‹ [Filles, lorettes et courtisanes] (volume 2)Chapitre 5 sur 11 · FILLE · texte numérisé non relu

FILLE

et la supériorité se trouva établie en faveur de l'aristocratie.

Nous disions donc avec raison que la savate était un art.

Maintenant que nous l'avons prouvé, revenons à notre sujet, dont cette digression nous a écarté, sans cependant nous en faire sortir.

Si donc, comme nous l'avons dit, le néophite accepte le défi, les deux champions, accompagnés de leurs témoins, se rendent au lieu désigné, et là le combat s'engage.

C'est une chose non moins curieuse à voir qu'un duel, je vous jure.

D'abord, comme dans un duel, où les

adversaires se tâtent l'un l'autre par des dégagements et des feintes, chaque savatier commence par ce qu'on appelle les coups de principes . Attaquant par les coups de pied bas, qui ont pour but de mettre à nu les os des jambes, ripostant par les coups de pied d'arrêt, qui ont pour résultat de couper le diaphragme.

Au bout d'un instant de cette lutte préparatoire, comme ils ne connaissent pas encore la boxe-savai e et qu'ils s'en tiennent à l'art primitif, c'est-à-dire qu'ils ne se servent que des pieds, ils essaieu! de se passer la jambe. Enfin, si habile qu'ils Soient tous deux, l'un d'eux finit toujours par tomber; alors, et le plus souvent, une fois à terre il s'avoue vaincu, non pas en demandait! franche-

ment grâce et merci , comme faisaient nos anciens chevaliers, — peste! le Français moderne est trop fier pour cela, « — mais en disant, — Ten ai assez, — * distinction subtile qui tend à faire croire que le vaincu se retire, non pas parce qu'il recoin i idi un vainqueur, mais parce que le jeu qu'il joue commence à l'ennuyer.

Si le- . . nous cherchons un mot pour ne pas dire vaincu, si le. .. terrassé prononce la phrase sacramentelle, son adversaire cesse de frapper à l'instant même, quelle que soit la haine qui l'enflamme, quel que soit le nombre de coups de pied qu'il ait reçu, quel que soit enfin son désir de les rendre. — Le J'en ai assez,, — est un talisman su-

préine, un appel toujours entendu. Un savatier, qui , après ce mot prononcé, toucherait un autre savatier autrement que pour l'aider à se relever, serait un homme aussi profondément déshonoré qu'un duelliste qui, après avoir désarmé son adversaire, lui passerait son épée au travers du corps.

Mais si, en tombant, le champion ne dit rien, si, malgré la position fâcheuse où il se trouve, il continue à se défendre, alors c'est autre chose, et il n'y a plus ni grâce ni merci. Celui qui est resté debout tourne autour de celui qui est couché , et essaie de le frapper à la tête ; et il frappe jusqu'à ce qu'il soit parvenu à lui laisser sur le visage une de ces empreintes visibles et honteuses , qu'en

terme d'art on appelle expressivement le cachet.

Une fois qu'il a passe par une pareille épreuve, fût-il vaincu, ce qui lui arrive presque toujours, Pâmant de cœur est reçu dans la corporation.

Mais aussi s'il est vainqueur,

Sa position est faite à Pins tant même, les filles se le disputeront; il peut se mettre au prix qu'il voudra, et si une fille n'est pas assez riche pour l'entretenir, elles se mettront deux , trois , quatre s'il le faut, pour le payer à son prix.

Il y a un de ces messieurs qu'on rencontre le soir sur le boulevart, avec des gants blancs, un habit bleu ou marron à boutons ciselés, un pantalon de couleur

tendre qui dessine ses formes, et dont rien ne trahit la position sociale qu'un chapeau légèrement incliné sur l'oreille, et le mouchoir de coton que, de temps en temps , il tire fastueusement de sa poche pour faire semblant de se moucher.

Il est entretenu par cinq femmes qui lui donnent chacune dix francs par jour, ce qui lui fait un revenu annuel de dixhuit mille francs.

Aussi, quand il passe sur le même boulevart que ses maîtresses , comme celles-ci en sont fières et comme les autrès en sont jalouses i

Et cependant le triomphe de ces pauvres filles qui se ruinent pour lui est incomplet; elles ne seront contentes, di-

sent-elles elles-mêmes , que lorsque M. T***** aura un tilbury.

Vous me direz qu'avez 18,000 fr., c'est-à-dire avec la moitié' de ce qu'a de nos jours un fils de France, M. J***** pourrait bien prendre l'élégante locomotive qu'ambitionnent pour lui ^es maîtresses.

Oui, sans doute; mais M. T***** est un garçon économe et qui songe à l'avenir : il n'aura pas toujours trente-sept ans, un poignet d'Alcide et un tempérament de fer. Il lui faut une ressource qui lui ménage une vieillesse honorable et honorée, et M. T*****, comme la plupart de ses confrères, loue des garnis, au jour.

Un mot de cette industrie, inconnue

FILLES. 6i

très certainement à la plupart de nos lecteurs.

La somme que reçoit dans les beaux quartiers de Paris un homme entretenu par une fille, est celle de dix francs par jour, c'est-à-dire les appointements d'un chef de bureau à la préfecture de la Seine, à la liste civile ou au ministère de l'intérieur.

En général, il en dépense cinq avec une autre fille : nous reviendrons à ce point tout à l'heure, et met les cinq autres de côte.

Puis, quand il a une somme suffisante, il prend des garnis au mois, qu'il sousloue au jour.

Tous les soirs il va faire sa recette. Si on ne lui paie pas son loyer, il s'en in-

demnise lui-même en s'adjugeant un fragment de la parure de sa pensionnaire, ou un châle, ou un chapeau, ou un bijou . Le lendemain ou le surlendemain, si on lui paie l'arriére, il rend l'objet. Le troisième jour, l'objet est vendu, et il n'y a plus rien à réclamer, le produit de la vente eût-il dépassé de beaucoup le total de la dette.

M. T**1*? a une douzaine de chambres garnies qu'il loue ainsi au jour, et dont il va en personne recevoir le loyer chaque soir.

On conçoit surtout combien, pour cette recette quotidienne, un tilbury lui serait utile.

Au reste, les hommes entretenus ont les mêmes inclinations, les mêmes dé-

fauts et les mêmes vices que les femmes auxquelles nous empruntons l'épithète sous laquelle nous les désignons. Ils trompent la femme qui les paient, dépensent avec des maîtresses l'argent qu'elles leur donnent, leur font des scènes de jalousie , et les battent le soir quand elles n'ont pas fait une recette convenable.

Aussi , chaque amant de cœur surveille-t-il sa maîtresse , non pas pour s'assurer qu'elle lui est fidèle, tout au contraire, mais pour ne pas lui laisser de possibilité de le tromper sur le résultat de ses disparitions : il la suit de l'autre côte du boulevart, ou Pe[)ie embusque au coin d'une borne.

Cela s'appelle filet' sa înonvsse.

Il ne lui passe aucune faiblesse, excepté celles que de temps en temps elle est forcée d'avoir pour les roussards .

On sait que les roussards sont les agents de la surveillance sanitaire.

A onze heures et demie, chacun ramasse sa ménesse, c'est-à-dire rentre avec sa femme. On fait les comptes, et ramant de cœur reçoit son dû, dont il va presque toujours, malgré les pleurs de sa maîtresse, manger une partie avec une autre femme.

S'il reste, c'est pour être nourri par elle le lendemain.

Quant à l'emploi du temps des filles en carte chez elles, il se divise, comme on le comprend bien, selon les goûts ou les tempéraments. Le plus grand nom-

bre reste couche fort tard. Celles qui savent lire, lisent les romans de Florian ou d'Anne Radcliffe, cherchant dans cette lecture des émotions douces ou terribles, des amours pastorales ou des passions sanglantes : tout ce qui est en opposition enfin avec leur vie habituelle et leurs émotions de tous les jours.

Quant aux livres licencieux, si appréciés dans les collèges et si recherchés dans les couvents, ils n'entrent jamais chez une prostituée. Qu'auraientils d'intéressant pour elle qui sait toutes les choses infâmes, et qui, sous ce rapport, n'a plus rien à apprendre. C'est elle qui est le livre.

Il y en a d'autres qui cousent, qui bru dent, qui font de la tapisserie, mais la

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