‹ Filles, lorettes et courtisanesChapitre 3 sur 8 · TOTAL · texte numérisé non relu

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Ainsi, Dieu a voulu, sans doute afin qu'on ne put pas dire (ju'il y avait an lie» de la terre où son regard ne pénéti'ât point, qu'une luem* de vertu brillât sur ce cloaque immonde, comme un feu follet voltige, étincelant et solitaire, sur un marais infec. ou sur un étang fangeux.

Maintenant que nous avons indique les sources premières qui alimentent la prostitution, passons du détail à la masse, et suivons l'armée de prostituées

qui tient garnison à Paris, dans la tente où elle se renferme le jour, sur le champ de bataille où elle exerce le soir, et dans le taudis où elle vient s'ébattre la nuit.

Il en est des filles comm.e des nouvelles recrues qui rejoignent les drapeaux : pendant quelque temps, à leur allure naïve, à leurs gestes gauches, à leur accent provincial, on peut reconnaître encore les traces de l'éducation primitive du conscrit ; puis, peu à peu, sous la canne du sergent, sous l'influence de la salle de police, sous l'exemple des camarades, tout cela se plie, se discipline, s'harmonise, et le plus maladroit réquisitionnaire finit par partir du pied gauche et marcher au pas comme ses camarades.

" Ainsi, que ce soit la séduction, la misère ou le dévouement qui ait conduit la malheureuse créature à l'état de dépravation où elle est arrivée, au bout d'un certain temps les caractères distinctifs des causes premières disparaissent, et l'observateur le plus judicieux et le plus Drofond aurait grand'peine à reconnaître des différeuces notables entre la fille et la fille, la prostituée et la prostituée.

Àf aintenant, divisons la fille publique en trois classes :

La fille de la Cité,

La fille du boulevard,

La fille en maison.

Nous allons reconnaître à chacune de ces trois classes des caractères distincts. Bien entendu que nous embrassons toujoui's des généralités , l'espace nous manquant pour nous occuper des détails et pour suivre les exceptions.

La fille de la Cité appartient à la dernière classe des prostituées ; c'est l'associée des voleurs dont regorgent les environs de la rue de Jérusalem. C'est la maîtresse et la complice née du galérien futur, ou du forçat libéré. Elle vit de sa vie, parle son argot, et le suit souvent jusque sur les bancs de la cour d'assises.

Les noms qu'elles se donnent entre elles se ressentent de l'état qu'elles exercent et de la société qu'elles fréquentent.

C'est : la Chouette, — la Calorgne, — la Bancale, — la Bour donneuse, — la Trimarde, et autres appellations tirées de leurs défauts physiques, et plus souvent encore de leurs inclinations, de leurs vices ou de leurs crimes.

Nous ne les mentionnons ici que pour mémoire.

Le courage nous a manqué pour descendre, même en pensée, dans les égoùts où elles exercent, et pour monter, même par procurateur, jusqu'aux chenils qu'elles habitent.

La fille du boulevard doit être rangée dans la seconde classe des prostituées.

C'est, en général, la fille libre et n'appartenant qu'à elle-même, logeant dans les garnis ou dans ses meubles, et ne rendant compte de sa conduite qu'à l'autorité administrative et à l'administration sanitaire.

Nous parlerons tout à l'heure de son véritable maître.

On la désigne sous le nom de fille en carte, nom qui lui vient de la carte de visite sanitaire qu'elle va chercher deux fois par mois au dispensaire, qui porte le nom sous lequel elle s'est fait inscrire et la date du jour où elle a été visitée ; à toute réquisition elle est forcée de justifier de cette carte.

Quant à l'état qu'elle exerce dans le cours de ces promenades crépusculaires et nocturnes, il s'appelle faire le vague.

Celle classe est la bourgeoisie de la prostitution. Elle n'a pas de langage spécial, mais seulement quel-

ques mots particuliers qui lui servent à distinguer certains personnages plutôt encore que certains objets.

Ainsi la police, c'est la rousse, les inspecteurs sont les roussards.

Son amant est son amant, mais elle est sa ménesse.

La fille au-dessus d'elle est la fille bon ton, la fille au-dessous d'elle est la pierreuse.

Là se borne à peu près tout son argot.

Les noms qu'elles se donnent entre elles s'élèvent déjà au-dessus des noms des filles de la Cité.

C'est: Rousselette, — Mont-Saint-Jean, — Parfaite, — Mourette, — Roulotte,— Raton, — Beignet, — Crucifix, — Peloton, — Rosier, — Mignarde, — Cocote, — Bouquet, — Cocarde, — Chardonneret, — Louchon.

Au crépuscule, elle sort, comme ces phalènes qui viennent tournoyer aux lumières. A onze heures et demie, elle commence à rentrer ; à minuit, elle a disparu.

Qu'a-t-elle fait depuis le matin , et que va-t-elle laire la nuit ? C'est ce que nous allons voir.

Toute fille faisant le vague a un amant de cœur, qu'on terme de police on nomme souteneur, et qu'eu

terme de dames de la halle, on appelle d'un nom plus expressif encore.

Un amant de cœur, c'est étrange, n'est-ce pas ? et cependant cela est ainsi. Le premier mouvement est de se demander :

— Est-ce que ces filles-là ont un cœur ?

Hélas ! oui, mesdames ; il faut bien, les malheu* reuses, qu'elles tiennent au monde par quelque chose, ne fût-ce que pour épuiser, avec toutes les humiliations de la société, toutes les souffrances de la terre.

Voici les deux causes qui déterminent la prostituée à prendre un amant, c'est-à-dire à se donner ce maître dont nous parlions tout à l'heure.

La première, la plus commune, la plus déterminante, c'est de se rattacher à quelque chose d'humain dans l'état de dégradation sociale où la fille est tombée, à ses propres yeux ; c'est d'avoù* quelqu'un qui, dans l'indilTérence générale dont elle est entourée, lui prouve qu'il s'intéresse à elle, même en la battant.

La seconde cause est que la corporation des souteneurs ne permettrait pas qu'une fille restât sans amant.

Dans le premier cas, c'est le choix libre et indépen-

dant de la fille qui détermine sou affection ; dans le second cas, c'est la nécessité.

Occupons-nous de cette classe curieuse d'individus qui fait, en échappant à son pouvoir, le désespoir da la police.

Auprès de toute industrie, il y a une autre industrie plus basse, qui la côtoie et qui vit d'elle.

Ainsi, la fille publique a près de son industrie, qui l'enrichirait peut-être, l'industrie de Yhomme entretenu^ qui la ruine certainement.

Car le véritable titre à donner à l'amant de cœur de la prostituée, n'est ni le titre que les dames de la halle lui ont donné, ni celui que les agents de police lui donnent, mais bien celui que nous lui donnons.

Le ruffiano, comme on dit en Italie, existe peu aujourd'hui en France ; ce sont, en général, les femmes qui ont usurpé leurs honorables fonctions. D'un auti'e côté, le souteneur de Gil Blas, de Gusman d'Alfarache et de Lazarille de Tormes, qui se cache sous le lit, qui se blottit dans un coffre, qui s'enferme dans une armoire, pour dévaliser l'imprudent visiteur, n'existe plus. On peut, à l'heure qu'il est, si l'on monte chez une fille en carte, poser sa bourse sur la

cheminée, poser sa montre sur la table de nuit, et on les retrouvera où on les a mises.

Nous en revenons donc au titre d'homme entretenu que nous avons donné à l'amaot de cœur de la prostituée faisant le vague ; nous verrous plus tard la différence qu'il y a sur ce point entre celle-ci et la fille de maison.

Les hommes entretenus forment une corporation, compie autrefois celle des bouchers, des boulangers et des tailleurs ; seulement, comme toutes les lois de cette corporation sont verbales, comme tous les règlements sont traditionnels, comme rien ne prouve l'association, les tribunaux sont impuissants pour la dissoudre, et la police se borne à la surveiller.

Nous avons dit où se recrutait la prostitution ; disons où se recrute la corporation des hommes entre' tenus.

Le Wauxhall autrefois, le Prado depuis, et le bas Montesquieu maintenant, sont les pépinières où les filles vont, en général, chercher leurs amants de cœur.

Là, elles rencontrent quelque petit ouvrier menuisiep, ébéniste, peintre en bâtiments, qui vient dépen-

ser, au profit du plaisir, l'économie de son travail de toute la semaine : la fille l'agace, l'embauche et l'emmène chez elle.

Le lendemain, l'ouvrier qui a l'habituc^'e de se lever à cinq heures du matin se réveille à huit : il est trop tard pour se présenter chez son maître, et commencer sa journée.

D'ailleurs, la fille le retient.

— Mais, dit l'ouvrier, il faut cependant que je gagne mes trois francs.

— En voilà cin^, dit la fille.

Si l'ouvrier accepte, il est perdu ; car il verra qu'il peut gagner par jour, à ne rien faire, deux francs de plus qu'à travailler douze heures.

Mais ce n'est pas le tout qu'un ouvrier soit choisi par une fille pour entrer dans la corporation des amajits de cœur : il faut encore qu'il soit reçu par l'association, qui ne veut admettre que des individus dignes du corps.

Vous savez ce qu'on appelait autrefois tâter un soL dat : quand ce soldat arrivait au quartier, le spadassin de la compagnie allait lui chercher querelle, et, si le nouveau venu reculait, tout était dit, chacun le

souffletait ou lui crachait au visage jusqu'à ce qu'il eût quitté le régiment.

Il en est ainsi de V homme entretenu : à peine une fille en carte a-t-elle fait un choix nouveau, et s'estelle donnée à un homme inconnu à la corporation, que le bruit de cet événement se répand dans la corporation, et un des terribles saisit la première occasion de lui chercher querelle.

Il va sans dire que, si l'occasion ne se présente pas, le provocateur s'en passe en en créant une.

L'intrus une fois insulté, de deux choses l'une : — ou il refuse le combat, et alors il est hué, honni, conspué, chassé, et cela, par sa maîtresse la première-, il fait donc abnégation de ses prétentions, s'éloigne, rentre dans les rangs de la société qu'il avait abandonnés, y reprend la place qu'il avait quittée, et renonce à tout jamais à l'espoir qui lui avait souri un instant ; — ou il accepte la lutte, et alors, on convient des conditions du combat, et du lieu et de l'heure où il sera livré.

L'heure est ordinairement au crépuscule, le lieu une de ces petites rues qui avoisincnt les corps de garde ; le mode du combat, la savate.

Paisgue nous avons prononcé ce mot , arrêtonsnous-y un instant, il en vaut bien la peine.

La savate est aujourd'hui un art, comme le cancan est une danse ; les gens du monde les ont élevés tous deux à une hauteur qu'on ne les croyait ni l'un ni l'autre destinés à atteindre.

Tant que la savate est restée une lutte populaire, un duel de titi à titi, la savate n'a pas fait de grands progrès, car elle se conservait pure et traditionnelle ; mais la fusion des rangs a amené la rencontre des grands et des petits, de l'homme du monde et du crocheteur : l'absence du respect qu'on portait aux habits de velours et de soie a fait naître le mépris et la haine des habits de drap : autrefois, pour l'homme du peuple, le grand seigneur était un protecteur qui le faisait vivre ; aujourd'hui, pour le dernier manant, l'homme comme il faut est un usurpateur qui lui prend sa part des biens de ce monde.

Tous les matins, il y a des journaux qui, ne sachant pas ce que c'était quo la loi agraire chez les Romains, prêchent la loi agrah-e. Tous les jours, il y a des éco nomistes qui, sous le nom de saint-simoniens, de communistes et de phalanstériens, préconisent le partage

des fortunes et l'abolition de l'hérédité ; tous les soirs, il y a des filous qui mettent la théorie en pratique.

Pour tout homme pauvre, comme nous l'avons dit, l'homme riche est donc aujourd'hui un ennemi ; car il retient son bien, lui enlève sa part de bonheur, et lui impose le travail à l'aide duquel seulement il peut se procurer son pain de chaque jour.

D'ailleurs, si pauvre qu'il soit, et cela est juste, l'homme du peuple est, devant la loi, l'égal de l'homme du monde ; il jouit des mêmes droits, et peut réclamer de tout agent de l'autorité une égale protection.

D'un autre côté, comme en même temps qu'il prenait à l'homme du peuple le désir de monter, il prenait à l'homme du monde le caprice de descendre. Il résulta, de ce double déplacement, un terrain neutre sur lequel le goujat et l'homme comme il faut se rencontrèrent. Ces terrains neutres furent successivement la descente de la Gourtille, les bals masqués de Franconi , de la Porte-Saint-Martin , des Variétés , de rOdéon, de la Renaissance, de Musard, et aujourd'hui de l'Opéra.

Nous désignons, comme on le voit ici, les loca*

lités principales, abandonnant les localités secondaires.

Cette réunion de l'homme du peuple presque toujours envieux avec l'homme du monde quelquefois insolent, amena des rixes ; il n'y avait pas moyen d'élever l'homme du peuple jusqu'au duel à l'épée et au pistolet, force fut à l'homme du monde de descendre jusqu'à la lutte à coups de pied, et le combat à coups de poing.

Presque toujours, grâce à l'habitude de cette sorte de combat et à l'étude qu'en avait faite son adversaire, l'homme du monde fut vaincu.

Toute intelligence veut réagir contre ce qui l'oppiime, que l'oppression vienne de la force ou de l'habileté ; l'homme du monde décida donc qu'il rétablirait l'égalité par l'étude.

Dès lors, le besoin du maître de savate se fit sentir dans la société, et le maître de savate fut.

Il y avait bien déjà le maître de bâton ; mais, avec le bâton, on assomme, et la moralité du gouvernement constitutionnel ne permet point qu'on en arrive jusque là ; d'ailleurs, on ne peut pas toujours sorfer avec im bâton de longueur, comme ul. compagnon du tour de France, et, depuis Germanirus, on est, comme

chacun le sait, forcé de laisser sa canne à la porte des théâtres.

La savate devint donc, à partir de ce moment, une portion non pas essentielle de l'éducation de l'homme du monde, mais une partie complémentaire de ses arts d'agrément.

Les trois quarts de nos jeunes gens comme il faut, de ce qu'on appelait autrefois nos dandys, et de ce qu'on appelle aujourd'hui nos lions, sont les premiers savatiers du monde.

Mais l'art de la savate se traîna d'abord dans les errements connus, le professeur s'en tint aux traditions vulgaires, et l'homme du monde , après une étude plus ou moins longue de cet art, se trouva tout bonnement, sous ce rapport, l'égal de l'homme du peuple.

C'était déjà beaucoup pour lui qui avait été longtemps son inférieur, mais ce n'était pas assez, ce n'était pas le tout de pocher un œil. d'écraser un nez ou de déchirer une jambe : il fallait ren-rer chez soi avec les tibias intact**, N nez préservé et les yeux sains et saufs.

Or^ pour parvenir à ce résultat, ce n'était point as*

sez d'arriver à être l'égal de l'homme du peuple, il fallait l'écraser par une puissante supériorité.

Les individus naissent en harmonie avec leur temps. Si les grandes époques manquent parfois aux hommes, il est bien rare que les hommes manquent jamais aux grandes époques : un homme de génie apparut.

Cet liomme, c'est Charles Lacour.

Charles Lacour commença par étudier la savate, et, arrivé à une force supérieure, d'écolier, il se fit maître, tout en convenant cependant— ce qui est rare chez les professeurs — que la savate, même comme il l'enseignait, était un art incomplet.

Il rêvait donc nuit et joui- aux moyens de perfectionner cet art.

Comme il était plongé au plus profond de ses calculs théoriques, il entendit parler de la boxe.

Quand je faisais partie de la garde nationale, et que mon sergent, avec grand'peine, m'avait fait faire demitour à droite, il s'arrêtait, haletant, s'essuyait le front avec son mouchoir, puis me disait, d'une voix lente, accentuée et solennelle, afin de rendre la démonstration plus lucide :

— Maintenant, monsieur Dumasse , demi-tour à gauche est exactement la même chose que demi-tour à droite, excepté que c'est tout le contraire. — Allez !

Eh bien, pour me servir de la démonstration de mon sergent, qui m'a toujours paru la figure la plus claire de l'école de peloton, je redirai après lui :

« La boxe est exactement la même chose que la savace, excepté que c'est tout le contraire. — Allez I h

En effet, écoutez bien ceci : et vous en tirerez encore cette conséquence politique qu'il y a, outre la haine nationale, une antipathie naturelle entre l'Anglais et le Français, n'en déplaise aux prôneurs de l'alliance anglaise.

En effet, l'Anglais, dans la boxe, — la boxe est la savate de l'Angleterre, — a perfectionné l'usage des bras et des poings, tandis qu'il n'a considéré les jambes et les pieds que comme des ressorts destinés à rapprocher ou à éloigner le boxeur de son adversaire.

Tout au contraire, dans la savate, qui est la boxe de la France, le Parisien avait fait de la jambe et du pied les agents principaux, ne considérant les mains que comme armes défensives.

U en résulte que l'Anglais perd toute la ressource

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qu'il peut tirer des pieds, tandis que le Français perdait toute l'aide qu'il pouvait espérer des mains.

Charle* Lacour rêva cette grande entreprise , cette splendide utopie , ce suprême perfectionnement de fondre ensemble la boxe et la savate.

Il partit pour l'Angleterre, et, sans leur dire qui il était, il prit comme un écolier ordinaire, des leçons de Swift et d'Adams, les deux premiers boxeurs de Londres.

Puis, lorsque l'écolier se sentit maître, il revint à Paris, et mit sa théorie en pratique.

De cette combinaison est née la savate contemporaine ; cet art terrible qui met l'homme qui le possède en état de lutter, non-seulement avec un homme plus fort que lui, mais avec quatre hommes d'une puissance supérieure à la sienne.

A partir de ce moment, et grâce à la réunion des pie/is et des poings, qui fait des quatre n.vimbiCo dont Dieu, dans sa prévoyance, a doué l'homme, des armes tour à tour défensives et offensives , la victoire de l'homme du monde sur l'homme du peuple ne fut plus douteuse, et la supériorité se trouva établie en faveur de l'aristocratie.

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Nous disions donc avec raison que la savate était un art.

Maintenant que nous l'avons prouvé, revenons à notre sujet, dont cette digression nous a écarté, sans cependant nous en faire sortir.

Si donc, comme nous l'avons dit, le néophite accepte le défi, les deux champions, accompagnés de leurs témoins, se rendent au lieu désigné, et, là, le combat s'engage.

C'est une chose non moins curieuse à voir qu'un duel, je vous jure.

D'abord, comme dans un duel, oii les adversaires se tâtent l'uu l'autre par des dégagements et des feintes, chaque savatier commence par ce qu'on appelle les coups de principes : attaquaut pai les coups de pied bas, qui ont pour but de mettre à iiu les os des jambes, ripostant par les coups de pied d'arrêt, qui ont pour résultat de couper le di iphragmo. Au bout d'un instant de cette lutte préparatoire, comme ils ne connaissent pas encore la boxe-savate et qu'ils s'en tiennent à l'art primitif, c'est-à-dire qu ils ne se servent que des pieds, ils essayent de se passer la jambe. Enfin, si habiles qu'ils soient tous deux, l'un d'eux finit toujours

par tomber ; alors, et le plus souvent, une lois à terre, il s'avoue vaincu, non pas eu demandant franchement grâce et merci, comme faisaient nos anciens chevaliers. — peste ! le Français moderne est trop fier pour cela — mais en disant : « J'en ai assez ! » distinction subtile qui tend à faire croire que le vaincu se retire, non pas parce qu'il reconnaît un vainqueur, mais parce que le jeu qu'il joue commence à l'ennuyer.

Si le... nous cherchons un mot pour ne pas dire vaincu, si le... terrassé prononce la phrase sacramentelle, son adversaire cesse de frapper à l'instant même, quelle que soit la haine qui l'enflamme, quel que soit le nombre de coups de pied qu'il ait reçus, quelque soit enfin son désir de les rendre. — Le J'en ai assez est un talisman suprême, un appel toujours entendu. Un savaticr, qui, après ce mot prononcé, toucherait un autre savatier autrement que pour l'aider à se relever, serait un homme aussi profondément déshonoré qu'un duelliste qui, après avoir désarmA sou adversaire, lui passerait son épée au travers du co.ps.

Mais, si, en tombant, le champion ne dit rien, si, malgré la position fâcheuse où il se trouve, il continue à se défendre, alors c'est autre chose, et il n'y a

plus ni grâce ni merci. Celui qui est resté debout tourne autour de celui qui est couché, et essaye de le frapper à la tête : et il frappe jusqu'à ce qu'il soit parvenu à lui laisser sur le visage une de ces empreintes visibles et honteuses, qu'en terme d'art ou appelle expressivement le cachet.

Une fois qu'il a passé par une pareille épreuve, fûtil vaincu, ce qui lui arrive presque toujours, l'amant de cœur est reçu dans la corporation.

Mais aussi s'il est vainqueur !

Sa position est faite à l'instant même, les filles se le disputeront ; il peut se mettre au prix qu'il voudra, et, si uue fille n'est pas assez riche pour l'entretenir, elles se mettront deux, trois, quatre s'il le faut, pour le payer à s^^n prix.

Il y a un de ces messieurs qu'on rencontre le soir sur le boulevard, avec des gants blancs, un habit bleu ou marron à boutons ciselés, un pantalon de couleur tendre qui dessine «os formes, et dont rien ne trahit la position sociak qu'un chapeau légèrement incliné sur l'oreille, et le mouchoir de coton que, de temps en temps, il tire fastueusement de sa poche puur faire semblant de se moucher.

• lî est entretenu par cinq femmes qui lui donnent chacune dix francs par jour ; ce qui lui fait un revenu annuel de dix-huit mille francs

Aussi, quand il passe sur le même boulevard que ses maîtresses, comme celles-ci en sont fières et comme les autres en sont jalouses !

Et cependant, le triomphe de ces pauvres filles qui se ruinent pour lui est incomplet; elles ne seront contentes, disent-elles elles-mêmes, que lorsque M. T*** aura un tilbury.

"Vous me direz qu'avec dix-huit mille francs, c'està-dire avec la moitié de ce qu'a de nos jours un fiis de France, M. T*** pourrait bien prendre l'élégante locomotive qu'ambitionnent pour lui ses maîtresses.

Oui, sans doute ; mais M. T*** est un garçon économe et qui songe à l'avenir : il n'aura pas toujours trente-sept ans, un poignet d'Alcide et un tempérament de fer. Il lui faut une ressource qui lui ménage une vieillesse honorable et honorée, et M. T***, comme la plupart de ses confrères, loue des garnis, au jour.

Un mot de celte industrie, inconnue très-certainement à la plupart de nos lecteurs.

La Somme que reçoit, dans les beaux quartiers de

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Paris, un homme entretenu par une fille est celle do dix francs par jour, c'est-à-dire les appointements d'un chef de bureau à la préfecture de la Seine, à la Liste civile ou au ministère de l'intérieur.

En général, il en dépense cin*] avec une autre fille, — nous revieudi'ous à ce point tout à l'heure, — et met les cinq autres de côté.

Puis, quand il a une somme suffisante, il prend des garnis au mois, qu'il sous-loue au jour.

Tous les soirs, il va faire sa recette. Si on ne lui paye pas son loyer, il s'en indemnise lui-même en s'adjugeant un fragment de la parure de sa pensionnaire, ou un châle, ou un chapeau, ou un bijou. Le lendemain ou le surlendemain, si on lui paye l'arriéré, il rend l'objet. Le troisième jour, l'objet est vendu, et il n'y a plus rien à réclamer, le produit de la vente eût-il dépassé de beaucoup le total de la dette.

M. T*** a une douzaine de chambres garnies qu'il loue ainsi au jour, et dont il va en personne recevoir le loyer chaque soir.

On conçoit surtout combien, pour cette recette quotidienne, un tilbury lui serait utile.

Au reste, les hommes entretenus out les mêmes in-

clinations, les mêmes défauts et les mêmes vices que les femmes auxquelles nous empruntons l'épithète sous laquelle nous les désignons. Ils trompent la femme qui les payent, dépensent avec des maîtresses l'argent qu'elles leur donnent, leur font des scènes de jalousie, et les battent le soir quand elles n'ont pas fait une recette convenable.

Aussi, chaque amant de cœur surveille-t-il sa maîtresse, non pas pour s'assurer qu'elle lui est fidèle, tout au contraire, mais pour ne pas lui laisser de possibilité de le tromper sur le résultat de ses disparitions : il la suit de l'autre côté du boulevard, ou l'épie embusqué au coin d'une borne.

Gela s'appelle filer sa ménesse.

Il ne lui passe aucune faiblesse, excepté celles que, de temps en temps, elle est forcée d'avoir pour les roussards. On sait que les roussards sont les agents de la surveillance sanitaire.

A onze heures et demie, chacun ramasse sa ménesse, c'est-à-dire rentre avec sa femme. Ou fait les comptes, et l'amant de cœur reçoit son dû. dont il va presque toujours, malgré les pleurs de sa maîtresse, manger une partie avec une autre femme^

S'il reste, c'est pour être nourri par elle le lendemain.

Quant à l'emploi du temps des filles en carte chez elles, il se divise, comme on le comprend bien, selon les goûts ou les tempéraments. Le plus grand nombre reste couché fort tard. Celles qui savent lire, lisent les romans de Florian ou d'Aune RadcliSe, cherchant dans cette lecture des émotions douces ou terribles, des amours pastorales ou des passions sanglantes : tout ce qui est en opposition enfin avec leur vie habituelle et leurs émotions de tous les jours. Quant aux livres liùencieux, si appréciés dans les collèges et si recherchés dans les couvents, ils n'entrent jamais chez une prostituée. Qu'auraieut-ils d'intéressant pour elle qui sait toutes les choses infâmes, et qui, soas ce rapport, n'a plus rien à apprendre? C'est elle qui est le livre.

Il y en a d'autres qui cousent, qui brodent, qui font de la tapisserie ; mais la chose est rare. La paresse est le défaut capital de la fille publique.

Le soir venu, — et, en général, elles voient venir le soir avec une grande tristesse, — elles s'habillent, descendent, et recommencent le métier qu'elles ont fait la veille.

Cette vie si uniforme, si monotone, si pareille, a cependant ses jours tragiques qui se représentent deux fois par mois : ce sont les jours du Dispensaire.

Le Dispensaire est le lieu où les filles en carte subissent la visite, et son établissement date de l'année

Chaque fille, comme nous l'avons dit, reçoit, au commencement de l'année, une carte sur laquelle est relaté le nom sous lequel elle s'est fait inscrire, et qui présente, en outre, un timbre sec, et plusieurs petites cases dans lesquelles sont inscrites les dates des visites.

Toute fille en carte qui ne se présente pas au jour voulu, — ce qui est facile à vérifier par la date de la première visite, — est punie fort sévèrement. Il en résulte que, si terrible que soit pour elles cette inspection, elles préfèrent encore la visite à la punition.

Le Dispensaire est situé au coin de la rue de Jérusalem, près de l'arcade Jean-Goujon. Les filles en carte s'y rendent avec leurs amants de cœur, qui les attendent à la porte : elles entrent alors dans une grande salle où elles attendent leur tour, confondues les imes avec les autres, sans distinction de hiérar-

cMe, soie, bure, velours et haillons pêle-mêle. Puis leur numéro d'ordre arrive, on les appelle, et elles passent dans la chambre d'examen.

Dans la prison et à l'hôpital, l'inspection se fait sur une espèce de table pareille à celle dont on se sert pour les grandes opérations chirurgicales. La fille se couche sur cette table, et le médecin procède à la visite, qui se fait surtout à l'aide du spéculum.

Mais, quels que soient les avantages qu'offraient cette table, on a dû y renoncer au Dispensaire. Pourquoi cela? Le voici. Ecoutez-bien, la raison est étrange :

Les élégantes viennent avec leur chapeau; en se couchant sur cette table, elles froissaient leur chapeau, qu'il eût été trop long de défaire et de remettre, chaque médecin devant visiter vingt-cinq femmes, et faire ce qu'on appelle leur folio par heure. Or, comme, pour la plupart du temps, elles n'avaient que cet unique chapeau, cette circonstance de la détérioration d'une partie si importante de leur toilette, multipliait le nombre des réca:lcitrantes et des insoumises, à un tel poini qu'il fallut renoncer à la table, quelque avantage qu'elle présentât.

Il iàllut donc se contenter d'un fauteuil.

Ce fauteuil, à dos renversé, que dépassent le cou et la tête, est élevé sur une espèce d'estrade où la patiente monte à l'aide d'un escabeau. Pais, la visite faite, si elle est reconnue saine, on lui vise sa carte, on lui remplit son folio, et on la renvoie.

Alors, ce sont des cris de joie, des transports de bonheur entre l'amant et elle : on a quinze jours de tranquillité devant soi, quinze jours d'abondance, quinze jours de liberté.

Mais si, au contraire, la fille est malade, sur un signe du médecin elle est saisie, enlevée et conduite au Dépôt, malgré ses cris, ses pleurs, ses gémissements, et oela à l'instant même, à la minute, à la seconde.

Là, elle reste avec une centaine d'autres pestiférées comme elle, jusqu'à ce que la visite soit finie; puis on les entasse six par six dans des fiacres, et on les conduit à Saint-Lazare.

Le trajet est chose curieuse, car les amants suivent aux portières, échangeant avec ces malheureuses des signes, des paroles, des protestations. Un instant, les pauvres créatures pourraient se croire aimées de leurs

amants. Hélas I il n'en est rieii : les malheureux pleurent leur industrie détruite, leur spér'alation ruinée, leur prospérité interrompue.

Puis, une fois guérie, la recluse sort de Saint- Lazare, et retrouve son amant infidèle et rançonnant quelque autre de ses camarades .

Elle refait un autre amant qui l'espionne, la ruine et la bat comme le premier, et la même vie recommence.

Maintenant que nous en avons fini avec les filles encarte, passons aux filles en maison.

Les filles en maison se divisent en deux classes :

Les filles d'amour.

Les pensionnaires.

Ces deux classes sont réunies sous la seule dénomination de filles à numéro.

Ce nom de filles à numéro leur vient de ce qu'au lieu d'avoir une carte comme les filles qui exercent pour leur propre compte, elles n'ont qu'un simple numéro d'ordre.

La fiiie d'amour livre son corps pour la nourriture et le vêtement : on lui laisse un jour par semaine peodant lequel elle exerce pour son propre compte.

La pensionnaire travjaille de compte à demi, c'est-à-

dire qu'elle partage sa recette avec la dame de maison; et, sur ce qui lui reste, s'habille et paye trois, quatre ou cinq francs de nourriture, selon l'élégance de l'établissement où elle se trouve.

L'intérêt de la dame de maison est d'endetter ses ûlles, afin qu'elles ne passent pas dans un autre établissement.

Quelques-unes, cependant, font, malgré tout cela, des économies assez considérables. Il y a certaines de ces filles qui ont jusqu'à vingt-cinq ou trente mille francs placés sur le grand-livre.

Les filles qui habitent les grands établissements manifestent un profond mépris pour les fiUes en carte, qui leur rendent ce mépris en haine ; c'est l'aristocratie de la prostitution;

Aussi leurs noms se ressentent-ils de leur prétention à une supériorité sociale.

Elles s'appellent :

Armide, — Nathalie, — Olympe,— Zulma,— Armande,

— Azèlina, — Palmire, — Flavie, — Sydonie, — Arthémise, — Octavie, — Flora, — Isménie, — Balzamine,

— Aspasie, — Antonia, — Fanny, — Lucrèce, — Rosa, — Léocadie.

Les filles à numéro ne sortent pas, ou sortent trèspeu ; elles se contentent de recevoir des visites.

Les chambres où elles reçoivent ces visites ont un aspect tout particulier, une physiologie tout indivi- "duelle, qui tient de L'hôtel garni et de la maison bourgeoise.

Le mobilier se compose, en général, de rideaux blancs, de canapés rouges, de tableaux représentant Napoléon, l'impératrice Joséphine, le prince Eugène et les Adieux de Ponlatowski à sa famille ; d'une pendule flanquées de deux vases de porcelaine sous des globes,, d'un feu qui ne brûle jamais, et d'une psyché, que les filles appellent généralement une apschiché.

Tout objet d'ameublement qui se peut mettre dans la poche est généralement supprimé.

La vie de la fille en numéro est encore moins accidentée, comme on le comprend bien, que celle de la fille en carte : l'une cherche, l'autre attend; et, si monotone qu'elle soit, c'est toujours une distraction que de faire le vague.

Puis celles-ci n'ont point la ressource quotidienne de l'amant de cœur, elles sont forcées de s'en tenir à l'amant hebdomadaire.

Aussi, n'ayant qu'un jour sur sept, mettent-elles toujours pour condition que ce jour sera le dimanche. Or, le dimanche est le grand jour des commis et des étudiants ; cela tombe à merveille.

Les dames en numéro ne payent pas leurs amants ; elles se font, en général, passer à leurs yeux pour des femmes entretenues par des Anglais, des banquiers et des agents de change.

Comme elles sont, d'habitude, assez élégamment mises, ceux qu'elles veulent tromper se laissent prendre à leur mensonge. Mensonge qu'ils ne peuvent pas démasquer, le prix d'entrée de l'établissement qu'habitent ces dames, étant, en général, fort audessus de leurs moyens pécuniaires.

Aussi, le lundi matin, commis et étudiants rentrent-ils, d'un petit air fat, dans leurs magasins et dans leurs hôtels garnis, en parlant tout haut de leurs bonnes fortunes, avec de grandes dames, dont ils montrent les cheveux roulés dans un médaillon, et dont ils gravent discrètement, sur les vitres de leur chambre, les simples initiales, de peur de compromettre leurs nobles conquêtes.

Ce sont là les baronnes, les comtesses et les mar-

quises qui rendent la vie si malheureuse aux pauvref grisettes.

Aussi, pour les filles en numéro, filles d'amour ou pensionnaires, le dimanche est-il le jour heureux, le jour désiré pendant six jours, le jour attendu toute la semaine, le jour dont le reflet se répand sur tous les autres jours.

Maintenant, à part l'exercice de son métier, à quoi se passent les autres jours?

D'abord, la fille est surtout paresseuse ; elle se lève le plus tard qu'elle peut. Deux fois par semaine, la marcheuse la conduit au bain, et l'accompagne, de crainte qu'elle n'aille ailleurs. Puis elle rentre déjeuner dans sa chambre, passe de sa chambre dans la chambre commune, où se trouvent ses compagnes, et joue aux cartes ou au loto ; au loto surtout, le loto est le jeu de prédilection de la fille à numéro. J'espère î[u'on ne me fera pas l'humiliation de croire que j'ai àsqué un calembour.

Si des visites se présentent, on appelle ces demoiselles selon leur tour de rôle. Il arrive aussi parfois que les visiteurs les font demander par leur nom ; ce sont IciS tours de faveur.

A quatre heures, on dîne en communauté : chacune a sa place habituelle, comme dans une table d'hôte : la dame de la maison tient le milieu et veille à ce que tout se passe dans les convenances. Chez quelques dames de maison, il y a une amende pour toute fille qui jure ou tient un propos licencieux.

Le dîner est copieux : il se compose de la soupe, du bœuf, d'un bon rôti et d'une salade gigantesque, servie dans un saladier monstre. Ce saladier est traditionnel, c'est le palladium de l'établissement ; on peut juger de la valeur que la superstition lupanarienne y met en voyant les attaches qui consolident ses nombreuses fêlures.

Les filles à numéro sont visitées une fois par semaine et à domicile. Le jour et l'heure de la visite sont toujours fixés d'avance, afin que le médecin ne les trouve pas absentes ou occupées. Si une fille est reconnue atteinte d'une maladie contagieuse, elle est signalée à la dame de maison, qui, à l'instant même et sous peine d'amende considérable, es^ sommée de la retirer de la circulation. En conséquence, la fille signalée est immédiatement consignée dans sa

chambre, et, le lendemain, elle doit se présenter au

Dispensaire, où elle subit une seconde visite. Si cette seconde visite confirme le jugement porté sui' elle à la première, elle est aussitôt conduite au Dopôt et, de là, transférée à l'hôpital.

Le Ipndemain, le commis ou l'étudiant reçoit une lettre qui lui apprend que sa baronne, sa comtesse ou sa marquise est partie pour Iqs eaux.

Maintenant, quelques mots sur la façon dont disparaissent, arrivées à un certain âge, ces trente ou trente-cinq mille filles publiques qui forment u\ moyenne des prostituées de Paris.

Dans les différents tableaux, établis par le relevé des inscriptions faites au bureau des mœurs, on peut voir que la prostitution peut comprendre cinquante ans de la vie d'une femme.

Ainsi, par exemple, sur une moyenne de trois mille cinq cents filles qui se livrent à la débauche, il est démontré que deux ont commencé à dix ans et que une a fini a soixante-deux ans ; mais, de vingt-huit à trente ans, le nombre diminue de moitié; mais, passé trente-neuf ans, toute fille qui exerce n'est plus qu'une exception ; il résulte donc que, sur trente ou trente-cinq mille prostituées qui, ainsi que nous l'a-

vons dit, forment la moyenne annuelle, un dixième doit disparaître chaque année.

Où passe ce dixième ? que devient cet amortissement? par quelle soupape sociale s'évaporent ces trois mille créatures humaines ?

Le plus grand nombre prend un état.

D'autres entrent comme domestiques dans différentes maisons, et souvent dans les établissements mêmes où elles ont exercé.

D'autres retournent dans leur pays ;

D'autres restent en prison ;.

D'autres entrent dans des dépôts ;

Enfin, d'autres meurent.

Veut-on savoir comment a disparu des contrôles de la. prostitution un chiffre de cinq mille quatre-vingt une filles ; en voici le tableau :

972 Ont pris divers états :

392 Se sont faites couturières, brodeuses, giletières, bretelUères, gantières, frangières, dentellières, passementièreô, etc., etc.

108 Sont devenues dam^s de maison.

8l) Blanchisseuses.

83 Marchandes des ruea.

48 Chiffonnières.

47 Modistes et fleuristes.

47 Écaillères.

33 Marchandes à la toilette.

28 Ghapelières et cordonnières.

19 Polisseuses de métaux.

17 Gardeuses de matelas.

17 Actrices ou figurantes sur les théâtres de Paris et de la province.

14 Brocheuses et relieuses.

13 Sages-femmes, dont plusieurs reçues à la Ma-

ternité.

11 Infi.rmières dans les hôpitaux.

8 Portières.

1 Maîtresse de musique dans un grand pensionnat.

247 Ont formé les établissements suivants :

53 Des boutiques de mercerie et de parfumerie. 37 Des boutiques de fruitières.

37 Des magasins de nouveautés.

38 Des cafés et des estaminets.

27 Des magasins de modes.

14 Des maisons garnies.

14 De petites boutiques de quincaillerie. 12 Des restaurants.

5 Des pensions bourgeoises.

3 Des cabinets littéraires.

1 Un débit de papier timbré.

1 Un débit de tabac.

461 Sont entrées comme domestiques :

69 Chez des restaurateurs, limonadiers, marchands de vins, rogomistes, etc., etc.

49 Chez des tourneurs, des ébénistes, des menuisiers, des serruriers.

47 Chez des épiciers, fruitiers, boulangers.

33 Chez des employés et des rentiers.

28 Chez des gens riches, chez des femmes titrées, en qualité de bonnes d'enfants ou de femmes de chambre.

19 Chez des magistrats, des avocats, des médecins et des artistes.

19 Chez des négociants et fabricants en boutique.

16 Chez d'anciens militaires retraités.

14 Chez des vieillards et des infirmes, en qualité de garde-malades.

9 Chez de gros négociants, en qualité de demoiselles de boutique et de comptoir.

5 Dans des pensionnats. 153 Dans des maisons restées sans désignation.

Enfin:

239 Ont été rayées par suite de leur renvoi dans leur

pays, par les bons offices des dames de charité

ou d'autres personnes.

1 ,206 Ont pris des passe-ports pour s'établir d'une

manière défîjiitive en différents pays.

319 Ont été placées dans des maisons de repentir et

de retraite.

254 Ont été reprises par leurs parents, qui en ont

répondu.

185 Ont disparu par suite de condamnations judiciaires.

iT7 Par suite d'infixmités graves, les empêchant de

continuer leur métier.

x38 Ont été emmenées par la gendarmerie. 114 Se sont retirées en prouvant qu'elles avaient

des rentes sur l'État ou des moyens positifs

d'existence.

101 Ont été réclamées par des gens riches qui vivaient avec elles maritalement.

1 1 Ont été acheminées sur le dépôt de Saint-Denis. 28 Ont été reprises par leurs maris qui les avaient abandonnées.

428 Sont mortes.

Enfin, si l'on veut pousser l'investigation jusqu'au bout, et savoir comment sont mortes ces quatre cent vingt-huit malheureuses ; on trouvera que

48 Ont succombé à domicile, à la suite de maladies. 108 Dans les infii^meries de la prison. 264 Dans les différents hôpitaux de Paris. 2 Ont été assassinées.

4 Se sont noyées.

2 Se sont pendues '.

t. Parent-Duchatelet.

Quand le grand-duc Ferdinand rentra, en 1814, à Florence, d'où il était exilé depuis dix ans, et qu'il vit les changements que nous avions faits dans le chef-lieu de la préfecture de l'Arno, il s'écria plein d'admiration pour nous :

— Mon Dieu, quel malheur que ces diables de Français ne- soient pas restés dix ans de plus dans ma capitale !

En efTet, en moins de dix ans, Florence avait subi une transformation complète. Il en est de même de Paris : un Parisien qui l'aurait quitté il y a vingt ans et qui y rentrerait aujourd'hui, ne reconnaîtrait plus sa ville natale

Or, parmi tous ces quartiers qui se sont élevés à l'envi l'un de l'autre, il y a un quartier qui semble bâti par la baguette d'une fée.

C'est le quartier Notre -Dame de Lorette.

II est vrai que la forme des bâtisses ajoute encore au fantastique de la chose. Comme pour répondre au défi de Victor Hugo, les architectes se sont mis à l'œuvre, et chacun a été trouver son entrepreneur, avec des plans do maisons italiennes, espagnoles, grecques ; on eût dit qu'on avait tout à coup retrouvé et rouvert les cartons de Jean Goujon, de Raphaël et de Palladio. Les entrepreneurs, émerveilles de tous ces dessins qui ne pouvaient manquer de séduire la fashionable badauderie des Parisiens , se sont mis à l'œuvre, et les maisons sont sorties de terre à \Tie, comme les décorations de l'Opéra, qai les regardait étonné de se voir surpassé en vitesse. Eu effet,; ce quartier improvisé se peupla avec cette miraculeuse rapidité qui restera toujours un problème, non pas de grands seigneurs, de riches capitalistes, ou de grands propriétaires comme l'avaient pensé les entrepre»neurs ; mais d'artistes, de gens de lettres, depeintrea^ de statuaires, de chanteurs, de comédiens, de dan-

seurs, de danseuses, et surtout d'une nouvelle race toute fraîche éclose au milieu de la population parisienne, et qui resta quelque temps sans nom.

Cette race appartenait entièrement au sexe féminin : elle se composait de charmants petits êtres propres, élégants, coquets, qu'on ne pouvait classer dans aucun des genres connus : ce n'était ni le genre fille, ni le genre grisette, ni le genre courtisane.

Ce n'était pas non plus le genre bourgeois.

C'était encore moins le genre femme honnête.

Bref, ces jolis petits êtres, sylphes lutins ou démons, bourdonnaient donc, depuis deux ou trois ans déjà, autour de cette mondaine église qu'on venait d'élever plutôt comme xm boudoir à Notre-Seigneur, que comme un temple à Dieu, pareils à des papillons voltigeant autour d'une lumière, à des abeilles autour d'une ruche, à des colibris autour d'une cage, sans qu'aucun savant, sans qu'aucun académicien, sans qu'aucun philosophe , sans que Cuvier , sans que Humboldt, sans que Geoffroy Saint-Hilaire, fussent encore parvenus à les classer, ou à leur trouver un nom en harmonie avec leur tournure ; un de ces noms qui vont a la chose qu'ils désignent, comme l'her-

mine va à la blanche genette de Bretagne, comme l'oiseau de paradis va au roi eraplumé de l'air, comme la luciole va à la mouche volante qui, à chaque mouvement de son aile, fait jaillir une étincelle au milieu des nuits embaumées de Nice, et des transparentes ténèbres de Naples et de Palerme. 1

Mais voilà qu'un de nos hommes d'esprit, un de j nos hommes élégants, un de nos hommes de lettres, habitué à étudier sous toutes ses faces le sujet qui préoccupait alors la société, M. Nestor Roqueplan enfin, fit ce que n'avaient pu faire ni Geoffroy Saiut- Hilaire, ni Humboldt, ni Cuvier, ni les philosophes, ni les académiciens, ni les savants, et, dans le numéro des Nouvelles à la main du 20 janvier 1841, reconnut que c'était un genre absolument nouveau, une variété de l'espèce femme, un produit de la civilisation contemporaine n'ayant aucun précédent parmi les sociétés passées, et qui devait prendre sa place dans une des cases de la population parisienne sous le nom de LORETTES.

Le nom était joli, et c'est beaucoup en France qu'un joli nom ; puis il avait le mérite de peindre parfaitement l'objet qu'il représentait ; aussi fut-il adopté à

l'instant même. Mais ce qui le répandit surtout, ce fut le ravage que celks qui le portaient firent bientôt dans la société. Rien ne popularise comme le mal : y a-t-il un homme, si ignorant qu'il soit, qui ne sache ce que c'est que la peste ou le choléra, que Tibère et que Néron ?

En effet, art et finance, bourgeoisie parvenue et aristocratie ruinée, fils de banquiers, fils de famille, fils de prince, fils de roi, tout se jeta dans la lorette. De tout côté, on entendait un concert de plaintes et de récriminations, plaintes d'oncles, plaintes de pères, plaintes de mères ; récriminations de fiancées à qui on avait enlevé leurs fiancés, de femmes à qui on avait enlevé leurs maris, de maîtresses à qui on avait enlevé leurs amants : enfin, la lorette, qui n'avait été jusque-là qu'un objet de curiosité, devint presque un objet de terreur.

Dès lors, on examina la lorette sous ses rapports sociaux, politiques et intellectuels : on youlut la connaître pour la combattre, l'étudier pour se défendre. On se livra à son endroit à des études physiologiques profondes, et voici ce que l'on reconnut :

La lorette a une origine fantastique ; si on Tinter-

roge sur ses parents, c'est la fille de quelque colonel de l'Empire, de quelque capitaliste ruiné, de quelque émigré mort sans avoir touché son indemnité; elle porte des noms analogues à son origine, s'appelle Marie de Latour, et alors elle descend de la famille de Tirginie; elle s'appelle Rose Duplessis, et alors elle est parente des Mornay ; elle s'appelle Elisa de Mmorency. et alors elle est alliée aux premiers barons chrétiens.

Puis, si l'on ne se contente pas de cette généalogie quelque peu superficielle, et, en général, on s'en contente si lalorette est jolie, et que, par curiosité, par entêtement ou par amour de la science, on remonte de l'appartement à la chamhre garnie, de la chambre garnie au cabinet meublé, on découvrira que la lorette sort presque toujours de quelç[ue loge de portier, et que son père, comme le savetier du Jules César de Shakspeare, est cMrurgien en vieille chaussure.

Quant à cela, qu'importe! Trilby , le charmant lutin de Nodier, avec sa petite voix si douce, son corps si transparent, ses ailes si légères et si diaprées, Trilby lui-même n'est-il pas sorti de l'âtre d'un pauvre paysan écossais ? *

Celle origine poétisée, autant qu'il a été en nous de le faire, disons donc qu'à quelques exceptions près, c'est de la loge du portier que sortent nos Trilbys parisiens.

Comment de pareils êtres, me dira-t-on en voyant le père et la mère, ont-ils pu produire une si souple, une si gracieuse, une si séduisante créature?

Dame! la portière n'a pas toujours été Tieille, ridée, impotente : elle a été vive, pimpante et jeune; alors, elle montait lestement ses quatre étages; elle avait ses quinze francs par mois pour faire le ménage du locataire du troisième, dix francs pour celui du quatrième, cinq francs pour celui de la mansarde.

Au troisième était un jeune officier de la garde royale appartenant à quelque vieille famille de cette belle aristocratie qui s'en va ; au quatrième, un jeune avocat appartenant à cette pauvre bourgeoisie qui commence ; au cinquième, un jeune peintre qui n'appartenantà rien du tout, qui n'ayant jamais dans les registres du passé pu parvenir à savoir comment il s'appelait, avait résolu dans les archives de l'avenir de s'ay.peler Raphaël.

La jeune, pimpante et vive portière entrait donc à

toute heure dans l'appartement, dans le salon, et même dans la chambre à coucher de ses clients ; ses clients faisaient de beaux rêves, dans lesquels ils étendaient les bras vers quelque femme : elle les réveillait au milieu de ces rêves, et, quand on n'est pas encore bien réveillé, — j'en demande pardon à nos Eves de velours, de satin et de soie, — une portière vive, pimpante et jeune, ressemble, à s'y tromper, h une femme.

De là la lorette, peut-être. Mais, comme on le comprend bien, ce n'est qu'une supposition, une théorie, un système. Je ne voudrais pas avancer un fait si grave sans preuves, et j'avoue que j'en manque entièreme it.

Bref, la lorette est... Ne cherchons pas son origine, si son origine est destinée à rester plongé dans les ténèbres du doute ou dans les mystères de l'inconnu. Et, tout en admirant la féconde prodigalité du Seigneur, qui, lorsque nous avions déjà les fleurs, les papillons, les colibris, les sylphes, les lutins, les grisettes, les élèves du Conservatoire, les demoiselles des Variétés et les filles de l'Opéra, nous donne encore les larettes, disons dans notre reconnaissance :

La lorette est parce qu'elle est.

Maintenant, quelle est l'éducation qu'a reçue la lorette?

Oh! quant à cela, nous sommes forcé de l'avouer, la lorette n'a reçu aucune éducation.

Cependant, ses parents lui ont fait apprendre à lire; mais elle a appris à écrire elle-même, et cela se voit facilement.

Gomment et pourquoi la lorette a-t-eUe appris à écrire ?

Par nécessité : il fallait écrire à sa couturière, à sa modiste, à son tapissier ; il fallait surtout répondre à ses Arthurs.

C'est encore à M. Nestor Roqueplan que nous devons cette heureuse classification d'une nouvelle espèce destinée à faire le pendant de la lorette.

Toute race animale a, dans ce monde, son masculin et son féminin.

L'amour étant une loi de la Création, la reproduction une nécessité de la nature.

L'Arthur est donc l'amant de la lorette.

Mais, me dira-t-on, qu'est-ce que l'Arthur ?

Pour êtro juste, et pour rendre à César ce qui ap-

62 FILLORLES,ETTES ET COURTISANES

par tient à César, je devrais renvoyer mes lecteurs à ce même numéro du 20 janvier 1841 que j'ai déjà cité; mais, comme ce serait un retard pour mes lecteurs, et que je suis trop adroit et trop dramatique surtout pour suspendre l'intérêt à cet endroit important du récit où je suis arrivé, je dirai moi-même ce que c'est que l'Arthur.

L'Arthur est de l'espèce bipède, ce que Diogène appelait un animal à deux pieds et sans plumes. — Genus homo.

Seulement, l'Arthur ne s'appelle Arthur que de dix-huit à trente ans. Jusqu'à dix-huit ans, il s'appelle de son nom de baptême Pierre, Paul, François, Philippe, Emmanuel, Justin, Adolphe, Horace ou Félicien .

Passé trente ans, il s'appelle de son nom de famille : M. Durand, M. Berton, M. Legrand, M, Lenoir, M. de Preuilly, M. Delaguerche, M. de Barou ou M. de Ghemillé.

Mais, pendant douze ans, il s'appelle invariablement Arthur.

L'Arthur est multiple : il se iffésente sous toutes les formes ; il est artiste ; il est homme de lettres ; il est

spéculateur ; il est fils de famille ; il a depuis cent mille francs de dettes jusqu'à vingt-cinq mille francs de rente.

Seulement, il est fort rare qu'il passe de cent mille fi^ancs de dettes à vingt-cinq mille francs de rente, tandis qu'il est fort commun qu'il passe de vingt-cinq mille francs de rente à cent mille francs de dettes, et même davantage .

L'Arthur n'est donc pas assez riche dans notre époque de misère constituLionnelle pour entretenir à lui seul une lorette à la mode ; mais, comme les malheureuses filles du boulevard se mettent à deux, à quatre et même à six pour entretenir un amant, les Arthurs se mettent à six, à huit, à dix et même à douze pour entretenir une lorette. L'un fournit les gants, l'autre les chapeaux, celui-ci les étoffes, celui-là les façons. Un Arthur meuble la salle à manger, un autre Arthur le salon, un autre le boudoir, un autre la chambre à coucher ; le dernier venu parsème les tables, les cheminées et les étagères de vieux sèvres et de chinoiseries, et la lorette est ce qu'on appelle chez elle.

Cette multiplication des Arthurs est une grande sécurité pour la lorette. On ne se brouiUe pas d'un seul

coup avec douze amants, comme on se brouille avec un seul: on se brouille avec un, avec deux ou avec trois même; mais cela ne fait qu'une baisse dans la recette, voilà tout , — une gêne, et non pas une ruine.

D'ailleurs, la lorette n'a pas assez d'amour dans le cœur pour un seul amant, tandis que, pour douze, elle en a tout ce qu'il en faut, — elle en a même de reste.

Or, maintenant qu'on sait ce que c'est que l'Arthur, revenons au point où nous avons laissé la lorette, c'est-à-dire à son talent calligraphique, plus ou moins développé.

La lorette possède ouïe Dictionnaire de l'Académie, ou le Dictionnaire de Boiste, ou le Dictionnaire de Napoléon Landais ; elle cherche à peu près chaque mot qu'elle écrit, ce qui fait qu'elle met deux heures pour écrire une épître de quatre lignes ; encore les dernières lettres de ses pluriels sont-elles presque toujours illisibles, et y a-t-il, en général, un pâté plus ou moins gros sur chacun de ses participes.

Quant aux noms de baptême, elle les prend dans l'almanach , attendu qu'ils ne se trouvent pas dans les dictionnaires. L'absence de ce dernier guide expose souvent la lorette à faire des fautes d'orthographe

dans son propre nom. Un de mes amis a reçu, le lendemain d'une rencontre au bal de l'Opéra, une lettre émanée d'un domino qui l'avait intrigué la veille avec un esprit remarquable. Cette lettre était signée Sophie ; seulement, il n'y avait pas dans le nom bap tismal qur servait de seing à l'épître, une seule des lettres qui auraient dû le composer.

En l'absence de l'almanach renseignateur, la jolie et spirituelle auteur de l'épître avait signé Çaufy.

Nous avons parlé de la lorette élégante, de la lorette dans le bonheur, de la lorette chez elle enfin ; mais il y a lorette et lorette, comme il y a fagot et fagot.

Non-seulement la lorette n'est pas toujours fortunée; mais même la lorette la plus fortunée a des hauts et des bas.

Examinons-la dans les variations de sa fortune.

La lorette a ses marchands attitrés, ses fournisseurs spéciaux, ses ouvriers excentriques.

Ce sont eux qui lui confectionnent ses chapeaux à la lionne, qui laissent voir le chignon, et desquels s'échappe ce joli nœud de rubans qui flotte coquettement jusqu'au bas de son dos.

Ce sont eux qui lui fournissent ses crispins de velours ou de satin, qui tombent si carrément jusqu'aux genoux, et qui sont si coquettement garnis de franges

Enfin, ce sont eux qui lui livrent les manchons qui imitent si admirablement l'hermine, la martre et le renard bleu, qu'il faut l'œil d'une femme jalouse pour reconnaître la contrefaçon.

Mais il vient de ces moments terribles où le crédit s'épuise : — une baisse dans les Arthurs amène une suspension dans la confiance ; il arrive alors parfois que la marchande de mode, la couturière et le fourreur refusent à la fois, les uns les chapeaux, les autres les crispins, les autres les manchons.

Alors, il reste une ressource à la lorette.

Cette ressource, c'est le coiffeur.

Le coiffeur est le banquier de la lorette.

Le coiffeur fournit à la lorette des chapeaux, des crispins et des manchons à crédit.

Il est vrai qu'il les lui fait payer le double de ce que les- lui font payer les fournisseurs ordinaires, qui les lui font payer déjà le double de ce qu'ils valent.

Quant à l'argent dont elle a besoin pour les dépenses de poche, il le lui prête sur gages.

Rien de mieux coiffe que les lorettes qui doivent mille écus à leur coiffeur, si ce n'est les lorettes (jui lui doivent quatre mille francs.

On le comprend : l'honnête industriel travaille comme pour lui, et tient à rentrer le plus tôt possible dans ses fonds.

Il y a deux ou trois coiffeurs dans le quartier Notre-Dame de Lorette : dans dix ans, ils se retireront chacun avec cinquante mille francs de rente.

Aussi, en général, les- dames, qui se servent des mêmes artistes, savent-elles tous les petits secrets les unes des autres.

Un de mes amis, placé à une avant-scène de droite, avait remarqué de l'autre côté de la salle, c'est-à-dire à une avant-scène de gauche, une lorette qui paraissait avoir d'admirables cheveux.

— Quelle est cette dame? demanda mon ami, en se baissant à l'oreiUe d'une autre lorette, qui était dans la même loge que lui et qui l'honorait de ses bontés.

— Ce sont de fausses touffes, répondit celle-ci avec un laconisme tout lacédémonien. i

Il est évident que ces deux dames avaient le même coiffe lU'.

Mais l'existence de la lorette n'est pas tout entière dans son manchon, dans son crispin et dans son chapeau : elle a des besoins plus matériels ; elle a des nécessités moins poétiques.

Il faut qu'elle mange.

Dieu, qui donne la pâture aux petits des oiseaux, ne donne rien du tout à la lorette.

Or, nous le répétons, il faut que la lorette mange, c'est un besoin de son organisation. La lorette mange même beaucoup ; — la lorette, disons plus, est essentiellement gourmande .

Quand la lorette est dans le bonheur, il n'y a rien d'assez bon, d'assez fin, d'assez cher pour elle ; d'ailleurs, en général, ce sont les Arthurs qui vérifient l'addition.

Mais, quand la lorette est à la baisse, eUe a les vertus de ses revers, c'est-à-dire que la lorette se restreint à un point qui ne lui laisse pour compagnon de sobriété que l'estimable animal qu'un de nos grands poètes a surnommé le navire du désert.

D'abord, la lorette se restreint à la table d'hôte.

Il y a, rue de Bréda, chez mademoiselle Estelle, une table d'hôte consacrée exclusivement aux lorettes.

On paye trois francs.

On y prend un petit verre au choix, avant le dîner ; et l'on y joue au loto après.

Quand la lorette ne peut plus même payer la table d'hôte, la loretta se restreint au pâté de viande.

Il y a, dans la rue LafBtte, un pâtissier qui fait sa fortune en vendant des pâtés de vingt sous aux lorettes qui n'ont pas trouvé à dîner.

Enfin, quand la lorette n'a pas même vingt sous pour acheter son pâté, ce qui arrive quelquefois, elle envoie la femme de chambre chercher, comme pour elle, quatre œufs chez sa fruitière.

Il est rare que cette ressource lui manque, et, cependant, elle lui manque quelquefois.

Alors, la lorette en vient aux expédients ni plus ni moins qu'un étudiant à qui son père a coupé les vivres.

Voici ce qui est arrivé dernièrement à un restaurateur de la rue de Bréda :

Deux lorettes, descendues de la Maison dorée à la table d'hôte, de la table d'hôte au petit pâté à vingt sous de la rue Laffitte, et du petit pâté à vingt sous de la rue fiaf&tte aux quatre œufs de la fruitière,

éprouvaient le besoin d'un dîner plus succulent. Elles se présentent chez le restaurateur, et font une carte montant à vingt-deux francs.

— Vous savez, dit le restaurateur, que je ne livre qu'au comptant.

— C'est bien, dirent les lorettes, faites monter cela rue de Navaxin, n° 12, et l'on payera au garçon.

Les deux lorettes sortent majestueusement, et le restaurateur fait descendre la carte au ckef.

Une demi-liem-e après, le garçon se présente, dépose les plats sur la table et demande son dû.

— Et l'omelette au rhum ? dit une des lorettes.

— Ah ! oui, et l'omelette au rhum? dit l'autre.

— Comment, l'omelette au rimm ? dit le garçon.

— Sans doute, l'omelette au rhum. Savez-vous lire?

— Non.

— Eh bien, voyez ; il y a là : t Omelette au rhum pour deux. »

— Ah I dit le garçon, le chef l'aura oubliée.

— Allez la chercher alors ; il y aura vingt sous pour la peine.

Le garçon, pour aller plus vite, laisse le dîner, des-

cend les escaliers quatre à quatre, et rentre tout essoufflé chez son maître.

— Et l'omelette au rhum? dit-il.

— Et les vingt-deux francs ? répond le maître.

— Elles vont me les donner, quand je leur reporterai l'omelette au rhum.

— Misérable ! s'écrie le restaurateur.

Et il s'élance lui-même à la recherche de son dîner.

Mais, comme l'île Julia, de volcanique mémoire, le dîner avait déjà disparu.

Le restaurateur chassa le garçon et assigna les lorettes chez le juge de paix.

Sur dix causesqui se présentent devant le magistrat irréprochable chargé, comme l'indique son nom, de maintenir la paix dans le quartier Bréda, il y en a toujours huit où les lorettes sont défenderesses.

Mais, il faut le dire à la louange de M. Lerat de Magnitot, tout en tenant d'une main ferme, et surtout égale, la balance de la justice, il assm-e lesdi'oits des créanciers, sans trop grever l'existence des débitYices. En général, la lorette est condamnée à rembourser cinq francs par mois ; ce qui, comme on le voit, lui

donne de grandes facilités, et cependant, vu le nombre des remboursements, ne laisse pas que de grever sa pauvre petite existence.

C'est sans doute à ce chiffre que furent condamnées les deux jolies gourmandes dont nous avons raconté l'histoire.

Le nom de la lorette est déjà répandu en province, quoique l'individu y soit encore inconnu : espérons que, grâce aux bateaux à vapeur, aux chemins de fer, à la civilisation toujours grandissante, la province jouira bientôt des mêmes avantages que la capitale.

Or, im provincial, arrivé de la veille et qui avait fort entendu parler dans son endroit de ce petit animal nommé lorette, demanda pour premier service à l'un de ses amis de le mettre en rapport avec l'espèce.

La chose était d'autant plus facile que l'ami était un Arthur.

L'Arthur lui répondit que la chose était parfaitement faisable, et qu'il le conduirait, le lendemain, à la table d'hôte de la rue de Bréda.

Mais le nouveau venu était si pressé, qu'il insista pour jouir de ce bonheur le jour même.

Malheiu-eusement, l'Aj^thur dînait en ville ce jourlà ; dîner de grands parents, dîner auquel il lui était parfaitement impossible de ne pas assister.

Mais, comme il était un des habitués les plus assidus de la table d'hôte de la rue de Bréda, il remplaça la présentation verbale par une recom mandation écrite : il donna à son .ami une lettr< pour mademoiselle Estelle , priant mademoiselle Estelle de regarder son recommandé comme un autre lui-même.

Mademoiselle Estelle plaça l'ami de son ami près de la plus jolie habituée de son établissement.

L'ami regarda fort sa voisine pendant la première partie du dîner, s'occupa beaucoup d'elle pendant la seconde; enfin, pendant la troisième, passa à la galanterie la plus extrême, racontant comment, à son avis, l'établissement de mademoiselle Estelle était une des plus charmantes choses qu'il eût vues depuis son arrivée, quoiqu'il eût vu le Musée, le cabinet d'his toire naturelle et le palais des singes.

Cependant, au milieu de toutes ces merveilles du passé sacrifiées aux merveilles du présent, la jolie foisine du provincial remarqua que la chose qui

l'avait le plus impressionné étaient les espiègleries et les gentillesses de la gent simiane.

— Monsieur aime donc les singes? demanda la lorette.

— Je les adore, répondit le provincial; c'est le seul animal auquel la civilisation laisse un peu d'inattendu.

— Oh. 1 comme cela tombe ! s'écria la lorette ; j'ai justement à cette heure mis mon singe en loterie, et, puisque monsieur paraît attacher quelque prix à la possession d'un animal de cette race...

— Eh! celui-là sui'tout, mademoiselle, aurait un douhle prix pour moi, puisqu'il vous aurait appartenu.

— En ce cas, monsieur, j'espère que vous voudrez bien me prendre quelques billets.

— Certainement, répondit le provincial, avec le plus grand plaisir; veuillez me dire à quel prix sont ces biUets, et...

— Oh ! monsieur, si vous connaissiez l'animal dont il est question, vous verriez que c'est pour rien. C'est un singe de l'espèce de ceux que M. de Buffon appelle bonnet-chinois, c'est-à-dire de l'espèce la plus inteUi^ gente ; puis, outre ses dons naturels, il a des qualités

.vqiùscs : il monte la garde comme un chasseui' de la banlieue, fait des armes comme un élève de Giisier, bat du triangle, balaye la maison, reconnaît le plus amoureux de la société, et joue aux dominos.

— Vraiment ! s'écria le provincial.

— L'année passée, j'en ai refusé cinq cents francs à l'homme aux caniches.

— Et qui vous force donc à vous défaire d'un animal si intéressant?

— Ah ! voilà ! il brise toutes mes chinoiseries ; vous comprenez : cet animal, on ne peut pas lui faire comprendre le prix de ces choses-là ; mais, pour quelqu'un qui n'a pas de magots chez soi, c'est un trésor.

— Eh bien, mademoiselle, dit le provincial, je serais enchanté de devenir possesseur de ce trésor, et, je vous le répète, si vous voulez me dire à quel prix sont vos billets...

— Oh ! monsieur, pour rien : à vingt francs ; il m'en reste encore cinq, et je puis vous les offrir.

— Me sera-t-il permis, répondit le provincial en baissant la voix, d'aller m'informer si j'ai gagné?

— Gomment donc, monsieur I je serai heureuse de vous recevoir.

«=• A quelle heure ?

— Mais toujours, surtout de midi à cinq heures; je suis fort sédentaire.

— Et vous demeurez, mademoiselle ?

— Rue Bourdaloue, n° 7, au quatrième au-dessus del'entre-sol.

— S'il n'était pas trop indiscret de vous demander votre nom?

— Caroline ; vous demanderez mademoiselle Caroline, cela suffira.

— Mademoiselle, voici vos cinq louis.

— Monsieur, voici vos cinq numéros.

Muni de l'adresse de la lorette et de la permission de se présenter chez elle, notre provincial ne jugea pas à propos de pousser le premier jour la chose plus loin, et rentra à son hôtel fort satisfait desajournée.

Le lendemain, il courut chez son ami.

— Mon cher Victor, lui dit-il (pour son ami, Victor avait continué de s'appeler Victor) mon cher ami, lui dit-il, je te remercie bien réellement ; tu m'asprocm^é hier un dîner fort agréable, sans compter la chance que je te dois de devenir propriétaire d'un ani* mal que j'ai toujours désiré de posséder.

FILLES, LORETTES ET COURTISANES Tl

— Et de quel animal ?

— D'un singe.

— Comment ! d'un singe ?

— Oui; tu sais que j'ai un faible pour les singes.

— Et tu en as acheté un ?

— Non pas tout à fait; je n'ai pas encore le bonheur de l'avoir en ma possession ; mais il y en avait un magnifique en loterie et j'ai pris cinq billets.

— A combien ?

— A un louis le billet, à mademoiselle Carolino.

— Caroline, qui demeure?

— Rue Bourdaloue, n° 7.

— Tiens, je ne lui connaissais pas de singe.

— Et un singe un peu soigné.

— Es-tu sûr que ce n'est pas son amant qu'elle a mis en loterie ?

— Allons donc !

— Au fait, c'est possible, murmura Victor.

— Sans compter qu'elle m'a donné son adresse, et qu'elle m'a permis d'aller m'informer, en personne, si j'avais gagné.

— Eh bien, va, mon ami, va ! elle est gentille, et, si tu ne gagnes pas le singe, eh bien, elle a mille

moyens de te dédommager. C'est une fort bonne fille.

— J'irai, mon ami, j'irai.

Et notre provincial rentra chez lui enchanté A quatre heures, il se présenta chez mademoiselle CaroHne.

Mademoiselle Caroline était chez elle.

— Ah ! mon Dieu, lui dit-elle, vous venez pour voir votre singe. Je dis votre singe, parce que les numéros que vous avez pris sont excellents, et qu'il ne peut manquer d'être à vous. Mais vous jouez de malheur : il est allé jouer avec un singe de ses amis qui demeure rue de Breda, et pour lequel il a une extrême affection. Je vous conseille, quand vous l'aurez, de l'y envoyer de temps en temps, pour qu'il s'en déshabitue petit à petit ; c'est un animal fort attaché, et qui, si on le privait de ses habitudes, pourrait tomber dans la mélancoHe.

Le visiteur fut enchanté d'apprendi-e que son futur singe, outre les dons de l'esprit et les merveilles de l'éducation qu'il lui connaissait déjà, avait encore les qualités du cœur; pourtant, il assura mademoiselle Caroline que ce n'était pas pour le singe, mais bien pour elle qu'il était venu.

Mademoiselle Caroline reçut ce compliment comme il méritait d'être reçu : elle fut charmante; mais, quand sonna la demie :

— Pardon, monsieur, dit-elle, mais je dois dîner aujourd'hui avec le duc de G***, et il faut, avec votre permission, que je fasse quelque toilette.

Notre provincial avait la bouche ouverte pour dire à mademoiselle Caroline qu'elle pouvait faire sa toilette devant lui, et que cela ne le gênerait aucunement ; mais il craignit de paraître trop à son aise pendant une première visite; il se leva donc, prit son chapeau, et demanda la permission de revenir.

— Comment donc! s'écria mademoiselle Caroline, quand vous voudrez .

— Alors, demain, mademoiselle.

— Demain, monsieur.

Mademoiselle Carohne iit une charmante petite révérence, et le visiteur se retira.

Le même jour, il dînait avec son ami.

— Eh bien ? lui demanda celui-ci en l'apercevant.

— Quoi?

— As-tu été faire une visite à Caroline ?

— Oui.

— Et as-tu vu ton singe ?

— Non : il était allé jouer avec un singe de ses amis, qui demeure rue de Breda.

Victor sourit imperceptiblement, et la conversation en resta là.

Le lendemain, notre provincial se présenta de nouveau chez mademoiselle Caroline, qui le reçut avec le même air charmant.

La conversation roula sur les spectacles, sur les Champs-Elysées et sur l'Hippodrome.

— A propos, dit le visiteur, et votre singe ?

— Ah I vous pouvez dire : notre singe.

— Eh bien, oui ; notre singe s'est-il amusé hier ?

— Si fort amusé, qu'il est tout souffrant aujourd'hui, et que la bonne vient de le conduire chez son médecin. Vous ne l'avez pas rencontré sur l'escalier?

— Non.

— Oh! c'est étonnant!...

— Mais l'indisposition n'a rien de sérieux?

— Je l'espère.

La conversation passa à un autre sujet. Quatre heures et demie sonnèrent.

— Pardon, monsieur, dit mademoiselle Caroline, mais je dîne aujourd'hui avec M. le comte de B***, et il faut que je m'habille.

Le provincial lâcha le mot qu'il n'avait pas osé dire la veille. Mais mademoiselle Caroline prit un de ces airs de grande dame qu'elle savait si bien prendre, pinça ses lèvres de son sourire le plus dédaigneux, et fit une révérence si miraculeusement aristocratique, que le visiteur ne répondit que par un profond salut, et se retira.

Le lendemain, il se présenta de nouveau ; mademoiselle Caroline n'était pas visible.

Il revint le lendemain sans être plus heureux.

Le surlendemain, idem.

— Mon cher ami, dit-il au portier en descendant, je ne puis pas voir mademoiselle Caroline, c'est trèsbien ; elle est maîtresse d'ouvrir ou de fermer sa porte, je n'en disconviens pas ; mais je voudrais savoir si la loterie est tirée.

— Vous savez bien, monsieur, qu'il n'y a plus de loterie, dit le portier en haussant ses lunettes sur son front, et en regardant le questionneur en homme qui se prémunit d'avance contre une mystification.

— ComiDent, il n'y a plus de loterie ?

— Non, que même je nourrissais un ambe, fit ma pauvre défunte un terne, et que ce gueux de gouvernement a fermé la loterie comme nos numéros allaient sortir.

— Mon ami, je ne parle pas de la loterie royale, je parle de la loterie de mademoiselle Caroline.

— Mademoiselle Caroline a une loterie ? demanda le portier.

— Et sans doute qu'elle a une loterie.

— Quelle loterie ?

— Une loterie où l'on gagne son singe.

— î^Iademoiselle Caroline a un singe ?

— Pardieu ! un singe charmant, un singe qui monte la garde, qui fait des armes, qui bat du triangle, qui reconnaît le plus amoureux de la société et qui joue aux dominos.

— Monsieur se trompe certainement : je ne connais pas de singe à mademoiselle Caroline, à moins que monsieur ne veuille parler d'un petit peintre qui vient la voir quelquefois, et qui a une grande barbe.

— Mais non, mon ami ; je vous parle d'un singe, d'un bonnet-chinois.

— Ah ! qui est clans la musique de la garde nationale ? C'est le locataire du second, alors.

— Je vous parle d'un singe, d'un animal que mademoiselle CaroHne a mis en loterie, parce qu'il cassait toutes ses chinoiseries.

— Je ne connais aucun singe à mademoiselle Caroline.

— Elle en a cependant un, et la preuve, c'est que voilà les cinq billets de loterie que je lui ai pris, et que j'ai pardieu bien payés cent francs.

Le portier prit les cinq billets, sm' chacun desquels il y avait : « Bon pour un singe âgé de quatre ans, répondant au nom de Jacques. » Il les tourna et les retourna, puis il les rendit au provincial.

— Eh bien? demanda celui-ci.

— Eh bien, monsieur, il est possible que mademoiselle Carohne ait un singe; mais ce que je sais, c'est que, quant à moi, je n'ai pas l'honneur de le connaître.

Notre provincial se retira et courut chez son ami.

— Mon cher, lui dit-il, je crois que je suis volé.

— Comment cela, volé ?

— A l'endroit de mon singe.

— Ma foi, mon cher, veux-tu que je te l'avoue ? j'en ai peur.

— Ah. ! s'il en est ainsi, que mademoisello Caroline y prenne garde I

— Mon cher ami, si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne pas faire de bruit.

— Laisse donc, laisse donc ; on se moquerait un peu trop de moi, par exemple.

— On s'en moquera hiêto davantage, si tu cries.

— Et, si je veux crier, moi I

— Crie, je ne t'en empêche pas ; mais rappeUe-toi ce que je te dis : tu en seras le mauvais marchand.

— Je sais ce que j'ai à faire.

— Fais, mon ami, fais !

Notre provincial se présenta \me dernière fois, rue Bourdaloue, n° 7. Mademoiselle Caroline était toujours invisible.

H eut l'idée de retom-ner dîner chez mademoiselle Estelle, où il fut fort bien reçu par la maîtresse delà maison, mais où il lui sembla que sa présence était accueilhe par un malin sourire et par quelques coups d'œil significatifs qu'échangèrent entre eUes les jolies conyives.

Une jolie lorette se pencha à l'oreille de mademoiselle Estelle, et lui demanda quel était ce monsieur dont la société saluait la présence par une expression d'hilarité si prononcée.

— C'est le jeune homme au singe, répondit mademoiselle Estelle en ménageant si mal l'intonation de sa voix, que le convive le plus intéressé à ne pas entendre cette réponse n'en perdit pas un mot.

Le provincial se leva furieux. Il n'y avait pas de doute, il avait été joué.

Un Parisien, un homme du monde, un homme d'esprit, s'en serait tiré par un joli mot. Notre provincial n'était rien de tout cela : il résolut de faire une scène à mademoiselle Caroline.

Il alla s'embusquer au coin de l'église Notre-Dame de Lorette, et attendit que mademoiselle Caroline sortît seule.

Il attendit ainsi trois jours ; ce qui l'exaspéra au plus haut degré ; de sorte que, lorsque mademoiselle Caroline sortit, le quatrième, il était parfaitement hors de lui.

Ce qui fit qu'il ne mesura ni ses paroles ni ses gestes ; de sorte qu'il y eut à la fois injures et voies de fait.

Mademoiselle Caroline assigna le coupable devant le tribunal compétent.

Le provincial fut condamné à trois mois de prison et à cinq cents francs de dommages et intérêts.

Ce qui fit avec les cinq louis de ses billets, six cents francs de recette à mademoiselle Caroline.

Et tout cela pour un singe qu'elle n'avait jamais eu.

Revenons au fournisseur.

Si le fournisseur est dur, inexorable, avare, intraitable, juif, arabe envers la lorette dans la peine, il devient, il est juste de le dire, pliant comme le roseau, souple comme l'osier, rampant comme le lézard envers la lorette heureuse. A peine voit-il poindre à l'horizon de la rue Laffitte les crispins de velours, la pèlerine d'hermine, et le bibi excentrique, dans leur fraîcheur primitive, qu'il devine qu'il s'est fait un changement dans la position de sa cliente. Aussitôt il reparaît sur le carré, la figure souriante, sonne aussi modestement qu'il sonnait fort, et, en échange du châle de mérinos, qu'il a souvent insolemment airaché de dessus ses épaules, il vient humblement hii ofîrir le cachemire de l'Inde. Alors, la lorette triom-

plie, elle pardonne, onblie et paye pour achever de rétablir son crédit.

Telle est la vie de la lorette pendant neuf mois de l'année.

Puis il arrive un moment où, comme les chevreuils au mois de mai, la lorette devient folle.

Ce changement se manifeste en général chez elle, au commencement du mois de décembre de chaque année. On devine qu'il est, pour la lorette, question dj l'approche du carnaval.

En effet, l'époque du carnaval, c'est le règne de la lorette. Tous les calculs de l'année tendent, pour la lorette, à se procurer un carnaval insensé, fiévreux, vitriolique. — La lorette regrette le carnaval passé pendant cinq mois, elle attend le carnaval à venir pendant cinq autres mois; puis, pendant deux mois, elle n'attend plus rien, ne regrette plus rien, elle ne s'occupe que du présent : il n'y a pas eu de passé, il n'y aura pas d'avenir.

Détailler la vie de la lorette pendant ces deux mois de cataclysme universel, serait chose parfaitement impossible: il n'y a plus de jour, il n'y a plus de nuit, la division ordinaire du temps a cessé d'exister ; le

sommeil est retranché de l'existence : on boit, on mange, on danse, voilà tout. On coui't du bal de l'Opéra au bal de l'Opéra-Gomique, on bondit du bal de l'Opéra-Gomique au bal des Variétés, on saute du bal des Variétés au bal Saint-Georges ; on descend du cabriolet à gros numéro poiir monter dans le cabriolet de régie, on passe du cabriolet de régie au cabriolet milord, on s'élance du cabriolet milord dans le wurch, du wurch dans la calèche, de la calèche dans le tandem, °du tandem dans le tilbury, du tilbury dans le briska. Toute locomotive est bonne; seulement, plus eUe est rapide, plus elle est appréciée; on voudrait appliquer la vapeur à la chaise sur laquelle de temps en temps on s'assied : on regrette le tapis magique des 3Iille et une Nuits ^ le manteau voyageur du Diable boiteux, le cheval infernal de Faust et le balai fantastique des sorcières de Macbetch; on avalerait de l'air inflammable si l'on était sûr de partir comme un ballon. Il n'y a, dans ce mouvement universel, que le fiacre patriarcal, qui ait conservé le droit d'aller encore de temps en temps à l'heure et au pas.

Pourquoi la lorette, qui ne respecte rien, a-t-elle

respecté cette alliire ? C'est un des mystères génésiaques de cette épotïue de folie.

Un mathématicien, que le mouvement perpétuel avait frappé comme nous, a calculé, en procédant du connu à l'inconnu, que la moyenne des danses et galops que pouvait danser une lorette pendant ces deux mois de carnaval, devait se monter à mille deux cent vingt-deux; ce qui, sur mille quatre cent quarante heures dont se composent ces deux mois, présente, en supposant que chaque galop ou contredanse dure une demi-heure, un total de six cent onze heures employées, connue le dit Gavarni, à désobliger le gouvernement.

Maintenant, comment un petit corps si souple, si coquet, si fragile en apparence, peut-il supporter une fatigue de six cent onze heures sur mille quatre cent quarante, sans compter les fatigues qui précèdent les bals et surtout celles qui les suivent ?

Voilà ce qu'aucun mathématicien ne peut résoudre.

Le bal de la mi-carême passé, la lorette se calme et rentre peu à peu dans le cercle de sa vie ordinaire.

La lorette s'occupe peu de politique : en général, elle ne connaît du gouvernement que les sergents de

ville qui veillent aux portes de l'Opéra. Et la lorette est si geutille, si gracieuse, si peu offensive, que le sergent de ville prend sur soi de lui passer bien des petits mouvements, bien des gestes coquets, bien des paroles décolletées qui ne sont point dans l'ordonnance. Maintenant que nous avons saisi la lorette à sa naissance, que nous l'avons suivie dans son éducation, examinée dans ses mœurs, comprise dans ses peines, dans ses plaisirs et dans ses opinions, nous voudrions pouvoir clore cet article en disant ce que devient la lorette dans sa vieillesse ; mais c'est là un de ces secrets qa'un avenir assez éloigné nous révélera seul. La lorette compte dix ans d'existence et trois ans de baptême. La lorette est née d'hier. La lorette est de l'âge des roses, de l'âge des papillons, de l'âge des hirondelles. La lorette est jeune, vive, pimpante. La lorette a encore la moitié de son printemps, tout son été et tout son automne à parcourir, à vivre, à épuiser, avant d'arriver à son hiver. Ne songeons donc pas pour elle à im hiver auquel elle ne songe pas elle-même. N'assombrissons pas son bel horizon doré, et remettons son sort aux mains du Temps, ce rude et inflexible créancier, qui viendra au

jour lui réclamer sa dette, et contre lequel M. Lcrat de Magnitot ne pourra plus lui accorder de délais. En attendant, elle use de sa devise :

« E acile à prendre, impossilile à garder. »

Tout au contraire de la lorette, qui date d'hier, la courtisane remonte à la plus haute antiquité.

L'Inde, cette aïeule des nations, avait ses courtisanes qui, loin d'être comme les nôtres vouées à l'ignominie, sont • presque toujours désignées, dans les anciens auteurs, sous le nom de servantes des dieux. Ces courtisanes étaient presque toutes des danseuses, qui, au contraire des autres femmes indoues, lesquelles vivaient dans la plus profonde ignorance, apprenaient à lire, à écrire, à chanter et à jouer de plusieurs instruments; aussi étaient-elles de toutes les fêtes civiles et religieuses , ce qui les mettait en grand honneur parmi le peuple et fort à la mode

94 FILLES, LÔRETTES ET COURTISAXES

parmi les seigneurs. On retrouve encore aujourd'hui quelqiie chose de ces courtisanes chez les bayadères.

L'Egypte, cette fille mystérieuse de l'Inde, eut aussi ses courtisanes ; mais nous avons peu de détails sur elles. Une pyramide a cependant consacré le souvenir de la plus fameuse de ses prostituées ; mais la montagne de granit qui recouvre ses ossements ne nous a rien raconté de positif sur la vie de celle qui l'éleva. Est-ce la fille du roi Chéops ? est-ce la femme du pharaon Amasis? J'aime mieux, pour mon compte, que ce soit la femme du pharaon ; la fable est plus gracieuse.

Un jour, Rhodope, la plus belle courtisane de Thèbes, se baignait dans le Nil, sur les rives duquel eUe avait déposé ses vêtements. Un aigle passe, s'abat sur sa pantoufle, l'enlève dans ses serres, et, en passant au dessus de Memphis , la laisse tomber aux pieds du ;pharaon Amasis, qui rendait la justice au peuple assemblé. Le pharaon adorait les petits pieds, et la pantoufle était si mignonne, qu'il remit à huitaine la cause commencée, et fit, à l'instant même, publier partout son royaume que la propriétaire de la miraculeuse pantoufle eût à se faire connaître.

Le bruit de cette publication parvint jusqu'à Rhodope, qui, ayant reconnu sa j,antoufle au signalement que le crieur en avait donné, partit pour Memphis, et se présenta devant le pharaon un pied chaussé et l'autre nu. Si la pantoufle seule avait tourné la tête d'Amasis, ce fut bien autre chose quand il vit le pied ; mais, soit caprice, soit calcul, Rhodope, qui avait si souvent fait le bonheur des sujets, refusa de faire celui du souverain, si ce souverain ne la prenait poin pour femme.

Amasis, qui était amoureux, en passa par tout ce que voulut Rhodope, et la courtisane, devenue reine, consacra la fortune qu'elle avait acquise en exerçant son premier métier à élever une pyramide. Cette pyramide, dont chaque pierre est le prix d'une caresse, a sept cents pieds de largeur sur trois cent cinquante de haut.

Qui se serait douté que le conte de Cendrillon re* montait à l'histoire du pharaon Amasis ?

Passons de l'Egypte à la Grèce, et de Thèbes et Memphis à Athènes et Gorinthe : là, les documents ne nous manqueront point.

La Grèce était et devait être le pays des courtisanes.

Sa religion, qui n'était que la matière poétisée, était une religion toute de volupté : le plaisir était nonseulement un besoin de l'organisation des Grecs, mais encore un des mobiles de leurs grandes actions, un des éléments de leurs meilleures lois.

Ce fut Solon qui, pour combattre un crime par un vice, établit à Athènes les courtisanes.

Il y avait à Abidos un temple à Vénus Facile, Cottina, prétresse de l'Amour, avait une statue à Sparte.

Un grand nombre de comédies antiques portaient pour titre des noms de courtisanes ; il y avait la C(yrianno de Phérécrate, VAntéeàe Philénéus, la Thaleîta de Dioclès, la Clepsydre d'Eubulide, la Nérée de Timoclès et la Thaïs de Méandre.

Thémistocle, Thimothée, Demade, Aristophon et Bion étaient des fQs de courtisanes.

Périclès répudia sa femme légitime pour épouser Aspasie, la belle courtisane de Mégare.

Alcibiade, à son retour d'Olympie, exposa un tableau où il était représenté assis sur les genoux de la courtisane Néméa.

Mais, sous ce rapport, la viHe par excellence, c'était

Corinthe; Coiinthe, qui, craignant qiieles courtisanes ne lui manquassent, faisait acheter des jeunes filles dans toutes les îles de l'archipel et jusqu'en Sicile, pour les prostituer lorsqu'elles auraient atteint l'âge de quatorze ans ; Corinthe, qui se vantait que Vénus, sortant de la mer, avait adressé son premier salut à sa citadelle.

Mais aussi les courtisanes étaient reconnaissantes de si grands honneurs : celles de Corinthe demandèrent à Vénus le salut de leur patrie ; celles d'Athènes suivirent Périclès au siège de Samos.

Les Grecs divisaient leurs courtisanes en quatre classes ; nous irons de la plus basse à la plus élevée.

La première classe était celle des anthéides , ou joueuses de flûte. Celles-là, c'étaient les bayadères de l'Inde, les aimées d'Egypte, les gitanes de Russie : on les appelait à la fin des repas ; on les invitait aux fêtes. La courtisane Lamia, à laquelle Athènes et Thèbes élevèrent chacune un temple sous le nom de Vénus Lamia, avait été d'abord ime joueuse de flûte.

La deuxième classe était celle des familières : c'étaient les femmes auxquelles un homme s'attachait

pour un temps plus ou moins long. Elles correspoa-

daient à nos femmes entretenues. C'étaient des femmes entretenues, qu'Herpillis, cette maîtresse d' Aristote dont il eut un fils nommé Nicomaque ; que cette Gnatène, qui avait placé dans son vestibule le code de ses lois en trois cent vingt vers ; que cette Âbrotone, qui fut la mère dcThémistocle, et que cette blanche Mnésarète, à qiii sa pâleur fit donner le nom de Pliryné.

La troisième classe était celle des favorites, c'est-àdiro des maîtresses de rois, de princes, de généraux ou d'hommes célèbres. Milto, Thaïs, Démo et Damasandre étaient les duchesses d'Étampes, les Diane de Poitiers, les Montespan et les du Barry du temps.

La quatrième classe était eeUe des philosophes, telles étaient Sapho, Aspasie, Leontium : nous n'avons d'équivalent à opposer à ces trois femmes célèbres que Ninon de l'Enclos.

Il y avait encore les dicténades, ainsi appelées de dictérion, mot synonyme de lupanar; seulement, celleslà, ce n'étaient point, à proprement parler, des courtisanes, c'étaient des filles publiques.

Disons quelques mots de ces dernières ; peut-être est'il curieux, à mille cinq cents ans de distance»

d'établir un parallèle entre la fille publique de Paris et la fille publique d'Athènes ; puis nous reviendrons aux autres, qui font spécialement le sujet de ce chapitre.

La plus grande partie des dictériades étaient esclaves; elles appartenaient à des maîtres ou à des maîtresses, qui trafiquaient de leur beauté, et auxquels , en échange de la nourriture et du logement que ceux-ci leur donnaient, eUes rendaient la rétribution qu'elles avaient reçue : le seul espoir de ces malheureuses était que, par caprice, quelque homme riche les afiEranchît et les élevât au rang de famihères ; il en fut ainsi de Phila, que l'orateur ïï^'péripe acheta quatre talents, et à lamelle il confia le soin de sa maison d'Eleusis.

Les dictériades étaient soumises à des lois de police, à peu près pareilles à celles qui régissent nos filles à carte et nos fiUes à numéro ; elles devaient être vêtues d'une gaze assez claire pour que leurs robes ne cachassent point leurs formes ; elles devaient porter leur nom écrit sur leur front, ou tout au moins audessus de leur porte ; enfin, un voile devait pendre devant leur seuil, chargé d'attributs qui indiquaient

la profession exercée par celles qui soulevaient le voile.

A partir de sept heures du soir, elles se promenaient dans les avenues du Céramique ; car il y avait deux Céramiques à Athènes, l'un destiné à la mémoire des guerriers, l'autre au commerce des courtisanes, et sous les arcades du Long-Portique qui donnait sur le Pyrée.

Dans le jour, plus heureuses que nos prostituées, les dictériades pouvaient demeurer à leur fenêtre; elles tenaient alors une branche de myrte qu'elles agi taiet entre leurs doigts, ou dont elles se caressaient les lèvres , action qui avait le double avantage de maintenir leurs lèvres roses et de montrer l'émail de leurs dents.

Quand aux lois sanitaires, elles n'existaient pas, les Grecs ayant le bonheur de ne point connaître l'Amérique.

Maintenant, voulez-vous jeter .avec moi un coup d'œil sur ces grandes et belles com-tisanes qui ont eu tant d'influence sur l'art, sur la politique et sur la civilisation des Grecs, la reine de toutes les civilisations?

Suivons la progression que nous avons indiquée, et prenons dans chacune des quatre catégories susdites, ce qu'elles produisirent de plus célèbre.

ANTHÉIDES

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