FILLFS DE LA PLUIE
fille. Coquette, elle les encouragea l'un et l'autre et les deux hommes s'en voulurent à mort.
« Mais un jour, ils eurent, une explication. Ils comprirent qu'elle se jouait ou peut-être qu'elle les aimait tous les deux à la fois.
« C'était là une chose monstrueuse et sans nom, dans ce pays où les hommes étaient si rares, que de voir une femme tenter d'en accaparer deux. Ce cas étrange ne comportait pas de solution — ou plutôt, il n'y en avait qu'une...
« Ils se rendirent ensemble chez leur bienaimée et, chacun leur lour, ils la frappèrent de leur couteau de matelot, jusqu'à ce qu'elle meure... «
NUITS D'OUESSANT
Tout le jour, des rafales s'étaient abattues sur Tîle. Mais le temps se calma soudain vers neuf heures du soir, et Barba, lasse d'inaction, voulut ha.sarder ses pas au dehors.
— Je te quitte pour une heure, dit-elle à son ami, qui, décidément n'avait pas envie de sortir. Je vais à la corvée chez Louise. Elle m'a promis pour ce soir une copie de la Complainte du Drummond Casile^ qui se chante sur l'air des Morts.
Elle entrouvrit la porte. Le vent s'engouffra dans ses jupes et son visage s'épanouit d'aise. Et juste à cet instant, l'éclat du phare illumina sa face souriante qu'on eût dite en bronze. Puis, ; bcs pas s'éteignirent dans la nuit.
80 FILLES DIi: LA PLUIE
Elle allait à Ty Hnella, chez Louise et Sidonie Postoun, Ty Huella, un village abandonné où les murs de cinq maisons en ruines pointaient vers le ciel sans lune l'arête de leurs pignons. Les hautes herbes avaient envahi cet espace et c'était, encastrée dans ces décombres, adossée à un amas chaotique de rochers, que s'élevait la chaumière des sœurs Postoun.
Plusieurs voisines, assises en cercle dans la pièce, étaient déjà au travail quand elle entra : deux veuves, grasses et noires comme des corbeaux et une vertueuse commère en cazeken, parente des sœurs Postoun. La bonne femme tricotait en silence et semblait offusquée de voir à ses côtés Jeanne Poulbrac, trop belle et notoirement débauchée avec le scandale de sa chevelure fauve qui lui tombait au milieu du dos, et qui était venue ce soir chez les Postoun, sans doute parce qu'on l'attendait ailleurs, et parce qu'il avait plu à sa nature indomptée de mentir à un engagement d'amour, simplement pour le plaisir de passer une nuit édifiante, selon les traditions anciennes. — Il y avait encore là un groupe de jeunes filles de Pen ar lan, enfin, Louise et Sidonie Postoun, timides et effacées l'une et l'autre, empreintes d'une mélancolie tranquille qui les faisait chérir de toutes.
NUITS D OUESSANT
RI
Ces corvées sont un des vieux usages du pays. On y tricote ou on y file, selon les besoins de l'amie chez laquelle on se réunit; et la besogne, ainsi faite en commun, avance rondement. Jadis, les hommes, les marins en congé, se joignaient même aux femmes pour filer et carder la laine f[u'ondonnait ensuiteaux tisserands. G'étaitl'épo- (]ue où l'on faisait à Ouessant tout le drap employé pour les vêtements, une étoffe à grains, très lourde mais inusable et fort chaude, point teinte, dont quelques vieilles s'habillent encore. Avec la laine moins belle et avec les débris de vêtements effilochés, on confectionnait les jupons et les eurujés. — De même, on cultivait autrefois le lin ; il produisait une toile résistante à laquelle on a renoncé depuis l'apparition des cotonnades dans l'île.
Ainsi, les heures étaient laborieusement employées. En même temps, on causait des événements du jour.
Ce soir-là, on commentait avec animation un mariage « sans cloches » (jui avait failli avoir lieu dans la matinée.
Lorsqu'une jeune fille a fauté avant son mariage, la cure lui refuse la sonnerie des cloches coutuniière au moment de l'entrée des noces à l'église, ce ((ui constitue un affront auquel le^