EMILE MAS
Je n'ai jamais vu Monsieur Emile Mas, mais je l'imagine fort bien. Il est petit, voûté et un peu chauve ; il porte des lunettes bleues, une redingote sans âge et un pantalon de nankin. Une boîte en fer blanc, de forme allongée, pend dans son dos, une boîte verte de collectionneur, d'homme qui ne jette pas ce qu'il trouve.
Monsieur Emile Mas est l'herborisateur de la Comédie-Française.
Lorsqu'il a marché toute la nuit dans les sentiers de la pièce jouée, lorsque sa boîte — je veux dire sa mémoire — est pleine, il sort soigneusement les petites herbes récoltées et il les classe méthodiquement.
Les petites herbes de Monsieur Emile Mas
sont les inflexions de voix, les incompréhensions, les mouvements donnés, les syllabes omises, comme aussi les perfections de Mesdames et Messieurs les acteurs de la Maison de Molière.
Quel catalogue ! Quel analyste ! Je songe à M. de Buffon et à Henri Fabre.
Bien n'échape à ce patient devenu maniaque à force d'exactitude.
Il note une date, un mouvement, une création de rôle, un engagement, un début, un décès avec la jalousie amoureuse d'un homme qui épingle un papillon à un bouchon de liège.
Vous n'avez avec lui ni le temps de faire mieux, ni le loisir de faire pire. Il vous saisit à chaque minute par où il peut : par les mains, par les pieds, par le costume, par l'organe.
Dans cent ans les descendants de M. X..., jeune premier, ou de Mlle Z..., tragédienne, sauront que leur ancêtre a trahi Eacine ou s'est mal mis à genoux dans la déclaration d'amour qui suit la scène III du IIQ acte, au moment de la sortie du mari par la porte de gauche dissimulée derrière un paravent lequel servit déjà à la mise en scène d'une comédie de Pailler on donnée le 18 Mars de Vannée précédente dans ce même théâtre.