‹ Filles de la pluie (scènes de la vie ouessantien)Chapitre 5 sur 12 · NUITS D'OUESSANT · texte numérisé non relu

NUITS D'OUESSANT

OUT le jour, des rafales s'étaient abattues sur l'île. Mais le temps se calma soudain vers neuf heures du soir, et Barba, lasse d'inaction, voulut hasarder ses pas au dehors.

— Je te quitte pour une heure, dit-elle à son ami, qui, décidément n'avait pas envie de sortir. Je vais à la corvée chez Louise. Elle m'a promis pour ce soir une copie de la Complainte du Drummond Castle^ qui se chante sur l'air des Morts.

Elle entrouvrit la porte. Le vent s'engouffra dans ses jupes et son visage s'épanouit d'aise. Et juste à cet instant, l'éclat du phare illumina sa face souriante qu'on eût dit en bronze. Puis ses pas s'éteignirent dans la nuit.

Elle allait à Ty lluclla, chez Louise et Sidonie Postoun, Ty Huella, un village abandonné où les murs de cinq maisons en ruines pointaient vers le ciel sans lune l'arête de leurs pignons. Les hautes herbes avaient envahi cet espace et c'était, encastrée dans ces décombres, adossée

à un amas chaotique de rochers, que s'élevait la chaumière des sœurs Postoun.

Plusieurs voisines, assises en cercle dans la pièce, étaient déjà au travail quand elle entra : deux veuves, grasses et noires comme des corbeaux et une vertueuse commère en cazeken, parente des sœurs Postoun. La bonne femme tricotait en silence et semblait offusquée de voir à ses côtés Jeanne Poulbrac, trop belle et notoirement débauchée avec le scandale de sa chevelure fauve qui lui tombait au milieu du dos, et qui était venue ce soir chez les Postoun, sans doute parce qu'on l'attendait ailleurs, et parce qu'il avait plu à sa nature indomptée de mentir à un engagement d'amour, simplement pour le plaisir de passer une nuit édifiante, selon les traditions anciennes. — Il y avait encore là un groupe de jeunes filles de Pen ar lan, enfin, Louise et Sidonie Postoun, timides et effacées l'une et l'autre, empreintes d'une mélancoUe tranquille qui les faisait chérir de toutes.

Ces corvées sont un des vieux usages du pays. On y tricote ou on y file, selon les besoins de l'amie chez laquelle on se réunit; et la besogne, ainsi faite en commun, avance rondement. Jadis, les hommes, les marins en congé, se joignaient même aux femmes pour filer et carder la laine qu'on donnait ensuite aux tisserands. C'était l'époque où Ton faisait à Ouessant tout le drap employé pour les vêtements, une étoffe à grains, très lourde mais inusable et fort chaude, point teinte, dont quelques vieilles s'habillent encore. Avec la laine moins belle et avec les débris de vêtements effilochés, on confectionnait les jupons et les eurujés. — De même, on cultivait autrefois le lin; il produisait une toile résistante à laquelle on a renoncé depuis l'apparition des cotonnades dans l'île.

Ainsi, les heures étaient laborieusement employées. En même temps, on causait des événements du jour.

Ce soir-là, on commentait avec animation un mariage « sans cloches » qui avait failli avoir lieu dans la matinée.

Lorsqu'une jeune fille a fauté avant son mariage, la cure lui refuse la sonnerie des cloches coutumière au moment de l'entrée des noces à l'église, ce qui constitue un affront auquel les intéressés sont toujours sensibles. C'était précisément le cas d'un soldat qui avait séduit une Ouessantine. Mais le curé avait compté sans la malice du colonial. Deux mariages devaient avoir lieu le même jour : une noce entre indigènes, d'abord, celle du militaire ensuite. Les deux cortèges attendaient sur la place de l'église, et quand les cloches s'ébranlèrent pour la célébration du premier office, le soldat et sa suite se précipitèrent dans l'église à l'improviste et s'installèrent au banc des mariages. Par crainte d'un scandale, on n'osa point les expulser; ils esquivèrent ainsi l'opprobre à laquelle on les condamnait.

Plusieurs, parmi les amies des sœurs Postoun, applaudissaient au mauvais tour de l'étranger. La plupart blâmaient, avec des mots de révolte, l'ostracisme du recteur. Elles s'insurgeaient aussi contre ces baptêmes d'enfants naturels, administrés comme honteusement, à la nuit tombante, et qui semblaient devoir infliger, dès l'aurore de leur vie, une flétrissure à de pauvres petits innocents.

Un esprit nouveau s'infiltrait dans l'île : la cure n'en tenait aucun compte, bravement, et se manifestait réactionnaire à l'excès.

Jeanne Poulbrac citait l'exemple des filles de Chavel, exclues du chœur, à la grand'messe, parce qu'au lieu

d'aller chez les sœurs, elles suivaient les classes de Tinstitutrice. Une autre affirmait que ses neveux qui fréquentaient récole des frères quatre-bras, savaient seulement réciter leurs prières, « ce qui était déjà quelque chose », mais se trouvaient systématiquement privés de l'enseignement du français : c'était à peine si l'aîné, âgé de douze ans, parlait sa langue nationale.

Et Sidonie Postoun, pourtant bien pieuse, rappela l'affaire de ce sous-officier nègre dont le mariage avec l'institutrice fut retardé de deux mois, parce que la jeune femme étant divorcée ne pouvait recevoir la bénédiction de l'église et que le maire, terrorisé par le curé, refusait de les unir au civil. Le mariage eut seulement lieu lorsque cet officier municipal, qui avait exposé le cas à Tévêque de Quimper, reçut l'avis d'avoir à remplir ses fonctions et sentit ainsi sa conscience dégagée. Mais, dans une petite allocution dont il salua les nouveaux conjoints, le maire eut des paroles si insultantes pour le nouveau couple dont il assimilait l'union à « un mariage de chiens », que le militaire porta plainte et l'autorité préfectorale suspendit quelques semaines ce tyranneau.

De tels actes rendaient la population surexcitée et jetaient d'un excès dans l'autre. Et Rose Iliou, qui venait d'arriver, déclara que, par haine des prêtres, elle ne se marierait jamais que civilement. Elle était impie mais superstitieuse. Elle croyait aux revenants, aux « viltansou » et aux esprits familiers des ombres; mais elle jurait avec une science consommée des plus affreux blasphèmes.

Et la vieille au caseken, qui s'était signée cent fois en entendant ces propos subversifs, l'ayant menacée de l'enfer, une prise de becs en résulta. Ce spectacle de la bonne femme secouée d'une sainte colère et qui claquait

des dents en exorcisant la belle impie, était si comique que tout le monde se tenait les côtes. Jeanne et Rose se pâmaient d'aise et, lasses de mourir de rire, elles résolurent de changer d'air. Elles disparurent, follement gaies, entraînant Barba qui, du coup, en avait oublié sa complainte, suivies des regards rêveurs de Sidonie et de Louise, timorées, figées dans leur vertu. Car Sidonie était vierge encore, malgré ses vingt ans, vierge et blanche comme un lis, et Louise, sa sœur, bien que mariée, ne savait pas ce que c'était que l'amour, car elle avait épousé voici cinq ans, un marin parti deux jours après, et qui était aussi naïf qu'elle était pure.

Dehors, les trois îliennes se sentirent appétit joyeux. La nuit était noire comme de l'encre. Le vent était entièrement tombé. A travers champs, enjambant les muretins, elles rejoignirent la route de Lan Pol et, les mains dans les poches de leurs jupes, elles allèrent au hasard vers le StifiF. Depuis longtemps, l'extinction des feux avait été sonnée dans les baraques des coloniaux.

— Entrons chez Yanne, fit Rose Iliou.

Malgré que tous les débits fussent clos — réglementairement — il devait y avoir encore du monde, là, dans l'arrière-boutiquc. Elles frappèrent. On leur répondit bientôt. Quelques hommes, attardés dans le bouge, firent fête aux nouvelles arrivées. Puis, lorsque l'alcool eut par trop échauffé les têtes, vers une heure du matin, Yanne expulsa la bande et verrouilla sa porte.

Et quand ils furent dehors, le vent les fit rouler dans un chemin creux qui descendait vers Rulan comme vers les Ténèbres. Chacun avait emporté des bouteilles — mais où rencontrer un abri pour boire ?

Alors Jeanne songea à la maison Mono, une vieille

chaumière isolée, bonne pour tous les crimes, inhabitée maintenant. Une vieille chaumière à un mille de Saint- Michel et de la route, dans un petit pré enclos de murs.

— On pourra entrer par la fenêtre, ajouta Jeaime : nous trouverons une table et des chaises.

Ils furent bientôt installés. Quelqu'un tira des chandelles de sa poche et les planta sur la table; on décapita les bouteilles.

Il y avait là Le DurdufF, noir comme un boucanier, un matelot que Rose avait connu à l'hôpital de Brest et qui traînait maintenant dans l'île, sans but avouable, sans qu'on connût ce qu'il y était venu faire ni de quel pays il était. Il avait assis Barba sur ses genoux, tandis qu'un trompette de l'armée coloniale et le Martelot, un longcourrier, s'attaquaient à Jeanne et à Rose.

Mais les filles, plus sensibles au décor que les étrangers, évoquèrent le souvenir de la défunte Hono et les bruits qui couraient sur la maison de la vieille. Aussi, quand leurs cavaliers s'essayaient à les violenter, elles répondaient par des tapes vigoureuses car elles étaient de taille, toutes les trois, contre ces hommes, et ce qui les secouait plus que l'amour, c'étaient les frissons que provoquait leur présence en ces Heux, à cette heure avancée de la nuit.

Et, justement. Barba parla, et elle conta l'aventure de la dame de Men ar Froud.

— Men ar Froud, je dis cela pour ces trois plougs qui ne connaissent rien, est une roche isolée au large de Porz Gwen, entre la pointe de Pen ar Roc'h et la pointe de Veilgoz, un caillou presque impossible à aborder à cause des courants qui sont là plus vîtes qu'en aucun

endroit du Fromveur, aussi rapides qu'un cheval au galop. Jamais pêcheur n'y met les pieds pour tendre ses lignes, parce qu'on a toujours affirmé que quand on touche Men ar Froud, on n'en revient pas ou c'est malheur. Et quelques-uns prétendent qu'en rangeant l'écueil et en le regardant d'une certaine façon à certaines heures, on pouvait autrefois y voir une femme qui ne s'y montre plus aujourd'hui.

— Kerbézéa l'a vue, interrompit Jeanne.

— Kerbézéa est mort.

— Et Lan Jourdren et Le Gallouet...

— Jean Antoine Mit, souffla Rose.

— Ceux-là aussi sont morts.

— Or, voici trois ans, reprit Barba, Hono le « Pirate » et Pierre Coadou de Pennorz passèrent vers six heures du soir devant Men ar Froud, chacun pilotant leur barque qui se suivaient à une centaine de brasses dans le courant, Hono en premier, Coadou ensuite. Ils regardèrent Men ar Froud, et aperçurent, l'un et l'autre, la dame qui faisait des signes.

— Tu as vu ? cria Hono.

Coadou ne répondit pas. Mais il était blanc comme un suaire. Le courant les avait entraînés loin du rocher.

— Tu as vu ? cria encore Hono.

— Bien sûr, fît enfin Coadou. Elle a les seins mangés aux crabes comme les noyées, mais elle est bien vivante et ses yeux pleurent. « Parce que, expliqua Barba, c'est toujours aux seins que les poissons crochcnt sur les femmes, aux seins et puis au ventre après. »

Et elle dit comment Hono qui « n'avait jamais connu la peur », tira des bordées sur Bannec et revint à Pcn ar Roc'h à la rame, tandis que Coadou le suivait toujours à

cent brasses, s'efforçant de le retenir; et comment, à la nuit tombante, au milieu des effrayants remous du fleuve marin, Hono, emporté par le courant, fendit l'espace et se laissa, au risque de briser son canot, jeter sur le Men ar Froud où il aborda.

Là, il chargea sans résistance sur ses épaules la femme qu'il avait enveloppée dans une voile, pour l'amener jusqu'à la maison qu'habitait sa mère, et qui était cette maison même où ils étaient ce soir précisément.

Chacune savait l'histoire. Et Barba se fût-elle tue que Jeanne Poulbrac ou Rose Iliou eussent pu continuer à sa place. Mais, bien qu'elles en connussent toutes les particularités, chaque phrase les émotionnait comme si elles avaient écouté la chose pour la première fois.

Alors, Barba, montrant à quelques mètres, dans le fond de la pièce, un lit-clos, dit que c'était sur ce lit et non pas sur un autre, qu'Hono avait étendu celle qu'il venait d'arracher à la mer.

Et pas une n'ignorait que la vieille Hono se mit à pousser des cris en entendant son fils causer avec la prétendue morte. Au lendemain, très intriguée, profitant de l'absence du pirate, elle hasarda sa main dans l'ombre du lit-clos mais elle toucha seulement un corps glacé, tandis qu'au ruissellement lumineux de pierreries splendides, elle reconnut une main que recouvraient sur chaque doigt des bagues d'or.

Le curé, aussitôt prévenu par la vieille, arriva avec quatre hommes et une bière pour emporter le cadavre. Le corps de la morte avait la fermeté d'un bloc de granit. Elle était si lourde qu'ils ne purent même pas la bouger. L'incommodité d'assurer une prise correcte dans la cage étroite du lit rendait l'enlèvement difficile. Il eût fallu

pouvoir passer par derrière : les panneaux en défendaient l'accès. Ils promirent qu'ils reviendraient au soir, avec un palan. Mais quand ils s'étaient approchés du lit, une main très fine et délicate, et pâle, vite comme un éclair, la main chargée de bagues, avait tiré le rideau et tous, le prêtre compris, s'étaient éloignés en tremblant.

Hono rentrait chaque soir de la mer, la tête en feu, les bras couverts de plaies; et, verrouillant les portes, au désespoir de la vieille affolée, il célébrait ses noces avec la dame, riant et chantant jusqu'au jour.

A force de l'embrasser, il avait usé ses lèvres contre ses lèvres à elle et sa bouche ne formait plus qu'un trou noir de sang.

Et Barba dit comment la vieille avait été chassée de chez elle par la volonté de l'intruse et la fin tragique d'Hono, qui, tous les soirs, avait ramené dans sa maison ces rochers à formes humaines qui peuplent les grèves et qu'il avait dressés comme des gardes, comme une allée de spectres dans l'enclos où on peut les voir encore...

Jusqu'au jour où, malgré sa force herculéenne, en franchissant le seuil de la maison de Rulan, ses reins fléchirent sous une de ses masses gigantesques, Hono tituba, se raidit, chancela encore; les muscles tendus à l'excès se rompirent, l'homme s'effondra et fut écrasé sous la roche.

Depuis, plusieurs personnes avaient tenté d'habiter Rulan. Harit Canabcr, qui s'y installa, dut en repartir le lendemain, affirmant, comme les autres, que la chaumière était hantée. On prétend, en effet, que la dame de Mcn ar Froud l'occupe — et qu'il ne faut qu'un mot, mais un mot atroce, prononcé minuit passé, un mot qu'on ne peut pas dire en français, pour la faire apparaître.

— C'est toujours dans ce coin qu'on la voit, ajouta Barba, en faisant un pas en avant.

Un frisson s'empara des îliennes, car Jeanne et Rose pensaient que Barba était assez saoule et assez païenne pour dire le mot. Et chacun malgré soi, même les hommes, tous s'étaient retournés du côté désigné. Alors se produisit un fait inouï. La lumière vacilla tout à coup et Rose poussa un cri terrifié : un bruit, un craquement avaient été perçus. Les hommes s'étaient dressés; une horreur avait gagné leurs fronts sanguins et les glaçait d'eflFroi, dans l'attente de quelque chose de surnaturel.

Le bruit se répéta encore.

Barba, pourtant, se dirigea vers le fond de la pièce, comme inconsciente, la bouche déjà entrouverte.

— Barba !... tais-toi !... cria Jeanne Poulbrac.

Et, par la fenêtre béante, elle sauta et s'enfuit dans la nuit. Rose Iliou la suivit aussitôt.

Les trois hommes n'avaient pas bougé. Ils se regardèrent, un peu remis de leur trouble et aperçurent Barba toujours là. Alors, le DurdufF, décontenancé, furieux d'avoir vu les femmes lui échapper, se ressaisit soudain et, levant le poing sur l'îlienne :

— Ah !... Je lui ferai la peau, à cette bavarde ! Et il s'avança d'un pas.

Mais, à ce moment précis, il s'affaissa sur le sol, à demi paralysé d'angoisse, car le rideau du lit avait bougé et, lui aussi, affirma-t-il plus tard, il avait vu la main d'or.

Au petit jour, Herment de belle humeur et sans aucune inquiétude, constata que Barba manquait à ses côtés.

Et pour la curiosité de voir si la tempête qui mena-

çait, la veille, avait décidément tourné, et pour la joie d'assister à Taurore toujours admirable d'un matin d'hiver, il s'habilla sommairement et sortit.

— Elle est partie, songeait-il, avec un dépit amusé, partie hier soir... Et elle allait chercher la Complainte du Drummond Castle^ « qui se chante sur l'air des Morts ».

Et il marcha dans l'aube naissante.

Et justement, ses pas le conduisirent vers la petite vallée de Stanc Meur. Trois formes s'agitaient dans le lointain vaporeux, au bord du ruisseau. Et il reconnut trois femmes demi-nues, — dont Barba, trois femmes qui se lavaient dans la fontaine de Toul Aouros — qui guérit de l'Effroi.

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