‹ Filles de la pluie (scenes de la vie ouessantine)Chapitre 15 sur 23 · FILLES DE LA PLUIK · texte numérisé non relu

FILLES DE LA PLUIK

Le Gall eut d'abord un mouvement d'impatience. Car il était naturalisé Ouessantin, et comme tel, il avait son patriotisme local. Enfin, il regarda le voyageur en face, avec un haussement d'épaules et rageusement :

— Et après tout, c'est vrai... Oui, on a pillé, on s'est saoulé, on a jeté des gendarmes à l'eau, on s'est battu contre la troupe. Que voulezvous ? On pouvait courir d'un bout à l'autre des grèves en marchant sur les fûts, tant ils étaient nombreux... Le vin était tiré, on l'a bu.

« Et puis, quoi ?

« Moi, je trouve cela superbe et indispensable, ces noces brutales, ces ribotes tragiques après les angoisses et les tourments de la mer. Permis aux moralistes de déplorer — qu'ils y viennent donc, eux, nous offrir des plaisirs délicats et choisis !... 11 me plaît que ce peuple de marinsse suffise, tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, sans sentimentalisme, sans bardes montmartrois, sans la sotte poésie déplacée dont les amateurs de bretonneries l'affublent. Et quand des promeneurs en quête de sensations littéraires s'amusent à les dépeindre comme des mystiques, soyez sûr que la naïveté n'est pas du côté des îliens.

« Vous prétendez les empocher d'attraper

quelques épaves ? La mer est leur champ, ils en souffrent. Il est juste que de temps en temps elle leur apporte quelques joies imprévues. La réglementation dont font objet les épaves est une des tracasseries les plus odieuses du rat de cave. On fourre en prison des braves gens pour un morceau de bois, pour un vieux bidon de pétrole ramassés sur la grève. Et vous aussi, vous voudriez les empêcher de rapporter chez eux un boujarron de vin tiré d'une barrique à moitié vide, alors que les riches négociants des villes arrivent, le danger passé, et se font adjudicataires du tout — on sait comment !..„

« Quand il s'agit de mettre à l'eau un canot de sauvetage, les avez vous jamais vus à l'œuvre,ces amis des lois?... Les avez-vous jamais vu recueillir sur les grèves les cadavres raidis des naufragés pour les transporter ensuite en terre, avec tant de piété ?... La gloire de notre ancienne marine française, est-ce à cesépiciers qu'on la doit ? — Et combien compteriez-vous de Rose Héré, parmi leurs filles ou leurs épouses?... »

Aujourd'hui, l'ancienne servante est un personnage dans l'île. Mais c'est un personnage fantasque et mystérieux. Quand on s'arrête de^

vant sa demeure, farouche, elle ferme sa porte et ses volets car la richesse l'a rendue défiante.

Elle a menélongtemps unevie recluse et solitaire.

Maintenant qu'elle voit que sa maison n'a été ni pillée ni dévalisée et qu'on n'y a pas mis le feu, elle s'est à demi civilisée.

Elle a compris et apprécié les douceurs qu'apporte un peu d'or. Et qu'il est vain de considérer un louis comme une pièce de musée. Alors, il lui arrive de s'enfermer avec trois ou quatre folles de sa connaissance et de boire une partie de la nuit. Et quand elle est seule, elle a toujours à ses côtés sa poule noire, qui mange avec elle sur la table. «Son poule» qui, au dire de Nathalie Moal, « est aussi méchante comme elle ».

Elle lui souriait, en caressant son cheval blanc couvert de sueur, face à la grève, devant sa maison du Naoulou, voisine de Paraluc'hen, d'où le paysage, à la fois champêtre et marin, révélait les quatre coins d'Ouessant.

Et Soley, pensif, l'observait avec une tendresse amusée. Car par moments elle était farouche et brutale, et on ne pouvait pas la considérer seulement comme un joujou, tandis qu'en cet instant, elle paraissait aimante et douce.

— Curieuse petite femme, remarquait-il, et indéchiffrable...

Cependant il n'avait pas les loisirs de pénétrer l'énigme. Une préoccupation hantait son esprit, depuis des jours. C'est ce qui le rendait morose et inquiétait Juliana. Elis croyait qu'il

s'ennuyait dans l'île. Elle redoutait qu'il ne se décidât à partir. Alors, tout en dételant sa bête, elle se détourna encore pour donner à l'homme étranger le réconfort de sa beauté qu'illuminait un clair regard.

Mais sans même lui répondre par un signe, il pensa :

— Comme elle est loin de soupçonner le chagrin immense que j'éprouverais si j'avais du cœur...

La vieille au soir, il avait reçu de Marseille une lettre longtemps attardée aux bureaux de Brest et du Gonquet ; une lettre dans laquelle une femme teinte et couverte de fards, avec une vilaine âme misérable et tourmentée, lui criait sa détresse morale et le conjurait de reprendre la vie commune. — Et il s'était promis de résister.

Une femme neurasthénique et faible, incohérente, et qu'on lui avait jetée dans les bras. Un être inquiet et artificiel dont l'inconduite avait ruiné le bonheur, et qu'un jour de dégoût tragique, il avait laissée entre les mains d'un mère détraquée et en butte aux pires influences de l'entourage de rastaquouères auquel la condamnait sa vie oisive et déréglée, elle qui portait son nom<

Alors, quand un éclair de raison l'avertit, elle supplia Soley — l'homme naïf — de pardonner ses torts et d'oublier — le supplia avec des larmes et la voix décomposée. Mais il était trop tard. Il pensait qu'on ne doit pas revenir sur le. passé.

Une fois de plus, Soley avait enfoui sa lettre dans sa poche, sans même la parcourir jusqu'au bout. Et maintenant, avec un pli douloureux sur les lèvres, il se réjouissait d'être sans haine et superbement détaché — il le croyait !... Qu'importait aux vagues majestueuses qui battaient à ses pieds les rochers impassibles?... Que lui importait, à lui ? Car il s'était sauvé vers la fougueuse indépendance qu'il avait jusque-là connue, avant le jour honni de son mariage, au long de sa vie simple de marin...

Et il se félicitait d'être venu si loin, loin des complications sentimentales, loin des civilisations hypocrites, trouver une maîtresse qui ne baiserait jamais son front brûlant en lui demandant: « A quoi penses-tu ? » une maîtresse sans artifices, sans parfums, sans gants, sans corset, sans mensonge...

Alors, comme elle l'avait rejoint, il prit la pâle et noire Julia et, l'asseyant sur ses genoux, il l'embrassa violemment.

Ua FILLES DE LA PLUIE

Mais, surprise, elle lui appliqua sur la nuque une tape à assommer un bœuf, en lui criant :

— Sauvage, va !

Et c'était si comique et si délicieux, ce mot, dans sa bouche, qu'il l'embrassa plus fort encore.

Elles étaient plusieurs, dans l'ile, à s'étonner de voir Juliana aimer depuis tantôt un mois. Elle ne sortait presque plus. C'était à peine si elle apparaissait, à présent, dans ces débits où elles entrent toutes, même les plus vertueuses, pour sourire au péché mignon de quelque liqueur un peu raide et qui réchauffe, après les longs travaux sous la pluie.

Même, quand^ on l'appelait de l'intérieur des cafés, en frappant aux carreaux, le verre en main, elle n'arrêtait plus son char qu'elle con- ! duisait debout, au grand trot, pendant la traversée du bourg. On ne la voyait point davantage dans ces veillées sans hommes qui se prolongent tard dans la nuit.

Aussi, profitant d'une absence de Soley,

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