‹ Fille de RoiChapitre 4 sur 5 · JOURNAL DE JULIE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE JULIE

1 cr octobre. — J'ai fait hier mes adieux à Meiringen. Précédée de trois chevaux chargés comme des ânes, et montée sur un quatrième, je suis partie pour un nouveau domicile. Le soleil se levait tout rouge dans un brouillard froid. J'avais renoncé à ma prétentieuse amazone, et m'étais habillée d'une bonne robe d'hiver, sous un épais waterproof. Melchior a fait la route à pied.

Tout d'abord, la vallée de l'Aar s'est montrée assez civilisée. Des chalets, des villages, dont le dernier est Guttannen. On n'y soigne point les voyageurs comme aux environs de Grindelwald et de Meiringen. Point de lait, point de fraises — du reste, ce n'est plus la saison des fraises; — pas même d'eau-de-vie, pas plus de ranz des vaches.

Mais combien j'ai eu raison de ne pas déflorer, par une promenade banale, ce sauvage défilé, âpre chemin que la rivière s'est creusé à travers la montagne et que l'homme suit, sur des rochers de granit arrondis.

Au printemps, on doit être exposé à de rudes ava-

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lanches de pierres, de neige, de névé, car, tout le long des hautes parois, ce sont des éboulis en équilibre instable.

Déjeuner à la Handeck. On n'attend plus personne, et nous devons nous contenter de pain et de fromage. Bah! il vaut mieux n'être pas repus comme des bourgeois pour contempler la chute sublime (vieux style) de la Handeck. Ils sont deux, l'Aar et l'Arlenbach, qui tombent ensemble de soixante-quinze mètres dans le gouffre. C'est un bruit, un éclaboussement qui étourdissent et suffoquent, une rapidité qui donne le vertige, une débauche de force à faire frissonner. Les monstrueuses cascades, quand on les regarde de face, semblent s'élancer pour vous dévorer, vous anéantir. Oh! comme on est petit, petit!

Je voudrais Victor Hugo à la Handeck comme nous l'avons à Schaffouse. Il dirait la perpétuité du mouvement, le bruit emplissant la montagne, faisant gronder éternellement les échos, l'émulation des deux rivières luttant de vitesse, mais non de puissance, car le volume de l'Aar l'emporte de beaucoup sur celui de l'Arlenbach; en revanche, les eaux de celle-ci sont claires comme le cristal, tandis que les eaux de celle-là sont grises comme un jour de pluie... 11 dirait les métamorphoses de l'eau, de fleuve devenant chute, de chute nappe, de nappe jet, averse; d'averse poussière impalpable. Il dirait la lutte de l'eau contre la pierre, la pierre brisant l'eau, l'éparpillant, l'émieltant, la faisant écumer dans une colère folle; et l'eau, inépuisable, creusant sans cesse son lit aux dépens de la pierre, se servant de la pierre pour user la pierre, arrachant les rochers, les charriant, les amassant, se

créant à plaisir de nouveaux obstacles... Il dirait — si j'en crois mon guide, car pour moi je n'ai pas vu le phénomène, la pluie s'étant mise à tomber — les arcsen-ciel aux couleurs délicates que le soleil développe dans la buée des chutes.

Au-dessus de la Handeck, les beaux sapins, dont la verdure sombre allait si bien au défilé sévère, disparaissent peu à peu, font place à des arbres rabougris. Bientôt les arbres, même chétifs,ne peuvent plus vivre sur ces âpres rochers, dans lesquels le voisinage des glaces et neiges emmagasine un froid que le soleil, vite disparu d'ailleurs, ne dissipe jamais complètement. On n'aperçoit plus que des buissons de rhododendrons, malheureusement. défleuris, des saxifrages en abondance, des herbes maigres, qui rappellent par leur aspect dur, celles des bords de la mer; et ces admirables plantes, aussi belles que tout ce qu'on cultive dans les serres et les jardins, les gentianes, les aconits, les arnicas.

Cependant, résistant à la tentation de cueillir, je reste sur mon cheval... Il pleut, il pleut!... Le brouillard me cache les montagnes, me cache l'Aar dont j'entends toujours le grondement à des profondeurs variables... Nous voici au Hohle Plate, la dalle glissante. Ma bête assure très prudemment ses pas sur ces roches polies comme un parquet ciré, et avec cela mouillées. De place en place des rainures sont destinées à retenir les pieds des chevaux. Quelle désolation dans ce paysage! Plus rien de vivant. Des roches nues, en murailles inclinées, vertigineuses, de grandes surfaces striées par le frottement des anciens glaciers qu'elles enserraient, effroyables falaises qui semblent

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se renverser sous l'action de quelque tremblement de terre.

Tout le long, la pluie ruisselle. Que dis-je? La pluie... Voici de la neige, dure, serrée, piquante. Le vent m'en cingle le visage. Le guide, qui, rassuré par mon habileté d'écuyère, marchait derrière en compagnie du facteur de la poste, se rapproche de moi et vient prendre mon cheval par la bride. Le vent hurle, le torrent gronde, la neige nous aveugle. Elle semble dévorer toute la lumière du jour qui peu à peu disparaît. Cette tourmente ne me déplaît pas. Comme je n'ai aucun mouvement à faire, je respire bien.

Le vacarme a des sonorités magnifiques. J'avance sans être responsable des faux pas. Mon cheval, d'ailleurs, ne s'en permet aucun. Il est admirable. Quand nous serons arrivés, je lui donnerai du sucre... Je ne vois rien que des petits flocons. Je sens que parfois le chemin descend et que, plus souvent, il monte. Nous devons être bientôt arrivés. Bon! voilà que nous nous arrêtons. Nous avons eu pour un instant le dessous contre le vent. Mon cheval fume, moi je n'ai pas chaud. Si j'avais à chanter ce soir, je serais inquiète.

J'aperçois l'Aar, parce que nous sommes à son niveau ; c'est un flot sale que nous traversons sur un petit pont sans parapet, puis que nous cessons de suivre... Nouvel arrêt. La neige, sans doute, tombe ici depuis longtemps, car mon cheval en a jusqu'à mijambe. Nuit complète. Melchior me demande si je n'ai pas peur. Singulière question : est-ce qu'il a peur lui?... Nous remnrchons après avoir soufflé.

-230 lïLLfc DE 1101.

Des aboiements de chien, de la lumière. On vient audevant de nous. Nous sommes arrivés.

Oh! la suave chose : pénétrer dans des habits secs, après avoir laissé tomber les mouillés comme de méprisables chiffons ! Voilà une sensation à recommander aux amateurs de voluptés. Des gens charmants les parents de Melchior. Ils n'avaient de feu que dans la salle à manger et la cuisine. La patronne a fait évacuer la cuisine par une demi-douzaine d'individus qui l'encombraient. Vraiment c'était un lieu on ne peut plus confortable avec sa claire flambée de grandes bûches où rôtissait un gigot de chèvre. Le vent, qui criait dans la cheminée et frappait les vitres, faisait partie du confort tout comme le rôti. Ma foi, je n'ai pas fait de cérémonies; j'ai mis une robe de chambre ouatée, mes pantoufles fourrées ; et ainsi vêtue j'ai passé dans la salle à manger où ronflait un poêle de faïence plus grand que la cellule qu'on m'a présentée comme ma chambre à coucher. Près du poêle était mis un seul couvert, le mien.

« C'est la table d'hôte? ai-je demandé à la patronne.

— En cette saison, oui, mademoiselle.

— Eh bien, si cela ne vous gêne pas, faites-moi donc dîner à celte table ronde, qui est la vôtre, sans doute, et où je serai bien plus gaiement. »

Et j'ai fait ainsi connaissance de cette famille Stirler, qui bientôt va repartir pour Im-Boden, son quartier d'hiver.

Melchior, mon voisin de droite, se montrait pins communicatif que d'habitude.

« Hé ! hé ! disait-il, il ne faisait pas beau ni chaud, le long de l'Aar. Le vent s'en donnait a cœur joie.

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J'aurais voulu voir de simples touristes à pareille fête... C'est qu'en été le chemin du Grimsel est une véritable route des oies : Gœnsestrich, comme nous disons en allemand. »

. « Route des oies », l'expression me plut, tant elle représentait exactement ce que j'avais eu sous les veux tout l'été : des promeneurs marchant à la file dans une espèce d'engourdissement de l'esprit. Melchior, guide des hautes régions, considère ces genslà comme des imbéciles, et pour rien au monde ne consentirait à les conduire.

ce Mon bon ami, tout le monde n'a pas, comme vous, des jarrets d'acier et des poumons d'airain. »

Malgré son éloquence inaccoutumée, le sommeil me gagnait, et aussitôt mon thé pris, je suis allée me coucher. Drôle de petite cellule (je conserve mon mot), avec des murs tout en bois; pour meubles, deux lits, une table de toilette. Pas de cheminée. On a bassiné mes draps. A peine la tête sur l'oreiller, je me suis endormie malgré les gugs hurlant comme une meute de chiens.

Les gugs, cela sonne comme les djinns. Les uns et les autres sont de terribles esprits de l'air; mais les gugs, au lieu d'être de petits démons, sont des géants qui luttent entre eux avec grands efforts, grandes clameurs, desséchant les herbes, empêchant les arbres, ces bénédictions de la solitude, enveloppant dans leurs tourbillons chargés de neige les pauvres voyageurs, heurtant les parois des rochers, comme si leur puissance s'étendait aux pierres aussi bien qu'aux êtres vivants...

Ce matin j'ai déballé mes paquets, ouvert mes

malles. J'ai à nia disposition quarante chambres pour les serrer. Mais ce n'est tout de même pas bien commode. Quand Melchior et moi serons seuls maîtres du logis, je verrai à m'installer autrement

4 octobre. — Une voyageuse! Ma Séelandaise! A-t-on idée d'un pareil entêtement! Pauvre chère femme, je m'étais absolument refusée à la prendre avec moi : les folles de ma sorte doivent avoir assez de raison pour faire seules leurs folies. Mais elle ose me tenir tête et n'en fait qu'à la sienne. Elle m'a laissé dire, partir par un temps peu sûr, puis a profité pour elle-même de la première belle journée ; car la neige n'a pas persisté^ et à midi le soleil est encore chaud, l'air presque doux. Elle est venue à pied, avec deux porteurs pour ses nippes. Et elle a soixante ans! Allons! elle est décidément aussi toquée que moi.

17 octobre. — Départ de la famille Stirler. Ces estimables Suisses m'embrassent et me souhaitent beaucoup de plaisir. Au fond ils sont persuadés que je suis une Anglaise et se moquent de moi.

18 octobre. — Je m'organise. Je prends pour chambre à coucher le salon de l'Hospice. Melchior m'y transporte le propre lit des époux Stirler, un lit à deux places, s'il vous plaît, pour lequel la Séelandaise, qui est habile à tout, m'a fait des matelas neufs. J'ai un piano, un poêle, une grande table, une petite bibliothèque dont, par égard pour moi, on n'a pas serré les livres, peu intéressants du reste. Ma fenêtre donne sur un lac mélancolique, où il n'y a pas de poisson, ce qui contrarie fort les aubergistes. Je travaillerai admirablement bien ici. Je chanterai, j'étudierai, je ferai des herbiers pour Melchior, je l'aiderai dans les

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observations météorologiques dont il est chargé par le Club Alpin suisse.

Quel recueillement, quel silence quand le vent ne souffle pas ! Vraiment, on peut s'écouter penser.

19 octobre. — J'ai aidé la Séelandaise dans son installation. La brave femme prétendait rester dans la cellule qu'on lui avait d'abord octroyée.

Elle occupera la chambre des Stirler où il y a un poêle. Je suis allée voir Melchior dans la sienne, qui est, pendant l'été, celle du cordonnier.il est au mieux avec la Séelandaise. Leurs soixante ans se conviennent. Je ne serais pas étonnée que l'hivernage finît par un mariage. Ils prennent leurs repas ensemble, près du feu de la cuisine. La Séelandaise me sert les miens dans ma chambre.

1er novembre. — Mes journées sont si bien remplies que je tiens fort mal mon journal. D'ailleurs rien d'extraordinaire : une paix profonde, un repos délicieux, une uniformité de bien-être prêtant peu aux développements littéraires ; et c'est le mois nouveau qui me fait rouvrir mon cahier. Il est onze heures du soir ; la tempête se rue sur la maison qui tremble, mais résiste : elle en a vu bien d'autres ! Voici ce que j'ai fait, et l'écrivant, j'aurai rendu compte de ma journée d'hier, probablement de celle de demain : ma bonne mère chérie, mes chers Daléas et Corazzini, vous à qui ces feuilles sont destinées, sachez donc que votre Julie s'est réveillée à neuf heures... Ah ! dame, on n'est pas actif dans cette capitale de l'empire des marmottes... Sa Séelandaise lui a servi du café noir avec un petit gâteau très bon.

Votre Julie, les épaules couvertes d'une épaisse four-

rare, la tête dans un capuchon de laine, les jambes sous un mol édredon, le tout dans une chambre bien chauffée par un poêle rempli de tourbe, a lu jusqu'à midi. « Et quel joli roman? » demande ma mère. Les Matériaux pour l'étude des glaciers, par Dollfus-Ausset, un livre considérable, auxquels ont collaboré tous les grands glacialistes, et qui est écrit avec une naïveté exquise, un enthousiasme communicatif. Si communicatif que je me lève avec l'intention d'exiger de Melchior qu'il me conduise au glacier de l'Aar, sur l'emplacement même de l'Hôtel des Neuchâtelois, c'est-à-dire à trois mille mètres d'altitude (le Grimsel est à près de deux mille). Melchior me répond qu'il m'y mènera demain si le temps se maintient. Nous n'avons pas eu de neige depuis le jour de mon arrivée.

Je procède à ma toilette, longuement, car je ne veux pas que la solitude m'incite à perdre mes habitudes d'élégance; puis je fais mon second déjeuner, qui est excellent; tant que les communications ne seront pas interrompues par la neige, les Stirler nous feront parvenir des provisions : viande fraîche, beurre, œufs, pain, etc. Plus tard, il faudra nous contenter de conserves. Bah! il y en a de parfaites. Après le déjeuner, je sors; le temps est doux, et le vent ne s'est levé qu'à la nuit. Je monte jusqu'au lac des Morts. Il y a eu là une bataille ; ces eaux sombres recouvrent les ossements de bien des pauvres soldats. Le paysage est désolé. Je parviens jusqu'au sommet du col, je le franchis et je suis en Valais.

Quel changement à vue, grand Dieu ! Un rayon de soleil sur le glacier du Rhône!... Le glacier du Rhône,

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mes amis, savez- vous ce que c'est?... Un torrent furieux, mais pétrifié, se terminant en une prodigieuse cascade congelée, de quatre cents mètres de haut ! Il a six lieues de long, un kilomètre de large. Il échappe à l'œil du profane, se cache entre les hauts sommets qui l'alimentent.

Vous figurez-vous cette masse, ces heurts de glaces, ces crevasses, ces eaux grondantes, en été, dans ces infinités de cavernes?... Cela marche, se tord. Ce cadavre pousse des cris, change d'aspect, n'est jamais semhlable à lui-même, est aussi difficile à étudier que les tempêtes.

Six lieues de glace! Que ne sommes-nous encore au temps des enchanteurs ! J'en évoquerais un pour le prier de me faire un corps sans pesanteur, s'élevant sans effort, de même qu'en un rêve, au-dessus des obstacles, afin de pouvoir errer dans ces blanches et bleues solitudes qui, la nuit, dit-on, donnent de la lumière comme la lune. Oh,! suivre ces méandres, et, sans crainte, scruter ces gouffres! Hélas! bien des contemplations sont refusées à l'homme, qui traîne après lui trop de matière. Peut-être sont-ce là les plaisirs réservés aux âmes !

Le jour baissait quand je suis rentrée. En route, j'ai rencontré Melchior, qui s'inquiétait.

Après m'être chauffé les mains, je me suis mise au piano, dans l'ombre, jusqu'au dîner; j'ai chanté de vieilles mélodies qui m'ont donné un peu de mélancolie, sans doute parce que j'étais loin de ma mère et de mes amis; même dans les absences volontaires, il y a de ces regrets. Tout le monde est-il comme moi? Je ne suis jamais ni tout à fait contente, ni tout à fait malheureuse. Si même je n'avais rien à désirer, il me

manquerait cet assaisonnement : le désir. Au fond des pires infortunes, il y a l'espoir.

Je n'ai jamais vu, — il est vrai que j'ai bien peu vu — qu'un homme vraiment misérable : ce pauvre Thibault; il l'était jusqu'à se tuer, malgré son épouvante de la mort. Malade, d'ailleurs, n'ayant pas, par conséquent, des sensations normales.

Il y a du bruit ce soir dans l'Hospice. Une caravane de Valaisans, marchands de bestiaux, y passe la nuit. Ils sont quinze, tous payants. On héberge gratis les pauvres. Même en cette saison, le Grimsel est un col assez fréquenté. L'année dernière, pendant l'hiver, l'Hospice a reçu deux cent quatre-vingts pauvres et six cents hôtes payants. On leur donne place au feu, foin par terre et souper chaud. D'après l'avis de Melchior, je ne me montre pas, la Séelandaise non plus; elle passe la journée dans ma chambre. Je crois que dans la cuisine on fait une grande consommation de vin du Valais et de schnaps. Melchior, lui, ne boit pas et surveille ses hôtes. Il a, d'ailleurs, de bons fusils et un chien du mont Saint-Bernard, Turc, une bête féroce apprivoisée et intelligente, dressée à sauver les voyageurs et à déchirer les voleurs.

Voilà toute ma journée, mes chers amis. J'ai les yeux lourds. Bonsoir!

2 novembre. — Est-ce parce que j'ai écrit hier le nom de Thibault qu'il a hanté mon sommeil la nuit? Je le voyais si différent de ce que je l'ai connu, que, même en dormant, je me demandais pourquoi je l'appelais Thibault. Éveillée, j'ai pensé à lui plusieurs fois.

28 novembre. — Nous voilà bloqués. Ce matin,

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quand la Séelandaise est venue ouvrir les volets, j'ai eu une surprise; la moitié de ma fenêtre semblait en verre dépoli; les vitrages supérieurs donnaient seuls passage au jour. Il était tombé deux mitres et demi de neige. Il fait froid, si froid que j'ai froid dans mon lit. On me referme mes contrevents, et nous allumons des chandelles dont nous ne saurions manquer, car c'est Melchior qui les fabrique, et Dieu sait la provision de suif qui est emmagasinée au Grimsel !

3 décembre. — Laneiae se tasse; comme nous avons du soleil et pas de vent, la partie supérieure fond; elle se regèle la nuit, et se trouve assez solide le matin pour porter un homme. De sorte que nous pouvons sortir prendre l'air. Melchior, muni de son fusil, a l'espoir d'apercevoir un chamois. Turc nous accompagne. L'éclat de la neige est presque blessant. Je relrouve mes enthousiasmes de petite fille pour cette blanche fourrure de la terre. De longtemps nous n'aurons la boue noire qui remplace l'immaculée.

1er janvier 1877. — Nous nous sommes offert des présents ce matin, j'ai partagé entre Melchior et la Séelandaise le montant de mes économies, et comme la pension d'hiver n'est pas chère au Grimsel, la somme était rondelette. En outre, la Séelandaise a reçu une broche en or, et Melchior deux foulards de soie, pour se faire beau le dimanche. De leur côté, ils ont été très généreux pour moi. La Séelandaise m'a donné un jupon de laine blanche, un chef-d'œuvre de tricot, et Melchiorune boîte à bijoux, sculptée en grand mystère à mon intention.

Nous nous sommes embrassés. Au déjeuner, nous avons festiné avec une bouteille de Cortaillod mous-

seux; mais au bout du compte, nous étions tristes. Voilà cinq semaines que personne n'a passé par Je Grimsel, cinq semaines qu'aucune voix étrangère n'a dit bonjour au seuil de la porte. La neige s'est tassée, on a rétabli le jour aux croisées. Souvent les gugs font leur sabbat, et alors le froid nous envahit, malgré les poêles toujours allumés; de même que, malgré les contrevents, il faut mettre les chandelles dans les lanternes, pour qu'elles ne s'éteignent pas.

Nos occupations sont sévères. Melchior scie ou fend du bois, façonne son suif; la Séelandaise s'occupe du ménage, de la cuisine; moi je lis, je fais des herbiers, je songe. Le soir, nous nous tenons tous les trois dans ma chambre, jusqu'à minuit. Melchior sculpte, la Séelandaise tricote. Je leur joue du piano. Quelquefois nous chantons de vieilles mélodies suisses. Bien que nous ne sachions pas l'allemand, ma Séelandaise et moi, nous n'estropions pas trop les mots, et Melchior s'attendrit jusqu'aux larmes. 11 a une belle voix de basse avec un très juste et très profond sentiment de la musique. Il m'apprend à sculpter le bois au couteau, et il assure que je suis une très bonne élève.

Enfin, mes herbiers sont charmants. J'ai pu conserver à la plupart des fleurs leurs teintes vives. C'est exquis comme des aquarelles. Melchior a une haute opinion de moi. Une femme qui n'a pas peur des glaciers, et par-dessus le marché se livre à un travail productif, c'est un vrai trésor. Ah! s'il n'y avait pas la Séelandaise, il serait capable de demander ma main.

15 janvier. — Je relis ma dernière ligne. Quelle

fatuité î Ni la Séelandaise ni moi ne suffisons à Melchior. fl vient de nous vider son cœur.

«c L'ennui, mesdames, oui, l'ennui y a pris logement. (Test un vilain hôte qu'on ne chasse pas facilement. Si seulement un homme de notre vallée venait à moi, oh! alors il serait sûr d'être régalé un peu bien. J'ai une bouteille d'eau-de-vie, je la mets de côté pour ce moment solennel; un morceau de chamois se fume soigneusement au feu de la cuisine pour la grande occasion; cette pipe sera un cadeau au bienheureux qui se présentera; ce paquet de Portorico de six batz la livre lui sera remis... Certes, il ne pourra pas se plaindre. »

La Séelandaise pleure.

« Ah ! par exemple, mes amis, il faut réagir. Voyons ! une petite clianson. »

Et Melchior commence une complainte sur un air à nous porter tous en terre. La Séelandaise s'efforce d'unir sans discordance son fausset chevrotant à la basse.

Je les arrête.

« Mais Melchior, mon ami, ce n'est pas la première fois que vous passez l'hiver au Grimsel. Vous ne devez pas être surpris de ce qui vous arrive.

— Pas le moins du monde, mademoiselle. C'est tous les ans la même chose. Au bout d'un mois de solitude je suis tout chagrin de ne plus voir de figure valaisane ou bernoise ; et la neige qui empêche les voyageurs me pèse comme si je la portais toute sur mes épaules.

— Ma bonne amie, dis-je à la Séelandaise, vous regrettez de m'avoir suivie ? »

Elle essuie ses yeux.

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c Non pas, mademoiselle; c'est un pelit moment d'ennui qui sera bien vite pass.\ »

Brave femme !

16 janvier, trois heures da matin. — Je ne dors plus bien. La ressource des marmottes me fait défaut.

Je viens de reprendre mon buvard et mon écritoire... Je suis lasse d'écouter le silence : il me sera agréable d'entendre le grincement de ma plume. Ah ! ça mais, il n'y a donc pas de bandes de brigands dans le pays !... Il n'y a donc pas de. ces héros redoutables qui bravent les éléments et les gendarmes, pour prendre d'assaut une maison bien fermée! Vraiment les émotions me manquent. Mon cœur est muet comme la tombe et comme la montagne. Tout est figé, gelé.

Les glaciers ne grincent plus, le froid enchaîne les avalanches. C'est grandiose, mais c'est sinistre, ce silence. J'aime mieux le vent. Mon oreille est tendue à se rompre. Néant! néant! S'il y avait de la lune, pour m'assurer que l'univers est toujours vivant, je me lèverais comme j'ai fait il y a quelques nuits. L'astre dans son plein, dans un ciel très pur, sur la neige étendue à perte de vue, quelle merveille! C'était beau comme un conte de fées, comme une description des paradis du Nord. Mes yeux étaient littéralement éblouis.

L'étrange lumière, si blanche, si froide! une lumière morte! Oh ! . non, je ne regrette pas mon séjour ici. J'ai vu la nature sous ses plus grands aspects. J'ai eu quelques désillusions sur mon compte, qu'importe? Je sais maintenant que je suis une pauvre femme bien faible, ayant comme mes pareilles le besoin d'un foyer entouré de parents et d'amis... Je me suis surprise constatant avec désolation que je

n'aime plus, que je ne serai jamais honorablement aimée, étant de celles qui inspirent aux meilleurs de mauvaises pensées. Encore des larmes!... Allons, c'est indigne de moi. Après tout, j'ai du bon sang dans les veines, je suis quelqu'un; je dois faire grand et bien...

Mais pour cela, pour avoir des moyens d'action, je dois recourir à mon frère, et, près de lui, je suis en danger. Bah! quand nous serons vieux tous les deux, je me laisserai faire princesse. Mes yeux se troublent. Est-ce le sommeil? Non, ce sont les larmes, toujours les larmes... Voyons, tu es heureuse, ingrate!... Tu n'es plus au théâtre, et cependant tu chantes toujours. Bien plus, tu t'instruis, tu passes sur les livres des heures délicieuses. Tu jouis des spectacles les plus sublimes... Que veux-tu donc de plus? Hélas ! un mari et des enfants... Je déchirerai ces pages, pour ne pas affliger ma mère et mes amis par des souhaits irréalisables. Mais je laisserai parler une fois, une seule, des sentiments que je ne voulais pas écouter parce qu'ils froissaient mon orgueil. Soyons humble, c'est-àdire vraie. A quoi bon se tromper soi-même? Ah! pauvre fille de roi, tu as un cœur, des aspirations de ménagère.

Tu aimes les bébés, même criants et barbouillés. Si tu n'en as jamais pris dans tes bras pour baiser leurs blondes boucles, c'était crainte de ta faiblesse et de ton attendrissement. Combien de fois n'as-tu pas jeté des regards d'envie sur ces familles en vacances, maris, femmes, jeunes tilles, petits garçons, suivant sans malice la fameuse route des oies, se reposant au grand air pur de dix mois de labeurs dans les

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villes malsaines. Ils étaient heureux, ces gens-là, satisfaits d'eux-mêmes et de la sociélé. Les hommes étaient lourds et stupides souvent, les femmes laides ordinairement...

Et tu eusses voulu être à leur place?

Non ! cent fois non!

Alors, quel est le mari de ton rêve?

Hélas ! un bon esprit et un grand cœur. Rien que cela!... Eh! oui, c'est cet homme-là seul qui peut m'aimer et m'honorer. Des vertus vulgaires se détourneraient de moi. Je ne serai comprise que d'un héros ou d'un aventurier... Aventurier, héros, c'est souvent la même chose. Je distingue : le héros est sans tache, l'aventurier, douteux; mais l'or pur se dégage des alliages; il y a des repentirs plus augustes que l'innocence. Le héros ne lutte que contre les obstacles extérieurs. Le coupable qui a la force de vouloir sortir du mal doit lutter contre les hommes et contre les événements qu'il a mal disposés, et surtout contre lui-même. Si un homme comme Thibault, au lieu de sombrer lugubrement dans le néant , s'était relevé , quel héroïsme eût été le sien !

Thibault... quand ce nom m'entre dans l'esprit, il y reste jusqu'à m'obséder. Cet homme m'a donné mon plus grand dégoût et ma plus grande joie — dégoût trop réel, puisque c'était un incurable lâche, joie trompeuse, puisqu'il est mort sans rédemption.

2 février. — Personne, toujours personne. Nous avons eu encore des bourrasques furieuses. Il est tombé de nouvelle neige. Aujourd'hui seulement Melchior commence à déblayer les fenêtres.

Il est plus gai; il dit que le mois de février n'a que

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vingt-huit jours, et qu'en mars nous aurons sûrement du monde. Le plus dur de notre hivernage est passé.

8 février. — Ce matin, nous avons fait une grande expédition*. Tous les quatre — Turc en était, naturellement — nous avons gravi le col du Grimsel et nous avons interrogé les profondeurs du Valais.

Il faisait très beau ; pas le moindre brouillard. Nous nous passions à tour de rôle la lunette d'approche. Avec de la bonne volonté et des affaires urgentes, un voyageur eût pu se présenter. Personne.

15 février. — Pendant toute la semaine, nous sommes montés chaque jour à notre observatoire. Aujourd'hui, impossible de sortir. Il y a une tourmente. Quand donc toute la neige du ciel sera-t-elle épuisée? Je travaille, je deviens savante ; j'ai le cœur vide, mais la -tète pleine. Et comme ce sont mes sentiments et non mes pensées que j'enregistre ici, les pages de mon journal restent blanches. Je ne sais même pas pourquoi je l'ai ouvert à cette date. Le vol des heures est lourd. Je ne chante plus. Je n'ai plus de cœur aux travaux manuels. Il n'y a plus que lire, lire et relire qui m'attache...

Quels coups de vent !

Turc aboie furieusement.

16 février, deux heures du malin. — L'histoire est un roman. Il faut la prendre à son commencement. Les aboiements de Turc devenaient plus expressifs et le vent heurtait aux murailles de l'Hospice, comme s'il eût voulu les battre en brèche. Et vraiment on eût dit que la brèche existait, tant le froid pénétrait au logis et tant la flamme de ma lampe vacillait. Elle vacilla si bien qu'elle s'éteignit. A ce moment, j'en-

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tendis des pas hâtifs dans la salle à manger. C'était Melchior.

« Demoiselle! s'écria-t-il, ne vous inquiétez pas, et surtout ne sortez pas. Il y a bien sûr des voyageurs en perdition. Je vais à leur recherche. »

Très émue, je l'accompagne jusqu'à la porte qu'il a infiniment de peine à ouvrir, et il s'élance, le brave homme, dans un affreux tourbillon où le chien l'a précédé. La Séelandaise et moi, nous ne songeons pas à rentrer, et nous laissons neige et vent envahir le vestibule. Une demi-heure s'écoule. Les aboiements de Turc ont cessé de se faire entendre. Mon Dieu, mon Dieu, de grâce, qu'il n'arrive pas malheur à Melchior !... Le cœur me rompt la poitrine. Je suis prête à défaillir.

« Écoutez ! me dit enfin la Séelandaise, c'est Turc. »

J'avais bien entendu, mais un gémissement si vague, que je craignais de m'être Irompée. C'était maintenant un jappement joyeux qui se rapprochait à toule vitesse.

J'embrassai la Séelandaise, et je pleurai dans son cou.

On croit avoir épuisé toutes les émotions de la vie, et il se trouve toujours qu'il y en a de très fortes qu'on ne soupçonnait pas...

Une tache rouge sur la neige, c'est la lanterne de Melchior; un tas d'ombre, ce sont les hommes. J'en distingue deux, dont Melchior, qui en portent un troisième.

« Ouvrez la porte du couloir, me dit Melchior, nous irons d'abord dans une chambre sans feu. »

Ils sont couverts de neige comme des ermites de Noël.

On dépose l'homme évanoui sur un lit, et je remarque que c'est un guide ou tout au moins un homme du pays; l'autre a le costume d'un touriste. Sa personne ne me dit rien, mais ses grands yeux noirs fiévreux me troublent.

Ces remarques et ce trouble me prirent une seconde. Melchior ne me laissa pas plus longtemps dans Ja chambre.

« Que la Séelandaise reste, dit-il assez impérieusement. Elle nous aidera à déshabiller et à frictionner ce malheureux. Quant à vous, cherchez-nous des vêtements secs, des couvertures. »

Je m'empresse d'obéir, d'explorer les armoires, la garde-robe de Melchior. J'y trouve des choses très convenables que je brosse et étends devant le feu, en attendant qu'on me les demande.

Au bout d'un quart d'heure la Séelandaise apparaît.

« Comment va-t-il?

— -Bien; il a ouvert les yeux. Donnez-moi les habits, qu'ils changent les pauvres ! Après cela ils dîneront. Ils tombent de besoin. »

Elle retourne auprès d'eux, et moi, m'étant assurée que la soupe marche bien, je m'en vais mettre le couvert. Je suis gaie, je fredonne. Ces voyageurs, évidemment, sont partis de Meiringen avant la neige, se fiant au beau temps des jours précédents... Quel est donc ce touriste qui vient se promener ici en hiver? Un géologue, peut-être, un de ces savants suisses pour qui Melchior a tant d'admiration.

Je dois avoir la sincérité de dire que j'ai été me regarder dans ma glace et que j'ai trouvé à reprendre dans ma toilette. Le vent m'avait outre mesure ébou-

•2; '. I ILL« Dj: r.oi.

ri.Tée, j'étais en robe de chambre. Je me suis donné un coup de peigne et j'ai mis un de mes plus jolis costumes. Là-dessus, entendant mes hommes dans la salle, j'ai été les rejoindre. Le malade même était là.

Nous nous asseyons; c'est moi qui sers la soupe. Les voyageurs, sans mot dire, la dévorent avidement. Je retiens mes questions, pour ne pas les déranger, et je les regarde. Ils ressemblent maintenant tous les deux à Melchior, avec ces habits de laine brune qui sont l'uniforme des guides. Comme Melchior, ils sont maigres et secs; comme lui, ils ont l'air rustique et le visage hàlé par le vent, brûlé par le soleil et les gelées.

J'examine l'homme que j'avais pris d'abord pour un touriste. Quelle erreur était la mienne ! C'est bien là un habitant de la vallée du Hasli.

Enfin, voici la soupière vide. La Séelandaise apporte un magnifique morceau de lard aux pommes de terre. Je le découpe, et je profite de l'entr'acte pour satisfaire ma curiosité.

<c Eh bien, messieurs, vous allez mieux ? Où le mauvais temps vous a-t-il surpris?

— A Guttanen.

— Et pourquoi, fit Melchior, avoir continué quand vous aviez là un hôtel suffisant ?

— Le monsieur n'a rien voulu entendre. Comme je n'avais pas plus peur que lui, j'ai dit : en route !

— Tu aurais dû avoir peur, puisque tu connaissais le pays, et ce qu'il y tombe de neige. Si le monsieur avait été bien instruit du danger, il aurait été plus raisonnable. »

Le monsieur ne protesta pas, mais leva les yeux sur

moi... Et de nouveau ce regard me frappa. J'avais vu cet homme, bien sûr. Dans un rêve?... oui !... C'était ainsi que [n'apparaissait Thibault, avec ces yeux-là, et des traits qui n'étaient pas les siens... L'étranger dut s'apercevoir que mes mains tremblaient. Un peu de rougeur envahit son visage fatigué.

Hans continuait :

« Je ne sais pas si monsieur se connaît en pays froids. En tout cas. c'est un rude gaillard que je conduirai, s'il le veut, à la Jungfrau, au Wetlerhorn, avec qui je tenterai même des ascensions nouvelles, car ni la tempête, ni la neige, si serrée que l'air manquait, ne l'ont fait broncher. Il marchait impassible, sans mot dire. A la Handeck, nous avons essayé de boire une goutte et de casser une croûte. Mais nous étions trop éreintés et trop époumonnés pour faire avec notre bouche autre chose que haleter. J'avais sur le dos le sac du monsieur. Il me le prit de force. Je sentais mes jambes fléchir, ma tête devenir lourde. J'étais oppressé. La nuit nous surprit, au Rœtherichs-Boden. J'étais comme un homme ivre. Je me laissai tomber sur la neige et je dis au monsieur de continuer tout droit, qu'il ne tarderait pas à rencontrer l'Hospice. Je voulais dormir, dormir à tout prix, au prix même de la vie.

— Oh! mon vieil Hans, tenir un langage pareil, toi un guide des hautes régions !

— Melchior, as-tu jamais subi une bourrasque semblable, et pendant dix heures de suite?... Si j'avais eu à prendre soin de mon voyageur, j'aurais été plus solide, car le bon Dieu fait des grâces h ceux qui sont dans la peine. Mais ce monsieur n'avait pas besoin de moi. Je trouvais — je lui en demande bien pardon —

Uî FILLE DE ROI.

qu'il ressemblait au diable, avec sa manière de marcher sur la neige sans y enfoncer, et d'avancer contre le vent, alors que j'étais bousculé et parfois renversé. Il me secoua rudement, m'ordonna de me relever, me menaça de me dénoncer à la corporation des guides, enfin me piqua si bien que j'allai jusqu'au moment où je m'évanouis.

c( Le monsieur jeta son sac. et je m'aperçus très bien qu'il me portait; mais il paraît tout de même que ce n'est pas le diable (ce qui, pourtant, eût été bien commode en ce moment), car il s'arrêta à son tour et me déposa par terre. Je ne pouvais ni ouvrir les yeux, ni remuer. Mon âme ne tenait plus que par un fil à ma carcasse, et cependant rien de ce qui se passait autour de moi ne m'était caché. Le monsieur me frictionnait, me faisait respirer des odeurs acides, puis il essayait de me reprendre sur son dos; mais il trébuchait et retombait avec moi. La neige nous recouvrait. Nous nous y enfoncions tout doucement. Sans Turc et Melchior, nous y serions encore : on nous eût retrouvés au dégel. »

Melchior répondit :

« Il est évident qu'il n'y a pas eu là de ta faute. Tu as été malade, voilà tout. Je t'offre donc les présents que j'avais promis au premier arrivant (je ne parle pas du monsieur que je n'avais pas prévu). Prends cette peau de chamois. C'est moi qui l'ai tué, ce superbe bouc! Celte pipe, ce tabac, je t'en fais cadeau. Et maintenant, nous allons trinqueravecmavieille eau-de-vie... Tous, même mademoiselle. Elle a eu froid, elle aussi, à nous attendre sur la porte, elle n'a pas bonne mine. »

Le froid, certes, n'était pour rien dans ma pâleur. Je ne quittais pas- des yeux le voyageur. Lui, de temps à autre, levait les siens sur moi, comme malgré lui. C'était un éciair aussitôt disparu. La fin du repas, malgré les toasts de Melchior, me parut longue.

La Séelandaise s'était retirée pour ranger la cuisine; les deux Bernois, avec ma permission, allumaient une « pipe de longueur », comme disait mon vieux camarade. Je me levai, le voyageur m'imita, je lui dis:

« Donnez-moi le bras, monsieur Thibault, et passons au salon. »

Le salon, j'en avais fait ma chambre; mais en pension d'hiver au Grimsel, on oublie les cérémonies. Le poêle ronflait avec entrain, et mon triste luminaire éclairait un arrangement assez confortable. Puisque c'est une histoire intéressante comme un roman que je raconte, je ne dois pas négliger de faire connaître le décor.

Thibault, pâle et grave, avait une attitude à la fois humble et assurée. Rien qui rappelât mon ancien malade. Il venait de faire preuve d'une extraordinaire robustessede corps et d'esprit. Il était très ému, mais ne laissait percer aucun embarras. Il embrassa d'un coup d'œil toute ma chambre, ma table de travail, mon piano, puis reposa sur moi son regard très franc et très beau qu'il n'abaissa plus.

Je m'assis dans mon fauteuil de bureau, en lui montrant une chaise auprès de moi.

Il la refusa et se mit à genoux.

Je reculai mon siège.

« Je vous en supplie, me dit-il, souffrez-moi ainsi. Vous m'avez permis de me confesser à vous.

— Oui, mais vous n'avez plus du tout la mine d'un pénitent, et je vous soupçonne fort de n'avoir que du bien à me dire de vous.

— Du bien et du mal. Le bien que j'ai fait est sorti d'un mal. J'ai enc * e la conscience troublée, voilà pourquoi je suis venu nous demander du secours.

— Alors, si vous aviez été sans reproche, vous ne seriez pas revenu?

— Je ne l'eusse pas osé. D'ailleurs, comment découvrir votre retraite? Votre ami le comte Corazzini me l'a indiquée, parce qu'il a bien compris que j'étais en péril. « Je suis relevé de ma consigne, m'a-t-il dit, « puisqu'il s'agit d'une bonne action. »

Cher ami ! comme vous avez bien fait !... Thibault, d'ailleurs, m'apportait de vos nouvelles à tous. Quel bonheur de lire vos lettres, surtout celle si tendre de ma mère bien-aimée !... Certes le messager a été trois fois le bienvenu.

Après avoir vécu quelques minutes auprès de vous, dans le cottage de Boitsrort, si réellement que tout avait disparu autour de moi, et que je ne m'aperce* vais pas que Thibault restait à genoux, je revins à lui. et lui prenant les mains :

« Encore une fois relevez-vous, et racontez-moi votre histoire. »

Il s'assit à regret, en poussant un soupir. Alors je pensai qu'il devait, être accablé de fatigue, et je corrigeai :

« Ou plutôt allez dormir. Demain nous nous verrons à loisir.

— Ah! dit-il, le vrai repos je le goûte ici en cet instant délicieux... Votre seule vue me fait oublier les fatigues de cinq ans d'une lutte douloureuse... 0 femme divine (il a dit divine, le pauvre homme, toujours porté à l'exagération), vous transformez tout ce que vous touchez : vous avez fait un paradis de ce désert où vous avez réuni tout ce qui peut alimenter la pensée : de moi vous avez fait un homme ; peut-être voudrez-vous encore faire un juste du personnage douteux que je suis encore... 0 ma libératrice, je suis prêt à me soumettre à toutes les épreuves que vous m'ordonnerez. »

Ce langage me remplissait de confusion et de joie et aussi de curiosité.

« Eh bien, dis-je, puisque vous vous trouvez bien, causons tant que vous voudrez. Le temps ici n'est pas chose coûteuse et j'ai abandonné au sommeil tant de nuits trop longues, que je ne demande pas mieux que de veiller celle-ci. Seulement, si vous donnez le moindre signe de fatigue, je vous mets à la porte. »

Et Thibault, admirable contre-partie de la douloureuse et honteuse odyssée que j'avais entendue à Bruxelles, m'arracha des larmes avec un merveilleux récit, sans art voulu, mais où la vérité était si belle que le conteur arrivait au sublime. J'assistais à réclusion de sa bonne volonté, à ses défaillances, à son besoin de mourir, à la révolte d'une âme primitivement belle contre le mal tyrannique, à des efforts héroïques, à la guérison enfin de cet homme.

Thibault a voyagé, a affronté les mers, les pays lointains et malsains.

Il s'était engagé dans l'infanterie de marine ; son

252 FILLE DE KOI.

régiment, envoyé en Gochinchine, arriva à Saigon en pleine épidémie.

Les nouveaux venus prirent lugubrement possession de leur caserne, et bientôt la maladie s'abattit sur eux. Plusieurs fois Thibault se crut atteint : il était saisi de froids mortels auxquels succédait une fièvre ardente. Ses voisins de chambre lui conseillaient de se soigner.

« Non, disait-il, ce n'est rien; ou plutôt c'est une maladie bien plus atroce que le choléra, mais on n'en meurt pas. »

Une nuit surtout fut terrible pour lui. Dans la chaleur étouffante qui tenait tous les hommes éveillés, il défaillait, le corps baigné d'une sueur glacée, les membres tordus de crampes, mais sa pensée, forte et maîtresse de lui, dominant les révoltes de la matière, broyée par le mal.

Au matin, il s'endormit subitement guéri, et, après deux heures d'un repos bienfaisant, se leva joyeux et décidé.

Plus que les soldats, les indigènes mouraient. De tous côtés des demandes de secours arrivaient à Saigon. Des médecins, voire de simples infirmiers, faisaient des tournées dans les lieux les plus éprouvés où — quand l'épidémie, ayant frappé ses premiers coups toujours mortels, entrait dans sa seconde phase — apparaissait le gouverneur, un fin observateur, à qui l'on ne manquait pas d'attribuer la diminution du fléau.

Thibault demanda à être infirmier. Son instruction première lui permit d'acquérir sans peine les quelques notions nécessaires à cet emploi. On ne pouvait d'ailleurs être difficile, les garde-malades étant particuliè-

rement éprouvés. Après un stage à l'hôpital, on l'envoya chez les indigènes. Il pénétra dans des cloaques où des morts et des mourants pourrissaient dans une même infection. Il enlevait les uns , frictionnait les autres, assainissait les cases, ranimait les courages. Il sauva ainsi plusieurs personnes et fut atteint à son tour. Il était alors à plusieurs journées de Saigon.

Croyant la mort venue, il l'accepta d'un front serein, lui qui avait sué d'angoisse à la seule idée du mal. Un Chinois qui lui devait la vie, s'acharna à la lui rendre, répéta sur lui les soins qu'il en avait reçus. Thibaulf guérit et regagna sa caserne au moment où un détachement de sa compagnie, sous les ordres de M. dt Trentinian, sous-lieutenant, s'embarquait pour servir d'escorte à Francis Garnier, chargé d'une mission au Tonkin. Mon héros obtint de partir aussi et fut mêlé à toutes les péripéties de l'étonnante conquête du Fleuve-Rouge, région mystérieuse alors, pleine de séductions et aussi de dangers, car elle était gardée par la ruse et pouvait être défendue par la cruauté.

Ni dans l'histoire ancienne, alors que la terre inconnue appartenait aux monstres, aux nomades, aux centaures, ni dans les fastes du qufnzième et du seizième siècle, quand les navigateurs se lançaient à travers les mers, au delà desquelles était peut-être le néant, on m trouve rien qui surpasse l'aventure de ce Jean Dupuis. celle de cet enseigne de vaisseau et de ce sous-lieutenant d'infanterie de marine qui s'emparèrent d'un territoire occupé par des millions d'hommes. Oh ! quel beau livre à faire pour un moderne Xénophon, el quel bonheur pour Thibault d'avoir pu marcher h la suite de ces aventuriers de génie !

Il a, à la prise d'Hanoi, reçu le baptême du feu. Blessé grièvement par les pirates aux environs d'Haï- Dzuong, il fut, après l'évacuation du Delta, transporté à Haïphong. Mais des hémorragies abondantes l'avaient affaibli au point qu'il restait en proie à une maladie de langueur. Il fut rapatrié d'office, puis réformé.

Au milieu de ces événements, alors qu'il subissait un si grand changement physique, son intelligence ne perdait rien de sa subtilité et de sa faculté de pousser l'analyse à l'extrême.

« De mes humbles compagnons, m'a-t-il dit, j'avais appris la résignation, l'abnégation. Débarrassé du soin de ma triste personne, je constatais avec joie que j'avais, en vraie créature humaine, l'appétit du danger, la soif de l'inconnu et de la gloire. La philosophie moderne a raison : la guerre est impie; c'est le témoignage de la barbarie, un reste de la sauvagerie primitive, alors que l'homme devait disputer à l'homme un vivre et un couvert insuffisants.

« La guerre actuelle ruine, au contraire, les vainqueurs comme les vaincus. Nécessité chez les peuplades errantes, c'est sacrilège chez les grandes nations. Un jour viendra où elles s'entendront pour le maintien de la paix. Soit! sans doute alors, on aura inventé de nouvelles vertus pour contre-balancer l'égoïsme résultant d'un trop grand bien-être matériel. Aujourd'hui, la guerre développe les meilleurs côtés de l'homme : la passion d'un idéal, la patrie ; le renoncement à soi-même. Cette vie qu'il aime, qu'il n'est même pas assuré de retrouver au delà du tombeau, cette vie faite des bonheurs de la famille, de la tendresse d'une épouse, des sourires des enfants, du dernier espoir

îles vieux parents, il la donne sans hésiter, sans marchander, comme s'il en avait plusieurs à dépenser. Cela est beau, presque aussi beau que l'interrogation perpétuelle que cet atome pose aux phénomènes les plus embrouillés, aux causes les plus insaisissables. »

Ah! certes, je l'ai écouté charmée, comme Desdémone écoutait Othello. J'ai toujours eu du goût poulies hauts faits d'armes, j'ai toujours adoré ces conquérants qui vont dans des pays des contes de fées prendre entre trente des villes de cent mille âmes avec des citadelles. 0 Thibault! quelle revanche.

Le physique de cet homme n'est pas moins changé que son caractère. Il a vieilli. Ses traits marqués de petite vérole ont grossi; il a le teint brun, son front est dégarni; ses yeux admirablement beaux font oublier la laideur de la physionomie. On ne voit qu'eux lorsqu'on n'est pas prévenu d'examiner tout le personnage en détail.

Ses mains, qui autrefois me déplaisaient tant à cause de leur mollesse, sont maintenant dures et halées. Elles ont manié le fusil et accompli les dures corvées du soldat et de l'ouvrier; Thibault, en effet, après la conquête du Tonkin, est allé en Amérique et a travaillé dans les affreuses mines de Comstock où la chaleur intolérable ne permet de vivre que quelques mois. Il y resta un an, y gagna de quoi chercher fortune ailleurs. Il devint propriétaire de vastes pâturages et d'immenses troupeaux de bœufs qui, s'il les exploite lui-même, lui donneront de grandes richesses.

« Mais, lui dis-je, comment avez-vous pu être soldat français? »

Il se cacha la figure dans ses mains et resta quelque temps sans répondre. Puis, s'armant de courage :

« J'aurais dû vous le dire plus tôt. Hélas! vous preniez plaisir à mes exploits, de sorte qu'ils me paraissaient beaux. Stupide orgueil ! Sachez maintenant ma bassesse : je suis un faussaire! »

Ah! quel cri je poussai... Je devins froide comme si l'on m'avait tout d'un coup ouvert les veines... Je voulus me lever, fuir, mais je retombai tremblante et sans force sur mon siège...

Décidément ce séjour dans une solitude cent fois plus sévère que celle des Chartreuses et des Trappes m'a rendue trop nerveuse. Que je m'intéresse à Thibault, c'est bien ; mais qu'il touche jusqu'à la douleur, jusqu'à l'angoisse, mes fibres les plus profondes, c'est trop.

Pourtant, quoique irritée de l'effet que me produisit cet affreux mot: Faussaire ! je me l'expliquai jusqu'à un certain point. L'ancienne lâcheté de Thibault était une névrose si évidente que, tout en me causant l'espèce de répulsion, de terreur, pour ainsi dire, qu'inspire une maladie grave, elle éveillait ma sollicitude ; j'avais pour lui de la pitié, non du mépris... Cet homme disparaît, après avoir mêlé à son adieu des mois passionnés, revient d'une façon et dans des circonstances extraordinaires, me raconte des faits dignes des paladins, des conquistadores; puis, sans transition, souille tout cela du mot faussaire!... Vraiment, on serait ému à moins.

Mon bon Corazzini, vous à qui est spécialement destiné ce journal, car vous avez pénétré bien avant dans l'àme complexe de voire pupille et élève, je ne

FILLE DE lîOI. 257

veux pas vous laisser plus longtemps sous le coup de cette émotion désagréable. Sachez donc tout de suite que Thibault n'est pas un faussaire ordinaire. Je vous conterai cela demain. Je tombe de fatigue...

Même jour, dix heures du matin. — Je reprends dans mon lit ma narration. Ces quelques heures de sommeil m'ont reposé la tête; mais j'ai tous les membres courbaturés. On dirait que c'est moi qui suis venue, par la tourmente, de Meiringen au Grimsel. Thibault, lui, est déjà levé, je l'entends causer ou plutôt chuchoter avec Melchior dans la salle à manger. Ici les cloisons sont en papier.

Thibault était parti de Bruxelles avec de mauvaises idées. Tout ce que je lui avais dit ne l'avait pas convaincu qu'il pouvait guérir, redevenir un Français, un homme utile et estimable. Il s'en allait persuadé de la nécessité d'un nouveau suicide.

« Cependant, quoi que je fisse, quelque effort que je tentasse, je n'arrivais pas à fixer mon esprit sui les moyens de sortir de ce monde. C'était très curieux : il y avait en moi un ancien moi, qui était comme un spectre. Je conservais ses idées, j'étais convaincu qu'il fallait y donner suite, et je ne le pouvais .. Le nouveau moi seul était maître de mon esprit et de mon cœur; il avait des rêves et des attendrissements inconnus à l'ancien complètement annihilé par votre souvenir... »

Je le laissais dire. Je ne suis plus jeune et ma vie a été si accidentée que je puis entendre bien des confidences, même des aveux... Ceux de Thibault se rapportaient à des choses si lointaines!

« Je ne vous offensais point, continuait-il, puisque je m'en allais. Vous aviez éclairé ma nuit de votre beauté

et de votre bonté; c'était mon droit de m'en réjouir, de me plonger en des extases où vous m'apparaissiez... Vous étiez comme le ciel, comme les astres que tous les êtres, hideux ou beaux, contemplent ravis, et dont ils vivent... Je vous appartenais : de loin, j'obéissais aux ordres que vous m'aviez donnés. Non seulement je vivais, mais, pour vous obéir, je voulais vivre bien. Estce qu'on peut vous résister, à vous?

« ...Cependant vous n'aviez pas retiré de moi les éléments mauvais : vous y aviez jeté la divine étincelle ; c'était à elle de consumer les vices, de guérir par ses brûlures les plaies de mon âme. De là de grandes souffrances, la révolte, la fièvre d'un opéré... Tout cela faisait partie de l'expiation, et vous le saviez bien. Telle est la crise dans laquelle j'ai commis mon dernier crime... »

Ce sont les propres paroles de Thibault, elles m'étaient si personnelles que je n'en ai pas perdu une syllabe. Mais ce qui suit me remplit d'une telle horreur que je ne fis nulle attention aux mots, et que je vais vous narrer le fait le plus vite possible.

Dans une salle d'hôpital à peine éclairée, où deux poêles de faïence (c'est l'hiver) développent des odeurs fades, quarante malades languissent ou se meurent. Les uns dorment avec des cauchemars qui les font parler comme des fous, d'autres toussent, plusieurs râlent. Quelquefois un cri s'élève au-dessus du chœur douloureux.

Dans les hôpitaux français, on isolait, il n'y a pas longtemps, les affections contagieuses en leur attribuant le bas bout d'une rangée de lits. C'était tout ce qu'on avait trouvé pour la sauvegarde générale. Deux vario-

leux, deux malheureux qui avaient contracté la maladie dans le même garni, occupent donc, salle Saint- Vincent, à l'Hôtel -Dieu, les numéros 39 et 40.

L'infirmier se tient aussi loin d'eux que possible : marié, père de famille, dans, le métier nouveau venu, il se ménage.

Les varioleux, horribles sous leurs croûtes noires, paraissent en train de mourir tout doucement.

Vers minuit passe la religieuse de garde, une vieille femme qui n'a pas peur, bien habituée au spectacle des pestes et des lèpres décomposant, avant les vers du tombeau, la machine humaine. Elle s'avance entre les lits numéros 39 et 40, se penche alternativement sur l'un et sur l'autre des agonisants, que le mal a faits jumeaux. Aucune différence entre ces affreux Méuechmes : dans l'épaisseur des chairs enflées, leurs yeux noyés d'humeur apparaissent à peine; leur nez énorme entraîne avec lui une lèvre tuméfiée qui découvre ainsi les dents salies par le sang des gencives. Leur jeunesse se trahit par l'abondance de leurs cheveux noirs.

<.( Les malheureux ne passeront pas la nuit, » se dit la sœur.

Sur son ordre, l'infirmier court chercher l'aumônier qui apporte le saint chrême, les oint rapidement, leur donne l'absolution suprême, puis retourne se coucher, sans doute après s'être désinfecté les mains.

La sœur partie, l'infirmier gagne son coin et s'endort.

A deux heures du matin, le numéro 39 cesse de respirer.

Alors le numéro 40 qui, une minute auparavant, ne

semblait pas plus vivant que son voisin, se soulève sur le coude.

Bien qu'aux trois quarts aveugle, il aperçoit l'infirmier dont la tête se penche, alourdie de sommeil.

A ce moment précis, il y a un grand silence dans la salle. Les râlants sont morts et on les a emportés pendant la ronde de la sœur; les toux se sont tues: les malades goûtent enfin un peu de repos.

Le numéro 40, rassuré par ce calme, se laisse glisser de son lit à terre, rampe jusqu'à celui du 39, puis se dresse avec précaution. Il approche sa face enflammée de la face inerte de son compagnon : aucun souffle sur sa joue... Alors il prend le mort sous les bras el le tire hors du lit... Les jambes tombent sur le parquet avec un bruit sourd.

L'infirmier s'éveille en sursaut, se lève, fait quelques pas, puis s'arrête pour écouter. Les rafales d'hiver gémissent dans les couloirs, mais dans la salle tout est muet, pas une plainte, pas un appel... L'infirmier reprend sa place.

Alarmé par le bruit de ses pas, le numéro 40 s'était caché, couché à plat ventre sur le parquet. Pour donner à son gardien le temps de reprendre son somme, il y reste plusieurs minutes, claquant des dents, le corps secoué de frissons convulsifs... Et il poursuit implacablement son idée. Les forces décuplées par une fièvre furieuse, il se relève, ramasse le cadavre, avec un han! terrible, le jette sur le lit numéro 40, puis se couche dans les draps d'où il vient de l'arracher, et qui gardent encore un reste de chaleur dont il s'évanouit.

Ces mouvements insolites ont tout à fait réveillé l'iir firmier. Il se dirige vers les varioleux, les croit morts

FILLF, DE ROI. 2G1

tous les deux, et pense avoir entendu leurs dernières convulsions.

Survient l'interne qui constate le décès de l'un et tire l'autre de son évanouissement.

Celui-ci sortit de l'hôpital avec le nom de Chappuy. On porta le mort à l'amphithéâtre, parce que n'ayant ni parents ni amis (son compagnon le savait bien), personne ne réclama son corps. On l'inscrivit sur les registres mortuaires sous le nom de Thibault.

Que dites-vous, Gorazzini, de cette façon de changer d'état civil? Je fus à deux doigts d'en avoir une attaque de nerfs. Pour ne pas crier, je m'enfonçais mon mouchoir dans la bouche.

Thibault, livide, les tempes baignées de sueur, semblait près de défaillir... Je dus m'oublier, m'occuperde lui, lui donner un flacon de sels. 11 se remit difficilement. Enfin il continua son récit:

« Pendant longtemps, j'eus d'affreux cauchemars, mais de remords point. Le doute me vint au Tonkin, dans les jours de repos qui suivirent la prise d'Haï- Dzuong. Je me vois encore couché dans une jonque, un soir, prenant un peu de fraîcheur et regardant les étoiles. Je pensais à la France dont le drapeau flottait au-dessus de ma tète. Je pensais à vous aussi, toujours présente pour moi au fond de tout, latente quelquefois, pour ainsi dire, mais surgissant aux occasions solennelles avec un rayonnement prodigieux.

« Toutes les circonstances de ma vie se représentaient ce soir-là à moi : d'abord les derniers faits d'armes, puis mon séjour en Cochinchine, et les quelques semaines passées en Algérie; de là je plongeais dans le sombre, dans mon existence de malhonnête homme

à laquelle j'étais morl... Et tout à coup je me dis avec stupeur que cette mort menteuse était peut-être un crime; que j'avais pris un nom sans tache contre le nom souillé laissé h un infortuné. J'essayais en vain de me disculper : ce nom souillé, qui l'avait lu, inscrit sur un registre d'hôpital, dans l'infime légion des pauvres ? On ne l'avait même pas mis sur une croix de bois marquant la place d'un corps dans la fosse commune,

« On avait disséqué le cadavre ; le squelette avait été séché, préparé, vendu; les chairs avaient brûlé joyeusement dans le poêle d'une salle d'étudiants... Un nom, bon ou mauvais, était inutile à ces choses détruites... Sophismes que cette logique! J'avais pris ce qui ne m'appartenait pas et mes jours furent de nouveau empoisonnés. Je craignis même de perdre la vigueur morale si péniblement conquise. Je redevenais sombre. Je pensais comme autrefois que j'étais bien le maudit dont rien ne peut effacer le signe mystérieux, l'éternelle flétrissure. En vain je continuai à courir le monde, à chercher les aventures, les dangers, je ne pouvais faire cesser ce doute affreux : ma réhabilitation n'est qu'une imposture ; je suis aussi loin de ma bienfaitrice que par le passé... 0 Julie, Julie, comment vous dire cela, comment employer des termes assez humbles pour vous faire comprendre, sans vous offenser, quel faible espoir, aussitôt chassé, se glissait parfois jusqu'à moi?

« Oh ! ce rêve ! être un héros, unir le génie à toutes les vertus du cœur, faire des choses grandes, extraordinaires, puis venir chercher ma récompense dans un de vos regards !... Hélas ! j'ai vu de près les hommes à

qui j'aurais voulu ressembler, mais je suis resté obscur. Mon lot dans ces grands événements a été l'obéissance aveugle. Je n'ai fait ni plus ni moins que les pauvres paysans incultes, simples soldats comme moi. Même cette brillante conquête est demeurée stérile, et il n'est pas resté à ceux qui y ont pris part le bonheur d'avoir agi utilement... Et cependant il m'a fallu vous revoir, lumière de ma conscience, sous peine de vous désobéir en mourant misérablement. »

Il était épuisé, n'articulait plus qu'avec peine. Je lui dis que pour l'instant il n'avait d'autre devoir que d'aller se reposer en paix. Je doute qu'il ait pu dormir.

J'ai peur maintenant de me retrouver en tète-à-tête avec lui. C'était, il y a quelques années, un pauvre être qui ne comptait guère, une espèce de fou à qui l'on pouvait, sans se compromettre, faire de la morale. xVujourd'hui, quel changement!... Malgré l'exagération de ses remords, son esprit est aussi lucide que le mien, plus solide sans doute... En outre, il a réussi à me faire entendre un langage beaucoup plus passionné qu'il ne convient. Je dois me méfier de cette humilité. Si elle n'était pas réelle ? Allons! voilà une idée bien absurde; je devrais l'effacer; mais je suis si sincère avec vous, Gorazzini, que, tout en la reniant, je la laisse puisqu'elle m'est venue.

19 février. — Thibault est malade. Il subit le contrecoup de ses émotions et de ses fatigues, mais se croit tout simplement repris des fièvres de Gochinchine.

Le lendemain de son arrivée il avait passé l'aprèsmidi dans ma chambre.

(< Vous me méprisez bien, m'a-t-il dit.

201 FILLE DK KOI.

— Certes non.

— Mais je suis un faussaire !

— Vous reprendrez votre nom.

— Impossible. Thibault n'existe plus; il y a eu déclaration de son décès.

— Vous passerez en jugement. Nous témoignerons de votre identité.

— Je savais bien que vous me diriez cela, murmurat-il d'une voix éteinte.

— Parce que votre conscience vous avait déjà parlé.

— Oui ! »

Il y eut un long silence. Il avait les coudes sur ma table, et la tête dans ses mains. C'était, comme dit Victor Hugo, une tempête sous un crâne. Mais le crâne de Thibault était trop faible peur la contenir; elle éclata :

« Ce que vous m'ordonnez, c'est la prison, c'est le conseil de guerre, c'est mon infamie révélée ; c'est une atroce célébrité attachée à ma personne.

— C'est la vraie expiation.

— C'est me replonger dans la boue... Oh! dites, ne puis-je aller chez les nègres les plus cruels, chez ceux qui ont le blanc en horreur et qui ont inventé pour leurs prisonniers des tortures savantes, ne puis-je donner mon corps membre à membre, lambeau à lambeau, pour me racheter sans passer de nouveau par les agonies de mon affreuse histoire? Ce que je vous ai dit, à vous, je ne saurais le répéter. Je ne veux plus remonter ma vie au delà du jour où vous m'avez sauvé. Il y a des souvenirs qui me feraient évanouir, qui me rendraient fou...

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« Oli! malheureux! malheureux! pourquoi ne suis-je point un homme comme les autres?»

Il pleurait, il rugissait... Et sa douleur me gagnait, m'étreignait le cœur... Oui, pourquoi cet homme n'était-il pas né comme les autres, avec du courage dans le cœur et de l'aplomb dans la cervelle? Pourquoi lui avait-il fallu les acquérir à travers les calastrophes? Pourquoi les ayant acquis ne pouvait-il en jouir? Il avait plus souffert que fauté. La vie n'aurait-elle donc jamais de joies pour lui?

Et j'allai à lui, et je lui pris les mains, et il vit mes larmes.

« Ah! dit-il, c'est à devenir fou d'avoir tant de bonheur dans un tel supplice! »

Mon attendrissement fil bientôt place à l'inquiétude. L'exaltation de Thibault était extrême; il claquait des dents, secoué de grands frissons, le visage empourpré.

« Vous n'êtes pas en état de juger votre situation, lui dis-je. Laissons ce pénible sujet. Et si vraiment vous revenez de l'autre bout du monde, pour me demander conseil, commencez par m'obéir; je veux votre bonheur comme le mien propre. J'y travaillerai avec vous, et nous y arriverons. »

Il m'écoutait haletant, semblait dévorer mes paroles.

Ses grands beaux yeux avaient un éclat extraordinaire.

« Vous me feriez mourir de joie, dit-il, si je ne

savais que vous êtes la charité même. Oh ! oui, je vous

obéirai... Dites, que dois-je faire a présent?

— Vous coucher. Vos mains me brûlent. Il y a heureusement toute une pharmacie à l'Hospice : nous vous soignerons. »

Il a eu le délire. Je crains d'avoir à regretter d'être si loin de tout secours.

20 février. — Vu trois voyageurs, des Yalaisans. Voilà quelques jours sans neige; l'air est calme. La fièvre de Thibault est tombée. J'écris près de son lit pendant qu'il dort... Je viens de l'examiner longuement. Sa tête, malgré les rides, malgré les marques de la petite vérole, est très belle. Les traits sont réguliers; le profil a de la noblesse; les chagrins, les remords y ont laissé une empreinte douloureuse ; même en dormant il a l'air las. Pauvre homme! il lui reste encore à parcourir de rudes chemins.

22 février. — Aujourd'hui Melchior, qui est un très bon médecin, et moi qui suis une garde très vigilante, nous avons permis à Thibault de se lever. Il est venu dans ma chambre; comme il regardait le piano d'un œil d'envie, je m'y suis mise, et je lui ai chanté plusieurs choses — oh ! rien de triste. Je tiens à ce que cet homme soit heureux. Après dîner, la Séelandaise, Melchior et Hans s'étant joints à nous, nous avons repris les airs du pays. Melchior et Hans ont chanté une espèce de lied à deux voix du plus ravissant effet. En même temps, nos mains travaillaient. J'ai donné à Thibault des leçons de sculpture sur bois ; il est extrêmement adroit. Puis nous avons causé botanique. J'ai admiré sa science. Sans cesse, il m'envoie des sourires émus, un peu tristes. On dirait qu'il se reproche d'être heureux dans la paix de notre ermitage, Ce scrupule est excessif. Demain, je le prêcherai à ce sujet.

23 février. — Je le prêcherai!... Ah! non, je n'y ai pas songé. Nous avons eu une si belle alerte... La maison a reçu une terrible avalanche. Il faisait trop

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doux depuis quelques jours, un soleil de printemps...

C'a été un bruit, une secousse, des craquements, des gémissements de toutes les poutres, de toutes les cloisons, de toutes les écailles de mélèze, si expressifs, que la maison me parut se plaindre comme une personne écrasée. Je me suis comportée — j'ai honte de l'écrire — comme une vraie petite fille: je m'élançai de ma chambre en criant et me heurtai à Thibault qui, lui, n'avait pas peur. Il me serra dans ses bras; je crois bien que je me cramponnai à lui.

« Oh ! la bienheureuse avalanche, » dit-il.

Je n'entendis ces mots que quelques secondes seulement après qu'ils eurent été prononcés, quand, le vacarme cessant, je retrouvai mes esprits.

Ma pauvre Séelandaise s'était à moitié évanouie dans la cuisine. Ilans et Melchior s'occupaient d'elle. Elle est encore au lit, tremblant de tous ses membres. C'est auprès d'elle maintenant que je suis installée.

En somme, les dégâts sont peu importants. Le mur du sud qui a reçu le choc, a une épaisseur de deux mètres pour parer aux avalanches qui ne manquent pas de descendre au printemps du Kessi-Thurn, un couloir fort menaçant vers lequel il est orienté. Malgré ce précieux mur, ma Séelandaise voudrait bien s'en aller. Patience! dans un mois, six semaines au plus tard, les chemins seront praticables pour des femmes.

Il vient d'arriver une bande de marchands de bétail.

26 février. — L'avalanche m'a tout à fait détournée de mon sermon ; voilà plusieurs jours passés sans que je sache par quel bout le commencer. Thibault ne paraît pas le désirer. Il est extraordinairement calme maintenant. Il emploie ses journées exactement comme

moi, si ce n'est qu'il écoute au lieu de chanter. Je lui ai dit :

« N'est-ce pas qu'on est bien ici ?

— OU! répondit-il, comme j'ai peur du printemps!

— Qui sail? L'été sera peut-être meilleur que l'hiver. »

Il me baisa la main. C'est une habitude que je lui ai permise, à cause de son air craintif et contrit.

15 mars. — Nous avons eu du froid, de la neige; nous nous sommes claquemurés, comme en décembre et en janvier, mais sans nous garer tout à fait des gugs. Les passages ont été complètement interrompus. Thibault est d'autant plus gai que le temps est plus mauvais.

22 mars. — Il est venu des gens de Meiringen, entre autres un parent de Melchior pour le relever de sa faction. J'ai prié mon excellent ami de rester jusqu'à mon départ, et il y a consenti de grand cœur.

1er avril. — Nous pourrons bientôt quitter le Grimsel. Melchior pense nous avoir des chevaux d'ici à quelques jours. Je regretterai ma prison. Ma vie de travail, de contemplation et de réflexion n'a nullement été dérangée par la-présence de Thibault. Elle en a pris, au contraire, plus d'intensité.

Mon hôte m'a prouvé de nouveau, ces jours-ci, que son courage et son sang-froid sont à toute épreuve. Avec Melchior et Hans, il a retiré de la neige, pendant une tourmente, et au prix des plus grands périls, quatre voyageurs à peu près gelés. Il étonne même les montagnards. « Il est si bien un autre homme, me disait-il ta ce propos, qu'il a peine à se représenter l'ancien. » Quand je l'ai trouvé à l'hôtel d'Anvers, il était bien

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mort : avec une autre \ie, je lui ai insufflé une autre âme. Il se plaît dans les paradoxes, ce pauvre garçon.

Je change de conversation et lui demande s'il aimait les voyages.

« Oh! oui, me répond-il. S'en aller là où personne de votre race n'a encore pénétré, explorer des régions inconnues à la civilisation, voir ce que des ignorants n'ont su comprendre; découvrir, trouver, sont des joies sans pareilles. »

Tandis qu'il se replongeait dans la lecture, je me surprenais à faire des rêves d'avenir pour lui. Précisément il tenait un livre de d'Archiac, un des meilleurs géologues de notre temps, dont la vie fut un roman, très triste d'ailleurs, digne de prendre place dans la Comédie humaine; il était entré tard dans la science, ayant commencé par faire de la mauvaise littérature. Pourquoi Thibault ne serait-il pas un jour un savant de profession?

Certes, la vie peut encore être féconde et bonne pour lui. Hélas! il y a, entre le moment présent et cet avenir lumineux, une passe bien sombre et bien dangereuse. Mon cœur se serre toujours à cette idée imporlune. Chose étrange! Thibault et moi, nous pensons souvent, en même temps, aux mêmes choses. L'identité de nos travaux, nos préoccupations communes, le spectacle des mêmes objets sont sans doute les causes de ce phénomène que nous avons constaté, moi avec surprise, lui avec plaisir.

« Eh bien, dit-il, fermant son livre et joignant les mains pour en dissimuler la crispation, parlons-en, une fois pour toutes, de ce cruel sujet. »

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Je tressaillis; il était livide, et il me dit :

« Pourquoi pâlissez-vous? Etes -vous souffrante?...

Votre santé finirait par s'altérer dans cet Hospice où

je suis si bien.

— Ce n'est rien. Dites-moi ce que vous avez résolu de faire.

— Mais ce qu'il faut faire. Je goûte mes derniers jours de paradis. Le printemps, beau séraphin au glaive lumineux, s'avance pour me chasser. »

Il s'efforçait de sourire et ne faisait qu'une grimace douloureuse.

« Oui, dis-je, soyons braves, examinons bien la question. Vous ne pouvez ni mener une vie de mensonges, ni chercher l'exil, qui seul vous mettrait à l'abri des reconnaissances et des dénonciations. L'exil, ô mon ami, vous rappelez-vous combien vous en étiez las — las jusqu'à vouloir mourir? L'exil, si différent du beau voyage qui a pour objectif le retour, les souvenirs au coin du feu, les découvertes dont on fera profiter la patrie... Il faut demander votre jugement... Vous souffrirez, eh bien, je souffrirai avec vous... Mais que faites-vous? je vous ai défendu de vous mettre à genoux et de pleurer.,. Les hommes ne doivent pas pleurer... Vous continuez?... Allons! je vous pardonne et vous laisse faire... Je suis votre mère, d'ailleurs, puisque vous me devez la vie et que vous m'abandonnez votre conscience. »

Il avait une vraie crise de sanglots. Quand il se fut calmé, quand il eut repris son siège, je poursuivis :

« En somme, il n'y a point de quoi se désespérer. Ce sera un passé très douloureux qu'on fouillera et qui vous fera crier; mais on ne vous condamnera pas au

bagne. Votre glorieuse campagne vous fera acquitter et par les juges et par l'opinion publique ; même applaudir. N'a-t-on pas vu des voleurs absous par la cour d'assises, parce qu'ils avaient eu, après leur crime, dix ans de probité?...

« Vous, vous n'avez été qu'un malade, ainsi qu'en témoigneront tous ceux qui vous ont connu, depuis vos maîtres du lycée, jusqu'à moi qui ai vu votre suicide. On vous acquittera, je le répèle, avec des applaudissements. Tout le monde aura mes yeux pour vous. Est-ce que je ne vous vois pas innocent, moi? Est-ce que je n'ai pas pris à vos tristes aventures un intérêt passionné? Ah! mon ami, l'heureux homme que votre avocat, s'il a du talent. »

Je m'animais. Certes, je n'étais plus pâle ; le sang me brûlait le visage.

Lui ne pleurait plus, il avait les yeux brillants et les pommettes rouges.

Je continuai.

« Vous figurez-vous, après cela, la liberté, le droit de vivre parmi les honnêtes gens, de travailler au milieu d'eux à de grandes et belles choses?... Mon ami, mon ami, ce sera trop de bonheur ! »

Singulier effet de mon éloquence, Thibault, à cette perspective, au lieu de rayonner, comme moi, s'assombrit et me dit avec mélancolie :

« Je n'ai plus peur que de ma délivrance. Quand vous m'aurez rendu à la vie de tout le monde, je vous perdrai... Vous irez prodiguer vos bienfaits à d'autres malheureux... et moi, solitaire, je reprendrai le chemin des terres de l'Ouest.

— Nous n'en sommes pas là, pessimiste! A le regar-

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(1er bien en face, l'avenir n'est pas si terrible que nous nous l'étions figuré tout d'abord. Ne croyons pas non plus qu'il sera triste... Jouissons de nos derniers jours de tête-à-tête... N'est-ce pas que j'ai eu une bonne idée de venir au Grimsel ? »

10 avril. — Une surprise! Corazzini est arrivé ce soir avec les chevaux qu'on nous envoyait de Meiringen.

« Méchante enfant, m'a-t-il dit, comme tu m'as fait souffrir en me défendant de passer avec toi cet hiver. J'ai regretté plus d'une fois de ne pas savoir te désobéir. Veux-tu bien, maintenant, que je te ramène à ta mère?

— Oh ! oui, mon bon ami, il me tarde de l'embrasser. »

Je finis ce journal qui était pour lui et que je vais lui remettre. J'aurai désormais bien d'autres choses à faire que d'écrire les menus faits et gestes de ma pauvre personne.

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