MARGE LU
Je n'ai pas le temps d'être stupéfait; mais je vous demande raison de cette lourde plaisanterie.
FABIO
Si c'est la raison qui vous manque, je ne me charge pas ^ de vous en donner ; si c'est un coup d'épée qu'il vous faut, dégainez la vôtre.
MARCELLI.
Je fais une réflexion : vous avez sur moi tout avantage en ce moment.
FABIO
Vous en convenez?
Pardieu! vous êtes un amant malheureux, c*est clair; vous alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches de ces tilleuls, si je ne vous eusse renconiré. Moi, au contraire, je suis reçu, favorisé, presque vainqueur; je soupe ce soir avec l'objet de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant; mais, si c'est moi qui
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suis tué, vous conviendrez qu'il serait dommage que ce fût avant, et non après. Les choses ne sont pas égales; remettons l'affaire à demain.
FABIO
Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu'indiscret.
MARCELLI.
Bon ! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame qui n'a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée.
FABIO
Je vous en promets autant; mais ensuite nous ferraillerons de bon cœur. A demain donc.
MARCELLI.
A demain, seigneur Fabio.
FABÎO, seul.
Je ne sais quelle inquiétude m'a porté à le suivre de loin, au lieu d'aller de mon côté. Retournons ! (// fait quelques pas.) Il est impossible de porter plus loin l'assurance, mais aussi ne pouvait-il guère revenir sur sa prétention er me confesser son mensonge. Voilà de nos jeunes fous à la mode; rien ne îeur fait obstacle, ils sont les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de don Juan
ne leur coûterait que la peine de l'écrire. Certainement, d'ailleurs, si cette beauté nous trompait l'un pour l'autre, ce ne serait pas à la naême heure. Allons, je crois que l'instant approche, et que je ferais bien de n.e diriger du côté de la Villa-Reale, qui doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude. Mais en vérité n'aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à une femme? . . . Je suis fou véritablement; si c'est lui, ce ne peut être elle... Que faire? Si je vais de leur côté, je manque l'heure de mon rendez-vous... et, si je n'éclaircis pas le soupçon qui me vient, je risque, en me rendant là-bas, déjouer le rôle d'un sot. C'est là une cruelle incertitude. L'heure se passe, je vais et reviens, et ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j'aie rencontré cet étourdi, qui s'est joué de moi peut-être ? Il aura su mon amour par Mazetto, et tout ce qu'il m'est venu conter tient à quelque obscure fourberie que je saurai bien démêler. — Décidément, je prends mon parti, je cours à la Villa-Reale. (// revient. ) Sur mon âme, ils approchent ; c'est la même mantille garnie de longues dentelles; c'est la même robe de soie grise... en deux pas ils vont être ici. Oh ! si c'est elle, si je suis trompé... je n'attendrai pas à demain pour me venger de tous les deux!... Que vais-je faire? un éclat ridicule... retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont bien eux-mêmes.
FABIO, cad.é; MARCELLI; la signora CORILLA, i»i d«nni«»
le bras, MARCEtLl.
Oui, belle dame, vous voyez jusqu'où va la suffisance de certaines gens. 11 y a par la ville un cavalier qui se vante
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d'avoir aussi obtenu d6 vous une entrevue pour ce soir. Et, -si je n'étais sûr de Vôùs avôir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop longtemps différée...
CORILLA
Allons, vous plaisantez, seigneur Marcelli. Et ce cavalier si avantageux... le connaissez-vous?
MARCELLI.
C'est à moi justement qu'il a fait ses confidences...
FABIO, se montrant.
Vous vous trompez, seigneur, c'est vous qui me faisiez les vôtres.. . Madame, il est inutile d'aller plus loin ; je suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie. Le seigneur Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous lui avez donné le bras ; mais ensuite, qu'il se souvienne bien que je l'attends, moi.
MARCELLI.
Écoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n*être que ridicule.
FABIO
Ridicule, dites-vous ?
MARCELLI.
Je le dis. S'il vous plaît de faire du bruit, attendez que le jour se lève ; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie point de me faire arrêter par la garde de nuit.
CORILLA
Cet homme est fou; ne le voyez-vous pas? Éloignonsnous.
Âhl madame I il suffit... ne brisez pas entièrement cette
belle image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur. Hélas l content de vous aimer de loin, de vous écrire... j'avais peu d'espérance, et je demandais moins que vous ne m'avez promis !
CORILLA
Vous m'avez écrit? à moi
MARGELLI.
Eh î qu'importe ? ce n'est pas ici le lieu d'une telle explication...
CORILLA
Et que vous ai-je promis, monsieur?... je ne vous connais pas et ne vous ai jamais parlé.
MARGELLI.
Bon ! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l'air, le grand mal ! Pensez-vous que mon amour s'en inquiète?
CORILLA
Mais quelle idée avez-vous aussi, seignmir? Puisque les choses sont allées si loin, je veux que tout s'expliquera l'instant. Ce cavalier croit avoir à se plaindre de moi : qu'il parle et qu'il se nomme avant tout; car j'ignore ce qu'il est et ce qu'il veut.
FABIO
Rassurez-vous, madame! J'ai honte d'avoir fait cet éclat et d'avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m'accuserez d'imposture , et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l'avez dit, je suis fou, j'ai rêvé. Ici même, il y a une heure, quelque chose comme votre fantôme passait , m'adressait de douces paroles et promettait de revenir... 11 y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les détails restent présents à ma pensée. J'étais
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fti, je venais de voir le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia le bord de son manteau rougeâtre; la mer noircissait dans le golfe, et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes attardées... Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont dû vous l'apprendre , mais vous r/entendrez plus parler de moi, je le jure, et vous dis adieu.
CORILLA
Vos lettres... Tenez , tout cela a Tair d'un imbroglio de comédie , permettez-moi de ne m'y point arrêter davantage; seigneur Marcelli, veuillez reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte chez moi.
( Pabio salue et s'éloigne. ) MARCELLI.
Chez vous, madame?
CORILLA
Oui, cette scène m'a bouleversée !... Vit-on jamais riea de plus bizarre? Si la place du Palais n'est pas encore déserte, nous trouverons bien une chaise, ou tout au moins un falot. Voici justement les valets du théâtre qui sortent; appelez un d'entre eux...
MARCELLI.
Holà! quelqu'un ! par ici... Mais, en vérité, vous sentezvous malade?
CORILLA
A ne pouvoir marcher plus loin...
FABIO, MAZETTO, les précédeptts.
FABIO, entraînant Mazetlo.
Tenez, c'est le ciel qui nous l'amène; voilà le traître qui s'est joué de moi.
MARCELLI.
C'est Mazelto! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi ! c'était aussi votre messager ?
MAZETTO
Au diable ! vous m' étouffez.
FABIO
Tu vas nous expliquer...
MÂZETTO.
Et que faites- vous ici, seigneur? je vous croyais en bonne fortune?
FABIO
C'est la tienne qui ne vaut rien. ïu vas mourir si tu ne confesses pas toute ta fourberie,
MARCELLI.
Attendez, seigneur Fabio, j'ai aussi des droits à faire valoir sur ses épaules. A nous deux, maintenant.
aiAZETTO.
Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas tous les deux à la fois. De quoi s'agit-il?
Et de quoi peut-il être question, misérable? Mes lettres, qu'en as-tu fait?
BIARCELLI.
Et de quelle façon as-tu compromis Thonneur de la sigHora Corilla?
MAZETTO
Messieurs, l'on pourrait nous entendre.
MARCELLI.
Il n'y a ici que la signera elle-même et nous detix,
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c*e8t'à-(]ire deux hommes qui vont s'entre- tuer demain à cause d'elle ou à cause de toi.
MAZETTO
Permettez : ceci dès lors est grave, et mon humanité me défend de dissimuler davantage.
FÀBIO.
Parle.
>UZETTO.
Au moins, remettez vos épées.
FABIO
Alors nous prendrons des bâtons.
MARCELLl.
Non; nous devons le ménager s'il dit la vérité tout entière , mais à ce prix-là seulement.
CORILLA
Son insolence m'indigne au dernier point,
MARCELLl.
Le faut-il assommer avant qu'il ait parlé?
CORILLA
Non ; je veux tout savoir, et que , dans une si noire aventure, il ne reste du moins aucun doute sur ma loyauté.
MAZETTO
Ma confession est votre panégyrique, madame; tout Naples connaît l'austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli , que voilà, était passionnément épris de vous; il allait jusqu'à promettre de vous offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre; mais il fallait qu'il pût du moins mettre à vos genoux l'hommage de son cœur, je ne
dif pas de sa fortune; mais vous en aviez bien pour deux, on le sait, et lui aussi.
MARCELLI.
Faquin!...
FABIO
Laissez-le finir.
MAZETTO
La délicatesse du motif m'engagea dans son parti. Comme valet du théâtre, il m'était aisé de mettre ses billets sur votre toilette. Les premiers furent brûlés; d'autres, laissés ouverts, reçurent un meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au seigneur Marcelli, lequel m'en a fort bien récompensé!...
Mais qui te demande tout ce récit?
FABIO
Et moi, traître! âme k double face ! comment m'as-tu servi? Mes lettres, les as-tu remises? Quelle est cette femme voilée que tu m'as envoyée tantôt, et que tu m'as dit être la signora Corilla elle-même?
MAZETTO
Ah! seigneurs, qu'eussiez-vous dit de moi et quelle idée madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux? Il faut de l'ordre en toute chose, et respecte trop madame pour lui avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant le désespoir du seigneur Fabio, à mon preniiei refus de le servir, m'avait singulièrement touché. Je le laissai d'abord épancher sa verve eu lettres et eu sonnets que je fei-
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gnis de remettre à la signora, supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si fréquemment se brûler les ailes aux flammes de la rampe; passions d'écoliers et de poètes, comme nous en voyons tant... Mais c'était plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s'épuisait à fléchir ma résolution vertueuse.
MARCELLI.
En voilà assez ! Signora, nous n'avons point afl^aire, n'est-ce pas, de ces divagations ?. . .
CORILLA
Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.
MAZETTO
Enfin, j'imaginai que le s^-gneur Fabio étant épris par les yeux seulement, puisqu'il n'avait jamais pu réussir à s'approcher de madame et n'avait jamais entendu sa voix qu'en musique, il suffisait de lui procurer la satisfaction d'un entretien avec quelque créature de la taille et de l'air de la signora Corilla... II faut dire que j'avais déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la rue de Tolède ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle s'arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une voix d'un timbre fort clair...
MARCELLI.
Une bouquetière qui ressemble à la signora; allons donc ! ne l'aurais-je point aussi remarquée?
MAZETTO
Seigneur, eUe arrive tout fraîchement par le ^iion de Sicile, et porte encore le costume de son pays.
CORILLA
Cda n'est pas vraisemblable, assurément.
MAZETTO
Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n'a pas cru tantôt voir passer madame elle-même .
FABIO
Eh bien! cette femme?...
MAZETTO
Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la raïa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, 1 heure ^nt de beaucoup passée.
FABIO
Peut-on imaginer une plus noire complication d^in- Mgues?
MARCELLl.
Mais non; l'aventure est plaisante. Et, voyez, la signera elle-même ne peut s'empêcher d'en rire... Allons, beau cavalier, séparons-nous sans rancune, et comgez-moi ce drôle d'importance... Oa plutôt, tenez. proWez de son Idée • la nuée qu'embrassait Ixion valait bien pour Im a divinité dom elle était l'image, etje vous crois assez poète pour vous soucier peu des réalités. - Bonsoir, seigne,»
Fahiol