‹ Filles de la pluie (scenes de la vie ouessantine)Chapitre 22 sur 23 · MARIE DE LOQUEI.TAS · texte numérisé non relu

MARIE DE LOQUEI.TAS

trois canots chargés de naturels, la plupart armés de haches, accostèrent le brick-goélette. Ils arrivaient en sauveteurs mais ils comptaient piller aussi. Ils amenèrent les deux naufragés à terre et retournèrent au « Penzé » (1). Le jour suivant, le capitaine regagna son port d'attache, laissant à Mintier la surveillance du bâtiment ou plutôt de ce qu'on pourrait en tirer.

Mintier reçut dans Loqueltas l'hospitalité d'une famille dans laquelle il distingua Marie. Il Tépousa. Le maître d'équipage avait promis de vivre en Ouessantin et de ne pas quitter le pays. Pourtant, il amena sa femme à Nantes pour la présenter à sa famille. Une fois là, il espéra réussir à lui faire oublier son île. Mais Marie se sentit isolée à Nantes. Elle étouffait dans cette ville et voulut retourner à Ouessant. D'ailleurs, elleyavaitdes terres et une mèreâgée qui réclamait ses soins. Son mari reprit du service sur un long-courrier. De loin en loin, il revenaitdans l'île, donner un coup d'oeil à sa femme et à ses deux enfants, une fille et un garçon

Après chaque campagne, il trouvait plus monotone de rentrer dans cette île où la vie lui était plus triste qu'à bord. Il insistait pour que Marie le rejoignit à Nantes, avec l'espoir qu'elle

(1) Pillage des épaves.

s'y refuserait, car maintenant que le coup de feu de son amour était passé, il s'estimait un peu honteux de cette femme aux longs cheveux, sur laquelle on s'était retourné, rue Crébillon, et qui n'avait jamais consenti à quitter soncostume. Marie n'accepta pas, en efl'et.

Alors il n'apparut pas de cinq ans dans l'île. Enfin, il n'écrivit plus du tout.

Mariene s'étonna pas. Car elles sont comme cela des vingtaines, dont les hommes sont partis bourlinguer par les mers, sur le commerce, et qui ne donnent plus de nouvelles par oubli ou par négligence, d'autres fois, pour une raison beaucoup plus simple — plus triste aussi.

Elle travaillait ferme, élevant ses deux enfants dont l'aîné avait atteint treize ans. On la voyait, courageuse, solide et bien en chair, avec cet air de forte viveuse qu'elles ont souvent là-bas, parce que leur vie au grand air, leur indépendance et leur habitude de l'initiative leur donnent l'assurance et presque tous les appétits des hommes.

Mais un jour, Mintier reparut. 11 était devenu le second d'un grand cargo et en avait assez de la solitude. La fibre paternelle s'était réveillée en lui. Il s'était souvenu de ses enfants. Pour les obtenir, il fit inviter sa femme, par minis-

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tère d'huissier, a regagner Nantes, Et, comme elle s'y refusait, surprise de ce rappel après tant d'années d'absence, il introduisit contre elle une instance en divorce, qu'il obtint à son profit.

Il faut connaître l'insouciance des îliennes et leur mépris de tout ce qui est « continent » pour comprendre que Marie ne résista pas. Mintier fit, en outre, établir que sa femme avait une mauvaise conduite, qu'elle était incapable d'élever ses enfants, et il s'en vit attribuer la garde.

Elle s'était donc vu arracher son fils qui, déjà, s'exerçait à manier l'aviron, prêt à devenir mousse, et plus tard un véritable homme de mer, comme les Ouessantins; et son Annie, qu'on lui enleva dans l'année où la mignonne avait fait sa première communion. Et quand les traits de la chère petite se furent effacés dans lointain, sur le pont du courrier où l'enfant avait pris place, Marie comprit qu'Annie était à jamais perdue pour elle... Elle allait quitter son beau châle et sa coifTe et devenir une vulgaire mouliguen à chapeau.

Seule, désormais, Marie retourna à ses occupations journalières. Mais à Ouessant, la vie est si facile, les besoins sont si limités qu'on ne connaît pas cette joie d'amasser, cet âpre

amour du gain qui, ailleurs, sont la raison de se cramponnner à l'existence, la dernière illusion des vieux et des solitaires. Ici, le travail n'est qu'un accident de la journée. Et cette inutile et précieuse obstination des déshérités lui manqua.

Elle connut des hommes, parbleu ! Des marins en congé et des coloniaux qui la courtisèrent. Même, elle vécut quelque temps en amitié avec un pêcheur. Mais c'étaient là des choses sans conséquence. Quand elle rencontra Engel, son grand cœur pensa revivre. Car il était pareil à elle, un vaincu, un désabusé, lui aussi. Et elle espéra l'attacher par ce rêve raisonnable de finir leurs jours ensemble.

Et puis, un soir, pris de boisson, il avait jeté un sous-officier à la porte d'un débit et on l'avait envoyé à Nantes pour passer en jugement. Ils s'étaient quittés sans inquiétude. Elle croyait bien qu'il serait acquitté. Il le fut. Mais il ne revint jamais à Ouessant.

Et moi qui connaissais Engel, je ne pouvais pas croire que c'avait été par malice ou par dédain qu'il avait fait ainsi des promesses pour ne les point tenir. Non. II n'avait d'abord pas écrit par paresse. Et puis, une fois revenu à Brest,

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loin des yeux, il n'avait plus pensé, ce soldat, ce grand. enfant, à cette femme aimante qui l'attendait et que le chagrin minait.

Quelques mois plus tard, au milieu des tempêtes de mars, j'étais revenu à Ouessant. Et une nuit que je me promenais avec quelques amis, on poussa jusqu'aux dernières chaumières de Loqueltas.

— Pour rien au monde, dit tout à coup Félicia Sounic, en me désignant une bâtisse sombre, je ne voudrais habiter cette maison, quand bien même on me la donnerait. Et pour rien au monde, non plus, je ne voudrais franchir son seuil, à cette heure de la nuit, toute seule, ni même avec vous.

— Mais c'est là qu'habite Marie !

— Elle habitait là;

« Marie est morte : on l'a enterrée la semaine passée. Cette pauvre femme a dû bien souflrir. Elle est restée malade pendant cinq jours et personne ne s'en doutait. Elle s'est éteinte sans secours aucun. Et quand ses voisines, étonnées enûn, de ne plus la voir, ont poussé la porte et sont entrées, elle l'ont trouvée, étendue sur son lit, la tète et la figure mangées par les rats. Elle était si ail'reuse à contempler ainsi

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