SIO FILLES DE LA PLUIE
Il était assis aux côtés deSoley et il racontait qu'il avait permis à une îlienne de s'enfuir du yacht où elle s'était refusée de céder aux exigences des patrons.
Alors Soley se mordit les lèvres jusqu'au sang. Parce qu'il avait fait une bêtise immense.
A Auckland, dix mois plus tard, Soley, l'indécis, causait, à bord du Happg Derelict, avec son vieil ami Lanark, le capitaine du clipper. Et il lui disait:
— Ai -je eu tort?
Lors de leur précédente rencontre, il y avait trois ans, Soley, fatigué de rouler les cinq parties du monde, et parce qu'il estimait ses ressources suffisantes, avait annoncé son désir de quitter la navigation à un âge où l'on peut er.core agrandir sa fortune. Ainsi avait-il fait. Et Marseille où il avait cru pouvoir trouver le repos, lui était apparu plus vaste que les mers du Sud, simplement à cause des grimaces d'une fillette. Il avait voulu se créer un foyer et cette poupée l'avait désemparé
Et quand il eut raconté à Lanark ses déceptions conjugales et comment l'ennui l'avait poussé jusqu'à Ouessant, son séjour au Naou lou, et, enfin, ses intentions de reprendre les affaires, le capitaine s'était intéressé surtout à la sauvagesse blanche, à l'îlienne dont l'amour lui semblait appréciable dans ce coin de barbarie métropolitaine.
Après son départ, Soley avait échangé quelques lettres avec Julia. Et puis, les milles et les climats divers avaient affirmé l'inanité des correspondances. Une fois, pourtant, dans un port de l'Amérique du Sud, il avait reçu une carte postale, ornée d'une main de femme qui tendait une gerbe de roses et de pensées. Derrière ces fleurs se détachait un paysage puéril, une île toute rose dans l'azur du ciel ; et c'était signé Julia. '
— Ai-je eu tort de la quitter ? demandait Soley, en qui cette conversation avait réveillé tant de souvenirs.
Et il se lança dans une dissertation profonde sur les mécomptes du jugement en matière d'amour. Mais Lanark ne l'écoutait plus, car il n'aimait pas les idées générales. Et quand Soley se fut tu, le très flegmatique capitaine lui répondit,dans son culte d'Anglais pour le home :
— Oui, VOUS avez eu tort, ô Français à tête chaude. Marseille n'était pas votre affaire, soit. Mais ailleurs, vous aviez mis la main sur ce que vous cherchiez — et vous n'avez pas compris.
« A quoi bon tenter maintenant, de doubler votre fortune, par sport ? Orientez donc votre volonté vers un but autrement profitable : assurer votre bonheur. Mais ici, vous n'avez à triompher que de vous-même et cette chose vous paraît si simple que vous en augmentez à plaisir les difficultés Croyez-moi, avec le tempérament compliqué de votre race, elle est moins aisée que vous ne le pensez. Vous avez su faire de 1 argenl . essayez maintenant devons faire une vie. A votre place, je me tournerais sans indécision vers cet endroit du globe où vous n'êtes peut-être pas tout à fait oublié... Je pense, en disant ces mots, à votre insulaire aux cheveux flottants.
— C'est juste, réfléchit Soley. Et il rompit, le soir même, les négociations qu'il avait en* tamées avec son ancienne firme. Un paquebot partait précisément le lendemain pour l'Europe, il courut y retenir sa place.
Quelques instants avant son départ, pour serrer la main de Lanark, il se hâta vers le
Happy Derelict, seulement ancré à quelques encablures du liner. Et comme, après ces adieux, il redescendait l'échelle du cargo:
— Et si elle était morte?... avait crié Lanark.
Morte ? Il n'avait pas songé à ça.
Et cette idée le poursuivit pendant les longues semaines de la traversée.
Il revit Brest. Le bruit en flic-flac des sabots dans les rues, le relent graillonneux des coqueries, l'agitation des cols bleus dans la rue de Siam lui rappelèrent des sensations précédentes.
Au Gonquet, par goût des traditions, il voulut descendre dans cette auberge du port où dînent et couchent tous les Ouessantins qui retournent au pays. Ils étaient cinq : deux jeunes filles, un ancien pilote et sa femme, puis un marin du commerce qui revenait du Brésil avec un perroquet et son sac plein de souvenirs exotiques. Après le repas, Soley se dirigea vers la falaise.
Le ciel était sans étoiles. Mais la lumière ruisselait des phares, tout à l'entour. C'était d'abord Kermorvan, une tourelle blanche et carrée qui
offusquait la vue par sa flamme aveuglante et crue. De Saint-Mathieu, on n'apercevait que les projections. Mais un peu plus à l'Ouest, on distinguait l'éclat lointain d'Eckmûhl, celui d'Ar Men, et, tout près, la tourelle du Vieux Moine ; plus loin, le feu tournant des Pierres Noires, et puis, la Grande Vinotière, une tourelle à éclat faible, jetée à l'entrée du Four, entre Béniguet et Kermorvan ; puis, indiquant le chenal, les Platresses, et derrière la pointe de Corsen, la lumière plus puissante du Four apparaissait. Et il y en avait d'autres, occultés par les terres, les phares de Trézien et de Corsen, et tout à fait à l'Est, celui de l'île Vierge, toute la ceinture brillante de la pointe du Finistère, tandis que, très au large, comme perdus dans l'immensité des eaux, se révélaient le feu à double éclat du Créac'h et le Stiff, moins visible, avec sa lueur en veilleuse, rouge et blanche.
Alors, entre ces deux points extrêmes, le Créac'h et le Stiff, il devinait la bande de terre invisible, « son île », et la chaumière de Juliana. '
Serait-il le bienvenu, dans ce retour?
Ces lueurs évocatrices, la caresse du vent et l'émoi de ce spectacle, qu'en cette heure tardive, il était seul à contempler, tant d'objets
familiers, par delà les espaces mouvants et sombres, exaspéraient son besoin de tendresse. Et cette fois, il ne sourit plus de cet amour et de cette fièvre, bien qu'ils fussent provoqués par très peu de chose, en somme — une femme — là-bas, dans la mer.
— J'aime, fit-il, en s'éloignant, c'est idiot, idiot ! Pourtant son âme exultait d'habiter une enveloppe aussi stupide. Hélas! le lendemain, en s'embarquant, il aurait embrassé le pont du bateau.
Mais la brume fut si intense qu'après trois heures de tentatives, le vapeur dut rebrousser chemin sans avoir pu atteindre Molène. Un canot de pêche allait à Pen ar Roc'h : le patron accepta Soley comme passager.
Si l'on veut apprécier dans son entier l'horreur vraie des parages d'Ouessant, la bien nommée Heussa, l'île de l'Epouvante, il faut errer parmi les rocs dans les courants qui baignent l'archipel.
Un jour, profitant d'une grande marée, nous étions parti pour Bannec, avec Tuai de Kernas, chercher de la pétisse, un gros ver, excellent pour la pêche aux vieilles, et que l'on ne trouve pratiquement que dans les sables de cet ilôt.
Une assez longue absence nous avait rendu ces lieux moins familiers et l'on causait naturellement des événements qui s'étaient succédé.
Pendant ces quelques mois, la mer avait été formidable.
En décembre, une tempête d'une violence inouïe s'était abattue sur la côte. Des épaves de toutes sortes, vergues, bouts-de-hors, panneaux de rouffs, bordages de baleinières, dansaient sur les vagues. Cependant aucun sinistre n'était annoncé et l'on se demandait quel navire avait disparu quand on recueillit deux cadavres. L'un et l'autre avaient autour du corps une bouée portant l'inscription « Regina — Genoa ». Enfin, un pêcheur profitant d'un instant d'accalmie, se hasarda au large de l'île Vierge et reconnut à la hauteur du phare un petit mât de perroquet et des espars retenus au fond de l'eau par des cordages. Les sondages opérés permirent d'identifier le trois-mâts italien Regina.
En janvier, le steamer argentin Impératrice de Para passait au large du Créac'h, lorsqu'une explosion se produisit à bord. Le vapeur coula en quelques minutes. Le chalutier Gabriella put sauver les naufragés de V Impératrice qu'il débarqua à Lan Pol.
En février, la Star y une goélette danoise, qui n'avait plus un lambeau de voile, errait, par une mer démontée, au nord de Molène. On lança le canot de sauvetage de l'île et quelques Molènais, montés à bord de la Star, dont plusieurs
hommes avaient été blessés au cours des manœuvres, ramenèrent le voilier à Brest.
En mars, encore, terrible tempête du Nord- Ouest. Un goémonnier se brisa sur les rochers de Molène; De tous côtés, des navires de commerce venaient relâcher à Brest pour subir des réparations. Les ravages s'étendaient sur toute la côte. Les filets et les palanques de nombreuses barques de pêche furent détruits. Trois fois, la Louise, qui assurait le service d'Ouessant, dut ajourner son départ. A Molène on manqua de vivres. Le cotre Moïse, revenant d'Ouessant, fut jeté par une rafale sur la roche Gourleau.
Deux jours plus tard, le pilote d'Ouessant donnait sur les récifs de Kermorvan ; la Porte du Ciel était abordée par un chalutier inconnu, et la Léonie, en route pour Swansea, recueillait, par une nuit profonde, trois hommes de la Volonté de Dieu, sombrée au large des Pierres Noires.
En mai, le vapeur Lina se perdit sur les écueils Menguen Arest ; en juillet, le steamer hollandais Noordwiich se brisa sur les Têtes de Chat; peu après, le vapeur Fratelli Prinzi s'échouait sur les rochers de Karrec Hir ; enfin VAugusiine, de Molène, sombrait sur les Men
Corn, près du StifF. Noyés, ses hommes, comme furent noyés, peu après, Jean Miniou, d'Ouessant, et son fils Joseph, dont la barque, le Matin, disparut dans les mêmes parages.
— Et c'est là, dit Tuai, près d'Enès Nein, l'île aux Agneaux, que fut trouvé un des derniera cadavres.
« C'était, à ce qu'on raconte, celui d'un étranger qui avait habité quelque temps le pays. Comment son corps fut-il amené ici ?... Mystère ! On ne découvrit aucune épave qui pût servir d'indication.
« Vous avez peut-être entendu parler de cet homme ? demanda Tuai. — Il passait pour très riche et avait été l'ami de Julia du Naoulou.
« D'ailleurs, Juliana fut seule à affirmer qu'elle le reconnaissait. La belle histoire ! . . . Moi, je la crois un peu toquée. — Pensez donc : il était parti, dit-on, pour la Nouvelle-Zélande... A qui faire admettre que son corps serait revenu de si loin vers une pauvre Ouessantine ?...
« Mais, réfléchit Tuai, très philosophiquement, elles ont leurs idées, ici !
« Pour moi, c'est bien son cœur qu'elle a mis en terre. Car, depuis, Juliana est morte pour tous dans l'île. Et je dis que tout, jusqu'à
la dépouille de celui qu'elle aimait, a dû lu' échapper. »
N'empêche que Juliaua réclama le corps du défunt. Et elle voulut l'inhumer de ses propres mains, un jour que le soleil de novembre remplissait d'une joie pure comme le repos du Seigneur.
Mais, comme tous, sauf Julia, doutaient de l'identité du noyé, pour rester vrai sans blesser la douleur de l'îlienne, on écrivit sur sa tombe ces simples mots :
« Un Inconnu. »
LOUISE DE NIOU-HUELLA
LOUISE DE NIOU-HUELLA
On l'appelait Louise de Niou-huella, du nom du village où elle était née, bien qu'elle habitât Toul al lan, parce que son vrai nom était Malgorn, et pour la distinguer des douze ou quinze Louise Malgorn qui peuplent l'archipel.
Son père étant mort quand elle avait dix-sept ans, ses deux sœurs restèrent avec sa mèr^, et Louise partit occuper à Toul al lan, un peu a la sortie du village, la grande maison quir.onstituait sa dot avec cinq sillons d<î terre disséminés aux alentours, vers Feunteim Velen et Kerandraon. Elle avait aussi quatre moutons et quelques autres sillons, entre Porz Gwen et Kerivarc'h. Et ce partage étaitraisonnable parce qu'il lui attribuait des terrains de culture assez proches de sa nouvelle résidence et si éloignés
de Niou-huella que c'avait toujours été une incommodité pour sa famille d'en prendre soin, de sorte qu'ils étaient fort longtemps demeurés en jachère.
La maison était meublée. Louise n'eut qu'à plier ses robes dans un sac, à transporter sa bêche et sa faucille, une provision d'avoine pour ses poules, et puis elle s'installa et se mita l'ouvrage, toute seule.
Louise avait plusieurs amies qui venaient la voir quand le temps ou la saison s'opposaient au travail. Chaque dimanche, elle rejoignait sa mère et ses sœurs, après la messe, sur la place de l'église, et elle passait avec elles sa journée à Niou-huella, d'où elle rentrait le soir.
Elle était sérieuse et douce, et tous ceux qui l'ont connue disent que sa peau mate et ses yeux noirs l'appareillaient à la plupart de ses compagnes. De taille moyenne, plutôt petite, mais bien faite, sans maigreur comme sans embonpoint,avec une certaine finesse d'attaches, elle portait encore de ces châles aux couleurs claires dont l'usage a disparu pour les adultes et qui sont aujourd'hui réservés aux fillettes.
Presque jamais, elle n'avait causé avec des hommes car la plupart de ceux qui séjournaient alors à Ouessant étaient mariés ou fiancés et
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les autres, ceux qui étaient disponibles, partis sur la navigation, n'apparaissaient que rarement. A diverses reprises, des matelots de bâtiments naufragés avaient fait dans l'île de courtes apparitions, mais les plus hardies les avaient vite accaparés et Louise avait pu seulement les voir de loin.
Trois fois, elle avait été de noce. Or, ici, ces cérémonies ne sont pas, comme ailleurs, des occasions fournies aux jeunes gens de se réuniret de lier connaissance. Les noces ouessantines se réduisent à un cortège chantant d'îliennes qui promènent à travers le pays le marié et deux ou trois garçons d'honneur, tous gênés, au milie.i de ces filles qui, dans leur innocence effrontée, ont l'air de célébrer une prise. Souvent même, faute d'amis présents dans l'île, le marié est seul.
En octobre 1898, Louise allait atteindre sa dix-huitième année, quand prit place un événement gros de conséquences pour l'avenir de
nie.
Un matin, deux remorqueurs doublèrent le Piliguet et entrèrent dans la baie de Lan Pol. Leur fumée les avait désignés de loin à l'attention des natifs. Au moment où ils passèrent lo
Corce, leurs coups de sirène attirèrent de nombreux indigènes au bourg. On reconnut que c'étaient des bateaux de l'État. Ils étaient chargés de marsouins, pliant sous le poids des sacs et armés de fusils. Des canots se détachèrent des vapeurs et le débarquement commença. Ceux qui, les premiers, parvinrent sur la cale, se rangèrent en bon ordre et attendirent le reste de la troupe.
Les îliens surpris les approchaient. Des conversations s'échangeaient entre eux et les soldats. Quand on vit qu'ils arrivaient avec de bonnes intentions, on fêta les étrangers. Et parce que certains avaient faim et soif, les insulaires revinrent avec du beurre, des poissons secs et du lait. Quelques-uns apportèrent des quartiers de mouton.
Aux questions qu'on leur adressait, les soldats répondaient qu'ils étaient venus par ordre. Ils allaient coucher sous la tente, en attendant que fussent construits des baraquements. Ils ignoraient quand ils repartiraient. On espérait qu'ils ne s'en iraient jamais. Quelques gens bien informés savaient seuls par les journaux qu'en prévision d'une attaque possible de noe côtes (c'était au lendemain des affaires de Fachoda) le gouvernement avait décidé d'envoyer
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des troupes coloniales à Ouessant, jusqu'à la fin delà période critique.
Les étrangers eurent vite fait d'installer leur campement. Les uns allumaient des feux, d'autres couraient aux provisions chez l'habitant, parce qu'il n'y avait alors, sauf le bureau de tabac et deux merceries, pas de boutiques dans l'île. Les soldats offraient de l'argent en échange des vivres, mais on refusait de l'accepter.
Il y en avait de tous les pays et qui parlaient des langues inconnues des îles. Il y en avait des blonds, des roux et des bruns qui sentaient l'ail et l'huile rance ; et d'autres qui montraient une poitrine blanche comme de la porcelaine, quand ils faisaient leur toilette matinale, en plein air, sous les yeux des îliennes étonnées. II y en avait d'autres, enfin, dont les mains étaient douces comme des mains de prêtres et qui portaient des rayons d'or sur les manches. Aucun ne savait entendre le parler de Tarchipel. Mais ils étaient tous polis et souvent, faisaient des signes aux filles qui se laissaient embrasser, amusées par tant de hardiesse. Quelques-unes, la nuit venue, permirent à ces hommes de les suivre dans les champs et sur les grèves.
Elles étaient heureuses de voir que ces amis du continent ne dédaignaient pas leurs charmes sauvages et qu'ils semblaient se décider à s'établir ici pour toujours. Alors les vieillards et les mères pensèrent qu'il y aurait beaucoup de mariages dans l'année, puisqu'on se montrait aussi empressé auprès de leurs filles.
Or, vingt et un jours après, trois autres compagnies, amenées par le Boagainville, arrivaient dans cette île étrange et bienheureuse que les récits des premiers débarqués, sur la gentillesse des natives, faisaient entrevoir comme un nouvel éden. Ces derniers venus étaient pleins de résolution virile. On s'en aperçut bientôt. Quelques amies de Louise ayant été visiter les étrangers dans leur camp, certains avaient fait des gestes si impudiques qu'elles avaient compris, malgré leur naïveté, et qu'elles s'en étaient allées, honteuses.
Louise demeura chez elle, insensible à la curiosité. Elle vivait fort retirée, toute à ses travaux champêtres. Parfois seulement, elle rencontrait des soldats dans la lande, quand elle allait sarcler des herbes pour faire sa provision hivernale de combustible. Ils occupaient les dillérents points de l'ile comme un pays
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conquis. De très loin, dans l'étendue vallonnée, on les apercevait, marchant en rangs serrés, avec leurs fusils brillant dans le ciel, le cliquetis des armes et la rumeur de leur course. Des clairons nasillards troublaient la solennelle beauté du murmure des flots. Louise suivait de l'œil leurs évolutions incompréhensibles qui faisaient sauver, en bandes apeurées, les centaines de moutons.
Un jour, des troupiers porteurs de sacs avaient frappé à sa porte pour acheter des pois et des pommes de terre. Elle non plus, n'avait pas voulu vendre, mais donner — et ils avaient ri. un peu moqueurs, en empochant les vivres.
On disait qu'on allait construire un grand fort et une caserne, entre Lan Pol et Kermonen, sur la route du Stiff, et l'on était content. Déjà des débits s'ouvraient partout. Quelques Ouessantines, dans l'attente du mariage promis, se conduisaient presque maritalement avec leurs fiancés impatients. Beaucoup étaient reçus, logés, hébergés par les familles : ces privilégiés amenaient leurs amis et les « copains » vivaient ainsi sur l'habitant, par petits groupes.
Louise entendait tout cela, très calme. Car elle avait reçu de la nature le don de ne pas s'étonner et cette sincérité foncière, si éloignée
de cacher la vérité qu'elle fait tout accepter pouî vrai, même le mensonge. A tel point qu'elie passait pour un peu naïve, simplement parce qu'elle n'avait pas l'expérience du mal.
Un jour — novembre s'achevait dans une tiédeur qui échauffait la mer — un jour, elle partit, un peu avant le coucher du soleil, se baigner dans une petite crique près de Porz Gwen, avec Glaire, une voisine de son âge.
E'.lles jouaient sur le bord de l'eau, sans voile aucLn. à la façon des Ouessantines qui se baignent, quand un sifflement retentit, un coup strident comme l'appel d'un vapeur, et qui résonna, déchirant, dans les grottes profondes de la falaise. Louise et son amie, effarées, poussèrent un petit cri et levèrent les yeux. Deux soldats les regardaient d'en haut. Elles s'enfuirent. Mais les hommes descendirent en hâte les rochers et se mirent à les poursuivre. Les filles, croyant que c'était un jeu, couraient en souriant, rassurées. Louise atteignit l'endroit où elle avait caché ses vêtements, juste à temps pour saisir sa chemise, et s'en couvrit. Deux secondes après, le soldat était à ses côtés. Ce fut en vain qu'elle voulut l'éloigner.
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Ils étaient seuls dans la grotte ; le colonial se mit à causer. Elle ne comprenait pas tout ce qu'il disait. Elle le reconnut néanmoins, pour un de ceux qui étaient venus plusieurs fois rôder autour de sa maison et cela la mit en confiance, parce qu'elle pensa qu'il devait bien l'aimer. Alors, comme il s'approchait davantage, elle trembla toute, déjà défaillante d'être auprès d'un homme de la grande terre qui lui accordait tant d'attention, très humble, un peu honteuse d'elle-même. Il lui serrait les mains avec ardeur et elle ne savait pas s'il fallait se débattre ou rire ou pleurer. Enfin, comme il tentait de l'embrasser, elle lui offrit ses lèvres. L'eau ruisselait encore sur ses épaules, pâles comme de l'ivoire.
C'est pendant qu'elle s'épuisait en tendresses enfantines, car il était vraiment beau, cet étranger qu'elle pensait bien devoir aimer toute sa vie, que le soldat la prit, brutalement. Et quand ce fut fini, quand elle ne fut plus sous lui qu'une pauvre chose, il écrasa son poing sur la joue de l'ilienne étonnée, puis hurlante, et il lui dit :
— Tiens, tu te rappelleras le « Pantinois ». C'est ma marque. Et maintenant, je suis ton maître : à bientôt !
Il s'éloigna en ricanant.
Louise de Niou-huella s'était sauvée et elle était rentrée chez elle, affolée de peur et de dégoût.
Elle n'était pas seule à se repentir. Mais les filles font rarement de pareilles confidences et la vérité n'apparaît que peu à peu.
En interrogeant ses compagnes, elle entendit que les étrangers avaient déjà abandonné beaucoup de celles à qui ils avaient fait des promesses et qu'ils n'épouseraient pas. Ils étaient débauchés, paresseux, en dehors de l'exercice des armes qu'ils n'exécutaient que sous la menace des punitions. Ils employaient la terreur pour se faire aimer, l'amour pour vivre. Ces mœurs étonnaient beaucoup car les Ouessantines avaient jusqu'alors prisé la douceur proverbiale des étrangers, moins rudes que leurs époux, les gens de mer.
Mais ceux-là se vantaient d'avoir domestiqué la femme, un peu partout, en Chine, à Madagascar, ailleurs encore. On disait qu'ils avaient, sur la côte africaine, mis à la torture des sœurs au visage noir. Au Tonkin, ils avaient brûlé des pagodes, assassiné des prêtres et écrasé des dieux, sous leurs bottes. Ils feraient
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de même ici, et l'on commençait de croire que ces hommes qui étaient venus en sauveurs contre les Anglais, méprisaient les Ouessantins et leurs traditions.
Elles chuchotaient cela entre elles. Et Louise décida de fermer sa porte et de ne plus causer avec un étranger.
Le Pantinois, pourtant, ne l'avait pas oubliée. Tout un jour, il se planta de faction devant la maison de la jeune fille qui, en l'apercevant, n'osa pas rentrer chez elle. Louise se réfugia chez Marie Créac'h, dont le père, un retraité de la marine, dissipait un peu de ses angoisses.
Mais au soir, quand elle regagna son domicile, Louise trouva le bandit dans la place. Il avait brisé un carreau, poussé la barre de bois qui remplace l'espagnolette de ces fenêtres rustiques, et s'était installé, en bras de chemise, déjà chez lui.
Il demanda à boire et à manger. Il fallut bien le servir. Alors, il resta là trois jours et trois nuits, ordonnant à une esclave. Il y serait resté plus longtemps si des hommes en armes n'étaient venus le chercher. Louise pensa qu'on le châtiait pour l'avoir battue, et, bien qu'elh? le détestât de tout son cœur, elle s'affligea que
du mal lui fût venu à cause d'elle. Mais une semaine plus tard, il reparut. On l'avait seulement puni pour absence illégale.
L'expérience d'un jour avait rendu Louise réfléchie. Elle comprit qu'elle ne tiendrait que d'elle-même sa libération. Elle avait du sang d'îlienne, après tout, et jetant un coup d'oeil sur sa pelle et sur sa faucille, elle se dit qu'il faudrait savoir en tirer parti.
Un soir qu'il l'avait maltraitée et s'était ensuite, ivre de l'eau-de-vie qu'il lui avait envoyé chercher, étendu sur le lit, Louise s'approcha doucement, sa faucille à la main.
Mais l'autre ouvrit les yeux à temps, arracha de ses doigts cette arme improvisée, et dit :
— Écoute...
Dans le silence de la nuit, on venait d'entendre une clameur atroce, suivie d'un pas de course, une fuite désespérée. Le Pantinois saisit Louise par le poignet et l'entraîna près de la fenêtre. Par le chemin rocailleux qui s'engouffrait entre les premières maisons de Toul al lan, deux femmes poursuivies poussaient des hurlements qui n'avaient plus rien d'humain. Que leur avait-il été fait ? A quelle torture tentaient-elles d'échapper ? Trois colo-
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niaux se ruaient sur les traces des fuyardes. A leur tour, ils disparurent dans l'ombre ; les vociférations s'atténuèrent peu à peu et cette vision d'horreur s'effaça.
— Tu as entendu ? fit l'homme. Si ce n'est pas moi, ce sera un autre et dix et vingt. Tu as besoin de moi pour te défendre !..
Et c'était vrai. Ils avaient brûlé des maisons, violé, assassiné. L'île vivait dans la consternation. A Pen ar lan, ils avaient assiégé la maison du frère de Séraphine, un matelot en congé qui aurait été tué sans l'arrivée du poste. Ils avaient pillé des débits, mis le feu aux meules et, la nuit, ils coupaient les amarres des barques. Les moutons disparaissaient. On retrouvait leurs têtes et leurs peaux dans les chemins.
Alors, le Pantinois s'installa chez elle, complètement. Louise le regardait avec effroi et répulsion, incapable de secouer son joug. Et maintenant, elle faisait la cuisine pour deux.
Elle s'était assouplie, courbée sous les coups, rendue à tous ses désirs. En lui tordant les joues d'un pinçon, il lui avait appris à sourire pour cacher ses larmes. Après cela, il la força 4% te prostituer à ««ut camarades, pour quel-
ques SOUS. Et il affirmait, goguenard, qu'il envoyait cet argent à une Parisienne.
Les scandales d'Ouessant faisaient parler sur la côte, de Portsall à Camaret. Dans l'île, les plus courageux s'agitaient et les échos de ces plaintes étaient parvenus jusqu'à en France », comme on dit là-bas, du continent. Mais dénoncer ces crimes, c'était s'attirer l'épithète de « sans-patrie » , et ceux-là même qui les déploraient davantage n'osaient prescrire d'enquête.
L'île lointaine, avec sa gracieuse et détestable réputation, demeurait abandonnée à ellemême. Aux yeux des commis de ministère, sourds à toute juste réclamation, l'adorable pureté de ses mœurs primitives passait pour de la sauvagerie. On se désintéressait du sort des habitants livrés aux troupes. Et quelle voix, dans cette terre isolée, aurait eu assez de puissance pour pousser cet appel à la libération que chacun attendait ?
Ouessant était condamnée à devenir pareille à un de ces faubourgs, un de ces cloaques qui naissent dans nos villes, à l'entour des casernes.
Le calvaire de Louise continua. Le Pantinois l'obligea de vendre peu à peu ses sillons et
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dépensait l'argent à boire avec des amis. Il tenaittable ouverte. Alors, comme ses ressources s'épuisaient, il songea à ouvrir un débit, sous son nom à elle. La situation écartée de Toul al lan n'y prêtait guère.
Louise était devenue un objet de pitié.
Elle errait, sous la menace des coups, au long des chemins, vers Saint-Michel, le soir, et l'horreur de sa condition épouvantait les îliens. Elle était inscrite pour Tabjection, comme Evangéline, qu'ils avaient tatouée d'un cœur sur la joue, comme Lucie, à qui six hommes, dans un accès de folie sadique, avaient arraché les ongles et tailladé la plante des pieds. Mais c'étaient des choses qu'on ne répétait qu'en tremblant, et que, maintenant encore, les naturels et les victimes — plusieurs vivent toujours — n'osent point évoquer, par peur et par respect d'eux-mêmes.
Il allait la contraindre de quitter sa maison pour louer un débit sur la route de Lan Pol, en face des casernes, quand un changement de compagnie fit regagner Brest au Pantinois.
Il résolut de vendre sa victime ailleurs.
Et Louise se sentait si avilie, si découraj^éo, qu'elle ne se refusa pas à ce sacrifice que les Jliennes consentent si rarement. Elle quilti
l'île, malgré les supplications des siens. Parce qu'elle se reconnaissait à jamais perdue. 11 la fit entrer à Brest dans une maison publique.
« — Ellem'écrivitquelquetemps,meditLaure, qui avait été son amie d'enfance, et puis je ne reçus plus de nouvelles. Je veux espérer qu'elle est morte : bien des fois, j'ai demandé à Dieu qu'il la rappelle à lui. Et souvent je pleure en pensant à ma petite Louise d'autrefois.
« Mais, comment savoir ? Où la retrouver, là-bas, si elle vit encore, dans quelque ville populeuse?... Et ici même, qui tenterait cette œuvre de délivrance ? Qui se souvient d'elle ?... Il y a eu tant d'événements depuis !... Tenez, voilà sa plus jeune sœur,c'est tout son portrait, un visage de rêve... et elle est souillée, elle est « pourrie », elle aussi. Et moi-même, fit Laure en saisissant ma main dans sa main moite, à mon tour, je suis marquée de honte... Ah ! mon ami, regardez mes dents, mon teint blafard et mes yeux ternes... Voilà où m'a conduit l'ivresse d'un beau soir. — Je suis jolie encore, ditesvous ?... Mon charme n'est plus qu'un poison. »
Laure disait vrai : pauvre Louise I... Elle fut une des premières et des plus tendres victimes. Mais, malgré tant de changements dans rile,ceux
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qui l'ont aimée se souviennent, en s'arrêtant devant cette maison en ruines, sa maison, trois pans de mur — le reste a été pillé — ces trois pans de mur que les na^igateu^s connaissent bien, parce qu'er» sortant du chenal entre Molène et Balance, il leur faut dépasser l'alignement du moulin par la maison de Louise, pour être certains de parer la Roche Mel Bian.
CLAIRE DE FRUGULOU
GLAIRE DE FRUGULOU
On causait un soir, chez Postanen, des fameux « trésors » de l'île. Jean-Louis venait précisément de rencontrer Guiliou et Castéra, tout équipés pour entamer des fouilles à Pern, aux alentours du Cimetière des Anglais, où Castéra, en méridional enthousiaste, prétendait, à force de patience méthodique, finir par déterrer une fortune.
— Une chose reste hors de doute, déclara Postanen : l'existence à Ouessant de richesses dont, ni vous ni moi, ne connaissons l'emplacement. Mais je soutiens qu'elles ne sont pas perdues pour tout le monde — et que s'il y a des coffres remplis d'or, cachés çà et là dans les grèves, ils y ont été enfouis par quelquesuns — et qui en profitent.
Et, à la vérité, rien n'était plus raisonnable que cette assertion. La rumeur publique attribuait à divers habitants des ressources clandestines dues aux épaves. Parmi les plus récents exemples, on citait le père Le Goasgootz, dans Molène. On l'avait toujours connu pauvre. Et, soudain, il s'était révélé prodigue, montrant des doigtschargés de bagues, tenant table ouverte etne dégrisant pas, acquittant les tournées rubis sur l'ongle avec ces souverains aux effigies de George IV et de Victoria qui circulaient maintenant dans l'archipel.
Cependant, depuis le Chincha^ la Maud, VEuropéen, les sinistres maritimes fructueux pour les îliens se faisaient de plus en plus rares. Et, d'autre part, il n'apparaissait plus guère possible aux personnes d'espritrassis de découvrir désormais des objets précieux enterrés par des naufrageurs d'autrefois. Tout ce qui était bon à prendre avait été soigneusement garé, les espèces sonnantes d'abord.
Ainsi, maints objets de valeur se trouvaient répartis dans l'île et l'on citait la vaisselle d'argent, les tables d'acajou massif, et les lampes de bronze ciselé du capitaine Janvier ; les bijoux de Mme Virginie Auclère ; le coffre médical de Yan Kerjean de Paraluc'hen, avec
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« tous les couteaux pour les opérations » ; la maison de Lucie Stéphan, dont les cloisons avaient été taillées dans les panneaux en bois de rose du yacht de plaisance Elsie; et surtout, une longue pièce d'ivoire sculpté, que les Malgorn de Bougouglas se transmettaient de père en fils.Onen avaitoffert dix mille francs, à Jean-Daniel Malgorn, de ce curieux travail, et il avait refusé de le vendre, disant qu'il « l'avait toujours connu chez lui », qu'au reste, il méprisait l'argent. Et, chaque année, le même amateur repassait, ajoutant quelques billets à ses précédentes propositions.
— Mais les plus magnifiques choses, vint à conclure Le Sinn, sont chez Claire Calgrac'h.
Alors quelques-uns se récrièrent et dirent que Glaire « ne comptait pas », pour la bonne raison qu'on ne savait pas la provenance de ce qu'elle possédait.
— Quelle est donc cette Claire ? demanda Ducreux, un Brestois.
— Une jeune fille de Frugulou.
— Et elle a des objets de valeur chez elle ?
— Dites : des richesses, intervint Le Noan, le « Sans Fil » (1), hon)me instruit et de quelque culture. Mais, parler de Claire, c'est perdre son
(1) Employé è la station marconique.
temps et soulever une inextricable énigme. Aucun de ceux qui ont essayé de connaître la vérité là-dessus n'y est jamais parvenu : on ne sait et on ne saura jamais rien. Et le plus curieux de cette affaire, en somme, c'est la personnalité de la principale héroïne, cette Glaire, qui ne veut rien répondre. Car son histoire, ou le peu qu'on en connaît, ne vaut que parce qui reste dans l'ombre et les fables naïves dont l'imagination locale a voulu combler les silences du récit.
Il ne se trompait pas. Des bruits assez contradictoires avaient circulé sur Glaire. Au début, chacun les avait accommodés à sa façon, et puis on s'en désintéressa : Glaire ayant, par son mutisme, su désarmer les plus obstinés.
— Une nuit, il y a douze ans de cela, résuma Le Noan, une nuit qu'elle traversait la lande de Keranchas, située en bordure des eaux. Glaire Galgrac'h avait aperçu deux hommes qui, à son approche, s'étaient misa ramper sur le sol. Elle rentra en hâte dans la maison isolée qu'elle habitait seule et s'arma d'une fourche. La jeune fille pensait avoir affaire à des pêcheurs de l'Aber-Ildut qui venaient voler des moutons. Elle résolut de les épier, prête à intervenir.
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» Mais pendant qu'elle s'engageait sur leurs traces, le dos tourné à la côte, deux autres hommes qui s'étaient tenus cachés derrière un rocher, se précipitèrent sur elle et, la maîtrisant, la traînèrent jusqu'à la grève. Un canot les attendait là. Les deux inconnus qui s'étaient avancés dans les terres furent rappelés et l'embarcation s'éloigna, sans presse, vers le large de Kergadou.
» Il parait que cette même nuit, on avait pu voir un grand vapeur stationner, les feux éteints, à quelques encablures de la chaussée de Keller. Au lever du soleil, le bateau avait disparu.
» Ce steamer, que l'on dit être le Swansea III ^ serait venu (je parle toujours d'après la légende) de l'Amérique du Sud avec un chargement de minerai à destination de Hull. L'indiscipline régnait parmi l'équipage; la révolte, longtemps couvée, se déchaîna enfin et les rebelles eurent le dessus au moment où l'on reconnaissait Ouessant. Ils stoppèrent alors la machine.
» On raconte que lorsque Claire fut amenée à bord, les mutins la traitèrent sans brutalité. Us décidèrent de faire route vers la côte de Guinée, où ils comptaient renouveler leurs approvisionnements de charbon avant de se livrer à la pi-
raterie ou à la contrebande. Et, ici, continua Le Noan, l'histoire offre deux variantes.
» D'après l'une, Glaire devint la maîtresse du chef des mutins et demeura trois ans avec lui, bien après l'abandon du bateau qui fut trouvé dans les mers des Indes. Et puis, gagnée par le mal du pays, elle serait revenue parmi nous.
» La seconde version, qui est la plus répandue, attribue à Claire la découverte de la cabine où le capitaine avait été emprisonné. Prise de pitié, elle aurait pansé ses blessures, secrètement, et tenté d'adoucir son sort. Une scission s'étant produite chez les rebelles, la jeune fdle, profitant du désordre, passe pour avoir aidé le capitaine à s'enfuir avec elle.
» C'est alors, qu'ensemble, ils auraient parcouru ces étranges pays où l'imagination locale situe les aventures de Claire de Frugulou, ces royaumes où les hommes et les femmes vont nus, et d'autres, où ils sont habillés de plumes et de nattes aux couleurs voyantes ; ils auraient été chez les Parsi, dans ces pays lointains où les veuves se font brûler sur des bûchers, et dans ces régions montagneuses des Indes « où les fillettes naissent barbues »; et en Tasmanie, où les coqs portent de la laine comme des moutons ; en Afrique, ajouta-t-il en souriant, où
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la fable prétend qu'on voit des nègres dont le pied est assez grand pour leur servir de parasol. Ils auraient amassé des richesses considérables, dans ces contrées de rêve où elles sont à qui veut les prendre; jusqu'au jour où, las de tant de pérégrinations terriennes, le capitaine, qui avait conservé l'amour de son ancien métier, décida de naviguer encore avec Claire.
» Enfin, elle regagna notre île, plus mystérieusement encore qu'elle n'en était partie. Et les hommes qui la débarquèrent, débarquèrent aussi pour elle, les meubles rares et ces coffres pleins d'objets précieux qui remplissent aujourd'hui sa maison.
» Elle reprit sa vie d'autrefois, sans rien dire, sans rien vouloir expliquer à personne. Et l'on affirme que Glaire, qui n'était jamais sortie du pays avant cela, parle maintenant l'anglais, le portugais et les langues de l'Amérique du Sud et un autre dialecte sauvage, m'a dit Olympe Tuai, que certaines tribus emploient « en poussant des cris comme des perroquets ».
» Et voilà ce que les lliens racontent — allez- N voit" !
— Maisnomd'un chien! s'écria Ducreux, qu'irritait cette énigme, une enquôlc eut été bien facile, quand elle revint ...
» Passe encore cet enlèvement : il est, en certaines circonstances, admissible pour qui connaît le pays... Mais ce retour et ce débarque ment clandestin d'objets de valeur, difficiles . déplacer, voilà qui me laisse incrédule.
» Il eût été pourtant fort simple et Ton pourrait encore, sans doute, rechercher sur les livres de fret de la Louise ou des sloops qui font régulièrement le service, quelle fut leur cargaison à l'époque. Par là, on saurait l'origine de ces trésors mystérieux.
» Quant à l'hypothèse d'un bateau venant du large et qui les aurait débarqués, les douaniers...
— Vous savez bien qu'il n'y a pas de douaniers à Ouessant.
— N'importe ! interrompit Ducreux, et il s'échauffa :
» Je n'admets pas les énigmes quand leur personnage principal vit encore ; quand on peut lui parler tous les jours et que sa maison n'est qu'à une demi-heure de marche.
— Oh ! C'est moins loin que ça, fit Postanen, un peu sardonique... Prenez le sentier de Kermoran à Kérer et vous arn/erez chez elle, rien de plus simple : la dernière chaumière à huit cents mètres après le village, au bout de la lande, à toucher la grève.
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— Hé bien ! un homme intelligent, depuis douze ans qu'on vous rabâche cette histoire, ne s'est donc pas trouvé pour aller l'interroger et, coûte que coûte, tirer cette affaire au net?
— Ah ! courez-y donc, lui demander, vous ! Et chacun rit à cette idée comique : faire parler Louise Galgrac'h, native de Frugulou.
— Comment vit-elle ?
— Seule. Tous ses parents sont morts et elle ne voit jamais personne.
Un silence se fit dans la nuit avancée. Enfin, Ducreux, qui avait toutes les candeurs, déclara :
— J'irai la voir.
Et il pensait: — « Ce n'est qu'une paysanne, après tout, elle ne m'en imposera pas à moi. » On hocha la tète.
Alors, le capitaine Lang qui connaissait les cinq parties du monde où il avait roulé ses épaules massives d'homme de mer, Lang, le taciturne, devant le savoir duquel chacun s'inclinait volontiers, dit posément :
— J'ai voulu la voir, moi aussi. Et je lui ai parlé, au hasard, en péruvien. Tout de suite, elle m'a répondu.
» Et ce qui m'a frappé surtout, ce fut sa dislinc-
tion et sa réserve et une supériorité d'esprit qui la placent bien au-dessus de ses compagnes de l'ile.
» Il y a onze mois de cela.
» Elle m'est apparue comme une fille de vingthuit à trente ans, dans toute la force de son âge. Elle est brune. Elle est belle. — Il se tut. Et, jetant un coup d'oeil circulaire dans la salle : — Je crois que personne ne me contredira si je dis qu'elle est très belle.
» Sa maison, où vous pouvez la rencontrer, reprit-il, en s'adressant à Ducreux, est au bout de Kérer, en effet, à quelques mètres delà grève, postée face au Sud-Ouest, comme une vigie.
» J'avais trouvé Glaire sur sa porte et elle me fit entrer.
» Alors, j'eus sous les yeux ce que les îliens appellent des trésors, ce qui n'est, en somme, qu'un faible échantillon du mobilier somptueux de certaines contrées exotiques et une partie du décor dont aiment à s'entourer les mandarins. » J'ai reconnu des bronzes et des porcelaines de Chine, et des magots obèses grimaçant leurs sourires sur des étagères de laque rouge ou de bois incrusté, des bouddhas ruisselants d'or, juchés sur leurs soclesrituels de lotus, etd'autres, assis, auréolés de nimbes, dans l'attitude ex-
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tatique de leur physionomie à la fois enfantine et omnisciente... Etrange vision, sous le toit de cette chaumière... Dans le jour tamisé par les étroits carreaux, des nacres roses et blanches et bleues jetaient leurs tons adoucis sur des panneaux sombres de teck accrochés aux murs; j'ai vu des soies cramoisies où semblait fixé le feu du couchant ; des coffres en bois ajouré comme Geylan en procure à tout l'extréme- Orient; et des vases où se fixait l'orgueil superbe d'un art aujourd'hui disparu. Et puis, des armes des Fuégiens, des aiguières comme on en trouve dans tous les ports de l'Amérique du Sud, des vues de Lima, de Colombie et de l'Eguador. Sur le sol, mes pieds foulaient des tentures pareilles à celles que tissent les naturelles des îles polynésiennes.
» Je refrénai de mon mieux ma surprise. L'ilienne parut tout de môme satisfaite de voir examiner ces choses par quelqu'un qui pouvait — au moins, spécifier leur lieu d'origine.
» — On dit, Claire, fis-je tout à coup, on dit que vous avez une particulière expérience de la mer ?...
» Elle attacha sur moi un long regard pensif:
» — On dit cela ?
» — Assurément. C'est ce qu'on affirme dans l'île.
» Et ce qui se raconte, continuai-je, ne me regarde pas. Mais je vous sais gré de m'avoir montré ces choses, Claire, car elles me rappellent dix-huit ans de ma vie de navigation.
» J'étais un peu troublé, maintenant, de ma curiosité. De quel droit, moi qui pouvais comprendre, étais-je venu essayer de pénétrer sa vie intime?... soulever le voile de son passé?... C'était lâche. Pour esquiver ma gêne, j'attrapai un poignard sur la table. — Voici, fis-je en l'examinant, un couteau de gaucho bolivien. Vous savez, Claire, qu'ils ont tous de pareilles armes... Et ce bowie-knife, vous n'avez pu le trouver qu'en Bolivie, malgré qu'il ait été, comme tous les instruments de ce genre, fabriqué à Sheffield, en dépit de sa marque espagnole. Sa lame est remarquable. Elle sonne comme de l'argent. Ce couteau est bien différent du large « grand-river », cet outil de boucher que les hommes de l'Hudson Bay portent à la ceinture dans une gaine de cuir.
» Elle sourit. Et, tout à mes souvenirs, j'évoquai Buenos- Ayres et Lima, Quito, Valparaiso. Et, peut-être, <n c«2 moment, s'oublia-t-elle aussi, car nous nous rappelâmes mutuellement
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la baie de Sidney, la plus vaste du monde, et les Marshall, l'archipel Ellice et Oahou, dans laquelle Honolulu apparaît enchâssée comme dans une émeraude, et la poésie mélancolique des atolls et Auckland, où je séjournai six mois, et Canton, et les paysages légers de Nagazaki.
» Alors, sans y faire attention, j'avais parlé pidgin et c'était en excellent anglais qu'elle m'avait répondu. Et, respectueux de sa volonté de ne donner aucune explication, je ne lui en demandai pas davantage.
— Et là-dessus, fit Lang au Brestois, allez-y, ô citoyen du Cours d'Ajot, allez la voir. Je vous souhaite d'être plus heureux que moi.
— En somme, argumenta Ducreux, on pourrait croire qu'elle a simplement trouvé un trésor...
— On pourrait le croire, fit Lang, plein de politesse.
» De méchantes langues ont dit aussi qu'elle était partie avec un colonial. Et que tout ça, c'était son butin. Nos coloniaux ne sont pas assez somptueux pour se permettre de telles fantaisies. Et lequel d'entre eux aurait couvert de richesses une fille désirable et belle pour l'abandonner ensuite en pleine jeunesse ?...
Nous, Français, nous sommes plus conserva teurs.
» Et même, en s'arrêtant à cette hypothèse, pourquoi se seraient-ils entourés de tant de précautions ?La mode ouessantine est plus simple. Ils partaient, ils ne devaient de comptes à personne. Pourquoi l'énigme de cette disparition dûment constatée pendant quatre ans ? Si sa maison ne fut vendue ni habitée, c'est qu'elle ne tenta aucun insulaire. Claire s'en était allée, laissant sa porte ouverte, c'est ainsi qu'elle retrouva sa maison.
» Pourquoi encore, n'aurait-elle pas écrit, ne fût-ce que pour rassurer les amis qu'elle pouvait avoir ou pour annoncer son retour ?... Il fut tout à fait inattendu. Personne ne la vit débarquer et l'on n'a jamais su exactement, non seulement quelle semaine, mais quel mois elle était arrivée. Quand on s'en aperçut, un enfant du voisinage dit qu'il la rencontrait chaque jour, « depuis quelque temps ».
» On a tout voulu nier de cette histoire. Et l'on a prononcé le mot d'héritage. Laissez-moi rire. Sur ce point, ma curiosité a été satisfaite, et vite. Claire appartient à une famille pauvre, sans attaches sur le continent. A présent, elle reçoit parfois, elle qui était sans relations, des
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lettres timbrées de pays très lointains ; elle souffre de fièvres intermittentes qu'on ne contracte que sous les tropiques. Un jour qu'elle s'en plaignait à moi, j'ai reconnu une affection localisée dans le sud-américain. Je lui ai même indiqué un remède. Elle porte, enfin, sous le pouce, un tatouage fort curieux et particulier aux indigènes des Nouvelles-Hébrides.
» J'ai questionné le Lloyd. A ma requête, l'agence britannique m'a adressé une fiche relatant l'histoire de ce malheureux bateau, le Sœansea III (le nom est bien exact) de la Compagnie Packenham, Firks and Son, de Liverpool.
» Voici douze ans, exactement, que ce navire a disparu et toutes les enquêtes poursuivies ont donné lieu de croire qu'il n'avait pas sombré. La conviction générale des intéressés est qu'il fut débaptisé, puis maquillé et l'on conjecture qu'il fait actuellement du trafic dans les eaux australiennes.
» Et, n'oubliez pas qu'à la même époque, on trouva dans la baie de Béninou une bouée qu. portait l'inscription « SS. Swansea III Liverpool » et les débris d'un canot. Si donc, j'avais une explication à hasarder, je dirais qu'après la mutinerie de l'écjuipage, après l'incarcération du capitaine en vue d'Ouessant et l'arrêl
du cargo, trois hommes du parti du capitaine se sauvèrent du bord et se perdirent parmi les récifs, probablement sur les Kingy. On dut lancer une chaloupe à leur poursuite et ce furent, à mon avis, les hommes de cette embarcation qui, étant descendus à terre, enlevèrent Louise de Frugulou.
» Quant au capitaine J.-W. Harris, je crois qu'il fut sauvé par Glaire — ou par tout autre concours de circonstances, peu importe. Une instruction, menée avec sagesse par les tribunaux de Nouvelle-Zélande, conclut nettement que J.-W. Harris n'était point mort, mais qu'il n'avait jamais voulu réintégrer le Royaume Uni, où sa réputation de marin était perdue.
» On suppose l'avoir retrouvé çà et là, sous les noms de Burke, Randall, Ashton, enfin, comme capitaine d'un baleinier. Il dut aussi armer un schooner pour la pèche au requin dans les eaux polynésiennes — et voilà qui explique ses venues fréquentes en Chine où se vendent avec bénéfice les peaux, les queues et les nageoires des squales. On le signala ensuite sur la côte occidentale de l'Amérique du Sud, où la rumeur qu'il décéda, voici quelques années, est fort accréditée.
» Peut-être, réfléchit Lang, est-ce à cela, uni-
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quement, que l'on doit d'avoir revu Glaire à Ouessant ?...
» Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on est en présence d'un événement sans doute très simple — et qui a surpris la simplicité de nos compatriotes au moment où ils auraient pu élucider la vérité. Mais, comme l'a précisé Noan, leur esprit, naturellement tourné vers le mer^ veilleux, a voulu y chercher une explication.
» Prenez chaque fait déformé par la crédulité et l'ignorance. A l'origine de chacun vous trouverez un point de départ raisonnable.
» Ici, comme dans les récits des anciens voyageurs, où vous rencontrez des exploits invraisemblables, des animaux mythiques comme les brebis à toison d'or, les licornes, ou des inventions fantaisistes, comme des palais enchantés, ici, vous avez un équipage de matelots, tout habillés de rouge et des histoires, inadmissibles à notre époque, de contrebande et de piraterie ; des gens couverts de plumes, des nègres blancs et autres fariboles comme ce langage de perroquets qui nous fait sourire à première vue, mais qui n'est, peut-être, que le parler guttural et chantant de certaines tribus du groupe des lies Palmerston.
» Noan l'a dit tout à l'heure : c'est ainsi que
naissent les légendes. On ne connaîtra jamais la vérité initiale de celle-ci parce que ce n'est pas Glaire, maintenant, qui la révélera.
— Mais pourquoi n'a-t-elle pas voulu parler ? A-t-elle seulement motivé son silence ?
— Gela, non plus, on ne le saura jamais.
— Encore une fois, demanda quelqu'un, comment le peu qu'on sait de son enlèvement est-il parvenu jusqu'à nous ?
— Il paraît qu'une veuve très âgée, Aurélie Malgorn, sorte de folle, qui « courait la nuit », a effectivement vu deux ombres se saisir de Glaire et l'enlever. Gette Aurélie Malgorn est morte aujourd'hui.
— Et puis, fit Postanen, pour conclure, quand elle est revenue. Glaire a, sans doute, raconté quelque chose de son aventure aux uns ou aux autres... Gar elle avait dû en être un peu « épatée », tout de même...
A quoi Lang répondit doucement :
— Non. Je ne crois pas.
MARIE DE LOQUELTAS
MARIE DE LOQUELTAS
Ce fut à la fin d'une longue, pluvieuse et tourmentée journée d'hiver que je la rencontrai pour la dernière fois. Je revenais de Goast ar Run et j'allais jusqu'au bourg, évitant les larges flaques d'eau de la chaussée, quand une voix cria mon nom. Une femme était assise sur l'herbe mouillée en bordure de la route, immobile et insensible au mauvais temps, appuyant son menton dans ses mains.
— Vous, Marie?... Qu'est-ce que vous faites là?
— Je suis bien malade, dit-elle.
Et elle me regardait avec deux yeux fixes, brillants de fièvre, où se lisaient de la souffrance et de la résignation.
Elle avait toujours été pâle. Maintenant elle
était livide. Je la trouvai très amaigrie. La pluie avait collé ses cheveux de jais sur ses tempes, et parfois, un frisson l'agitait.
Je pensai qu'elle avait bu et lui conseillai de rentrer chez elle. Marie remua la tête en dénégation :
— Je suis bien malade, dit-elle encore. Je suis restée trois jours toute seule à la maison, sans pouvoir sortir ; et aujourd'hui, un seau d'eau que j'ai avalé n'a pu calmer ma fièvre.
— De l'eau seulement ? lui demandai-je, assez incrédule.
Elle haussa les épaules et tourna son front vers Para Luc'hen, dédaignant de répondre. Enfin, elle continua : « — Je vais mourir. » Et elle trouva la force de sourire. « Allez, je vous prie, dire à Mme L'Hostis que vous m'avez « ramassée » ici et que je suis très mal. »
Je m'éloignai, sceptique, parce que je connaissais ses habitudes. Et je n'ignorais pas, non plus, que sa solide nature en avait vu d'autres. Tout de même, je fis sa commission à Mme l'Hostis, à laquelle je suggérai mes doutes. Mme L'Hostis ne répondit pas sur la question alcool. Elle dit seulement :
— Je sais. La pauvre femme est très souffrante. Elle a eu bien des misères aussi.
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Deux mois avant, un matin d'octobre, j'avais aperçu Marie en haut des rochers de Porz Pol, un peu à l'écart de celles qui, en groupes bavards, endimanchés, épient, par delà les brisants du Piliguet et de Porz Goret, dans les vagues blanches de la Jument, la fumée ténue de la Louise.
A quelques mètres, les ouvriers des Ponts et Chaussées poursuivaient leur besogne Opiniâtre de tailleurs de blocs de granit qu'un chaland emportait ensuite, dans les remous des courants, jusqu'au rocher Ar Gazec où s'édifiait le nouveau phare, tandis que sur le quai, des hommes et des femmes déchargeaient un voilier.
Quelques officiers et des sergents, accompagnés de leurs natives, étaient aussi venus jusqu'au port, saluer le courrier qui amenait les nouvelles du continent. Il y avait encore des jeunes Ouessantines, accourues en bande des quatre coins de l'Ile, à la rencontre de l'amie, retour du Conquet, et celles qui venaient prendre au débarqué le mari, le fiancé ou l'amant. Il y en avait de graves, d'anxieuses, impatientes de l'épave d'amour qu'allait leur apporter le flot, et d'autres, qui riaient aux éclats, provoquant les hommes. On remarquait,
comme d'habitude, Mélanie et Cocotte, et Nathalie Naour, Mme Gain et ses filles, toutes, débordantes de passion à revendre, et prêtes à se disputer les aubaines de l'arrivage.
Mais Marie de Loqueltas !
Et comme je plaisantais volontiers avec elle, j'allai vers cette femme songeuse :
— On attend son fiancé, Marie ?
Elle me regarda comme pour me scruter et, devinant, sans doute, que je m'amusais et que je ne savais rien :
— Fi donc ! Il y a longtemps que ces histoires ne me tracassent plus !
— Même la nuit?...
— Grand gastaouer ! (1) Et elle rit.
Mais ses yeux noirs étaient pensifs et, malgré le démenti de ses lèvres, ils semblaient chargés d'angoisse.
Alors, comme je m'éloignais, Marie « Flo », la commissionnaire narquoise qui avait abandonné sur la cale sa rosse et sa voiture pour s'efforcer, elle aussi, de découvrir la cheminée du vapeur, Marie Flo me dit à mi-voix, en me désignant Marie de Loqueltas du bout de son fouet :
— Elle espère son petit soldat... le médaillé (1) Coureur de filles.
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qui a passé en conseil de guerre et vient d'être acquitté. C'est lui qui lui tient chaud dans les draps... Ah! Ah !... Et Marie fit claquer sa langue en prenant un air averti.
Mais quand la Louise eut lancé ses deux appels, et quand elle eut stoppé, quand le premier canot, chargé à couler, rempli de coiffes et des vareuses bleues aux épaulettes jaunes des marsouins, eut accosté la jetée, quand il eut accompli un second voyage et puis un autre, Marie de Loqueltas reprit seule le chemin dePern car son ami n'était pas venu « avec » le bateau.
Elle avait alors attendu une lettre au bureau du facteur, parmi les désespérées et celles qui espèrent encore, parmi les orphelines, les mères de matelots, les veuves irrésignées, celles qui veulent croire à tout prix que tout n'est pas perdu et qu'une pensée de l'être chéri leur parviendra — quand même — comme si les postes assuraient un service avec l'autre monde. Elle avait alors attendu que les sacs fussent ouverts, la correspondance classée par villages, distribuée à ceux qui venaient réclamer leur courrier. Mais en vain : aucune lettre pour elle. Alors un sergent lui annonça qu'Engel ne reviendrait pas : on l'avait versé dans une autre compagnie, à Brest.
Engel, l'amant de Marie de Loqueltas !... Je m'étonnai de ne pas l'avoir soupçonné plus tôt. Comme le colonial avait bien caché son jeu !
Et je me rappelais ce petit homme un peu gras, presque sale, avec son képi toujours de travers sur sa tète jaune, bilieuse, bouffie et imberbe qui lui donnait assez l'air d'un asiatique... Engel qui rôdait toujours aux portes des débits, avec sa face de mauvais soldat plein de gloire, avec un orgueil seulement, dans ses yeux qui regardaient en face, un orgueil pour sa médaille militaire, ce ruban, splendeur de sa poitrine large et bombée, car, malgré les fièvres et malgré qu'il eût cultivé le cafard de toutes les colonies, il « était encore là », ce brave et fanatique Engel qui n'avait qu'un amour, le Drapeau,
On le rencontrait ivre, très souvent, avec des hommes ou avec des sous-officiers. On le rencontrait dès le matin, et même après l'appel de neuf heures du soir, vaguant par les ruelles du bourg, quand il n'avait pas un sou, uniquement pour ne pas rentrer au fort avant onze heures : en effet, bien qu'il fût « simple bibi », sa médaille lui attribuait ce droit.
Trois fois il avait été sous-officier. Trois fois il avait été cassé. Et, paresseux, fier de Tôtre,
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alourdi par les sommeils du jour dans les chambrées, sans respect pour ses chefs, sauf les vieux, « les vieux du corps », dont il parlait avec tendresse, il coupait à toutes les gardes, à toutes les corvées, affirmant que « ce n'était pas pour lui ».
Bien souvent, en fumant mon tabac, il m'avait raconté ses états de service et comment il avait gagné la médaille; sa vie de petit troupier, comme il disait, et son séjour à la Légion, car il avait seulement passé à la coloniale pour terminer son temps, tout en douce, à la papa.
Engel était Lorrain. Et, sans doute, il avait reçu une bonne éducation, étant fils d'officier. Mais il avait pompé tous les vices au fond des verres, dans l'inaction des camps, dans les casernes et pis; et las, inapte à tout, sauf au métier qu'il allait quitter, il n'était plus que le souvenir de son passé, heureux d'avoir vécu, d'avoirété « un homme », et il ne souhaitait plus, maintenant, que de trouver un petit poste, un emploi tranquille où finir ses jours, en mangeant paisiblement sa retraite, avec une femme.
Même, il m'avait demandé de lui chercher cela, une femme et un emploi. Il disait d'ailleurs n'être pas en peine, parce qu'il était le protégé du capitaine Planque, qu'il avait arraché, blessé,
des mains de Tennemi, au cours d'un combat en Mauritanie. Cette histoire, toute l'île la connaissait. Car ce terrible sauveur, au lendemain de chaque nouvelle incartade, brandissait son récit, comme un rappel au capitaine d'avoir, à son tour, à le tirer d'un mauvais pas, lui, Engel, qui allait une fois par jour brosser ses habits et seller son cheval, dans une joie immense d'approcher quelque chose d'un degré plus haut que lui sur l'autel de la patrie, un sentiment analogue à la jubilation mystique de la dévote admise aux petits soins de la sacristie. C'était là tout son travail.
... Engel, l'amant de Marie de Loqueltas! Du diable, si j'aurais supposé cela !
Alors, quelque temps plus tard, j'avais en badinant raconté à Marie :
— On m'a parlé de vous à Brest.
— Qui donc? fit-elle, incrédule.
— On m'a dit : « Le bonjour à Marie. Annoncez-lui que j'écrirai bientôt ».
— Bien vrai ?
— Bien vrai.
Et Marie s'en était allée en riant.
Mais le lendemain elle m'arrêta et, sérieuse, quoiqu'elle eût l'air de se moquer :
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— Alors, vous l'avez-vu et il vous a parlé de moi ?
Et il y avait tant de sincérité et d'émoi et d anxiété dans ces mots de la pauvre femme, que je me repentis de m'être joué d'elle.
— Je plaisantais, lui dis-je.
— Ah ! Et elle devint plus blanche encore » Ecoutez, demanda-t-elle : — Quand vous
retournerez à Brest, allez le trouver Engel, deuxième compagnie, caserne Fautras. Vous lui direz le bonjour comme en passant. Et vous tâcherez de savoir s'il se souvient de moi et s'il veut toujours revenir à Ouessant scn congé terminé. — Je promis. Mais, jamais, à Biest,je n'eus le courage de m'égarer vers ce quartier lugubre, de conférer avec le corps de garde et d'attendre à la grille la réponse de l'homme envoyé à la recherche d'Engel. Et je n'y pensai plus.
— N'importe ! fit Marie, quand je lui en murmurai l'aveu.
N'importe !
Tout l'avait abandonné, en effet. Et sa vie était comparable à celle de beaucoup d'Ouessantines.
Maintenant, quand elle rentrait, le soir, dans
sa maison de Loqueltas, elle s'y sentait bien seule, dans le délabrement où son indifférence laissait tout.
Il y avait au-dessus de la cheminée des photographies pâles et décolorées, des couronnes sous des globes, des objets de piété et des souvenirs de ses enfants et de son mari. Mais ces reliques étaient froides désormais. Et, morne, elle s'asseyait près de la fenêtre, d'où son œil s'égarait sur la baie de Lan Pol, par où étaient arrivées et parties toutes ses joies.
A vingt ans, elle s'était mariée avec le maître d'équipage d'un grand voilier nantais qui s'était jeté, une nuit d'hiver, sur les rochers Men Gren. Après que le bateau se fût mis au plein, les hommes s'étaient réfugiés dans deux chaloupes. L'une d'elles coula devant Pen ar Roc'h et tout ce qui la montait périt. L'autre, trompée par le brouillard, se laissa emporter par le Fromveur et se trouva au matin sur la côte de Portsall où elle aborda. Le capitaine et Mintier étaient seuls restés à bord.
Le bateau avait fait une forte voie d'eau. Ce- ])C-.(lant, il reposait sur un fond de roche et comme la lame avait faibli, il pouvait encore résister quelque temps. Les deux hommes attendirent des secours et à l'aube, en effet,