‹ Filles du feuChapitre 26 sur 35 · FABIO, MAZETTO · texte numérisé non relu

FABIO, MAZETTO

MAZETTO

Eh bien! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un homme sans honneur?

FABIO

Tu es le plus vertueux des mortels ! Mais, tiens, prends cette bourse et laisse-moi seul.

MAZETTO

Vous avez l'air contrarié?

C'est que le bonheur me rend triste; il me force à penser au malheur qui le suit toujours de près.

MAZETTO

Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer

CORILLA 237

au lansquenet cette nuit? Je puis vous le rendre, et même vous en prêter d'autre.

FABIO

Cela n'est point nécessaire. Adieu.

MAZETTO

Prenez garde à hjettatura, seigneur Fabio !

(il son.)

FABIO, .eut.

Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire ombre sur mon amour; mais, Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu'a-t-il fait, d'ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes fleurs, qu'on avait longtemps repoussés? Allons, allons, l'affaire a été habilement conduite et touclie à son dénoûment.. . Mais pourquoi suisje donc si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et frapper ces dalles d'un pied triomphant? N'a-t-elle pas cédé un peu vite, et surtout depuis l'envoi de mes présents?... Bon, je vois les choses trop en noir, et je ne devrais songer plutôt qu'à préparer ma rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à remmener souper dans quelque hôtellerie de Ghiaia; mais il faudra être brillant, passionné, fou d'amour, monter ma conversation au ton de mon style, réaliser l'idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers... et c'est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie... J'ai envie d'aller me remonter l'imagination avec quelques verres de vin d'Espagne.

FABIO, MARCELLÏ.

MARCELLI.

C'est un triste moyen, seigns^ur Fabio ; le vin est le plus traître des compagnons; il voue prend dans un palais et vous laisse dans un ruisseau.

FABIO

Ah ! c'est vous, seigneur Marcelli ; vous m'écoutiez?

MARCELU.

Non, mais je vous entendais.

FABIO

Ai-je rien dit qui vous ait déplu ?

MARCELLI.

Au contraire ; vous vous disiez triste et vous vouliez boire, c'est tout ce que j'ai surpris de votre monologue. Moi, je suis plus gai qu'on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau ; je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j'ai peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l'un à l'autre un instant; je vaux bien une bouteille pour l'ivresse, et cependant je ne suis rempU que de joie; j'ai besoin de m'épancher comme m flacon de sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.

FABIO

De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres affaires. J'ai la tête prise, mon cher; je ne suis bon à rien ce soir, et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d'âne, je vous jure que je serais incapable de m'en souveiur ilemaii) nour le ivpctor.

MABCELLI.

Et c'est ce qu'il me faut, vrai Dieul un confident muet comme une tombe.

FABIO

Bon ! ne sais-je pas vos façons?... Vous voulez publier une bonne fortune, et vous m*avez choisi pour le héraut de votre gloii'^.

MARCELLI.

Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous confiant bénévolement certaines choses que vous n'avez pas manqué de soupçonner.

FABIO

Je ne sais ce que vous voulez dire.

MARCELU.

On ne garde pas un secret surpris, au liçu qu'une eonfidence engage.

FABIO

Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.

MARCELU.

Il convient alors que je vous dise tout.

FABIO

Vous n'allez donc pas au théâtre ?

MARCELLI.

Non, pas ce soir; et vous ?

Moi, j'ai quelque affaire en tête, j'ai besoin de me promener seul.

MARCELLI.

Je gage que vous composez un opéra ?

FABIO

Vous avez deviné.

MARCELLI.

Et qui s'y tromperait? Vous ne manquez pas une seule des représentations de San-Carlo ; vous arrivez dès l'ouverture, ce que ne fait aucune personne du bel air; vous ne vous retirez pas au milieu du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et persévérance. Mais une seule chose m'inquiète : êles-vous poète ou musicien ?

FABIO

L'un et l'autre.

MARCELLI.

Pour moi, je ne suis qu'amateur et n'ai fait que des chansonnettes. Vous savez donc très-bien que mon assiduité dans cette salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques semaines, ne peut avoir d'autre motif qu'une intrigue amoureuse...

FABIO

Dont je n'ai nulle envie d'être informé.

Oh ! vous ne m'échapperez point par ces faux-fuyants, et ce n'est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère dont mon amour a besoin.

FABIO

Il s'agit donc de quelque actrice... de la Borsella?

MARCELLI.

Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine Corilla !... Par Bacchus 1 vous avez bien remarqué les furieux clins d'œil que nous nous lançons ?

CORILLA

ail

FABIO; aTec humeur.

Jamais !

MARCELLI.

Les signes convenus entre nous à de certains instants où Tattention du public se porte ailleurs?

FABIO

Je n*ai rien vu de pareil.

MARCELLI.

Quoi ! vous êtes distrait à ce point? J'ai donc eu tort de vous croire informé d^une partie de mon secret; mais la confidence étant commencée...

FABIO, vivement.

Oui, certes! vous me voyez maintenant curieux d'en connaître la fin.

MARCELLI.

Peut-être n'avez- vous jamais fait grande attention à la signora Gorilla ? Vous êtes plus occupé, n'est-ce pas, de sa voix que de sa figure? Eh bien ! regardez-la, elle est charmante I

FARIO

J'en conviens.

MARCELLI.

Une blonde d'Italie ou d'Espagne, c'est toujours une espèce de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.

FABIO

G est également mon avis.

MARCELLI.

No trouvez-vous pas qu'elle ressemble à la Judith dd Caravagio, aui est dans le Musée royal ?

FABÎO.

Eh! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son unanl, n'est-ce pas?

MARCELLÎ.

Pardon; je ne suis encore que son amoureux.

FABIO

Vous m'étonnez.

Je dois vous dire qu'elle est fort sévère.

FABIO

On le prétend.

MARCELLÎ,

Que c'est une tigresse, une Bradamante...

FABIO

Une Alcimadure.

MARCELLÎ.

Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à mes sérénades, j'en ai conclu qu'elle avait des raisons pour être insensible... chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins solidement sur les planches d'une scène d'opéra... Je sondai le terrain, j'appris qu'un certain drôle, nommé Mazetto, avait accès près d'elle, en raison de son service au théâtre...

FABIO

Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin.

MARCELLI.

Vous le saviez donc?

FABîO.

Et aussi quelques présents qu'il vous conseilla de ùire.

CORILLA 21$ MARCELLÏ.

Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de toi ' "

Vous n^avez pas reçu de lettres d*elle ?

MARÇELLl.

Aucune.

FABIO

Il serait trop singulier que la dame elle-même, passant près de vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous...

MARCELLI.

Vous êtes le diable, ou moi-même !

FABIO

Pour demain ?

MARCELLl.

Non, pour aujourd'hui.

FABIO

A cinq heures de la nuit ?

MARCELLl.

A cinq heures.

FABIO

Alors, c'est au rond-point de la yilla*Reale ?

MARCELLl.

Non 1 devant les bains de Neptune.

FABIO

Je n'y comprends plus rien.

MARCELLl,

Pardieîi ! VOUS voulez tout deviner, tout savoir mieux

que moi. C'est particulier. Maintenant que j'ai tout dit, il est de votre honneur d'être discret.

FABIO

Bien. Écoutez-moi, mon ami... nous sommes joués l'un ou 1 au ire.

MARCELU.

Que dites-vous?

FABIO

Ou l'un et l'autre, si vous voulez. Nous avons rendezvous de la même personne, à la n^.ême heure : vous, devant les bains de Neptune; moi, à la Villa- Realel

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