LES FILLES DE LA PLUIE
est celle des Mit, une des rares familles du pays où les hommes soient pêcheurs de père en fils; Jeanne Miniou habite la suivante, et voici, tout au bord de la grève, la maison de l'étrangère qui épousa Antoine Mit.
« Il y a six ans, Antoine Mit, à peine rentré du service, se décida à partir sur la navigation, malgré ses parents qui s'efforçaient de le retenir, et malgré Jeanne Miniou qui voulait l'épouser — et ce fut, peut-être, pour cela, seulement, qu'il s'en alla — tandis que Pierre Le Gall aimait Jeanne sans espoir, il le savait bien. Pierre était aussi un long-courrier.
« Quand Antoine revint, il ramenait une jeune femme de la grande terre. Alors, Jeanne pensa mourir de jalousie et, par dépit, elle consentit à donner sa main à Pierre Le Gall. Deux mois après, Antoine et Pierre trouvaient un engagement sur le même trois-mâts et partaient pour l'Argentine.
« Mais Jeanne ne s'était pas consolée. Et quand Thérèse la mouliguen fut seule, sans son mari, seule dans l'île, personne, malgré qu'elle fût aimable et bonne, ne voulut la connaître. Moi-même, je ne lui aurais pas parlé. Et ses beaux-parents, non plus, ne pouvaient pas la souffrir, parce qu'elle était étrangère.
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« Voici qu'un jour, on annonça que le Samson, c'était le nom du bateau des deux amis, venait de se perdre. Et, ici, tu vas voir que cette histoire aussi rappelle un peu celle de Fanch. Il était dit que parmi les hommes qui étaient sauvés, on comptait un Ouessantin. Mais lequel ?. . on ne savait pas. Les deux femmes habitaientporteàporte.Et si Jeanne Miniou était anxieuse, c'était de connaître si Antoine vivait encore, car son mari, elle s'en moquait pas mal !
« On attendit cinq semaines, sans nouvelle aucune. Et puis, ce fut Pierre Le Gall qui rentra. A sa vue, Jeanne Miniou s'abattit à terre sans connaissance. Et l'on pouvait penser que c'était un effet de la joie de revoir son mari. Hélas ! Il n'était pour rien dans cette émotion.
« Thérèse se jeta sur sa petite fille, comme une désespérée. Elle savait bien, désormais, ne plus devoir trouver qu'en elle de consolation. Et ce fut une chose navrante que de la voir vivre si près de la haine de Jeanne, car Jeanne Miniou jalousait jusqu'à ses larmes, elle qui n'avait pas le droit de pleurer.
« Aujourd'hui, les années ont passé. Mais Thérèse Mit est toujours détestée. Elle vit ici
parce que sa fille y est née, parce que son mari y naquit et parce qu'elle n'a pas d'autres biens ailleurs... Elle ne s'en ira jamais!
Et Barba souriait, sans méchanceté foncière, certes, mais elle souriait. Et elle ajouta doucement :
— Fallait pas qu'elle y vienne... Il n'y a donc pas assez d'hommes sur le continent ?
Herment s'était retourné vers la jeune femme qu'il apercevait encore. Il y avait quelque chose de poignant dans cette figure sans résignation. « Elle ne s'en ira jamais ! » Et voilà, pensa-t-il, voilà pourquoi, peut-être, elle se tient si souvent devant la porte de cette maison de Porz Ligodou juchée sur la falaise, usant ses yeux à découvrir la côte opposée, apparition bien indécise, même quand il fait exceptionnellement beau...
De loin en loin se détachaient sur la lande des petits monticules hauts d'un mètre environ et en forme d'Y, souvent faits de pierres, plus souvent de gleds, mottes de terre à laquelle adhérait encore le gazon. C'étaient, lui dit Barba, les goastigouoxx abris de moutons, derrière lesquels les brebis mettent bas et se protègent contre les vents et les longues nuits d'hiver. La cons-
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truction de ces goastigou était le seul soin que l'on prît des moutons à cette époque de l'année, La chair savoureuse de ces animaux est une des principales ressources du pays, mais elle est chèrement payée. Car les moutons, avec le droit de vaine pâture, empêchent toute végétation et causent l'aridité de l'île. La Préfecture maritime proposa autrefois, paraît-il, de faire à Ouessant une ceinture de pins : les habitants refusèrent car ils auraient dû renoncer à laisser errer leurs moutons.
Ces bêtes, toutes petites, mais très résistantes et d'une race particulière au pays, leurs propriétaires les mettent à l'attache en mars, par couples, jusqu'à la fin de juillet, dans leurs champs. Mais après la coupe du blé, terres et pâturages deviennent communs de tradition et l'on parque les moutons un peu partout, à l'attache, sous condition que chaque couple ne puisse approcher à plus d'un mètre de terre labourable. En septembre, dès qu'on s'est assuré qu'il n'y a plus rien dans les champs, une délibération municipale annonce qu'on peut lâcher les moutons. Libres jusqu'au printemps, ils vont errer par bandes effarouchées, redevenus sauvages, à travers l'Ile.
Le premier jeudi de mars, dans l'après-
midi, on commence le rassemblement du bétail. Des îliennes, choisies par le conseil, parcourent le pays et ramènent les moutons dans chaque quartier de l'île, à Pen ar lan, au Stiff, à Feunteim Vélen, à Loqueltas. Elles ont un sou par mouton qu'elles dirigent sur l'aire désignée.
Alors, chacune va d'aire en aire, reconnaître ses animaux d'après leur marque. Les signes distinctifs, en usage de temps immémorial, sont des entailles ou encore des trous pratiqués dans l'oreille du mouton. Chaque marque est la propriété d'une famille. Lorsqu'une nouvelle ramification se crée par suite d'un mariage, on apporte une légère modification à la marque. En sorte qu'on peut suivre la généalogie des familles dans les marques successives des moutons.
Le jour du rassemblement offre aussi ses déconvenues car on constate la disparition de beaucoup de bêtes. Les unes sont mortes de maladies, et d'autres, tombées de la grève, se sont noyées. Beaucoup sont volées par des « Douarnenez » qui viennent aborder à Ouessant, la nuit, quand ils déposent leurs filets à l'entrée des baies pour la pêche des mulets. Plusieurs années de suite, dit Barba, les Espa-
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gnolsqui travaillaient sur les épavesd'un bateau, firent aussi une terrible consommation de moutons.
Il faut encore compter avec les grands rapaces qui enlèvent les petitsagneaux, et avec les corbeaux qui mangent les yeux et la langue des nouveau-nés.
C'est le vendredi que les îliennes vont chercher leurs moutons assemblés. Le samedi, les retardataires qu'on n'avait pas encore attrapés sont amenés au bourg où chacun les examine. Les moutons non reconnus sont vendus à l'encan, après Vêpres, au profit de la commune.
Parfois, le samedi, on célèbre la « fête des moutons ». On voit alors les jeunes îliennes prendre part au dansai^ une sorte de ronde très lente, avec trois pas à droite et trois pas à gauche, et qu'elles exécutent en chantant. C'est là le seul accompagnement. Car, avant l'arrivée des troupes, on ne connaissait pas d'instrument de musique à Ouessant, sauf la bigorne, conque marine dont les hommes se servent pour signaler leur présence en mer, par des gémissements très longs, pendant le brouillard
Reuter venait d'installer dans son débit un piano mécanique. Dès le matin, le cake-walk et la matchiche, airs à succès, fusaient hors de sa boutique avec un bruit d'enfer, provoquant l'admiration des natives pendant que les coloniaux buvaient l'absinthe. Et l'habile commerçant, fier de l'effet produit, racolait les îliennes au passage.
— Entre donc ! cria-t-il à Blanche, Emma Roparzic du Runiou est là qui ne donnerait pas sa place pour une messe. — Et toi, Barba, la plus bavarde de l'île, tu sais bien que tu n'as pas besoin d'argent pour boire ici. Allons, appelle aussi Glaire : Lombard, qui vient de
toucher sa prime de rengagement régale, et ton ami n'en saura rien.
Dans un coin de la salle étaient assises, sur des barils de salaison, la grande Angèle et Juliette que, pour ses mœurs et sa pâleur défaite, ses robes de la ville, les officiers avaient surnommée la « demoiselle pourrie ». Angèle, par contre, était demeurée Ouessantine; mais elle avait épousé un charpentier venu à Ouessant lors des travaux du fort, un ivrogne qui l'avait perdue. Jadis, elle avait joui d'une grande réputation d'honnêteté. Maintenant, elle était àqui voulait la prendre, et longue et mince, avec une tête d'une pureté céleste nimbée de cheveux d'or, des yeux d'un bleu très tendre, seulement désavantagée par des mains et des poignets trop forts qui disaient les travaux auxquels elle avait abaissé sa beauté, elle profanait avec un sourire dissolu un corps admirable auquel nul homme un peu délicat n'aurait voulu toucher.
Les fillettes de Mme Reuter, apercevant Barba, l'accapèrent, tandis que Juliette, jalouse de Barba — elle ne comprenait pas comment Herment avait pu dédaigner ses grâces civilisées — s'employait à persuader Angèle qu'Herment pensait beaucoup de bien d'elle.
— Crois-tu ? dit enfin Angèle, excitée. Alors elle traversa la salle, se pencha vers
Barba, et très innocemment :
— La « Conteuse» , je viens de passer chez toi tout à l'heure, et j'ai vu ton ami qui partait dans la direction de Feunteim Vélen. Prêtemoi pour une heure la clé de ta maison. J'ai rendez-vous avec un sergent qui est arrivé de Brest et ne puis le recevoir chez moi : mon mari a encore décidé de chômer aujourd'hui.
Barba, confiante, lui remit la clé et la grande Angèle sortit avec un sourire au coin des lèvres car elle savait qu'elle trouverait Herment à Nérodynn.
— Gast !.. fit-elle en entrant, comme vous êtes étonné de me voir!.. Barba est chez Reuter : elle apprend le tricot à ses petites. Elle m'a dit que vous étiez sorti. Pas si bête ! J'avais guetté et j'étais sûre de vous dénicher ici...
« Aujourd'hui, fit-elle provocante, et avec cet air tour à tour candide et un peu faux qui faisait le meilleur de son charme, j'ai passé toute ma matinée à bêcher, voyez mes mains sont noires... et maintenant, et elle le regarda souriante, les yeux dans les yeux, je voudrais bien connaître le goût d'un baiser. Elle dit cela plus crûment, comme par badinage.
Or Herment la regarda sans sourciller.
— Me faut-il croire, Angèle, que tu sois à ce point sevrée de ce plaisir?
— Vous savez bien que nous n'avons ici que des marins, des plougs, et des soldats pires que des brutes.
— Angèle, fit Herment qui cherchait une échappatoire, mais n'es-tu pas l'amie de Barba?
— Non!.. Vous croyez qu'elle se gênerait à votre place ?
Herment réfléchit deux secondes.
— C'est juste. Eh bien! suis-moi: Reconnais un endroit beaucoup plus favorable. Et il la ramena jusqu'au bourg, où il profita d'une rencontre pour la quitter.
— Mais le soir, tout le monde apprit de la voix de Juliette qu'Herment avait eu les faveurs d' Angèle.
Celle-ci, dans cette affaire, avait vraiment manqué de psychologie. Car rien n'aurait su troubler le flegme de Barba. En lui rendant sa clé, Angèle, pour éveiller sa jalousie, lui jeta quelques mots à l'oreille, en se tordant de rire.
— Tu ferais mieux de courir chez toi, lui dit Barba, on te cherche partout, ta petite fille est au plus mal.
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— Oui ?.. s'exclama Angèle. Et moi qui l'oubliais !
Le havre de Porz Pol, dont les eaux s'étaient retirées, rappelait maints paysages brossés par des hollandais d'autrefois. Des nuages s'accrochaient aux agrès et aux mâts des barques échouées. Les contours des rochers et les tons violents des herbes marines s'abolissaient sous une grisaille ; des vapeurs plus denses s'accumulaient dans les profondeurs de la baie. Par endroits, les objets du premier plan apparaissaient seuls ; ailleurs, ils se détachaient sur une immensité sans limite.
La brume s'était levée fragmentairement, un peu avant le coucher du soleil, semblable à des nuages de chaleur errant au-dessus des murs et des toits. Et puis, la vapeur, plus dense, commença d'imprégner tout de son humidité et de mouiller le sol.
A la nuit tombante, l'île entière flotta dans cette atmosphère cotonneuse. La marée basse accentua la hauteur des récifs. Ils parurent se perdre dans le ciel. Mais le coup d'reil valait surtout du haut des falaises. La forme et la grandeur réelle du précipice étaient abolies. L'on ne distinguait plus que des étendues noires
OU terreuses, parfois d'un vert très sombre sous le ciel opaque et obscurci, infiniment lointaines, comme le panorama qu'on découvre du sommet des montagnes. On croyait reconnaître des plaines, des vallées profondes, des forêts. Il y avait comme une fantasmagorie dans ces aspects changeants dus au jeu mouvant des couches vaporeuses planant sur les bancs de récifs couverts d'algues. Cette féerie cessa quand la brume s'épaissit davantage. Cependant, les feux des phares, à peine affaiblis, étaient encore visibles. Un vent Est-Nord-Est soufflait en chantant. — La nuit venue, on n'aperçut plus comme étoiles, que celles qui étaient directement au-dessus de la tête.
Non loin de la pointe de Pern, le Créac'h érigeait sur un monticule l'activité de sa machinerie lumineuse. Ses éclats, nets et coupants, car le brouillard semblait maintenant devoir se dissiper, divisaient la voûte sombre du ciel en sections d'une uniformité désespérante. En avant du phare, un écroulement de roches titaniques bataillait avec une eau noire, mugissante, d'où se dégageait la rumeur d'une gigantesquecataracte. Quand le réflecteur inondait ces abîmes, les vagues qui s'y précipitaient
sortaient de l'ombre ; on eût dit un grouillement de monstrueux reptiles.
— Barba, rêvait Herment, sais-tu ce que c'est que l'Océan ?
— C'est le nom d'un bateau, fit-elle avec assurance.
Parfois, on entendait aussi le sifflement de vapeurs qui s'étaient rapprochés de la lueur tutélaire, à petite vitesse, cherchant leur voie. A moins d'un mille, l'un d'eux apparut soudain. 11 semblait une maison embrasée. Ouessant était, sans doute, la première terre qu'il rencontrait depuis des semaines.
Ainsi, nuit et jour, des centaines d'existences passaient au large de cette côte tourmentée. Ouessant se trouve sur une des routes marines les plus courues du monde entier ; de ses sémaphores, les guetteurs comptent, bon an mal an, plus de trente mille navires. Couverts de guenilles, ses habitants suivent des yeux tant de richesses confiées aux eaux, tant de splendeur qui leur échappent.
— Vois, dit Barba, les bateaux se succèdent sans interruption, presque sans danger aussi. Le phare éclaire beaucoup plus qu'autrefois, on en construit un autre, et voici qu'on songe à
poser des cloches sous-marines. Il n'y aura plus de beaux naufrages, désormais. Il devient déjà difficile d'avoir du bois pour l'hiver.
— Es-tu jamais allée sur la grève, après un sinistre ?
— Comme les autres, parbleu !
« Mais, ajouta-t-elle avec dépit, je n'ai jamais rien trouvé de bon : des caisses d'oranges, des bananes, des conserves ou des barriques vides, c'est tout. Les autres avaient mis la main dessus avant moi.
« Autrefois, ça valait la peine. Je me rappelle que quand j'étais toute petite, il est venu des caisses de moutarde, si bonne qu'on la mangeait sur du pain comme des confitures. »
Et elle évoqua le Vesper, le Maud, la Ville de Palerme, VUzumbee , le Chincha. Une vraie boite à surprise, ce dernier, un cargo qui faisait route vers l'Amérique du Sud.
Il était plein de draperies, de soies, de fourrures, de fantaisies, d'articles de Paris. Tout vint à la côte, avec des accordéons, des jouets m caniques, des caisses de spiritueux. Cet hiver mémorable, les îliennes, la tête couronnée de fleurs artificielles, les seules fleurs qu'elles eussent jamais vues, travaillaient dans leurs champs en robes et en chapeaux de théâtre.
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Mais le pire, ce furent des coffres entiers, emplis de bibelots bizarres, produits d'une civilisation décadente, manufacturés en Allemagne avec des étiquettes aux couleurs françaises, photographies « curieuses » qu'on voyait au travers de loupes minuscules serties dans des pressepapier, des manches d'ombrelles, des éventails à transparence ornés de dessins à faire rougir des cantinières, et autres objets plus étranges encore , indescriptibles , avec lesquels les fillettes de lîle jouaient très innocemment — dons de la mer perfide...
Soudain, l'horizon s'obscurcit. Le Stiflf devint invisible. Le Gréac'h, tout à l'heure si fier de son regard d'aigle , parut en proie à un malaise : sa lueur aveuglante ne fut plus guère qu'un clignotement, bientôt plus qu'un souvenir. Une vapeur dense s'était apesantie sur l'île nocturne. En cet instant, un bruit, une épouvantable clameur, un beuglement infi niment lugubre retentit à quelques pas. Barba, qui y était pourtant habituée dès l'enfance, frissonna :
— La « vache à Gibois » !...
On avait donné ce nom à la sirène parce que le gardien-chef du Gréac'h s'appelait Gibois.
Alors, la mer qu'on n'apercevait plus désor-
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mais, parut plus grande, plus horréfiante encore. Le Créac'h avait cessé d'exister. Et pendant leur marche hésitante jusqu'à Nérodynn, la voix, la voix énorme les accompagna. Toute la nuit, toutes les maisons de l'île, de deux en deux minutes, tressaillaient dans un tremblement convulsif. C'était la brume.
Le lendemain, ils étaient entrés chez Angèle pour prendre des nouvelles de la petite malade. L'enfant avait le croup. Elle était couchée dans le lit-clos de ses parents ; elle étouffait dans l'étroit espace. Des voisins, hochant la tête, s'étaient groupés autour du rideau entrouvert ; Angèle avait les yeux mouillés, sa mère tenait la main de l'enfant expirante et, dans la pièce voisine, le mari jouait un écarté avec le sous-officier bien aimé de sa femme.
Le jeune médecin colonial, le seul médecin de l'île, venait de partir, sans espoir, bouleversé par cette misère.
— Il y a quinze ans, dit Barba, tu n'aurais pas trouvé dans Ouessant une seule maison semblable à celle-ci... Maintenant, nous en compterions plus de vingt... et de pires, où l'on voit des choses abominables.
<c Angèle a épousé un étranger et le malheur
s'est installé au foyer avec lui. L'homme boit comme un trou, Angèle l'oublie dans la débauche, on saoule la mère pour qu'elle se taise.
Dans ce taudis, on se sentait pris d'écœuré ment. Il fallait sortir au plus vite. Mais au dehors, le brouillard vous empoignait à la gorge, vous tordait l'âme dans une angoisse à laquelle il fallait échapper à tout prix, par le rêve ou par la prière — pourquoi pas ? — ou par cet assouvissement farouche des instincts brutaux qui emplissait de consommateurs chaque débit de l'île et faisait couler l'alcool à grands flots.
La nuit, pendant le sommeil, on percevait une sonorité lointaine que l'écho redisait avec des vibrations d'orgue. Deux longs mugissements, chacun espacé de quelques secondes, auxquels succédait un silence.
Si monotones et si réguliers, si pareils que fussent ces deux sons, le premier finissait pourtant sur une note plus élevée et c'était à cette faible différence que tenait, sans doute, la magie de ce tumulte. Il semblait un dialogue grandiose et désolé. On imaginait que cette plainte atroce, poussée par quelques représentants oubliés de la préhistoire, disait la fatalité d'un éternel esclavage. Ruisselants d'eau et d'écume, deux
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léviathans échoués sur les roches de Pern, s'y étaient vu clouer par le destin ; ils poursuivaient inlassablement leur vaine clameur qui n'exprimait qu'une pensée, toujours la même, le désespoir de leur captivité.
Il arrivait souvent qu'on n'en recueillît que le son voilé et amoindri, quand le vent ou l'opacité du rideau de brume étouffait cette protestation.
D'autres fois, la clameur dominante se répercutait dans les cent criques de l'île qui la redisaient àrinlmi, vaste concert, apeurant comme un cauchemar.
Onze jours durant, l'île demeura écrasée sous la brume. Ce fut dans cette obscurité que la fille d'Angèle s'éteignit.
Quand elle fut morte, on la para comme une idole, avec des châles, des verroteries, des velours chauds et des soieries ajustées sur son costume de petite femme promise au ciel. Ce fut par cette brume qu'on l'enfouit au cimetière. Comme si la nature avait voulu lui faire un linceul plus grand pour qu'elle emportât vers le néant un plus profond oubli des choses de la vie — comme si la nature avait voulu dissimuler davantage cette erreur, cette anomalie
inacceptable qu'est toujours la mort d'un enfant.
Angèle mit des mouchoirs blancs de deuil sous son châle déjà si sévère.
Ils formaient trois fronces sous la gorge, retenues par quatre épingles noires, ce qui lui donnait une allure quasi-monacale et infiniment chaste. Mais, à sa fenêtre, elle s'appuyait sur l'épaule de son amant, pendant que le mari, très vil, hébété, cuvait son vin et qu'au fond de la pièce, sa mère, avec sa tête splendide aux boucles blondes qui la faisaient ressembler à une lionne, saoule elle aussi, pleurait très doucement.
Elle avait dit an revoir, en breton, avec beaucoup d'intimité à une dame, mise à la façon des villes, et qui était venue lui rendre visite.
— Qui est celle-là? demanda Herment.
— Mme Guyot, répondit Barba, en remuant à pleins bras la lourde pâte d'un farz-valet. Son mari, capitaine d'artillerie coloniale, est en permission et ils viennent de rentrer à Ouessant.
Pour être plus à son aise, elle travaillait sans coiffe et sans bonnet. Ses cheveux roulaient sur son cou hâlé et mis à nu car elle avait ôté ses châles et, seul, un eurujé, guer-
nesey de laine bleue dont les manches étaient retroussées jusqu'aux biceps, couvrait son torse et sa poitrine.
C'était presque un mets national, ce farzvalet, fait d'une pâte de sarrazin dans laquelle elle avait battu des œufs et jeté des petits carrés de lard et des pruneaux. Maintenant, Barba versait le tout dans une marmite de terre où le pudding devait cuire. Sa dimension considérable était dictée par la coutume qui veut qu'on en distribue des morceaux aux voisins quand on fait unfarz dans une maison.
— Barba, dis-moi comment tu connais si bien la femme d'un capitaine et par quel hasard elle entend le breton ?
— C'est tout simple : Mme Guyot est une îlienne, nous sommes nées dans le même vil lage.
— Et le capitaine l'a vraiment épousée ?
— Voici cinq ans. — Mais, laisse-moi terminer mon ouvrage, je parlerai plus tard. Et, sans se presser, agenouillée devant la cheminée, elle disposait les gleds, mottes de terre sèche et comme feutrée par les herbes rousses de la lande, tout autour de la marmite. Elle en plaça jusque sur le couvercle, au point qup le récipient disparut tout entier. Par des-
SOUS, dans le caniveau pratiqué au ras du foyer, elle enflamma les gleds au moyen de genêts et de petit bois. Alors les mottes se consumèrent d'un feu lent et invisible qui devait durer environ cinq heures.
Barba s'assit, satisfaite, et explifjua : — Guyot vint ici pour la première fois, lors (le la construction du fort dont il surveillait les travaux. Il était lieutenant. C'est à cette époque qu'il rencontra Claire pour la première fois et qu'il s'en éprit. Un soir, mon amie consentit à le suivre chez lui, par légèreté. Mais, contre son attente, il ne la revit pas les jours suivants. Ce fut en vain qu'il la supplia: il ne lui plaisait pas, décidément. Elle avait déjà eu plusieurs liaisons, Guyot n'en savait rien et il se désolait d'avoir été délaissé.
Enfin, à force d'entêtement, il parvint à la persuader. Claire quitta la n.aison de ses parents et vécut chez le lieutenant pendant six mois. Volontiers, il me prenait pour confidente : — « Jamais je ne pourrai aimer une autre femme », déclarait-il. Je haussais les épaules, parce que vous parlez tous ainsi, puis un jour, vous partez et l'on ne vous revoit plus. Guyot affirmait pourtant qu'il voulait épouser Claire: elle en riait avec nous, et môme, elle
se gênait si peu qu'elle « allait » avec ses camarades à lui.
Le fort terminé, Guyot fut désigné pour le Sénégal où il passa capitaine. Tous les mois, sans y manquer jamais, il envoya une partie de sa solde à Claire. Elle empochait l'argent sans rien modifier à sa conduite — et elle en faisait, je t'assure !
A son retour des colonies, Guyot vint passer son congé dans l'île. Il revit Claire et la laissa enceinte en s'en allant. Peu après son arrivée à Rochefort, il lui écrivit de venir le rejoindre. Claire hésita longtemps. Elle se décida, enfin, et il résolut de l'épouser sans retard. C'est à ce moment qu'elle releva ses cheveux et quitta son costume d'Ouessantine qui ne convenait plus à la femme d'un officier.
Guyot écrivit au maire d'Ouessant pour obtenir les papiers nécessaires au mariage. Le maire fut très surpris de cette demande. Il répondit au capitaine qu'il lui semblait impossible qu'un officier épousât Claire, en raison de sa conduite antérieure. A cette lettre, il ajoutait même la liste de ses amants et il laissait entendre que si elle allait être mère, ce n'était pas, bien sûr, des œuvres de Guyot.
Celte lettre jeta le capitaine dans une colère terrible, ce qui était absolument en dehors de son caractère car on le voyait toujours calme. H montra le papier à son amie et lui demanda si c'était vrai. Elle se mit à rire, refusant de répondre.
D'autres auraient rompu sur-le-champ. Guyol vit seulement dans ce mutisme une nouvelle preuve de l'indifférence de Claire à son égard et son amour en fut piqué davantage. Elle dédaignait de se disculper; elle méprisait ces accusations, c'est qu'elles étaient fausses, sans doute. « — Le maire a donc menti, pensa-t-il. Et quand bien même cela serait, qu'importe puisque j'aime ! » Il insista, les papiers vinrent et le mariage, enfin, eut lieu.
— Et maintenant ?
— Et maintenant Claire est la plus heureuse des femmes. Elle a donné trois enfants à son mari qui ne cesse de l'adorer. Leurs natures sont très différentes : Claire est bavarde, elle chante et rit toujours, au lieu que Guyot, taciturne, prononcée peine quatre mots par jour. Mais il fut toujours ainsi : il dit seulement ce qu'il a à dire et Claire s'y est faite.
Chaque fois qu'il la ramène au pays, ils vivent dans la petite maison de Yusinn quo la
morl de ses parents a laissée à Claire. Dans deux mois, Guyot va partir pour Madagascar. Et Glaire qui aime aujourd'hui son mari de tout son cœur. Glaire veut le suivre là-bas, malgré qu'on lui ait affirmé qu'elle n'en reviendrait pas, à cause des fièvres et d'une chaleur mauvaise, difficile à supporter pour nous, Ouessantines, qui sommes habituées à un air sain et « fort ».
Mais, sortons, reprit Barba, le farz cuira bien tout seul.
Une autre fois, je te confectionerai un « farz sac'h »,fait d'une pi\te de farine mélangée à du lard et à des raisins, et dont on emplit un sac bien cousu. Le tout cuit à l'eau, dans la marmite. C'est un régal. Tu le préféreras , je crois, au farz goad ou farz au sang, le plat de résistance de nos noces, semblable au précédent, mais additionné de sang de porc.
Tous ces mets sont préparés ici depuis des siècles. Sans doute, ils disparaîtront peu à peu, comme tant d'autres choses. Les maisons sont de plus en plus rares où l'on pratique encore notre antique cuisson du pain. Je m'y entête sans trop savoir pourquoi. Tu as mangé, en faisant des grimaces, de ce pain que je cuis sur les pierres plates du foyer. Je les chauffe avec des
gleds que j'enlève une fois que les pierres sont brûlantes, je les essuie avec un bouchon de goémon frais et les saupoudre de farine. J'y dispo^.e ensuite des feuilles de chou sur lesquelles est placé le pain que je protège encore, par dessus, avec d'autres feuilles, pour recouvrir enfin le tout de gleds enflammés. Mais, à quoi boa ?... Aujourd'hui, il y a trois boulangeries dans l'île.
Quelle différence, avec autrefois !
Le croirais-tu ? Ici, c'était toujours la fille qui faisait la demande en mariage. Elle se rendait avec ses parents dans la famille du garçon Je son choix, et priait qu'on l'invitât à dîner. On comprenait ce que cela voulait dire : le jeune homme se mettait au lit, gravement, et pendant le repas, la soupirante allait vers la couche et présentait un plat à l'élu de son cœur. S'il mangeait, c'était qu'il l'acceptait pour femme.
De ce jour, elle habitait la maison de son futur, aidant à tous les travaux du ménage et des terres, vivant en entière communauté, partageant même la couche de son fiancé, afin qu'ils pussent tous deux s'étudier et se mieux connaître. Au bout de quelque temps d'essai, s'ils constataient qu'ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre, la jeune fille retournait chez elle sans
en subir aucun déshonneur car cette épreuve avait été absolument chaste.
Jadis, rêva Barba, faute d'hommes en nombre suffisaiit, beaucoup d'îliennes étaient condamnées à ne jamais se marier. C'est pour cela qu'au moment de Pâques, on voyait tant d'amoureuses déposer des œufs dans des paniers qu'on plaçait à l'église de cha(jue côté de la grille de communion. C'est pour cela (ju'elles portaient leur offrande au banc an ed, le banc du blé, un coffre dans lequel elles jetaient une mesure de blé, en réclamant de Dieu la réalisation d'un vœu ou des consolations à des peines de cœur.
Au reste, en ces temps lointains, les filles étaient beaucoup plus sages que maintenant... Les hommes non mariés vivaient entièrement séparés des femmes. Celui qui séduisait une jeune fille sans l'épouser ensuite était déshonoré: tout porte à croire que les hommes d'aujourd'hui sont beaucoup moins soucieux de leur réputation...
GWALGRAG'H
Barba affectionnait Gwalgrac'h, cette partie de la côte Nord, flanquée à gauche de l'ile Keller et à droite, de la pointe de Gadoran. La falaise, en cet endroit, est à pic, fendue par de larges entailles où l'eau se précipite en grondements sourds. Des grottes profondes ajoutent encore au mystère de certaines criques,que du haut, on a peine à sonder du regard. Cà et là, deux ou trois petites anses, auxquelles on accède par des sentiers de chèvres, servent d'abri
à des canots.
Barba errait souvent dans ces parages. Elle aimait à y surprendre le vacarme des oiseaux marins. Ici, comme ailleurs, les moutons lan-
çaient au ciel leurs bêlements rauques et broutaient une herbe fine et drue qui faisait au pied un tapis moelleux. La vue de Keller l'enchantait surtout. On y découvrait une seule maison habitée par un solitaire dont l'unique distraction était de communiquer avec Ouessant en tirant des coups de fusil, dès qu'il apercevait du bout de sa lorgnette quelque figure de connaissance.
Une chaussée redoutée des navigateurs, et qui s'étend jusqu'à la bouée Gallet, prolonge l'îlot vers le Nord-Ouest. On ne compte plus les navires qui, depuis des siècles, se sont jetés sur ces hauts fonds, ni ceux qui, fuyant le gros temps, et voulant s'abriter dans la baie de Béninou, ont été jetés par les courants sur Keller ou sur Gadoran. Deux mois avant, un vapeur s'était perdu là. Il reposait maintenant, par soixante mètres au-dessous du niveau des plus basses eaux, à un demi-mille de la pointe Nord-Est de Keller.
Un matin de septembre, par temps calme mais chargé de brume, le gardien de Keller avait aperçu soudain, se détachant de la grisaille ambiante, un grand steamer fonçant à toute vitesse sur l'île. L'homme souffla dans son cornet à bouquin pour avertir les naviga-
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leurs du danger qu'ils couraient. Mais il était trop tard: le bateau alla donner sur une roche à fleur d'eau et s'y enfourcha, jusqu'à toucher Keller dans sa position Nord-Est. Au même instant, les habitants de la côte Nord d'Ouessant entendirent un choc violent, aussitôt suivi d'un fort dégagement de pression. Un pêcheur de Gwalgrac'h sauta dans sa barque, et, guidé par les appels, rama vers l'endroit très proche mais encore invisible où le navire venait de talonner. C'était un « tramp » autrichien, la Marimba, vaisseau long de cent vingt mètres et jaugeant six mille tonnes. Il avait été construit à Sunderland, en 1901, et avait quitté Newcastle quelques jours avant, avec un chargement de charbon.
Le capitaine apprit du pêcheur qu'il avait touché Ouessant, puis, le second descendit à terre, et, conduit par l'ilien, se rendit au Stiff pour télégraphier la nouvelle du naufrage. Déjà, les insulaires accouraient de partout. Le syndic, M. Péqueux, fut seul autorisé à monter sur le bord. Il reconnut la position du bateau. Un peu de mer suffisait pour qu'à marée descendante le navire fût brisé. La situation risquait de se faire plus périlleuse encore, si les vents se mettaient au Nord, parce que, darts ce cas, la
mer déferle avec furie sur Kelleret les marées, unies au courant du bras de mer qui sépare Keller d'Ouessant, forment un remous impétueux. Pour alléger la partie échouée, on jeta à l'eau une centaine de tonnes de charbon, sans bénéfice appréciable.
Vers six heures du soir, deux remorqueurs dépêchés de Brest, profitèrent de la pleine mer pour tenter un renflouement. Ils purent seulement faire glisser le vapeur d'un mètre en arrière. On remit les travaux au lendemain. A la tombée de la nuit, de nombreuses personnes tentèrent de monter à bord, mais des sentinelles parvinrent à interdire l'accès du pont.
Le jour suivant, dès l'aube, le Titan fixa ses remorques sur l'avant du cargo et Vfnfalic/nhle, à bord du([uel la femme et les enfants du capitaine étaient venus se réfugier, installa ses câbles sur l'arrière. Les deux vapeurs unirent leurs efforts et la Ma nimba huilit en arriéreavec son hélice. La tension des câbles fut telle qu'on craignit de les voir se rompre. Très lentement, le steamer se dégagea de la roche et flotta. Mais, par la déchirure de six mètres qu'il portait à son étrave, l'eau envahit les compartiments étanches. Sous sa pression formidable, les cloisons ne résistèrent pas. Le bateau se coucha
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sur le bord et s'enfonça dans la fuite éperdue des hommes du pont et des mécaniciens qui s'élancèrent hors des salles de chauffe sans même éteindre la machine.
L'eau s'engouffra dans les panneaux des cales, la Marimba se retourna, la quille en l'air, et puis, elle s'enfonça par l'avant et piqua droit. Lorsque l'étrave toucha le fond, l'arrière du steamer remonta quelque peu à la surface pour disparaître à nouveau.
Et Barba, qui avait fait à Herment le récit de ce naufrage, ajoutait :
— On m'a dit que peu de mois avant, la Marimba avait été abordée et coupée en deux.
« Nous étions plus de cinq cents qui assistâmes à sa perte. On pouvait voir sur le pont du bateau deux loups blancs qui ne furent pas sauvés. Les enfants du capitaine étaient tout habillés de rouge; lui était tout jeune, très bel homme, mais 6a femme était laide et vieille. C'était à elle qu'appartenait le bateau, et elle riait en le voyant couler, elle riait tellement que c'en était honteux. Elle disait qu'ainsi son mari ne naviguerait plus...Elle est partie le même jour pour Brest. Et, le croirais-tu ? elle était si jalouse, cette tourc'h, qu'elle n'a pas même voulu qu'il reste vingt-quatre heures de plus à Ouessant.
En quittant la côte, ils passèrent près d'une des maisons les plus isolées du pays. Un mur assez haut Tentourait , mais quelques buissons de tamaris adoucissaient la nudité des pierres.
— G est là, indiqua Barba, qu'habitent les saurs Le Naour. Elles vivent seules et on ne les voit jamais, pas même à la messe. Un marin d'Autriche a vécu chez elles huit jours après la perle de la Maiimba.
« J'ai connu Mac harit, la cadette, voici deux ans, quand, après la mort de sa mère, elle alla s'installer à Porz Allemgen chez une tante qui réclamait son aide pour la culture. Mac'harit n'y est pas restée un mois: elle avait 1' « ennui de son village ».
« Son village »... c'était cette maison, avec, à plus de six cents mètres, deux autres toits d'ardoises couverts de sel et de lichen. Mais la physionomie des lieux, en ce coin de l'ile, ne rappelait en rien ce qu'on pouvait voir ailleurs. C'était plus aride, plus désolé peut-être. Mais l'horizon, au Nord, était barré par Relier et, un peu à gauche, les vagues qui se brisaient sur les récifs du large, disposaient une perpétuelle bande d'écume qui avait l'air de danser sur le faite de la maison des sœurs Le Naour, quand on l'apercevaità quelque distance.
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a de la vie extérieure de ce logis où deux nés filles se cloîtraient ne transpirait au des. Et, à cause du leuillage si pâle et si lé- ■ des tamaris, cette chaumière semblait un e enchanté. Un arbre rabougri, dont les inches s'appuyaient sur sa façade, lui donnait allure singulière et c'était peut-être à cen quelques détails que tenait la poésie du modeste foyer dont Mac'harit n'avait pu se détacher.
Plus loin, sur la côte échancrée de Yusinn, ils passèrent devant une maison en ruines dont les poutres étaient carbonisées.
— Les coloniaux y mirent le feu, dit Barba.
« Autrefois, on ne savait pas ce que c'était que faire le mal à Ouessant. Les îliens formaient une grande famille et les biens étaient en commun. L'argent était inconnu. Quand un habitant tuait un mouton, il le suspendait à sa porte où chacun pouvait en prendre ce qu'il voulait. Il n'y avait même pas de clés. Les portes n'étaient fermées que par les grands vents ou par la pluie.
« On se souvenait seulement d'un crime — mais c'était un crime d'amour. Deux frères qui habitaient Guéral, en vinrent à aimer la même