FABIO, MAZETTO
FABIO, à lui-même.
Elle était là! et pas un mot de pitié, pas un signe d'atlention l Elle assistait, froide et n.orne, à ce débat qui me '^u rail de ridicule, et elle est partie dédaigneusement
CORILLA iôS
sans dire une parole, riant seulement, sans doute, de ma maladresse et de ma simplicité 1... Ohl tu peux te retirer, va, pauvre diable si inventif, je ne maudis plus ma mau' vaise étoile, et je vais rêver le long de la mer à mon inforlune, carje n'ai plus même Ténergie d'être furieux.
MAZETTO
Seigneur, vous feriez bien d'aller rêver du côté de k Villa-Reale; la bouquetière vous attend peut-être encore.
FABIO, sewi.
En vérité, j'aurais été curieux de rencontrer cette créature et de la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle qui se prête à une telle manœuvre? Est-ce une niaise enfant à qui Ton a fait la leçon, ou quelque effrontée qu'on n'a eu que la peine de payer et d^ mettre en campagne? Mais il faut l'âme d'un plat valet pour m'avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant... Et pourtant elle ressemble à celle que j'aime... et moi-même, quand je la rencontrai voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son si pur de sa voix. . . Allons, il est bientôt six heures de nuit, les derniers promeneurs s'éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et les terrassesdes maisons se garnissent de monde... A l'heure qu'il est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n'ont d'amour que pour ces débauchés sans cœur.
FABÎO, UNE BOUQUETIÈRE.
FABIO
Que me veux-tu, petite?
LA BOUQUETIÈRE
Seigneur, je vends des roses, je vends des fleurs du printemps. Voulez-vous acheter tout ce qui me reste pour parer la chambre de votre amoureuse? On va bientôt fermer le jardin, et je ne puis remporter cela chez mon père; je serais battue. Prenez le tout pour trois carUns.
FABIO
Crois-tu donc que je sois attendu ce soir, et me trouvestu la mine d'un amant favorisé?
LA BOUQUETIÈRE
Venez ici à la lumière. Vous m'avez Tair d'un beau cavalier, et, si vous n'êtes pas attendu, c'est que vous attendez... Ah! mon Dieu!
FABIO
Qu'as4u, ma petite? Mais vraiment, cette figure... Ah ! je comprends tout maintenant : tu es la fausse Corilla!... A ton âge, mon enfant, tu entames un vilain métier!
LA BOUQUETIÈRE
En vérité, seigneur, je suis une honnête fille, et vous allez me mieux juger. On m'a déguisée en grande dame, on m'a fait apprendre des mots par cœur ; mais, quand j'ai vu que c'était une comédie pour tromper un honnête gentilhomme, je me suis échappée et j'ai repris mes habits de pauvre fille, et je suis allée, comme tous les soirs, vendre mes fleurs sur la place du Môle et dans les allées du Jardin royal.
FABIO
Cela est-U bien vrai?
LA BOUQUETIÈRE
Si vrai, que je vous dis adieu, seigneur ; et puisque vous
CORILLA 257
ne voulez pas de mes fleurs, je les jetterai dans la mer en passant : demain elles seraient fanées.
FABIO
Pauvre fille, cet habit te sied mieux que Tautre, et je te conseille de ne plus le quitter. Tu es, toi, la fleur sauvage des champs ; mais qui pourrait se tromper entre vous deux? Tu me rappelles sans doute quelques-uns de ses traits, et ton cœur vaut mieux que le sien, peut-être. Mais qui peut remplacer dans Fâme d'un amant la belle image qu'il s'est plu tous les jours à parer d'un nouveau prestige? Celle-là n'existe plus en réalité sur la terre ; elle est gravée seulement au fond du cœur fidèle, et nul portrait ne pourra jamais rendre son impérissable beauté.
LA BOUQUETIÈRE
Pourtant on m'a dit que je la valais bien, et, sans coquetterie, je pense qu'étant parée comme la signera Corilla, aux feux des bougies, avec l'aide du spectacle et de la musique, je pourrais bien vous plaire autant qu'eUe, et cela sans blanc de perle et sans carmin.
FABIO
Si ta vanité se pique, petite fille, tu m'ôteras même le plaisir que je trouve à te regarder un instant. Mais, vraiment, tu oublies qu'elle est la perle de l'Espagne et de l'Italie, que son pied est le plus fin et sa main la plus royale du monde. Pauvre enfant! la misère n'est pas la culture qu'il faut à des beautés si accomplies, dont le luxe et l'art prennent soin tour à tour.
LA BOUQUETIÈRE
Regardez mon pied sur ce banc de marbre; il se dé-
coupe encore assez bien dans sa chaussure brune. Et ma main, l'avez-vous seulement touchée?
FABIO
ïl est vrai que ton pied est charmant, et ta main. . . Dieu ! qu'elle est douce!. Mais, écoute, je ne veux pas te tromper, mon enfant, c'est bien elle seule que j'aime, et le charme qui m'a séduit n'est pas né dans une soirée. Depuis trois mois que je suis à Naples, je n'ai pas manqué de la voir un seul jour d'Opéra. Trop pauvre pour briller près d'elle, comme tous les beaux cavaliers qui Fentourent aux promenades, n'ayant ni le génie des musiciens, ni la renommée des poètes qui l'inspirent et qui la servent dans son talent, j'allais sans espérance m'enivrer de sa vue et de ses chants, et prendre ma part dans ce plaisir de tous, qui pour moi seul était le bonheur et la vie. Oh ! tu la vaux bien peut-être, en effet. mais as-tu cette grâce divine qui se révèle sous tant d'aspects? As-tu ces pleurs et ce sourire? As-tu ce chant divin, sans lequel une divinité n'est qu'une belle idole? Mais alors tu serais à sa place, et tu ne vendrais pas des fleurs aux promeneurs de la Villa- Reale...
LA. BOUQUETIÈRE
Pourquoi donc la nature, en me donnant son apparence, aurait-elle oublié la voix ? Je chante fort bien, je vous jure ; mais les directeurs de San-Carlo n'auraient jamais l'idée (l'aller ramasser une prima dona sur la place publique Écoutez ces vers d'opéra qîie j'ai retenus pour les avoir entendus seulement au petit théâtre de la Fenice.
(f:lle ohauU.)
GOKILLA