‹ Filles, lorettes et courtisanesChapitre 2 sur 8 · FILLES · texte numérisé non relu

FILLES

II est inutile de faire ici la physiologie de la fille publique ; c'est cet être dégradé que vous rencontrez le soir, particulièrement sur la place de la Bourse, au coin de la rue Richelieu et de la rue d'Amboise. sur le trottoir de la rue Laffitte et sur l'asphalte du boulevard de Gand.

Nous voudrions que le cadre de cette étude nous permît de prendre la fille à la formation de notre so-

1. Une portion des matériaux qui m'ont servi à faire cette étude est puisée dans le précieux ouvratre de Parent-Duchâtelet; puis, pour les choses que Parent- Duchàtelet a oubliées, j'en ai appelé aux lumières de quel lues-uns de mes amis, forts savants sur la matière, et dont .je citerais les noms av^c rt^connaissance, si je ne craignais pas de blesser leur modestie en mettant tottt à coup leur science en lumière.

ciété et de la suivre à travers notre civilisation croissante, poursuivie par les lois somptuaires de Philippe le Bel, les règlements du chancelier de l'Hôpital et les décrets de la Législative : cela donnerait à notre travail un cachet de gravité et un reflet de science historique, qui nous ferait pardonner peut-être son excentricité ; malheureusement , nous sommes enfermé dans des limites infranchissables. Hâtons-nous donc d'arriver au cœur de uutre sujet.

Sous François P', les filles habitaient déjà les environs de la rue Saint-Honoré, d'où elles se sont peu éloignées depuis. Ce fut dans une maison de la rue du Pélican que l'avocat Féron vint chercher l'étrange vengeance qu'il réservait au royal amant de sa femme.

L'élévation du Palais Cardinal sous Louis XIII fit refluer vers le marché des Innocents et vers la rue de la Féronnerie, le troupeau des prostituées qui, auparavant, s'ébattait joyeusement à la butte Saint-Roch, dans la rue Froidmantel et dans la rue Saint-Honoré; mais bientôt, comme des oiseaux qu'un bruit momentané a éloignés de leur rendez-vous ordinaire, la volée des vierges folles revint s'abattre aux environs du nid primitif et se répandre dans la rue Richelieu,

la rue des Bons-Enfants et la rue Traversière ; car ce fut toujours un privilège des palais d'attirer h eux ce qu'il y a de plus haut et de plus bas dans la société.

Mais ce ne fut qu'en 1789, je crois, que l'entrée du jardin et des galeries du Palais-Royal fut permise à la fille publique ; de ce moment, elle s'en empara, elle en fit sa chose, et, comme la lice de la fable, elle parut y avoir établi son domicile pour toujours.

Nous avons encore vu le temps où le Palais-Royal appartenait exclusivement à la fille publique ; c'était la prostituée qui en faisait les honneurs : elle y avait son salon de réception et son parc. L'hiver, à la fumeuse chaleur des lampes, elle recevait dans les galeries de bois ; l'été, à la douce lumière de la lune, elle glissait sous les tilleuls ou folâtrait autour du bassin, pareille à ces nymphes dont parle Virgile, qui se cachent, mais avec le désir d'être vues, qui fuient, mais dans l'espérai ce d'être atteintes.

Alors, le Pclais-Royal présentait un singulier aspect dont rien ne peut donner une idée : entre deux rangées de chétives barraques, quelquefois assez splendidement décorées au dedans, mais toujours pauvres et mesquines au dehors, circulaient une cen-

taine de créatures, dernière tradition des costumes du sacre, dernier échantillon des toilettes de l'Empire, coifîecs de fleurs, de plumes et de faux diamants, décolletées jusqu'à la ceinture, vêtues de satin, de velours et de Suie, avecles joues enluminées, les sourcils peints, les lèvres rougies; marchant d'un pas de reine de théâtre, se faisant faire place dans la foule, comme Jean-Bart se faisait faire place parmi les courtisans ; apostrophant de temps en temps, d'une voix avinée, une connaissance qui passe ou une amie qui coudoie ; agaçant par une parole libertine le provincial nouvellement débarqué ; provoquant par un geste lascif l'employé trop inconnu pour aller dans le monde et trop paresseux pour rester à travailler chez lui; jetant une promesse de luxure au commis voyageur dont la journée est finie, et qui se promène comme un sultan dans ce bazar de chair humaine en faisant résonner les éperons de ses bottes et sonner l'argent de son gousset ; puis, de temps en temps, débordant dans l'une ou dans l'autre des galeries de pierre pour s'assurer si quelque amateur n'a pas mordu à l'hameçon de leurs séductions frelatées: — si oui, s'éloignant rapides et tournant de temps en temps la tête t>oî2î

s'assurer leur proie par la fascination du regard, puis disparaissant avec elle dans quelque allée obscure, au fond de laquelle rampe un escalier humide et tortueux ; — si non, se rejetant empressées dans toute cette lumière, dans toute cette foule, dans tout ce bruit, pour voir si elles ne seront pas plus adroites ou plus heureuses à la seconde fois qu'à la première.

Puis, minuit venu, tous ces démons de la luxure s'évanouissaient comme si la baguette de quelque enchanteur les eût anéantis; en un instant, tous avaient fui par les portes étroites, par les allées bâtardes, par les rues obscures; avec eux disparaissait toute la foule qui venait là pour eux. Puis peu à peu les boutiques se fermaient, le bruit allait diminuant, les ténèbres reprenaient leur empire. Alors, devant certaines maisons s'allumaient des numéros de feu, enseignes infernales, à la lueur desquelles on voyait entrer et sortir des hommes au visage pâle, aux joues caves, aux regards fiévreux. Ces hommes, c'étaient des joueurs ; ces maisons, c'étaient des tripots.

Le lendemain, le Palais-Royal reprenait l'aspect général des autres monuments et se repeuplait d'une population à peu près pareille au reste de la population

parisienne. Cependant, ce n'était pas sans un certain effroi que les femmes honnêtes et les mères de famille se hasardaient dans cette Gomorrhe ; on les voyait traverser le jardin d'un pas rapide et inquiet, regardant devant elle?, autour d'elles, derrière elles, et ne ralentissant le pas que lorsqu'elles avaient gagné, d'un côté, la rue Vivienne, ou, de l'autre, la place du Palais-Royal. Puis, le soir venu, à la première lumière des bougies, des lampes et des quinquets, tout ce monde fantastique, qui s'était évanoui la veille, reparaissait de nouveau, et, sortant de dessous terre, comme les nonnes impudiques de Robert le Diable, venait joyeusement, en apparence du moins, reprendre sa tâche de perdition.

A cette époque, il y avait des hommes qui habitaient le Palais-Royal, qui ne quittaient jamais le Palais- Royal, pour qui Paris tout entier était dans le Palais- Royal, Ils y logeaient, ils y mangeaient, ils y jouaient, ils y aimaient, ils s'y habillaient. Là, ils trouvaient toute chose sous leurs mains : logements garnis, restaurateurs, tripots, maîtresses, tailleurs, cabinets littéraires, promenades. Nous connaissons un de ces hommes , homme de naissance, homme d'esprit ,

homme de distinction, qui quitta le Palais-Royal le jour où les ûlles en furent chassées ; il y avait sepi ans qu'il n'en était sorti.

Qui amena cette expulsion, après une si longue jouissance que la concession semblait être devenue un droit ? C'est là un des plus profonds mystères de police, invisible à l'œil du profane et sur lequel on a beaucoup discuté, sans que la discussion ait fait jaillir aucune lumière ; peut-être eût-il été plus logique de faire honneur de cette mesure à quelque noble et puissante susceptibilité maternelle; mais personne ne songea à ce motif, sans doute parce qu'il était le plus simple et le plus vraisemblable.

Tant il y a que les filles disparurent du Palais-Royal.

Mais, chose biairre, il sembla que la proscription avait frappé non-seulement une population, mais une race. Refoulée dans la rue Vivieune, sur la place de la Bourse, dans la rue Richelieu, dans la rue Laffitte et sur le boulevard de Gand, la prostituée reparut sous une autre forme, avec un autre costume, et, si on peut le dire, avec une autre tournure.

Cela tenait à cette bienheureuse boue de Paris qu'il fallait ai^router, et dans laquelle il devenait bien diffi-

cile de traîner les robes de velours cerise, les robes de satin rose et les robes de pou-de-soie blanc, qui faisaient les honneurs des galeries de bois.

De plus, la fille publique, qui, jusque-là, avait eu le libre usage de ses deux mains, était forcée d'en employer une à relever sa robe, et l'autre à retenir son châle. Il est vrai qu'elle ne perdait pas tout; elle nemontrait plus sa gorge, mais elle faisait voir sa jambe.

Cela lui donnait un faux air de femme honnête, auquel il était instant de remédier.

La police défendit alors à la fille de se promener avec une autre fiîle, attendu qu'alors elles pouvaient avoir l'air de deux femmes.

En effet, si ce n'était ce coup d'œil provocateur, ces certains mouvements de hanches et cette inquiétude continuelle qui la fait regarder en arrière bien plus souvent que devant elle, la prostituée, grâce à son nouveau costume, pourrait encore tromper quelque provincial nouvellement arrivé, qui la prendrait pour une comtesse égarée, ou quelque bourgeoise qui la laisserait coudoyer par sa fille

Mais il ne faut pas que pareille chose arrive, car les lois.et la moial-^ ont mis la fille i>ubli<jue au ban de la

FILLES, LORETTES ET COURTISANES î!

société. La fille publique est le paria delà civilisation; c'est la pestiiérée, sans le lazareth.

Pénétrons dans l'intérieur de cette vie exceptionnelle, de cette existence excentrique, que sa position honteuse a forcé la fille d'adopter. Grâce aux recherches que nous avons faites près des gens les mieux renseignés à cet endroit, peut-être parviendrons-nous même, après Parent-Duchâtelet, à en dire quelque chose de nouveau et d'inconnu.

Procédons par ordre ; examinons d'abord les causes qui peuvent déterminer une créature humaine, faite à l'image de Dieu, nous dit la Bible, à embrasser ce honteux métier et à détourner sa face non-seulement du Seigneur, mais encore de tout ce qui est honnête en ce monde.

Ce métier une fois adopté, voyons l'emploi de sa journée, ses joies, ses plaisirs, ses douleurs, pendant tout le temps qu'elle disparaît à nos yeux.

Puis enfin nous essayerons d'expliquer comment, à un jour venu, à une époque dite, à un âge presque uniforme, b fille publique disparaît dans les profondeurs de la société, comme les démons qui s'abîment dans le second dessous d'uu théâtre.

Disons aussi que, par une rare exception, quelquesunes échappent à la proscription générale, et, pour nous servir de la même comparaison, s'élèvent au ceintre, resplendissantes d'or et de diamants, dans une gloire pleine de lumineuses clartés.

Il y a deux causes premières qui déterminent une fille honnête à se faire prostituée. Puis une troisième cause, cause étrange, exceptionnelle, inouïe, et qui viendra à son tour pour clore cette série.

La première de ces causes est la séduction.

La seconde, la misère.

La troisième, le dévouement.

Décalquons un des tableaux de l'ouvrage de Parent- Duchâtelet, et nous aurons, sur une moyenne de 5,183 prostituées, la proportion suivante :

Domestiques séduites par leurs maîtres et

renvoyées par eux 289 ]

Jeunes filles enceintes venues de province pour

se cachera Paris, et n'ayant point trouvé les , (.^^

ressources qu'elles espéraient 280j

Jeunes tilles amenées à Paris et abandoonées par des militaires, des commis voyageurs et des étudiants 404/

A reporter 973

Report 973

Voilà pour la séduction.

Pei'te des père et mère, expulsion de la mai- \

son paternelle, abandon complet 1 ,255/

Concubines ayant perdu leurs amants et étant ) 4,121

restées sans aucune ressource 1 ,425]

Excès de détresse, dénùment absolu 1,441'

Voilà pour la misère.

Pour soutenir des parents vieux et infirmes. 37^ Aînées de famille, n'ayant ni père ni mère, se livrant à la prostitution pour élever leurs frères et leurs sœurs, leurs neveux ou leurs \ 89

nièces 29\

Méics veuves et abandonnées pour élever leur famille 23/

Voilà pour le dévouement.

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