‹ Filles de la pluie (scènes de la vie ouessantien)Chapitre 6 sur 12 · RETOUR AU PASSÉ · texte numérisé non relu

RETOUR AU PASSÉ

A mission, depuis si longtemps attendue par les âmes pieuses, venait de prendre fin. Pendant deux semaines, seize prêtres s'étaient répandus à travers l'île : ils avaient prêché, catéchisé, converti, comme aux temps lointains où Pol Aurélien posa pour la première fois sa crosse sur les rochers d'Ouessant.

Cette agitation religieuse avait été un grand succès. Les femmes ne sont jamais rebelles à une diversion. Les exercices dévots les avaient rapprochées de leur enfance candide. Tous les travaux avaient été interrompus : levées dès quatre heures du matin, pour la messe, elles s'étaient rendues cinq fois par jour à l'église et avaient passé le reste de leur temps en méditations et en causeries graves, interrompues par l'égrènement des rosaires.

Toutes, elles avaient suivi la retraite, même Salomé Thorinn, même Jeanne Poulbrac et Rose Iliou, même celles qui, notoirement, depuis des années, avaient délaissé la Sainte Table. F!.t celles qui étaient mariées y avaient entraîné leur mari, les maîtresses v avaient conduit

leurs amants. Quelques-unes, plus logiques, avaient rompu une union illégitime. Et l'on put dire que ces temps furent vraiment une calamité pour les hommes.

Et maintenant que tout était fini, elles demeuraient encore dans une sorte de torpeur séraphique, parlant bas, excluant les pensées légères, les yeux rivés au ciel et songeant à la mort. Elles étaient inlassables, dans les veillées qui reprirent édifiantes et bénies de Dieu comme aux temps disparus, à répéter les histoires étranges et fabuleuses qu'on leur avait servies, où un signe de croix chassait les fantômes nocturnes, aussi bien qu'un voluptueux désir d'amour. Un propos libre les scandalisait. Et quand l'oubli commença de ternir cette blancheur liliale, les plus sanguines cachèrent dans le mensonge leurs premières fautes, comme, en se livrant à l'homme, elles cachèrent leur visage entre leurs deux mains.

Barba fut, plus que toute autre, touchée par la grâce. Herment était absent : elle n'avait pas l'occasion de faillir. Herment était parti, appelé par des affaires sur le continent, à la veille de cet événement local, et elle en était intimement satisfaite, par scrupule religieux et par horreur de la lutte, car elle haïssait naturellement tout conflit entre ses appétits et sa foi. Et l'absence d'Herment devait être si courte qu'elle n'avait pas songé, seulement pour une nuit, à lui trouver un remplaçant.

Et quand Herment revint, il se trouva quelqu'un pour lui dire, un peu narquois :

— Vous tombez mal : toute l'île est convertie. Ainsi donc, plus d'amour. Mais, sans cœur, si vous aviez vu votre touchante idole défiler contrite aux processions, tenant un cierge en main et chantant des cantiques, un ruban bleu flottant sur la poitrine, vous auriez été ramené

au bien, vous aussi — et vous ne déploreriez pas tant de vertu qui s'abat inopinément sur l'île.

Herment sourit. 11 se doutait. Des matelots de V Audacieux lui en avaient touché deux mots à Brest.

— Eh bien ! fît-il, j'assurerai mes quartiers ailleurs. Et il alla retenir une chambre à Lan Pol, satisfait, après tout, d'avoir plus d'indépendance, et aussi parce qu'il aspirait à un peu de repos.

Mais le soir, à l'hôtel, le dîner lui apparut mélancolique et froid. Alors, malgré sa résolution, il hasarda ses pas jusqu'à Nérodynn, vers la maison de la néophyte.

Elle l'accueillit fort gracieusement. Et comme elle s'était enquise de son domicile :

— Vous avez raison, lui dit-elle, vous n'auriez pas pu venir chez moi, tout de suite après la mission.

Sainte fille, elle ne le tutoyait même plus !

Il s'assit un instant, et quand il s'en alla, elle le raccompagna jusqu'à Lan Pol. Même, ils dépassèrent le bourg et poursuivirent jusqu'à la grève de Loqucltas. Barba était intarissable sur la retraite. Elle disait ses émotions, discutait le mérite des prédicateurs, expliquait ses préférences. L'un d'eux n'avait parlé que du ciel et sa voix était harmonieuse et lointaine comme s'il avait eu un pied dans une nuée peuplée de séraphins porteurs de lyres. Et, à chaque parole qui tombait de sa bouche, des promesses d'un éternel bonheur plcuvaicnt sur l'assistance qui, alors, rêvait d'un Dieu plein de mansuétude et vêtu de blanc, assis dans un triangle, caressant sa barbe frisée au petit fer. Ce missionnaire très aimé était blond et doux comme une fillette.

Mais la plupart avaient un parler austère et terrible; leurs voix, accompagnées d'un cliquetis de chaînes et

des clameurs épouvantables des damnés, faisaient encore trembler. Ceux-là avaient vu les pieds fourchus du diable, les cornes de Satan, la main de feu de Lucifer : ils exigeaient des offrandes et des sacrifices. Ils parlaient de la vanité du monde mais ils étaient luisants et gras et c'était pour cela qu'ils criaient si fort.

— J'aurais voulu que la mission durât toujours, disait Barba. Elle s'émerveillait de tout, et même d'un vagabond couvert de loques lamentables qui avait débarqué dans le pays à la suite des prêtres, comme un accessoire pathétique de la mise en scène, et qui s'en était allé avec eux, traînant un coflFre plein d'aumônes ; un de ces hommes admirables qui tendent la main et ne vivent que pour la prière, un de ces bons pauvres, tels qu'on en voit seulement dans les livres pieux car la mendicité est inconnue dans l'île. Il se tenait sans cesse à la porte de l'église, couvert de plaies factices, pleurant et disant des chapelets, édifiant les masses, et tout le monde lui donnait.

Et ce qui la réjouissait surtout, c'était un retour imprévu aux pratiques d'autrefois : avec le soir, sa maison s'emplissait comme une ruche. De chaque village, en effet, on venait volontiers l'entendre. Car tout bruit trouvait créance chez elle, toute rumeur une amplification. Les plus naïves comme les plus pieuses savaient pouvoir rencontrer sur ses lèvres et dans son cœur un écho de leurs superstitions; comme elle n'était pas sans défaut, les pécheresses ne la redoutaient point. La pratique du bien et du mal avait élargi sa vision; pour le ciel comme pour l'enfer, on sollicitait ses conseils; auprès de toutes, la bonne fille passait pour avertie.

Elle était informée du passé comme du présent, qu'elle savait dramatiser et orner de couleurs fantaisistes.

La calomnie n'était pas son fait : parler était sa raison d'être; s'il lui arrivait de nuire, c'était sans intention. Elle était comme cela, ni meilleure, ni pire, ni plus sotte que les autres, avec des respects, des croyances, des exagérations, des irrévérences et des vices.

Et elle causait...

Elle causait. Le phare éclairait ces fer\xnts entretiens; le froid gagnait Herment sans pardessus; sans y penser, il avait reconduit Barba jusqu'à Nérodynn, insensiblement. Et, en vérité, lui aussi se croyait consacré désormais à ces temps idylliques où l'on embrassait une femme comme une fleur.

— Bonsoir, Barba, lui dit-il chastement.

— Bonsoir, fît-elle.

Il s'en allait. JMais elle se retourna :

— Pssst !

Il revint quelques pas en arrière :

— Mais la mission ?... dcmanda-t-il.

Alors elle lui mit la main sur la bouche, et, le tirant par le bras :

— Suis-moi, murmura-t-elle : la nuit, je dors mal toute seule.

A TRIELEN

A TRIELEN

OUS ne savez point, dit M™^ Coatanéa, ce que c'est que la vie des îles. Bastien, notre voisin de Tîle Keller, ne peut en donner qu'une faible idée. En effet, malgré que l'endroit demeure impropre à toute culture et que le plus clair de ses occupations soit d'abattre les oiseaux de mer et les lapins qui pullulent sur son rocher, il y est heureux, en somme, autant qu'un châtelain dans ses domaines. Pourtant, malgré Tctroitcsse du canal qui sépare Keller de la pointe de Kerdancon, pour peu que la mer soit agitée, chose fréquente, ici, même par le temps calme, inutile de penser à aborder Oucssant avec son canot. Car le courant est terriblement fort, qu'il s'engouffre dans la baie de Béninou ou qu'il se précipite vers Pern. C'est ainsi que se noyèrent, voici deux mois, Henriette Coffcc et Marthe Ivilinn... Bastien reste à certains moments, même pendant la belle saison, bloqué deux semaines, parfois plus longtemps encore, sans communication possible avec nous. Pensez donc ce que cela peut être avec de la houle et par les rafales d'iiiver.

Mais, dans l'archipel d'Ouessant et sur la côte continentale en bordure du chenal du Four, il y a de ces groupes d'îlots, des cailloux, bien plutôt, que vous supposeriez seulement peuplés par des oiseaux aquatiques, et où vivent, d'un bout de l'année à l'autre, ou par intermittences, comme à Bannec, comme à Balance, comme à Lédénès, des pêcheurs ou des goémonniers ou, encore, quelques solitaires blottis sous des huttes primitives, et qui représentent, au ras de l'écume des flots, parmi le souffle chagrin du vent de mer, la vie humaine.

— Monsieur Leroux, continua-t-elle, et vous aussi, Yan — vous avez connu Stéphan-le-Noyé, de Pennarcréac'h, qui vécut trois ans à l'île Lytiry, fou de douleur parce que sa femme, Yvonne Stanquigou, était partie, au lendemain de ses noces, avec le capitaine du voilier ^ome-Emma^ relâché à Porz Pol pour avaries. On crut que Stéphan s'était jeté à l'eau, d'où son surnom. Deux ans après, des « Douarnenez » qui avaient poussé leur barque jusqu'à Lytiry le retrouvèrent. Il avait vécu de coquilles, de vers de vase et de poisson. De temps en temps, un « Perros » lui jetait une miche de pain, par miséricorde.

Et allez voir les deux familles qui habitent Quéménès, et le sauvage de l'île Ségal, et les colons de Béniguet, et Croleven, qui passa cinq ans à Bannec... Ceux-là, ils pourraient vous dire ce que c'est que la vie des îles, plus perdue que celle des phares isolés en mer, que des bateaux pourvoyeurs, au moins, visitent à des époques fixes.

Les épisodes les plus dramatiques se rattachent souvent à ces existences. Mais jamais je n'ai connu d'aventure plus pitoyable que celle de Virginie Kergrésan, la fille

d'un ancien gardien-chef du sémaphore du Créac'h, Virginie, qui épousa un cultivateur des environs de Plouguerneau, et vécut avec son mari et ses enfants huit ans à Trielen.

Quand vous venez du Conquet à Ouessant, passé Béniguet, vous laissez sur la gauche, en entrant dans le chenal de la Helle, et derrière les Pourceaux, un groupe d'îlots que, par temps chaud, on distingue mal dans les buées de la mer qui fume : les îles Morgol et Lytiry, ensuite Lédénès de Quéménès, et Quéménès, jaune et blonde comme une galette de sable qu'une vague semble devoir toujours submerger; enfin, plus à l'Ouest, Trielen, large de trois cents mètres à peu près, toute en longueur, Trielen, entourée à marée haute de lames écumeuscs qui courent sur un banc de roc, presque à fleur d'eau, et qui s'étend, par Vas Jabet, Pen ven Bras, la Roche Baptême et Pen ven Bihan jusqu'à Molène.

Aux plus basses marées d'équinoxe, cette chaussée n'est qu'un vaste champ d'algues recherchées avec activité et qu'on entasse à Trielen. Et ces herbes marines sont, avec une pauvre culture, la seule raison d'habiter cet îlot et le pourquoi de cette petite ferme, surtout visible du côté des Pierres Noires, en rangeant les Serroux, et que vint habiter Virginie Kergrésan.

Elle n'avait jamais quitté Ouessant avant son mariage. Pour qui connaît l'isolement de certaines femmes éloignées du bourg, habiter Trielen ne saurait apparaître comme ayant dû effrayer Virginie. La mer et la solitude, c'était son lot : elle ne comptait dans sa famille que des marins, des pilotes et des gardiens de phare.

Kergrésan, lui, était un terrien, mais il avait servi

dans la flotte. Et, venu à Ouessant, il s'était épris d'amour pour Virginie et l'avait épousée avec l'idée de la ramener un jour sur le continent. Travailleur, il pensait pouvoir mieux employer ses bras sur « la grande terre » qu'à Ouessant. Or, Virginie répugnait à quitter le pays. Elle n'aurait su vivre sans la mer. Alors, ayant appris que la ferme de Trielen était à louer, les jeunes époux partirent pleins d'espoir vers l'îlot, dans la barque d'un pilote.

Virginie était une grande rousse, tout os et muscles, bâtie comme un gabier dont elle avait un peu la démarche chaloupante. Tout de même, à cause de sa belle santé et de ses yeux verts, elle ne manquait pas d'agrément, paraîtil. Courageusement, ils se mirent à la tâche, arrachant, traînant, empilant les goémons dont ils fécondèrent leur sol ingrat ; puis, la saison venue, ils entassèrent leur récolte humide, pour la vente.

Aux instants de répit, ils montaient dans leur canot et prenaient du poisson.

Leur ferme se dressait devant une aire ensablée où pourrissaient, et puis séchaient les varechs en meules vertes, rousses et noires.

Une odeur fétide s'en dégageait. Des rivières couleur de purin s'étaient formées, retournant l'eau des mers vers la grève. Les longues tiges d'algues des grands fonds, mises à part, pour faire le feu, semblaient des serpents qui s'étiolaient parmi la désolation de l'îlot rocailleux. Des brindilles éparses de varech séchaient, racornissaient, s'allégeaient. Alors le vent les promenait de pierre en pierre, avec un bruit sec; et ces crissements métalliques étaient la seule chanson des plantes qui, la nuit, berçait leur sommeil.

Un enfant leur vint, tout de suite, et puis un autre.

Ils amenèrent le premier à Lan Pol pour le baptême, fête de famille. Le second fut conduit à Molène qui était plus près. Dans les premiers temps, ils revenaient parfois à Ouessant ou, encore, ils poussaient jusqu'au continent. Mais ces voyages étaient longs et compliqués. Ils y renoncèrent. Très vite, ils s'étaient faits à leur réclusion, au point de passer quelquefois un an sans revoir la terre. Pour le baptême de leur troisième bébé, Kergrésan, profitant d'une occasion, alla seul au Conquet, portant son petit sous le bras et revenant le soir même.

Après, on confia les suivants à des marins de Molène, pour ne pas abandonner la maison.

Six enfants naquirent. Amaigrie, avec son ossature plus saillante encore, presque virile, Virginie avait perdu toute coquetterie. Le labeur avait courbé sa taille; ses traits, à force de ne plus sourire, avaient pris une expression dure et sévère dont ses cheveux en broussaillc accentuaient encore la sauvagerie. Elle peinait du matin au soir, aux côtés de Kergrésan, partageant les mêmes travaux, avec, en plus, les soins du ménage, les galettes de pain à cuire, les habits des enfants à tailler et à coudre, presque muette, repliée sur elle-même, dans une tendresse farouche pour ces six petits êtres éclos au milieu des brisants, parmi les vagues, comme une nichée d'animaux.

Elle n'en avait perdu aucun. Car ils étaient tous beaux et forts et l'on ne savait pas ce que c'était que la maladie.

Parfois, des barques d'Oucssant ou de la côte apportaient des nouvelles du monde. C'était au moment des coupes de goémon. On restait ensuite deux ou trois mois sans voir d'étrangers aborder. Et quand ils arrivaient, on les écoutait à peine, indifférent. Car, en vérité, rien n'aurait

su exister en dehors de la récolte et de la vente des varechs et de la bonne tournure que prenaient les pommes de terre et les choux, à côté, dans les quelques sillons de terre cultivable. Et les seules choses dignes d'attention, pour eux, c'était l'état du ciel et de la mer, le seul imprévu possible, le passage des petits bateaux ou des torpilleurs qui se hasardaient parfois à l'entour des cailloux voisins, comme pour s'amuser à noyer Trielen sous leur fumée noire.

Les jours sont monotones à l'excès dans un monde aussi restreint. La nuit, seule, semble devoir arracher Trielen à sa solitude. Avec elle, en eflFet, surgissent les lueurs des phares environnants, le Four, Saint-Mathieu, les Pierres Noires, le Créac'h, le Stiff, d'autres encore. C'est comme une main tendue à travers l'espace, une visite à des oubliés. Leurs éclats fouillent, pénètrent l'île avec une régularité de pendule, quelque chose d'automatique et d'inexorable et qui rappelle que, là-bas, il y a des hommes, de la vie, de la pensée — mais bientôt, on n'y fait plus attention.

Un soir d'été, par un temps tiède et pourri qui précédait la venue d'un de ces longs orages persistants de la saison chaude, Kergrésan se mit au lit sans avoir dîné. La veille, il s'était déjà plaint d'une grande lassitude. Une semaine avant, une barque de Plougonvelin, montée par quatre hommes, était venue chercher du goémon et faire de la soude. Ils étaient restés trois jours et repartis et le mari de Virginie, qui les avait aidés dans leurs travaux, pensa qu'il s'était trop employé ou qu'il avait pris froid.

Il était dur au mal et ne se plaignait pas, sauf de douleurs dans le ventre provoquées par une diarrhée opiniâtre. Il avait dû manger quelque chose de malsain.

La chose parut d'autant plus plausible à Virginie que le petit Yves, Tavant-dernier des garçons, souffrait de la même indisposition. Virginie l'avait couché pour le calmer.

Kergrésan, lui, était obhgé de se lever toutes les dix minutes. Son état s'aggrava pendant la nuit. Et une fois qu'il s'était assis, pour reprendre haleine, face à la mer, près de la crèche au cochon, il ne put se relever. 11 appela sa femme d'une voix faible. En voyant son mari comme paralysé, incapable de faire un mouvement, une grande frayeur saisit Virginie car elle sentit qu'il était la proie d'un mal qu'elle ne pourrait conjurer. Raidissant ses muscles, elle soutint Kergrésan jusqu'à la maison et le hissa sur son lit, presque inconscient. Un peu plus loin, Yves poussait des cris, apeurant ses frères et sœurs.

Un autre jour et une autre nuit passèrent ainsi, au milieu des transes et des plaintes. Quand l'aube parut, Kergrésan avait encore empiré. 11 était pris de crampes et ses membres se fléchissaient brusquement, lui arrachant des exclamations de douleur. 11 demandait à boire, sans cesse, et, dans son délire, allait jusqu'à réclamer de la glace. En deux jours, sa figure s'était considérablement amaigrie; Virginie avait peine à reconnaître son mari : son nez s'était efïilé, pincé, ses yeux, cerclés de noir, s'étaient excavés. Sa peau, sèche, semblait durcie et quand Virginie, anxieuse, lui prenait la main, elle trouvait cette main froide comme celle d'un noyé. Mais ce qui l'épouvanta surtout, ce fut la voix du malade qui était devenue semblable à celle d'un vieillard, grêle et faible, cassée.

Alors, il lui annonça qu'il allait mourir.

Virginie n'avait jamais pensé à la mort. Et maintenant, dans cette île où elle était emprisonnée, sans un

médecin, sans médicaments, sans personne pour la réconforter, sans prêtres, la mort se présentait.

Elle sortit de sa maison et courut à la grève. Mais aucune barque n'était en vue. Le ciel, pourtant, s'était assombri, la côte en paraissait très proche. On voyait le phare tout blanc de la pointe Saint-Mathieu, et le Conquet, et Quéménès et Molène, si distinctement qu'un instant elle se mit à crier, dans l'espoir qu'on entendrait son appel.

Kergrésan, épuisé, demeurait anéanti, les membres étendus, immobile. Ses yeux avaient rougi, ses pupilles s'étaient démesurément dilatées; elles brillaient au milieu de l'œil enfoncé dans l'orbite et les paupières ne bougeaient plus, ce qui donnait à son regard une terrible fixité. Sa respiration était si pénible qu'il paraissait étouffer et il avait des expirations si brusques que sa face en semblait déchirée.

Sa diarrhée, pourtant, était passée. Mais, quand elle l'interrogea, à la fin de la journée, ce fut à peine si elle entendit sa réponse.

Virginie, pour réchauffer Yves, essaya de le frictionner. Il grelottait et se plaignait, lui aussi, d'une soif ardente.

Quand vint la troisième nuit, Yannic et Françoise furent, à leur tour, prises de coliques. Ce fut alors que Kergrésan mourut, sans une plainte : Virginie s'en aperçut seulement après que le petit Yves eût agonisé dans ses bras.

Au lendemain, avec le jour, le cadavre de son mari l'épouvanta. A travers la peau noirâtre et desséchée apparaissaient des saillies cartilagineuses; ses lèvres violettes s'étaient encore amincies. Elles découvraient maintenant

les dents dans un abominable rictus. Pourtant elle voulut entreprendre la toilette du mort. Le temps orageux et lourd s'était accentué, le cadavre commençait à sentir.

La vigueur ne lui manquait pas d'ordinaire. Mais trois nuits de veille et la douleur l'avaient épuisée et, sur la couche voisine, un autre petit défunt attendait ses soins. Lorsqu'elle porta la main sur son mari, une sueur froide l'envahit toute, avec une terreur inexplicable, seulement au toucher de cette peau visqueuse qui n'avait plus rien de l'homme... Quelque chose de la peau froide et satinée d'un batracien. Alors, par crainte de devenir folle, elle n'osa poursuivre sa tâche.

Yannic et Françoise se tordait de douleur. C'était le même mal foudroyant qui avait déjà terrassé deux êtres chers. Pendant trente heures, la fièvre aux yeux, la tête en feu, ne songeant plus à manger, soutenue seulement par quelques verres d'eau, elle soigna les deux fillettes.

Mais comme elle était sortie pour voir si quelque bateau n'apparaissait pas à l'horizon, elle découvrit Michel, le dernier de ses enfants, étendu sur le sable, un bras replié sous la tête. Sa figure, comme celle d'Yves et de Kergrésan, était presque bleue. Il ne donnait plus signe de vie.

Le temps, qui depuis longtemps menaçait, creva tout à coup. Des rafales passèrent sur l'île.

Alors, Virginie compta sur ses doigts et vit que son mari s'était éteint depuis quatre jours. Llle prit une bêche et alla creuser un trou dans la terre si sèche et si pauvre que ce n'était à vrai dire que du sable, sur le versant Sud-Ouest, face aux Pierres Noires. Elle traîna Kergrésan jusqu'à la fosse et l'ensevelit. Ensuite, elle creusa une autre

fosse dans laquelle Yves fut déposé; et une autre encore, pour Michel. Et puis, ce fut au tour de Léontine et de Jean-Marie, qui périrent en quelques heures. Et elle eut à creuser sept trous, sept en tout, car au bout d'une semaine, plus rien ne restait de cette famille dont elle avait été l'âme, et aucune voile, par le terrible ouragan qui s'était déchaîné, ne s'était risquée à portée de ses signaux désespérés.

Une fois seulement, au crépuscule, alors qu'elle s'était accroupie, hâve et décharnée, auprès de ses tombes, elle crut voir, dans un semblant d'accalmie, une embarcation aux voiles déchirées et qui passa, venant de l'île Morgol et contournant la Vieille Noire, à portée de la voix. Mais la vitesse de cette barque la terrorisa, et quand elle supplia qu'on l'arrachât à cette désolation, la barque disparut dans un remous.

Et puis, le vent se leva à nouveau, plus violent de minute en minute, balayant Trielen, promenant des tourbillons de sable qui lui fouettaient la face et aveuglaient ses yeux.

Pourtant elle ne savait se résigner à réintégrer sa maison, même avec la nuit. Elle restait accroupie sur le sol, près des siens, l'œil hagard tendu vers le large. Et, s'étant retournée, dans un éclair du feu du Créac'h, elle se rendit compte que le souffle du Sud avait peu à peu découvert les cadavres. Des têtes, des poings, des pieds apparaissaient, noirs.

Elle approcha. Car elle eut en cet instant le pressentiment qu'elle s'éveillait d'un long cauchemar ou qu'elle était folle, mais qu'ils n'étaient point morts. Et, dans cette enquête passionnée, elle vit que les petites mains d'Yannic et d'Yves, qui gisaient côte à côte, semblaient bouger...

des gestes spontanés, limités aux doigts qui grattaient le sable, doucement, comme pour s'en débarrasser dans les mouvements inconscients du sommeil. Et puis Timmobilité les reprenait.

Soudain, un bras de Jean-Marie se replia.

Les yeux démesurément ouverts, elle avança encore, en rampant, elle avança vers Kergrésan, qui, maintenant, retenait toute son attention : le tronc de son mari, à demi enterré, s'était courbé, le ventre en avant, tendu comme un arc. Ses épaules touchaient toujours la terre, ainsi qu'elle l'avait placé, mais de légers soubresauts l'agitaient; son nez pointu sortait du sable. Elle voulut crier, la frayeur étrangla sa voix : le cadavre, d'un mouvement brusque, venait de se retourner et s'était placé sur le côté.

Alors, Virginie se sauva en hurlant. Et, de ses forces décuplées par la terreur, elle parvint à mettre à flot le mauvais canot dont Kergrésan se serv^ait pour la pêche. Elle prit les avirons, et, au hasard, car elle était incapable de raisonner sa route, elle s'écarta vers le chenal, favorisée par l'ébe, et se confiant aux eaux.

Elle dut longer les Chrétiens et le rocher du Bœuf, qu'on connaît ici sous le nom de Roc'h Egen, et Clossen Bras. On prétend qu'un schooner à la cape, désemparé par la furie des lames, aperçut cette barque dans la nuit, près de Les Las, avant qu'elle n'entrât dans la Helle. On supposa que ce canot était celui d'un navire en perdition, et, qu'abandonné, il voguait à la dérive.

Dans sa fuite irraisonnée, Virginie avait pensé, sans doute, aller à Ouessant. Le courant du Four l'entraîna vers le large.

Deux jours après, au matin, le temps qui s'était un

peu calmé permit à des pêcheurs de la côte de partir à la recherche des épaves que charriait la mer. Une barque de Lanildut, montée par trois hommes, recueillit l'embarcation errante et lui passa une amarre. Au fond du canot, Virginie était étendue sans mouvement.

Quand les marins atteignirent le Conquet oii ils avaient affaire, ils y ramenaient la malheureuse îlienne. Des personnes charitables l'habillèrent et lui donnèrent à manger.

Alors Virginie prit à pied le chemin de Plouguerneau, qu'habitait la famille de son mari. Et ce fut dans la voiture d'un marchand de poisson, qui l'avait recueillie sur la route, qu'elle arriva à Saint-Renan.

Elle entra, vers les sept heures du soir, dans l'hôtellerie de mes parents, chez lesquels j'étais encore à l'époque. Je me souviens que ma mère me cria de me sauver. Des voyageurs, lorsqu'elle apparut, firent le signe de croix, tant sa vue était impressionnante. Elle marchait d'un pas saccadé, comme pour fuir, pour fuir plus loin, n'importe où, comme pour s'échapper à soi-même. Elle était à moitié démente. Pourtant, elle se rappelait tout. Elle n'interrompait ses pleurs que pour parler. Et c'est ainsi qu'elle nous dit, à travers ses sanglots, cette histoire vraie, dont beaucoup de personnes qui se rappellent l'épidémie de choléra qui ravagea nos côtes, voici tantôt seize ans, pourraient vous affirmer l'authenticité — et que je voudrais n'avoir jamais entendue.

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