elle ou de Thibault, souffrait le plus? Thibault sans doute, qui ne l'avait pas revue, et doutait d'elle pour la première fois. De nouveau, il tâtonnait en aveugle dans la vie, saisi de vertige, proie de Furies qui lui déchiraient le cœur, le jetaient sur la pente sombre de la perdition finale.
Il se savait surveillé, et ne s'en donnait qu'avec plus de rage à la cause suppressionniste. Il avait résolu de jouer sa vie contre celle du roi. Il ne manquait ni d'encouragements, ni de conseils. Un vaste complot fut tramé qui, par son audace, déjoua la police, en ce pays-là comme ailleurs, beaucoup trop subtile.
Julie, à l'occasion des fêtes de sa réception, avait dû quitter la maison de l'Ile. On l'avait logée clans un palais somptueux, que l'on donnait aux hôtes royaux ou princiers. Georges ne lui faisait que des visites rares et cérémonieuses, selon toutes les règles de l'étiquette. En revanche, dans les réunions de la cour, bals et concerts, il n'avait d'yeux que pour elle.
Les grands costumes d'apparat allaient merveilleusement à la jeune fille. Quand, pour la première fois, il vit ses bras, ses épaules de neige aux formes si pures, il demeura ébloui, devint jaloux de tous les hommes présents, découvrant trop bien en eux les désirs dont il était dévoré lui-même. Il en arriva presque à regretter de l'avoir transportée dans ce milieu officiel, où elle était bien plus en spectacle qu'autrefois à Paris, même sur la scène.
Elle était dame d'honneur de la reine et véritablement esclave de sa charge, qu'on lui compliquait comme à plaisir. Ce fut à grand'peine, et parce que le roi, qui comptait en profiter, intervint secrètement, qu'elle obtint, au bout d'une semaine, un jour de liberté.
Elle résolut de se rendre dans la maison de l'Ile, et en prévint Thibault, au sujet duquel elle s'inquiétait mortellement. Il ne lui accusa pas réception de son billet qu'elle pensa avoir été intercepté.
Diverses circonstances retardèrent jusqu'au soir la promenade de Julie. Elle fut même sur le point de s'en abstenir. Elle avait inutilement cherché son ami. Au musée, on assurait qu'il était en voyage. Incrédule, elle n'en était que plus anxieuse. Enfin par besoin de respirer un peu d'air pur, elle monta dans sa voiture attelée depuis longtemps. Il était environ sept heures du soir. Le ciel s'embrasait des lueurs du soleil couchant. Dans les faubourgs d'Elsenecht, la procession des ouvriers, file noire marchant d'un pas hâtif, regagnait le logis. Plus loin, les soldats remplaçaient les ouvriers; car la capitale, place forte entourée de remparts, était fermée de portes qui, dans les circonstances actuelles, ne s'ouvraient plus après dix heures du soir.
La Victoria, ayant franchi l'enceinte, roula rapidement. Dans le ciel plus étendu, planait la menace d'un orage. Une nuée noire, frangée de lumière jaune, jetait son ombre sur les prés, sur la rivière dont les eaux en cet endroit, lentes et lourdes, avaient la couleur du plomb. Les laboureurs, chez eux, soupaient, las d'une journée commencée à l'aube. Peu de pas-
sants sur la route, et seulement quelques voitures rentrant en ville.
Dans le mouvement berceur l'emportant sans cahots, Julie se trouvait bien, les yeux à demi clos, sans trop penser tant elle était à bout d'énergie, et sans regarder, car la nature, le beau ciel cuivré, dramatique à cette heure comme un paysage de Rembrandt, étaient impuissants à soulager ses peines trop complexes.
Elle ne s'aperçut pas que son cocher, un homme donné par son frère comme très sûr, n'avait pas pris le chemin de la maison de l'Ile, et elle ne sortit de sa songerie somnolente, qu'au moment d'un arrêt pour allumer les lanternes.
« Comment ne sommes-nous pas encore arrivés? dit-elle. Où sommes-nous?
— J'en demande bien pardon à Votre Grâce, je me suis égaré. »
Julie tressaillit. Dans sa disposition d'esprit, le moindre événement lui semblait significatif. D'ailleurs, la route était si simple d'Elsenecht à la maison de l'Ile, qu'on ne pouvait s'en écarter que volontairement.
« Conduisez-moi au village que j'aperçois là-bas, » ordonna-t-elle d'une voix tremblante d'inquiétude et de colère. »
L'homme se confondait en excuses obséquieuses et ne se pressait pas d'obéir.
Julie, les sourcils froncés, reprit :
« Promptement, s'il vous plaît, ou je conduis moimême. »
Le cocher remonta sur le siège et se dirigea vers les maisons.
Là, Julie se reconnut pour avoir passé à cheval dans
ce hameau qui était à cinq kilomètres de sa villa. Elle fit descendre le cocher, prit sa place et partit au grand galop. Le nuage orageux crevait; de larges gouttes transpercèrent la robe d'été de la jeune fille.
Un tonnerre lointain grondait sinistrement, et à l'horizon des éclairs pâles tremblaient dans le ciel.
Elle fouettait ses chevaux au risque de s'accrocher aux arbres qui bordaient cette route sous bois, envahie par l'herbe et les racines. Sa peur se communiquait aux bêtes surexcitées par l'orage et par la rapidité de la course.
Elle était si sûre d'un crime ou d'une catastrophe, qu'elle tressaillit à peine, lorsque le bruit d'une explosion acheva d'emballer l'attelage qui, dans un temps inappréciable, la porta à deux pas de la rivière où elle eût été précipitée si les chevaux n'eussent été retenus par des hommes qui semblaient l'attendre.
«Le pont! dit-elle, fouillant l'ombre crépusculaire épaissie par l'orage, étonnée d'entendre des bruits insolites sur la rivière, dont le flot se brisait contre d'énormes débris.
— Le pont! il vient de sauter. »
Elle descendit, regarda à la lueur des lanternes le visage des hommes postés et n'en reconnut aucun.
« Si vous êtes des voleurs, dit-elle, prenez ma bourse; mais laissez-moi ma liberté.
— Nous sommes des amis, mademoiselle, venus pour vous empêcher d'approcher de l'île qui est fort dangereuse. »
Elle écoutait à peine, épouvantée de ce qui se passait au delà de l'étroit c?rcle de lumière qui l'enfermait, elle et ces hommes.
33 i FILLE DE ROI.
La pluie était maintenant un déluge. Le tonnerre avait des éclats déchirants, et les éclairs étaient plus intenses et plus fréquents.
Un zigzag de feu éclaira pendant un dixième de seconde la forêt et la rivière dans toute leur profondeur. Julie eut le temps d'apercevoir, dans un bateau qui quittait le rivage de l'île, un homme debout, et d'entendre, avant le coup de tonnerre, une voix indignée qui fit gronder les échos de ce mot :
« Misérable! »
Dans la voix, Julie reconnut celle de son frère ; dans * l'homme de la barque, elle devina Thibault.
« Georges! cria-t-elle pleine d'horreur.
— Il va périr : l'île est minée. Allons! venez, mettons-nous à l'abri. »
D'un mouvement si prompt qu'ils en furent surpris comme d'un choc de la foudre, elle écarta les conjurés, s'élança au bord de l'eau dans la direction de la barque.
« Thibault! Thibault! retourne dans l'île, sauve le roi ! »
La barque continua d'avancer vers elle.
«Thibault! je te l'ordonne! je te maudirai si mon frère meurt! »
Les hommes s'approchaient par derrière, pour la bâillonner, l'emporter. Elle les sentit venir, se tourna de façon à les voir et à voir la barque.
« Pas un pas de plus ou je me jette à l'eau ! »
Us n'avaient pas l'intention de l'assassiner, ils s'arrêtèrent inquiets. Ils en savaient assez sur elle pour être certains qu'elle ferait ce qu'elle disait:
« Obéis-moi, Thibault!... Rappelle-toi que tu me
FILLK DE ROI. 335
dois la vie, que tu me dois l'honneur!... Sauve mon frère, ou tu es un lâche! »
A ce moment, il y eut un coup de tonnerre si épouvantable, avec de si suffocantes émanations sulfureuses, que les suppressionnistes eurent un mouvement de recul, croyant que l'île sautait. Un chêne mort, la tête en feu, secouait un nuage rougeâtre au-dessus de la masse des autres arbres, et éclairait le drame d'une lueur sinistre.
« Veillez à votre sûreté, » dit aux conjurés l'homme qui paraissait leur chef.
Thibault ne ramait plus vers le bord.
« Pourquoi vous arrêter, Thibault? dit le suppressionniste. Les minutes sont comptées. Vous n'en avez plus que quatre. »
Julie se jeta à genoux, tendit les bras vers la barque.
e Thibault, je t'en conjure, retourne dans l'île et prends le roi, tu en as le temps encore!... Si tu fais cela, je te tiens pour le plus généreux, pour le plus grand des hommes, pour le seul que je puisse aimer. »
Thibault donna dans la direction de l'île un violent coup de rame.
Le suppressionniste tira un revolver de sa poche.
« Thibault, dit-il d'une voix si impérative que le malheureux s'arrêta, la vie de cette femme me répond de ton obéissance. »
Julie se releva.
« Thibault, cet homme hésitera à m'assassiner, moi je n'hésiterai pas à me tuer à l'instant même où mon frère périra. C'est à moi qu'il faut obéir, tu entends!... à moi seule, à moi seule! »
Et Thibault, éperdu, retourna vers l'île. Le suppressionniste tira d'abord sur lui. Julie, au lieu d'attendre son attaque, prompte et forte comme une lionne, s'élança pour le désarmer, lutta avec lui...
... Il y eut un fracas épouvantable, comme un tremblement de terre, comme une explosion de volcan. Les eaux bouillonnèrent, rugirent. Ce fut dans les airs un ouragan de fer, de pierres, de poussière, de débris de toutes sortes qui, avec des grondements, des détonations, des déchirements de mitrailleuse, éclata dans le bois, atroce, désespérant, diabolique.
Extraits de quelques journaux séelandais de diverses nuances :
« Au moment où nous meltons sous presse, une effroyable nouvelle nous arrive. Sa Majesté le roi vient d'être victime d'un nouveau complot suppressionniste. Les détails de l'attentat sont étranges, terribles; le secret nous est ordonné jusqu'à nouvel ordre. »
« ... Encore une fois, Dieu a sauvé le roi. La secte vomie par l'enfer sur la Séelande a commis un crime qui, cette fois, n'a atteint qu'elle. La villa dite la maison de l'Ile où le roi avait passé la soirée avec sa sœur, la princesse Julie, a été entièrement détruite par une explosion de dynamite. Le roi et la princesse ont miraculeusement échappé. Un des chefs suppressionnistes a été tué. »
« ... Toujours les suppressionnistes! Le roi a couru un affreux danger. L'opposition que nous avons faite au gouvernement nous donne le droit d'être sincères avec ses adversaires — et par ses adversaires nous n'entendons pas, certes, les anarchistes dont l'assassinat est toute la polémique. Nous dirons donc : Livrons aux
suppressionnistes une guerre sans merci. Organisons contre eux une ligue patriotique qui les rejette en Russie, en Allemagne d'où ils sont sortis; car ils sont pour la plupart étrangers, ces chevaliers de la dynamite. Qui nous répond que ce ne sont pas des espions? En tous cas, ce sont des agents de désordre, de véritables alliés pour les puissances rivales. Ils sont vraiment trop bons de vouloir prendre nos intérêts. Ils nous feraient devenir royalistes, s'ils continuaient. Devant leur odieuse intervention, ma foi, nous dirions presque, à l'imitation de la femme de Sganarelle :
« Et s'il nous plaît, à nous, d'être vexés par notre « gouvernement! »
Du même le lendemain :
« Grâce à des renseignements précis, nous pouvons fournir à nos lecteurs tous les détails du complot, dont a péri l'auteur, Fédor Ivanowitch, sujet russe, professeur à l'Université de Moscou, membre de la vieille Académie des Curieux de la Nature.
« Avec trois complices dont on ignore les noms et qui n'ont pu être retrouvés, il avait miné l'île où était construite la villa, propriété de la sœur du roi. Cette villa, depuis la présentation de la princesse à la cour, n'était habitée que par un gardien gagné par les suppressionnistes et qui abandonna son poste pour leur laisser le champ libre. Ce misérable a passé la frontière. Les conjurés, connaissant parfaitement le caractère de la princesse, savaient qu'elle ne tarderait pas à revenir à sa chère retraite et comptaient surprendre, à sa première visite, le roi qui a pour sa sœur une grande affection. Leurs prévisions se réalisèrent.
(( La princesse envoya au gardien qu'elle croyait toujours chez elle, l'ordre de tenir prêt son apparlement, et, le roi se disposant à l'accompagner, les assassins mirent en contact avec les mines une machine infernale. Dès que leurs victimes eurent pénétré dans la maison, ces bandits sortirent de l'île et détruisirent le pont-levis dont ils avaient limé les chaînes.
« Heureusement arrivait à ce moment un ami d'enfance de la princesse, M. le professeur Thibault, directeur du musée royal, hôte assidu de la villa.
« Il gagna à la nage un bateau qui s'en allait* à la dérive, les malfaiteurs l'ayant détaché, pour enlever au roi et à sa sœur toute possibilité de fuir. Malgré les menaces et les coups de feu des suppressionnistes, cet homme courageux gagna le jardin et prit Georges II et sa compagne. Moins d'une demi-minute après, une effroyable explosion secouait l'île, y creusait des abîmes, brûlait la maison. La rivière bouillonnante emporta le bateau avec une vitesse inouïe. Ceux qui. le montaient se crurent morts. Ils reçurent des pierres, des éclats de toute sorte. Le roi, atteint à la tête, fut inondé de sang. M. Thibault eut une main presque broyée. La princesse s'évanouit. Le bateau vint heurter le rivage, faillit chavirer. Mais les deux hommes portant la jeune fille purent sauter à terre.
(( L'explosion avait été entendue à deux lieues à la ronde. Les paysans du petit village d'Oso se hâtèrent d'accourir sur le lieu du sinistre. Ils procurèrent au roi une voiture et ramassèrent le corps de Fedor Ivanowitch. La tête du misérable avait été fracassée par un monstrueux boulet de pierre : un des vases de la balustrade du jardin, projeté à quarante mètres.
« Cet odieux attentat n'a nullement affecté le roi, qui s'est promené hier dans la ville, le front taché d'une pièce de taffetas noir. Les bourgeois ont retrouvé leur souverain des anciens jours, souriant et bon enfant, rachetant, à force de franchise et de cordialité, les faiblesses de sa politique et de ses mœurs. C'a été de tous côtés des ovations et. des acclamations, et des manifestations contre les suppressionnistes. Ces anarchistes ont réconcilié la Séelande avec Georges II.
« Au cours de l'enquête qui nous a permis de raconter ici ce dramatique événement, nous avons relevé plusieurs contradictions dans les dires des témoins : il en est de même pour les moindres faits divers; on n'arrive à la vérité qu'en déployant une sagacité extraordinaire. Nous osons espérer que cette précieuse faculté ne nous a pas fait défaut en cette occasion, et qu'il est impossible de montrer un enchaînement plus logique des faits que celui que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs. A côté des erreurs soigneusement écartées il y a les incidents douteux que nous n'admettrons qu'après nouvel examen.
« Citons seulement sous toutes réserves un fait singulier. Il paraîtrait que le cocher de la princesse était vendu aux suppressionnistes; pris de remords, alors qu'il conduisait cette jeune fille à la mort, il l'avait égarée pour la sauver. Elle, très ferme et très impérieuse, l'aurait jeté à bas de son siège et aurait ramené la voiture dans le vrai chemin. Les paysans d'Oso prétendent qu'en entendant le bruit de l'explosion, le cocher, conspirateur mal trempé, est devenu fou.
« On a retrouvé la voiture avec ses chevaux morts
FILLE DE ROI. iJ4l
à dix lieues de la forêt. Les complices de Fédor s'en étaient servis pour fuir. »
Du même journal huit jours plus tard : « La blessure du roi est cicatrisée.
« L'état du professeur Thibault est bien plus grave qu'on ne l'avait cru d'abord. »
Les journaux dont les investigations avaient été égarées, ne savaient, on le voit, qu'une partie de la vérité, celle qu'avaient bien voulu leur livrer le roi et Julie, seuls témoins restés de la catastrophe, car Thibault ne comptait plus guère dans le monde des vivants.
Atteint par plusieurs projectiles, il était tombé inanimé aux pieds du roi, qui fut inondé de son sang, aussi bien que du sien propre. Julie avait, au contraire de ce que racontait la Gazette, aidé son frère à déposer à terre le malheureux.
Ces trois personnes demeurèrent seules pendant un quart d'heure. Ce fut pour elles un moment solennel. Ainsi que Thibault le dit plus tard, son esprit très lucide dans son corps brisé, lui permettait d'entendre toutes les paroles de ses compagnons, tous les bruits du bois, de sentir les gouttes de pluie et les souffles du vent sur son visage froid, sur sa main écrasée.
« Oh ! Julie, tu m'as sauvé, dit le roi.
— Non pas moi, mais celui-ci, répondit-elle, en montrant Thibault.
— Après m'avoir voulu perdre! »
La voix de la jeune fille prit une énergie singulière :
« Georges, si tu es un cœur grand, un roi auguste,
tu vas me le prouver à l'instant en rendant justice à ce blessé, à ce mort peut-être. »
Georges passa la main sur son front meurtri, et dit avec une immense douleur du corps et de l'âme :
« Tu as raison, Julie. Cet homme dans son crime a atteint au sublime. Il t'a aimée au point de t'obéir, quand tu lui commandais d'exposer ta vie pour le salut du plus odieux des rivaux. »
Et le roi mit un genou en terre, ajoutant :
« Je demande pardon au ciel, et à toi ma sœur, de l'odieuse passion dont seul le sang pouvait me laver.
— Oh! frère, je te pardonne et te bénis!... Puisse le ciel que tu invoques nous être clément, et sauver mon Thibault, mon héros, celui sans lequel la vie ne me serait plus rien!... Il ne respire plus! Oh! mon Dieu, du secours ! du secours!.., »
Elle soulevait la tête de Thibault, l'appuyait sur son épaule. Et lui, l'âme dans un ravissement paradisiaque, se croyait sorti de ce monde de douleurs.
Georges se relevait, appelait, se heurtait au corps de Fédor Ivanowitch, piétinait dans une boue de sang... Enfin il vit briller des torches entre les branches. C'étaient les paysans d'Oso. Thibault fut transporté à Elsenecht, chez Julie.
« Je n'aurai pas, dit-elle à sa mère, d'autre époux que lui. Dès maintenant je me regarde comme irrévocablement liée. Je ne quitterai pas son chevet, je le disputerai à la mort. »
La mort, pourtant, semblait en avoir déjà fait sa chose. Le sang avait cessé de couler, peut-être parce que les veines étaient vides. Les caillots rendaient plus livide encore la peau pâle. La main était horrible à
voir; les vêtements déchirés, souillés, faisaient redouter aussi d'autres blessures.
Le roi, qui n'avait guère qu'une écorchure, envoya Linder, son premier chirurgien, chez sa sœur, ne voulant pour lui-même d'autres soins que ceux du médecin de garde.
Linder constata que Thibault avait le genou brisé, et qu'un projectile était logé entre la quatrième et la cinquième côte droite...
« Vivra-t-il? demanda Julie pâle et sombre.
— Je ne sais, dit le chirurgien. Il faudra certainement amputer la main, et peut-être la jambe. »
Julie ne pleura pas en entendant cet arrêt, elle appuya seulement ses lèvres sur le front du moribond.
Cette caresse, plus que les soins du médecin, tira Thibault de son évanouissement. Il ouvrit les yeux, sourit :
« J'ai entendu ce que vous avez dit au roi, cher ange... Je suis heureux! »
Son visage s'était couvert d'une sueur glacée.
« André, mon bien-aimé, à force de volonté, on peut rappeler la vie qui s'en va... Oh ! vis, pour ne pas me quitter! »
Du regard, il lui promit obéissance.
« Il ne paraît pas souffrir, dit Linder.
— Non, reprit Thibault, je suis dans un étrange engourdissement. Je ne sens pas mon corps. »
Cependant les aides du chirurgien étaient arrivés, apportant tout le sinistre appareil des opérations. A ce moment, Corazzini, qui revenait du palais, où il avait été s'informer du roi, voulut faire sortir Julie de la chambre.
« Non, non, mon ami, dit-elle avec une douceur un peu impatiente, ce n'est pas en ce moment que je l'abandonnerai. »
Elle resta penchée sur le malheureux, tandis que l'on sondait la plaie de la poitrine et qu'on y faisait des incisions. La sensibilité revint sous les cruels instruments; tous les nerfs s'émurent; le sang recommença de couler; le patient mordit son oreiller, serra avec désespoir la main de son amie.
« Docteur! docteur! cria Julie, vous eussiez dû l'endormir.
— Il était trop faible. »
Et Thibault, s'adressant à Julie :
« Mettez votre oreille contre ma bouche, que je vous dise tout ce que je sens et tout ce que je pense, sans que les autres entendent... C'est bon de souffrir quand on a péché... cela expie, cela soulage l'âme. C'était infâme, ce complot... il faudra que je meure, parce que je ne sais pas bien vivre... Toujours je me laisse emporter par le mal.
— Toujours, lui répondait-elle, tu finis par en triompher...»
Il reprenait, grinçant des dents:
« C'est bon de souffrir ! »
Quand on retira de la plaie un petit morceau de fer, du volume d'un dé à jouer, il s'évanouit de nouveau.
Il n'y avait pas à songer à faire sur-le-champ l'amputation de la main : une douleur de plus pouvait amener la mort.
Le chirurgien fit un pansement, prit des précautions contre l'enflure, et alla s'étendre sur un divan dans
la chambre voisine. Julie resta seule avec un aide pour garder le blessé.
Veille lugubre et instructive où la jeune fille sentit vraiment toutes les amertumes du veuvage, et comprit bien, à la veille de le perdre, l'amour infini que lui avait voué Thibault — amour qui avait été l'honneur et la vertu de ce pauvre être, qu'elle chérissait maintenant si absolument.
C'était son esclave; elle avait sur son âme tout pouvoir... Ah! cette fois encore ne saurait-elle le sauver?... Grandeur et misère de l'homme! Son influence pour le bien et le mal est sans limites sur les esprits; mais le corps a si peu d'énergie qu'il sort rarement deux fois des grandes catastrophes. Or le dernier mot de Linder sur le blessé avait été : « Bien que jeune encore, il est usé. 11 doit avoir beaucoup souffert déjà, physiquement et moralement. »
Ce diagnostic anéantissait Julie. Quoi donc! son Thibault n'aurait eu tout juste de vie que pour la lutte ! Son repos serait dans la mort! Et comme on l'avait plongé dans l'anéantissement de la morphine, elle laissait le flot de ses larmes s'épancher en toule liberté, dépouillant tout stoïcisme, s'abandonnant à son immense pitié... La pitié, c'était là son amour, aussi avait-elle aimé Thibault, alors qu'il était le plus abject des parias. Marcel et Georges l'avaient troublée, trompée sur ses vrais sentiments; mais, lorsqu'elle fut revenue à elle-même, dans la solitude des Alpes, le souvenir de Thibault l'occupa tout entière.
Et quand elle l'eut près d'elle, à l'Hospice, combien les journées lui parurent douces et brèves... Si elle avait été une femme comme les autres, libre de sa per-
sonne, dont la vie ne fût pas sans cesse bouleversée par des événements violents ; si elle n'avait été la proie et la cause de désirs contradictoires, elle eût, sans arrièrepensée, donné à cet homme régénéré par de salutaires souffrances, un bonheur infini. Hélas! il n'en avait pas été ainsi... Elle n'avait pas eu, quand c'était le moment, le loisir de creuser ses sentiments : elle n'avait pas traversé son orgueil, trop puissant, pour arriver à son amour, si vrai.
Et elle se faisait, la pauvre fille, d'amers reproches. Mais, comme il était dans sa nature de ne pas admettre l'irréparable, elle répétait, penchée sur Thibault :
« Mon André, avec de la volonté, on peut triompher de tout... Oh! de grâce, rappelle ton âme qui m'est si chère ! »
L'entendait-il dans ce léthargique sommeil, comme il l'avait entendue dans l'évanouissement? Non sans doute, car le bienfaisant poison lui avait peuplé le cerveau de rêves auxquels il ne pouvait s'arracher.
Il voyait dans une extase, non pas la Julie pleurante, au visage creusé et pâli, mais une radieuse Julie, couronnée de diamants, assise sur un trône d'or, ses longs cheveux tombant sur ses épaules comme un manteau royal : telles les vierges de Martin Schongauer triomphant dans l'Empyrée... Et lui, il était à ses genoux, l'adorant, avec la certitude que ce bonheur ne lui serait point ôté... que toujours, toujours cette Julie rayonnerait pour lui seul.
L'infortuné ! il n'avait jamais aimé autrement la fille de Georges Ier. Jamais il ne l'avait désirée comme les hommes de chair et de sang désirent les femmes blondes et blanches. Dans les cloîtres, jadis, il y avait
des artistes, des fra Angelico, épris de belles saintes qu'ils peignirent infatigablement ; leur cœur était tendre et leur esprit ardent, mais leur corps s'émaciait sous le cilice : la vraie vie de Thibault, depuis son suicide, avait été dans le cœur et l'esprit.
Georges ayant déclaré solennellement que le professeur Thibault était son sauveur, fit annoncer qu'il lui rendrait visite, et fut reçu par Julie.
« Ab ! ma sœur, comme tu l'aimes! » dit-il, en voyant le visage ravagé de la jeune fille.
Et dans celte exclamation il n'y avait plus qu'une compassion profonde.
« Que dit Linder? ajouta-t-il.
— Rien de bon. Cependant je veux espérer.
— Tu es une faiseuse de miracles, ma sœur ! » Maintenant il se plaisait à répéter ce nom de sœur
qu'autrefois il évitait.
« L'amputation de la main est décidée, reprit Julie. Thibault veut la subir éveillé ; Linder l'approuve à cause du cœur qui est malade, paraît-il... Et il faut se hâter, la gangrène serait à craindre. »
Elle parlait d'une voix calme, mais les larmes tombaient une à une de ses yeux rouges.
« Pauvre sœur ! » dit Georges, en la baisant au front.
Elle leva sur lui un regard reconnaissant.
« Et vous, dit-elle, vous ne souffrez plus?
— Un bobo, tout simplement. Dis-moi, veux-tu que j'assiste Thibault pendant l'opération? »
Georges, dont les aïeux touchaient les écrouelles, croyait encore à l'efficacité de sa présence sur les maux des simples mortels. Julie, touchée de cette offre qui écartait, toute idée d'arrière-pensée dans le pardon
348 FILLE DE KOI.
accordé, refusa cependant à cause de l'émotion du malade.
Le courage de Thibault fut admirable. Il subit son supplice en martyr, souriant à la douleur. Julie, à bout de résignation, se révoltait contre l'odieuse fatalité, ses nerfs tendus lui faisaient sentir la déchirure du bistouri, la morsure de la scie, l'anéantissement de l'être dont le sang coule. Et il lui fallait rester debout, et interdire aux sanglots et aux cris de s'échapper de sa poitrine dilatée à éclater. Echange mystérieux : en même temps qu'elle se chargeait des souffrances de Thibault, l'anesthésie qu'il n'avait pas voulu demander au chloroforme, était produite en lui, au moins partiellement, par la fascination — la suggestion comme on dit aujourd'hui — que Julie exerçait sur lui. Elle le regardait avec une fixité singulière, et il ne pouvait détacher ses yeux de ces prunelles sombres et incandescentes qui véritablement le brûlaient. C'était d'abord sur son front comme la piqûre d'un rayon de soleil à travers une lentille; puis le point devenait cercle, puis le cercle se déformait, s'agrandissait, et Thibault était couvert d'une nappe de chaleur engourdissante, et toutes ses molécules finissaient par être pénétrées du fluide s'échappant de ces yeux divins.
L'opération avait réussi. Les plaies se cicatrisaient lentement, mais avaient bonne apparence. La fracture du genou, admirablement traitée, était en voie de guérison. Cependant Thibault, si heureux de la constante présence de Julie, n'arrivait pas à former avec elle des projets d'avenir. Les paroles de son amie, comme une suave musique, n'éveillaient plus en lui que des rêves. Il ne songeait point à la mort, ne se souvenait point de ses mauvais jours. Les fakirs qui, malgré la matière, ont réussi à voir Dieu dans leur extase, ne s'occupent non plus ni du passé ni du futur.
« Je suis bien ! » disait-il vingt fois par jour, pour répondre à l'interrogation passionnée de Julie.
On Je levait maintenant ; étendu sur une chaise longue, il jouissait des derniers beaux jours, déjà vite éteints par les soirées d'automne. Gomme il était frileux à l'excès, Georges lui avait fait don d'une pelisse de zibeline dont l'ampleur dissimulait sa maigreur. Il était extrêmement pâle. Le nez s'était aminci, le front dégarni paraissait plus vaste ; la barbe avait poussé toute blanche. Et Linder le voyait perdre, de jour en jour, sa vitalité.
« L'hiver lui sera fatal, dit-il enfin à Julie.
— Ne pouvez-vous l'envoyer dans le Midi ?
— C'est loin, fit le chirurgien soucieux. Mais, somme toute, vous avez raison : là est le seul remède possible. »
Le soir elle annonça à Georges son prochain départ.
Une ombre passa sur le visage du roi.
« Ah ! dit-il, tu me fais bien de la peine !.,. »
Certes, il ne restait en lui aucune coupable jalousie. Même il avait imposé silence à son orgueil murmurant de la passion de sa sœur pour un tel homme. Mais il souffrit à l'idée d'être de nouveau séparé d'elle. Du chevet même de Thibault, elle lui avait été infiniment utile. En suivant ses conseils, il avait pu se débarrasser des suppressionnistes sans pendaison, sans inquisition, avec une inexorable fermeté, des jugements bien en règle, la preuve indiscutable que les agitateurs étaient surtout des étrangers, et le bannissement de tout suspect. Chaque jour, le frère et la sœur avaient de longs entretiens. Qu'allait-il devenir sans cette amitié incomparable? Il risqua des objections.
« Une femme de ton rang et de ton âge ne sera-t-elle pas critiquée de courir le monde avec un homme auquel ne l'attache aucun lien ?
— Un malade, monseigneur !... D'ailleurs vous pouvez me permettre de l'épouser. »
Il fronça les sourcils.
« Je m'y attendais, » dit-il.
Et il resta un instant silencieux.
Jugeant bien, lui , l'état de Thibault, il s'étonnait
que Julie, si lucide en toutes choses, fût aveugle à son égard.
Elle répondit à sa pensée :
« Je ne me fais pas illusion, je sais quç pour Linder mon ami est perdu. Mais que de choses restent à apprendre aux médecins ! Savent-ils quels mystérieux ressorts de l'organisme font jouer les grandes émotions? Thibault n'a jamais prétendu à ma main... Si je la lui propose...
— Tu peux le tuer. »
Le visage pâle de Julie devint plus blanc, et elle baissa la tête, songeuse :
« Mais enfin, mon cher seigneur, me laisserez-vous disposer de moi ?
— A regret pour une telle alliance... Tu es belle, reconnue, mieux instruite delà chose publique que pas un de mes hommes d'État..., une princesse incomparable, enfin... Jl ne te manque que l'ambition, ma Julie.
— Oh! absolument... Donc vous permettez ?
— Un mariage morganatique...
— Que m'importe!... Il ne peut (Tailleurs être question de pompes ni de cérémonies dans la chambre d'un mourant, » dit-elle, éclatant en sanglots et se jetant dans les bras de son frère.
Ce fut un soir, en présence de sa mère et de ses vieux amis, qu'elle fit à Thibault, avec infiniment d'art et de précautions, l'offre de sa personne. Ils étaient dans un petit salon à boiseries sombres, meublé des bahuts et des fauteuils qui, de l'hôtel Lestrange, avaient passé à Boitsfort. Corazzini y avait son fameux bureau, plus riche que jamais de camées, et Daléas son clavecin...
Julie pensait que parmi ces bons visages, ces objets familiers, Thibault oublierait mieux qu'il était malade, et qu'elle était princesse.
Ce mariage, morganatique en Séelande, on le célébrerait plus tard en France selon la loi, puisque Thibault était Français, et qu'elle était née dans ce bon pays, si accueillant aux proscrits.
Une rougeur ardente monta aux joues creuses de Thibault. Elle en fut effrayée comme d'un symptôme de fièvre... Mais c'était bien la secousse salutaire qu'elle avait espérée ; un sang jeune et chaud faisait battre les artères du malade.
« Oh ! Julie, vivre avec vous toujours, sans que nul puisse vous ravir à mon amour, quel rêve!... »
Et il cherchait à retrouver les sensations de son sommeil de morphinisé, alors qu'il la voyait, belle vierge rayonnante assise sur son trône d'or... Mais dans ce petit salon, elle était trop réelle, trop vivante. Hélas ! ce n'était pas de si près qu'il lui serait permis de l'adorer.
« Rien ne m'étonne de vous, Julie !... Votre bonté est telle qu'il me semble naturel que vous alliez jusqu'au don complet de votre personne... Pourtant, je ne dois pas accepter... Notre union serait monstrueuse aux yeux du ciel et de la terre... Votre frère fait preuve d'une condescendance inouïe !
— Soyez donc convaincu, mon ami, que ce n'est pas pour vous, mais pour moi...
— Ah ! chère, vous croyez dire vrai, mais cela ne vous est jamais arrivé de penser à vous... Vous allez trop loin dans votre dévouement... Je suis aussi heureux que possible... Je vous vois, je jouis des tendresses que
vous me prodiguez comme une mère. J'ai l'âme clans une paix délicieuse. A quoi bon sur l'amour mystérieux, né de la rencontre de votre force et de ma faiblesse, mettre les cérémonies des hommes?»
Chacun de ces mots déchirait le cœur de Julie.
« André! André! Vous me faites mal... Vous ne voulez pas vivre, et vous me désespérez !
— Vous désespérer, bien-aimée !.. , Combien vous êtes douce et cruelle... Ah! certes, j'accepterais, quelque invraisemblable qu'il soit , le bonheur que vous m'offrez... Mais je ne le dois pas, non je ne le dois pas!...
— N'avez-vous plus confiance en moi? Vous sentezvous donc l'âme trop haute, pour écouter les conseils de votre amie? »
Il pencha la tête et pleura à chaudes larmes. Il commençait à entrevoir ce qu'est la joie humaine. Lutter contre Julie était impossible, il céda.
Et trois jours après, dans le petit salon, en présence de quatre témoins : Daléas, Corazzini, le prince d'Appelsberg et le marquis Troïlins — ces deux derniers contemporains de Corazzini et les seuls survivants de ceux qui lui prêtèrent main-forte lors de sa fuite avec la Doci — un ministre luthérien, officier de l'état civil en ce pays arriéré, lut à Thibault (André) et à la princesse Julie les sacramentels versets de la Bible, reçut leurs serments et les déclara unis.
Le lendemain, les deux époux partaient pour Nice. Thibault, ayant remis la responsabilité de ses actes à son amie, était tranquille comme le petit enfant dont la mère règle toutes les actions. La merveilleuse réalité de son mariage lui donnant le vertige, faisant battre
35 i FILLE DE ROI.
son cœur d'une façon désordonnée, il en repoussait l'idée et s'attachait aux objets qui l'entouraient, au paysage fuyant le long des vitres du coupé où il était seul avec Julie, étendu comme sur sa chaise longue, enveloppé de sa pelisse sibérienne, le bras encore en écharpe.
Assise contre lui, elle lui tenait la main et interrogeait son visage à toute minute. Souvent elle avait la joie de le voir s'animer. Elle s'inquiéta d'une larme qui lui humectait les cils.
« Eh bien, dit-elle, que veut dire cette émotion?
— Oh! chère! je pleure de n'avoir pas d'expression pour vous dire mon adoration, ma reconnaissance... Reconnaissance! qu'est-ce que ce mot-là, ma Julie!... Si je pouvais seulement me mettre à genoux devant vous... comme autrefois. »
Il suffoquait. Elle s'effrayait, le grondait, le rappelait à la contemplation des beautés du Rhône et de la côte uiéditerranéenne.
Ils arrivèrent, s'installèrent dans une jolie villa, sur le Montboron, au milieu des oliviers. De la chambre de Thibault on voyait la mer à travers les branches. Le premier jour, il se crut ressucité.
« Ah ! Julie !... Julie!... je vivrai!...»
L'organisme, épuisé par tant de douleurs, par la longue suppuration des trois plaies, semblait, en effet, se relever. Thibault pouvait manger, causer sans se forcer à l'indifférence ou s'émouvoir d'une façon dangereuse. Julie crut avoir encore une fois triomphé de la mort.
Elle envoyait à Linder des bulletins exultants, à Georges des lettres débordantes. Le médecin s'étonnait,
et le roi, navré, se révoltait de cette destinée d'abnégation. Il avait consenti à ce mariage, comme il aurait permis à sa sœur de prendre le voile, par déférence pour sa volonté, par pénitence des mauvais désirs si longtemps nourris. Tous ceux qui aimaient Julie, sans oser la blâmer, étaient de même attristés. Et le ciel, non plus, ne voulut point accorder à Thibault la joie de vivre avec elle. Cette convalescence trompeuse fut un raffinement de son martyre. Après l'opération, il passait, sans en avoir conscience, de l'extase de la morphine dans le rêve éternel. La mort devait le prendre en pleine réalité heureuse.
Il y avait un mois qu'ils étaient à Nice. Le malade, dont le genou conservait seulement quelque raideur, reçut du médecin anglais à qui Linder l'avait adressé, l'autorisation de faire sa première sortie. Quand il fut dans le jardin, bien qu'il eût eu tous les jours de l'air et du soleil par sa fenêtre ouverte, il chancela, ébloui de l'éclat du ciel, grisé du parfum des roses. On était dans l'été de la Saint-Martin, et Nice resplendissait comme en un chaud printemps.
« Courage, mon André ! » lui dit Julie.
Il se remit. Ils franchirent le seuil de la villa, et prirent la route forestière. Les pins qui croissent sur cette colline de marbre, remplissaient l'air de leurs émanations résineuses. Des jardins voisins venaient des senteurs d'eucalyptus et d'orangers. Sous les pieds des promeneurs croissait une flore exquise, fille du soleil et de la mer, pleine aussi d'ardents parfums.
« J'étouffe ! » dit tout à coup Thibault.
Elle le regarda, il était d'une pâleur mortelle.
356 FILLE DK ROI.
Et elle se rappela qu'au moment de l'opérauon, Linder avait été, comme son malade, opposé à l'emploi du chloroforme, si dangereux quand le cœur est atteint.
Elle le fit asseoir, épouvantée; lui donna de l'air avec son éventail. La route était déserte.
« Mon André ! mon André ! disait-elle, pourras-tu marcher jusqu'à .la maison ? »
Il secoua la tête, contenant sa poitrine de sa main crispée, bâillant pour respirer.
Ils n'étaient qu'à, cent pas de. la villa, elle y courut, appela les domestiques, puis, sans les attendre, remonta près du malheureux.
Il ne s'était pas remis.
« Je souffre atrocement! »
Son angoisse était effrayante. Quand on l'emporta, des cris lui échappèrent.
« Mes côtes se resserrent, m'écrasent le cœur... Ah! ah ! Julie... donne-moi de l'air, souffle-moi dans les poumons, comme à Anvers... C'est l'asphyxie... Mais je ne veux pas mourir, oh ! non ! non ! »
Dans sa chambre, il retrouva Ja force de se mouvoir; il était même dans une agitation extrême, toujours cherchant de l'air, étreignant Julie de son bras valide, se plaignant de douleurs déchirantes dans l'autre — le bras gauche.
Le médecin reconnut l'angine de poitrine. Le cœur malade, brisé par les émotions de cette vie complexe, s'arrêtait pour avoir été trop surmené.
Une défaillance fit trêve aux tortures.
Julie, à bout de stoïcisme, s'affola, se jeta aux genoux du médecin, le supplia de sauver celui à qui son
dévoilement l'avait indissolublement rivée. Le médecin put le ranimer. Il recommença de souffrir. Les douleurs ne cessèrent qu'à la dernière minute... Thibault, dont le cœur ne battait plus, eut un suprême regret pour la vie qui lui était ôtée, et des larmes sortirent de ses yeux vitreux.
op New York.