S MLLES
que vous rencontrez le soir, particulièrement sur la place de la Bourse, au coin de la rue de Richelieu et de la rue d'Amboise, sur le trottoir de la rue Laffitte et sur l'asphalte du boule vart de Gand.
Nous voudrions que le cadre de cet article nous permît de prendre la fille à la formation de noti *ft société, et de la suivre à travers notre civilisation croissante, poursuivie par les lois somptuaires de Philippe-le-Bel, les règlements du chancelier de l'Hôpital et les décrets de la législative : cela donnerait à notre travail un cachet de gravité et un reflet de science historique, qui nous ferait pardonner peut-être son excentricité; malheureusement nous sommes enfermés dans les limites infranchissables.
Hâtons-nous donc d'arriver au cœur de notre sujet.
Sous François Ier, les filles habitaient déjà les environs de la rue Saint-Honoré, dont elles se sont peu éloignées depuis. Ce fut dans une maison de la rue du Pélican que l'avocat Féron vint chercher l'étrange vengeance qu'il réservait au royal amant de na femme.
L'élévation du palais Cardinal sous Louis XIII fit refluer vers le marché des Innocents et vers la rue de Féi onneTie, le troupeau de prostituées, qui auparavant s'ébattait joyeusement à la butte Saint-Roch, dans la rue Froidmanlel et dans la rue Saint-Honoré ; mais bientôt, comme des oiseaux qu'un bruit momentané a éloignés de leur rendez-vous or-
10 FIMJ3S.
dinaire, la volée des vierges folles revint s'abattre aux environs du nid primitif et se répandre dans la rue de Ri~ chelieu, la rue des Bons-Enfants et la rue Traversière; car ce fut toujours un privilège des palais d'attirer à eux ce qu'il y a de plus haut et de plus bas dans la société.
Mais ce ne fut qu'en 1789, je crois, que l'entrée du jardin et des galeries du Palais-Royal fut permise à la fille publique ; dès ce moment elle s'en empara, elle en fit sa cliose, et comme la lice de la fable, elle parut y avoir établi son domicile pour toujours .
Nous avons encore vu le temps où le Palais-Royal appartenait exclusivement à la fille publique: c'était la prostituée
qui en faisait les honneurs : elle y avait son salon de réception et son parc. L'hiver, à la fumeuse chaleur des lampes, elle recevait dans les galeries de bois ;
l'été, à la douce lumière de la lune, elle glissait sous les tilleuls ou folâtrait autour du bassin, pareille à ces nymphes dont parle Virgile, qui se cachent, mais avec le désir d'être vues, qui fuient, mais dans l'espérance d'être atteintes .
Alors le Palais-Royal présentait un singulier aspect dont rien ne peut donner une idée ; entre deux rangées de chétives barraques , quelquefois assez splendidement décorées au dedans, mais toujours pauvres et mesquines au dehors, circulaient une centaine de créatures, dernière tradition des costumes
du sacre, dernier échantillon des toilettes de l'empire, coiffées de fleurs, de plumes et de faux diamants , décolletées jusqu'à la ceinture, vêtues de satin, de velours et de soie, avec les joues enluminées, les sourcils peints, les lèvres rougies ; marchant d'un pas de reine de théâtre, se faisant faire place dans la foule, comme Jean-Bart se faisait faire place parmi les courtisans; apostrophant de temps en temps d'une voix avinée, une connaissance qui passe ou une amie qui coudoie ; agaçant par une parole libertine le provincial nouvellement débarqué; provoquant par un geste lascif l'employé trop inconnu pour aller dans le monde et trop paresseux pour rester, à travailler chez lui; jetant
une promesse de luxure ait commisvoyageur dont la journée est finie, et qui se promène comme un sultan dans ce bazar de chair humaine en faisant résonner les éperons de ses bottes et sonner l'argent de son gousset; puis, de temps en temps, débordant dans Tune ou dans l'autre des galeries de pierres pour s'assurer si quelque amateur n'a pas mordu à l'hameçon de leurs séduc-
tions frelatées — si oui — s'éloignant rapide et tournant de temps en temps la tête pour s'assurer sa proie par la fascination du regard, puis disparaissant avec elle dans quelque allée obscure, au fond de laquelle rampe un escalier humide et tortueux — si non — se rejetant empressée dans toute cette lumière,
dans toute cette foule, dans tout ce bruit, pour voir si elles ne seront pas plus adroites ou plus heureuses à la seconde fois qu'à la première.
Puis minuit venu, tous ces dénions de la luxure s'évanouissaient comme si la baguette de quelque enchanteur les eût anéantis ; en un instant tous avaient fui par les portes étroites, par les allées bâtardes, par les rues obscures ; avec eux disparaissait toute là foule qui venait là pour eux. Puis peu à peu les boutiques se fermaient, le bruit allait diminuant, les ténèbres reprenaient leur enurire.
Alors devant certaines maisons s'allumaient des numéros de feu, enseignes infernales, à la lueur desquelles on voyait entrer et sortir des hommes au
visage pâle, aux joues caves, aux regards fiévreux. Ces hommes, c'étaient des joueurs ; ces maisons, c'étaient des tripots .
Le lendemain le Palais-Royal reprenait l'aspect gênerai des autres monuments et se repeuplait d'une population à peu près pareille au reste de la population parisienne. Cependant ce n'était pas sans un certain effroi que les femmes honnêtes et les mères de famille se hasardaient dans cette Gomorrhe ; on les voyait traverser le jardin d'un pas rapide et inquiet, regardant devant elles, autour d'elles, derrière elles, et ne ralentissant le pas une lorsqu'elles avaient gagne d'un cote la rue Vh ienne, ou de l'autre la place du Palais- Ro yal . Puis le
i<3 FILLES.
.soir venu, à la première lumière des bougies, des lampes et des quinquets, tout ce monde fantastique, qui s'était évanoui la veille, reparaissait de nouveau, et sortant de dessous terre, comme les nonnes impudiques de Robert-le- Diable, venait joyeusement, en apparence du moins, reprendre sa tâche de perdition.
 cette époque il y avait des hommes qui habitaient le Palais-Royal, qui ne quittaient jamais le Palais-Royal, pour qui Paris tout entier était dans le Palais- Royal. Ils y logeaient, ils y mangeaient, ils y jouaient , ils y aimaient, ils s'y habillaient. Là ils trouvaient tonte chose sous leurs mains : logements garnis, restaurateurs, tripots, maîtresses, tailleurs,
cabinets littéraires, promenades. Nous connaissons un de ces hommes, homme de naissance, homme d'esprit, homme de distinction, qui quitta le Palais-Royal le jour où les filles en furent chassées ; il y avait sept ans qu'il n'en était sorti.
Qui amena cette expulsion, après une si longue jouissance que la concession semblait être devenue un droit : c'est là un de ces profonds mystères de police, invisible à l'œil du profane et sur lequel on a beaucoup discuté, sans que la discussion ait fait jaillir aucune lumière; peut-être eût-il été plus logique de faire honneur çle cette mesure à quelque noble et puissante susceptibilité maternelle,
mais personne ne songea à ce motif,
sans dpute parce qu'il était le plus simple et le plus vraisemblable .
Tant il y a que les filles disparurent
du Palais-Royal.
Mais chose bizarre, il sembla que la proscription avait frappé non seulement une population, mais une race. Refoulée dans la rue Vivienne, sur la place de la Bourse, dans la rue de Richelieu, dans la rue Laffitte et sur le boulevart de Gand , la prostituée reparut sous une autre forme, avec un autre costume, et, si on peut le dive, avec une autre tournure.
Cela tenait à cette bienheureuse boue de Paris qu'il fallait affronter, et dans laquelle il devenait bien difficile de traîner les robes de velours cerise, les robes de satin rose et les robes de pou-de-soie
blanc, qui faisaient les honneurs des galeries de bois .
De plus, la fille publique, qui jusque là avait eu le libre usage de ses deux mains, était forcée d\m employer une à
relever sa robe et l'autre à retenir son
châle. Il est vrai qu'elle ne perdait pas tout; elle ne montrait plus sa jjprge,
mais elle faisait voir sa jambe.
Cela lui donnai! ; un faux air tlcvleiume
honnête, auquel il était instant de re- 7 i •
medier.
La police défendit alors à la fille de se promener avec une autre fille, attendu qu'alors elles pouvaient avojr l'air de deux femmes.
Eu effet, si ce n'était ce coup d'œil provocateur, ces certains mouvements
de hanches et cette inquiétude continuelle qui la fait regarder en arrière bien plus souvent que devant elle, la prostituée, grâce à son nouveau costume, pourrait encore tromper quelque provincial nouvellement arrivé, qui la prendrait pour une comtesse égarée, ou quelque bourgeoise qui la laisserait coudoyer par sa fille.
Mais il ne faut pas que pareille chose arrive, car les lois et la morale ont mis la fille publique au ban de la société. La fille publique est le paria de la civilisation; c'est la pestiférée, sans le lazareth.
Pénétrons dans l'intérieur de cette vie exceptionnelle, de cette existence
excentrique, que sa position honteuse a forcé la fille d'adopter. Grâce aux recherches que nous avons faites près des gens les mieux renseignés à cet endroit, peut-être parviendrons -nous même r après Parent Duchâtelet, à en dire quelque chose de nouveau et d'inconnu.
Procédons par ordre : examinons d'abord les causes qui peuvent déterminer une créature humaine, faite à l'image de Dieu, nous dit la Bible, à embrasser ce honteux métier et à détourner sa face non seulement du Seigneur, mais encore de tout ce qui est honnête en ce monde.
Ce métier une fois adopté , voyons l'emploi de sa journée, ses joies, ses plaisirs, ses douleurs, pendant tout le temps qu'elle disparaît à nos yeux.
Puis enfin nous essaierons d'expliquer comiîieiil, à ml jour venu, à une époque dite, à un âge presque uniforme, la fille publique disparaît dans les profondeurs de la société, comme les démons qui s'abîment dans le secdnd dessous d'un théâtre.
Disons aussi que, par une rare exception, quelques unes échappent à la proscription générale, et pour nous servir de la même comparaison, s'élèvent au ceihtre, resplendissantes d'or et de diamants, dans une gloire pleine de lumineuses clartés .
Il j a deux causes premières qui déterminent une fille honnête à se faire prostituée, Puis une t^oisièiiie cause,
Fîtl.fcv *4
cause étrange, exceptionnelle* inouïe, et qui viendra à son tour pour clore cette série.
La première de ces causes csl îâ séductioii.
La seconde^ là misère.
La troisième, le dévouement.
Décalquons un des tablcaiix de Poiivrage de Parent Duchâtelet, et nous aurons, sur une moyenne de j, I 83 prosli- I Liées, la proportion suivante :
Domestiques séduites par leurs mai- \
très et renvoyés par eux. . . 289
Jeunes filles enceintes venues de province pour se cacher à Paris, et n'ayant trouvé les ressources qu'elles espéraient 280/
Jeunes filles amenées à Paris et abandonnées par des militaires, des commis-voyageurs et des étudiants. . . ....... 404/
Voilà pour la séduction.
Perte des père et mère, expulsion \
de la maison paternelle, abandon complet. ........ 1,255,
Concubines ayant perdu leurs a-
; ju x « > 4,121
mants et étant restées sans aucune ressource. ...... 1,425J
Excès de détresse, dénuement absolu ,..»*... ï>441
Voilà pour la misère.
A reporter. . . . 5,094
Report 5,094
Pour soutenir des parents vieux et
infirmes 37
Aînées de famille , n'ayant ni père ni mère, se livrant à la prostitution pour élever leurs frères g 9 et leurs sœurs, leurs neveux ou leurs nièces 29
Mères veuves et abandonnées pour
élever leur famille 23
Voilà pour le dévouement.
Total. ... 5,183
Ainsi Dieu a voulu, sans doute, afin qu'on ne pût pas dire qu'il y avait un lieu de la terre où son regard ne pénétrât point, qu'une lueur de vertu brillât sur ce cloaque immonde, comme un feu follet voltige, étincelant et solitaire, sur
un marais infect ou sur un étang fangeux .
Maintenant que nous avons indiqué les sources premières qui alimentent la prostitution, passons du détail à la masse, et suivons l'armée de prostituées qui tient garnison à Paris, dans la tente ou elle se renferme le jour, sur le champ de bataille 08 elle exerce le soir, et dans le taudis où elle vient s'ébattre la nuit.
Il en est des filles comme dés nouvelles recrues qui rejoignent les drapeaux : pendant quelque temps , à leur allure naïve, à leurs gestes gauches, à leur accent provincial, on peut reconnaîtse encore les traces de Péducation primitive < 1 1 1
FlUfiS. S
conscrit; puis peu à peu, soiis la canne du sergent , sous Finfluencé de la salle de police, sous l'exemple des camarades, tout cela se plie, se discipline, s'harmonise, et le plus maladroit réquisitionnaire finit par partir du pied gauche et marcher au pas comme ses camarades .
Ainsi, (jiie ce soit la séduction, la mi- . <Ve ou le dévoilement qui ait conduit la malheureuse créature; à Fetat de dépravation où elle est arrivée, au IknHd'uh certain temps lés caractères distincnls des causes premières disparaissent, et l'observateur le plus judicieux et le plus profond aurait grand'peine à reconnaître des différences notables entre la fille et la fille, la prostituée et II prosfituee.
Maintenant divisons la fille publique en trois classes :
La fille de la Cité, La fille du boulevart, La fille en maison.
Nous allons reconnaître à chacune de ces trois classes des caractères distincts. Bien entendu que nous embrassons toujours des généralités, l'espace nous manquant pour nous occuper des détails et pour suivre les exceptions .
La fille de la Cité appartient à la dernière classe des prostituées ; c'est l'associé des voleurs dont regorgent les environs de la rue de Jérusalem. C'est la
maîtresse et la complice nëe du galérien futur, ou du forçat libéré. Elle vit de sa vie, parle son argot, et le suit souvent jusque sur les bancs de la Cour d'assises.
Les noms qu'elles se donnent entre elles se ressentent de l'état qu'elles exercent et de la société qu'elles fréquentent. C'est la Chouette, laCALORGNE, la Bancale, laBouRDONNEUSE, la Trimarde, et autres appellations tirées de leurs défauts physiques, et plus souvent encore de leurs inclinations, de leurs vices ou de leurs crimes .
Nous ne les mentionnons ici que pour mémoire. Le courage nous a manqué pour descendre même en pensée dans les égoûts ou elles exercent, et pour
monter même par procurateur jusqu'aux chenils qu'elles habitent*
La |Llle du boulevart doit être rangée dans la seconde classe des prostituées .
C'est en gênerai la fille libre et n'appartenant qu'à elle-même, logeant dans les garnis ou dans ses meubles, et ne rendant compte de sa conduite qu'à l'autorité administrative et à l'administration saiiitaire.
Nous parlerons tout à l'heure de son véritable maître.
On la désigne sous le nom de fille en carte, nom qui lui vient de la carte de visite sanitaire qu'elle va chercher deux fois par mois au dispensaire, qui porte le nom sous lequel elle s'est fait inscrire et
la (J?te du jour où elle a été visitée ; à toute réquisition elle est forcée de justifier de cette carte.
Quant à l'état qu'elle exerce dans le cours de ses promenades crépusculaires et nocturnes, il s'appelle faire le vague.
Cette classe est la bourgeoisie de la prostitution. Elle n'a pas de langage spécial , niais seulement quelques mots particuliers qui lui servent à distinguer certains personnages plutôt encore que certains objets.
Ainsi la police, c'est la Rousse, les inspecteurs sont les Ronssards.
Son amant , est son amant, mais elle est ssimenesse.
La fille au dessus d'elle est la fille bon-
ton> la fille an dessous d'elle est la pierreuse .
Là se borne à peu près tout son argot. * Les noms qu'elles se donnent entre
elles s'élèvent déjà au dessus des noms
des filles de la Cite'.
C'est :
rousselette, '
Mont Saint- Jean,
Parfaite,
Mourette,
Roulotte,
Raton,
Beignet,
Crucifix,
Peloton,
Rosier,
MlGNARDE,
SOCGfE,
Bouquet,
Cocarde,
Chardonneret,
Louchon.
Au crépuscule, elle sort, comme ces phalènes qui viennent tournoyer aux lumières. A onze heures et demie, elle commence à rentrer; à minuit elle a disparu.
Qu'a-t-elle fait depuis le matin, et que va-t-elle faire la nuit : c'est ce que nous allons voir.
Toute fille faisant le vague a un amant de cœur, qu'en termes de police on nomme souteneur, et quYn termes
de clames de la halle on appelle d'un nom plus expressif encore . f^^ fa^ Un amant de cœur, c'est étrange, n'est-ce pas, et cependant cela est ainsi. Le premier mouvement est de se demander : Est-ce que ces filles-là ont un
cœur ?
Hélas ! oui, mesdames; il faut bien, les malheureuses, qu'elles tiennent au monde par quelque chose, ne fut-ce que pour épuiser, avec toutes les humiliations de la société, toutes les souffrances delà terre.
Voici les deux causes qui déterminent la prostituée à prendre un amant, c'està-dire, à se donner ce maître dont nous parlions tout à l'heure.
La première, la plus commune, la plus déterminante, c'est de se rattacher à quelque chose d'humain dans l'état de dégradation sociale où la fille est tombée, à ses propres yeux. C'est d'avoir quelqu'un qui, dans l'indifférence générale dont elle est entourée, lui prouve qu'il s'intéresse à elle, même en la battant.
La seconde cause est que la corporation des souteneurs ne permettrait pas qu'une fille restât sans amant.
Dans le premier cas, c'est le choix libre et indépendant de la fille qui détermine son affection; dans le second cas, c'est la nécessité.
Occupons-nous de cette classe eurieused'individusqui l'ait, en échappait!
à son pouvoir le désespoir de la police.
Auprès de toute industrie, il y a une autre industrie plus basse, qui la côtoie et qui vit d'elle.
Ainsi, la fille publique a près de son industrie qui l'enrichirait peut-être, l'industrie de l'homme entretenu qui la ruine certainement.
Car le véritable titre à donner à l'amant de cœur de la prostituée, n'est ni le titre que les dames de la halle lui ont donné, ni celui que les agents de police lui donnent, mais bien celui que nous lui donnons.
Le Ruffiano, comme on dit en Italie, existe peu aujourd'hui en Fiance; ce sont en général les femmes qui ont usurpé leurs honorables fonctions. D'un
autre côté, le souteneur de Gilblas, de Gusman d'Alfarache et de Lazarille de Tormes, qui se cache sous le lit, qui se blottit dans un coffre, qui s'enferme dans une armoire, pour dévaliser l'imprudent visiteur, n'existe plus. On peut, à l'heure qu'il est, si l'on monte chez une fille en carte, poser sa bourse sur la cheminée, poser sa montre sur la table de nuit, et on les retrouvera où on les a mises.
Nous en revenons donc au titre d'homme entretenu que nous avons donné à l'amant de cœur de la prostituée faisant le vague; nous verrons plus tard la différence qu'il y a sur ce point entre celle-ci et la fille de maison.
Les hommes entretenus forment une
corporation, comme autrefois celle des boucliers, clés boulangers et des tailleurs : seulement, comme toutes les lois de cette corporation sont verbales , comme tous les règlements sont traditionnels, comme rien ne prouve Passociation, les tribunaux sont impuissants pour la dissoudre, et la police se borne à la surveiller.
Nous avons dit où se recrutait la prostitution ; disons où se recrute la corporation des hommes entretenus.
Le Wauxhall autrefois, le Prado depuis, et le bal Montesquieu maintenant, sont les pépinières où les filles vont en général chercher leurs amants de cœur.
Là, elles rencontrent quelque petit ouvrier menuisier, ébéniste, peintre en bâ-
FI f, LES. M
fiments, qui vient dépenser, au profil du plaisir, l'économie de son travail de toute la semaine : la fille l'agace, l'embauche, et l'emmène chez elle.
Le lendemain, l'ouvrier qui a l'habitude de se lever à cinq heures du matin se reveille à huit : il est trop tard pour se présenter chez son maître, et commencer sa journée.
D'ailleurs la fille le retient.
— Mais, dit l'ouvrier, il faut cependant que je gagne mes trois francs.
— En voilà cinq, dit la fille.
Si l'ouvrier accepte, il est perdu : car il verra qu'il peut gagner deux francs de plus par jour à ne rien faire, qu'à travailler douze heures.
Mais ce n'est pas le tout qu'un ou-
vrier soit choisi par une fille pour entrer clans la corporation des amants de cœur : il faut encore qu'il soit reçu par l'association qui ne veut admettre que des individus dignes du corps.
Vous savez ce qu'on appelait autrefois tâter un okîat : quand ce soldat arrivait au quartier, le spadassin de la compagnie allait lui chercher querelle, et si le nouveau venu reculait, tout était dit, chacun le souffletait ou lui crachait au visage jusqu'à ce qu'il eût quitté le régiment.
Il en est ainsi de Y homme entretenu : à peine une fille en carte a-t-elle fait un choix nouveau, et s'est-elle donnée à un homme inconnu à la corporation, que le bruit de cet événement se répand dans
la corporation, et un des terribles saisit la première occasion de lui chercher querelle.
Il va sans dire que si l'occasion ne se présente pas, le provocateur s'en passe en en créant une .
L'intrus , une fois insulté , de deux choses l'une : ou il refuse le combat , et alors il estimé, honni, conspué, chassé, et cela par sa maîtresse, la première ; il fait donc abnégation de ses prétentions, s'éloigne, rentre dans les rangs de la société qu'il a abandonnés, y reprend la place qu'il avait quittée, et renonce à tout jamais à l'espoir qui lui avait souri un instant ; ou il accepte la lutte, et alors on convient des conditions du combat, ,et du lieu et de l'heure oii il sera livré.
4fi VILLES.
L'heure est ordinairement au crépuscule, le lieu une de ces petites rues qui avoisinent les corps-de-garde; le mode du combat, la savate.
Puisque nous avons prononce ce mot, arrêtons-nous un instant sur lui, il en vaut bien la peine.
La savate est aujourd'hui un art, comme le cancan est une danse; les gens du monde les ont élevés tous deux à une hauteur qu'on ne les croyait ni l'un ni l'autre destinés à atteindre.
Tant que la savate est restée une lutte populaire, un duel de Titi à Titi , la savate n'a pas fait de grands progrès, car elle se conservait pure et traditionnelle ; mais la fusion des rangs a amené la ren-
contre des grands et des petits, de l'homme du monde et du crocheteur :
l'absence du respect qu'on portait aux habits de velours et de soie, a fait naître le mépris et la haine des habits de drap; autrefois, pour l'homme du peuple, le grand seigneur était un protecteur qui le faisait vivre; aujourd'hui, pour le dernier manant, l'homme comme il faut est un usurpateur qui lui prend sa part des biens de ce monde.
Tous les matins, il y a des journaux qui, ne sachant pas ce que c'était que la loi agraire chez les Romains, orêchent la loi agraire. Tous les jours il y a des économistes qui, sous le nom de Saint-Simoniens, de Communistes et de Phalanstériens, préconisent le partage des
44 FÏLLES.
fortunes et l'abolition de l'hérédité ; tous les soirs il y a des filous qui mettent la théorie en pratique .
Pour tout homme pauvre, comme nous Pavons dit, Phomme riche est donc un ennemi; car il retient son bien, lui enlève sa pari de bonheur, et lui impose le travail à Paide duquel seulement il peut se procurer son pain de chaque jour.
D'ailleurs, si pauvre qu'il soit, et cela est juste, Phomme du peuple est, devant la loi, l'égal de l'homme du monde : il jouit des mêmes droits, et peut réclamer de tout agent de l'autorité une égale protection.
D'un autre côté, comme en même temps qu'il prenait à Phomme du peuple
le dësir de mouler, il prenait à Phoinme du monde le caprice de descendre. Il résulta, de ce double déplacement, un terrain neutre sur lequel le goujat et Phomme comme il faut se rencontrèrent. Ces terrains neutres furent successivement la descente de la Courtille, les bals masqués de Franconi, de la porte Saint- Martin, des Variétés, dePOdéon, de la Renaissance, de Musard, et aujo*raPîu;i de POpéra.
Nous désignons, comme on le Voit ici, lès localités principales, abandonnant les localités secondaires.
Cette réunion de Pliounne du peuple presque toujours envieux avec Phomme du monde quelquefois insolent, amena
des rixes ; il n'y avait pas moyen d'élever Phomme du peuple jusqu'au duel à l'épée et au pistolet, force fut à l'homme du monde de descendre jusqu'à la lutte à coups de pied, et le combat à coups de
poing.
Presque toujours, grâce à l'habitude de cette sorte de combat et à l'étude qu'en avait faite son adversaire, l'homme du monde fut vaincu.
Toute intelligence veut réagir contre ce qui l'opprime, que l'oppression vienne de la force ou de l'habileté; l'homme du monde décida donc qu'il rétablirait l'égalité par l'étude.
Dès lors, le besoin du maître de savate se fit sentir dans la société, et le maître de savate fut.
FILLË2». 47
II y avait bien déjà le maître de bâton; mais avec le bâton on assomme, et la moralité du gouvernement constitutionnel ne permet point qu'on en arrive jusque là ; d'ailleurs on ne peut pas toujours sortir avec un bâton de longueur, comme un compagnon du tour de France, et depuis Germanicus on est, comme chacun le sait, forcé de laisser sa canne à la porte des théâtres.
La savate devint donc, à partir de ce moment, une portion non pas essentielle de l'éducation de l'homme du monde, mais une partie complémentaire de ses arts d'agrément.
Les trois quarts de nos jeunes gens comme il faut, de ce qu'on appelait autrefois nos dandys, et de ce qu'on appelle
aujourd'hui nos lions, sont les premiers sa va f tiers du monde .
Mais Part de la savate se traîna d'abord dans les errements connus, le professeur s'en tint aux traditions vulgaires, et l'homme du monde, après une étude plus ou moins longue de cet art, se trouva tout bonnement, sous ce rapport, l'égal de l'homme du peuple.
C'était déjà beaucoup pour lui qui avait été long-temps son inférieur, mais ce n'était pas assez, ce n'était pas le tout de pocher un œil , d'écraser un nez ou de déchirer une jambe, il fallait rentrer chez soi avec les tibias intacts, le nez préservé, et les jeux sains et saufs.
Or, pour parvenir à ce résultat, ce n'était point assez d'arriver à être l'égal