‹ Filles de la pluie (scenes de la vie ouessantine)Chapitre 11 sur 23 · RETOUR AU PASSÉ · texte numérisé non relu

RETOUR AU PASSÉ

leurs. Et il alla retenir une chambre à Lan Pol, satisfait, après tout, d'avoir plus d'indépendance, et aussi parce qu'il aspirait à un peu de repos.

Mais le soir, à l'hôtel, le dîner lui apparut mélancolique et froid. Alors, malgré sa résolution, il hasarda ses pas jusqu'à Nérodynn, vers la maison de la néophyte.

Elle l'accueillit fort gracieusement.Et comme elle s'était enquise de son domicile:

— Vous avez raison, lui dit-elle, vous n'auriez pas pu venir chez moi, tout suite après la mission.

Sainte fille, elle ne le tutoyait même plus !

Il s'assit un instant, et quand il s'en alla, elle le raccompagna jusqu'à Lan Pol. Même, ils dépassèrent le bourg et poursuivirent jusqu'à la grève de Loqueltas. Barba était intarissable sur la retraite. Elle disait ses émotions, discutait le mérite des prédicateurs, expliquait ses préférences. L'un d'eux n'avait parlé que du ciel et sa voix était harmonieuse et lointaine comme s'il avait eu un pied dans une nuée peuplée de séraphins porteurs de lyres. Et, à chaque parole qui tombait de sa bouche, des promesses d'un éternel bonheur pleuvaientsur l'assistance qui, alors, rêvait d'un Dieu plein de mansuétude et vêtu de blanc, assis dans un

9ft FILLES DE LA PLUIE

triangle, caressant sa barbe frisée au petit fer. Ce missionnaire très aimé était blond et doux comme une fillette.

Mais la plupart avaient un parler austère et terrible ; leurs voix, accompagnées d'un cliquetis de chaînes et des clameurs épouvantables des damnés, faisaient encore trembler. Ceux-là avaientvu lespiedsfourchusdu diable, les cornes de Satan, la main de feu de Lucifer: ils exigeaient des offrandes et des sacrifices. Ils parlaient de la vanité du monde mais ils étaient luisants et gras et c'était pour cela qu'ils criaient si fort.

— J'aurais voulu que la mission durât toujours, disait Barba. Elle s'émerveillait de tout, et même d'un vagabond couvert de loques lamentables qui avait débarqué dans le pays à la suite des prêtres, comme un accessoire pathétique de la mise en scène, et qui s'en était allé avec eux, traînant un cofTre plein d'aumônes : un de ces hommes admirables qui tendent la main et ne vivent que pour la prière, un de ces bons pauvres, tels qu'on en voit seulement dans les livres pieux caria mendicité est inconnue dans l'île. Il se tenait sans cesse à la porte de l'église, couvert de plaies factices, pleurant et disant des chapelets, édifiant les masses, et tout le monde lui donnait.

RETOUR KV PASSÉ 99

Et ce qui la réjouissait surtout, c'était uu retour imprévu aux pratiques d'autrefois : avec le soir, sa maison s'emplissait comme une ruche. De chaque village, en effet, on venait volontiers l'entendre. Car tout bruit trouvait créance chez elle, toute rumeur une auipliîîcation. Les plus naïves comme les plus pieuses savaient pouvoir rencontrer sur ses lèvres et dans son cœur un écho de leurs superstitions; comme elle n'était pas sans défaut, les pécheresses ne la redoutaient point. La pratique du bien et du mal avait élargi sa vision ;pourle ciel comme pour l'enfer, on sollicitait ses conseils ; auprès de toutes, la bonne fille passait pour avertie.

Elle était informée du passé comme du présent, qu'elle savait dramatiser et orner de couleurs fantaisistes. La calomnie n'était pas son fait : parler était sa raison d'être ; s'il lui arrivait de nuire, c'était sans intention. Elle était comme cela, ni meilleure, ni pire, ni plus sotte que les autres, avec des respects, des croyances des exagérations, des irrévérences et des vices.

Et elle causait...

Elle causait. Le phare éclairait ces fervents entretiens ; le froid gagnait Herment sans pardessus; sans y penser, il avait reconduit Barba jusqu'à Nérodynn, insensiblemonl. Et, en vé-

rite, lui aussi se croyait consacré désormais à ces temps idylliques où l'on embrassait une femme coiiirae une fleur.

— Bonsoir, Barba, lui dit-il chastement.

— Bonsoir, fit-elle.

IJ s'en allait. Mais elle se retourna:

— Pssst !

Il revint quelques pas en arrière :

— Mais la mission?... demanda-t-il.

Alors elle lui mit la main sur la bouche, et, le tirant par le bras :

— Suis-moi, murmura-t-elle : la nuit, je dors mal toute seule.

A TRIELEN

A TRIELEN

— Vous ne savez point, dit Mme Coatanéa, ce que c'est que la vie des îles. Bastien, notre voisin de l'île Keller,ne peut en donner qu'une faible idée. En effet, malgré que l'endroit demeure impropre à toute culture et que le plus clair de ses occupations soit d'abattre les oiseaux de mer et les lapins qui pullulent sur son rocher, il y est heureux, en somme, autant qu'un châtelain dans ses domaines.

Pourtant, malgré l'étroitesse du canal qui sépare Keller de la pointe de Kerdancon, pour peu que la mer soit agitée, chose fréquente, ici, même par le temps calme, inutile de penser à aborder Ouessant avec son canot. Car le courant est terriblement fort, qu'il s'engouffre

104 FILLES DE LA l'LLlE

dans la baie de Béninou ou qu'il se précipite vers Pern. C'est ainsi que se noyèrent, voici deux mois, Henriette Goffec et Marthe Ivilinn... Bastien reste à certains moments, même pendant la belle saison, bloqué deux semaines, parfois plus longtemps encore, sans communication possible avec nous. Pensez donc ce que cela peut être avec de la houle et par les rafales d'hiver.

Mais, dans l'archipel d'Ouessant et sur la côte continentale en bordure du chenal du Four, il y a de ces groupes d'îlots, des cailloux, bien plutôt, que vous supposeriez seulement peuplés par des oiseaux aquatiques, et où vivent, d'un bout de l'année à l'autre, ou par intermittences, comme à Bannec, comme à Balanec, comme à Lédénès, des pêcheurs ou des goémonniers ou, encore, quelques solitaires blottis sous des huttes primitives, et qui représentent, au ras de l'écume des flots, parmi le souffle chagrin du vent de mer, la vie humaine.

— Monsieur Leroux, continua-t-elle, et vous aussi, Yan — vous avez connu Stéphan-le-Noyé, de Pennarcréac'h, qui vécut trois ans à l'île Lytiry, fou de douleur parce que sa femme, Yvonne Stanquigou, était partie, au lendemain de ses noces, avec le capitaine du voilier

A TRIELEN 106

Bonne-Emma, relâché à Porz Pol pour avaries. On crut que Stéphan s'était jeté à l'eau, d'où son surnom. Deux ans après, des« Douarnenez» qui avaient poussé leur barque jusqu'à Lytiry le retrouvèrent. Il avait vécu de coquilles, de vers de vase et de poisson. De temps en temps, un«Perros» lui jetait une miche de pain, par miséricorde.

Et allez voir les deux familles qui habitent Quéménès, et le sauvage de l'ile Ségal, et les colons de Béuiguet, et Croleven, qui passa cinq ans à Bannec... Ceux-là, ils pourraient vous dire ce que c'est que la vie des îles, plus perdue que celle des phares isolés en mer, que des bateaux pourvoyeurs, au moins, visitent à des époques fixes.

Les épisodes les plus dramatiques se rattachent souvent à ces existences. Mais jamais je n'ai connu d'aventure plus pitoyable que celle de Virgiuie Kergrésan, la fille d'un ancien gardien-chef du sémaphore du Gréac'h, Virginie, qui épousa un cultivateur des environs de Plouguerneau, et vécut avec son mari et ses enfants huit ans à Trielen.

Quand vous venez du Conquet à Ouessant, passé I>éniguel, vous laissez sur la gauche, en

Page 1