MOUNET-SULLY
Le doyen ? Comme ce mot est ridicule. C'est le lion qu'il faut dire, le lion qu'il faut l'appeler. On ne sent même pas qu'il a vieilli. Sa marche plus hésitante ajoute encore à la grandeur qu'il conduit; ses yeux vides nous donnent l'angoisse de sa nouvelle éternité. Il n'était que dieu, son crépuscule l'humanise. Il est plus près de nous maintenant que nous sentons qu'il va nous échapper.
Le manteau qui traîne, la couronne qui luit, le sceptre qui flambe sont des accessoires de théâtre dont la nuit fera des reliques.
Mounot-Sully n'a point l'air de comprendre sa gloire. Il fait son métier ; il joue, on le paye; il part en tournées ; il voit son nom sur des affiches ; il s'amuse à songer qu'il aurait pu être cabot.
Des caprices de comédien lui viennent encore, mais il n'attend plus rien du public ; c'est le public qui l'attend.
11 rugit, il secoue sa belle tête blanche ; il a fait sur scène pleurer des figurants en les bousculant parce qu'ils ne se reculaient ou ne s'agenouillaient pas assez vite.
Il est impérieux par l'habitude d'être le Mai-
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tre. L'obéissance qu'on lui doit n'est pas même un hommage qu'on lui rend.
S'il n'avait vécu que pour des rôles de passage, il n'aurait pas le cœur attaché au cerveau. Mais d'avoir exprimé les Grecs et Bacine, il lui est resté la passion douloureuse de l'attachement. C'est elle qui le soutient, qui le fait miraculeux, qui l'attache à la terre comme à un cou de femme.
Il comprend que sans la mort il ne saura rien trahir.
JACK JOHKSON
Le ring ; l'arbitre ; le chronométreur ; le speaker ; les seconds ; les deux chaises ; les deux cuvettes ; les deux éponges ; les deux serviettes, et, autour du carré de bois, la foule qui a payé très cher.
On vient voir mateher le terrible Jack Johnson.
Le voilà qui paraît avec son adversaire.
Les dames ont de petits cris !
— Ma chère ! est-il beau ! être dans ses bras !
— Passionnée ! Y pensez- vous 1 Prendre un nègre pour amant c'est se mettre en deuil.
L'arbitre annonce :
— Grand combat de boxe au finish ; les
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reprises sont de trois minutes avec une minute de repos. Gants de quatre onces. On peut frapper dans les corps à corps.
Les femmes redoublent d'émoi.
— Si on allait nous l'abîmer ?
— Yous plaisantez. Eegardez ces muscles, cette peau, cette taille ! Combien croyez-vous qu'il mesure ?
— Au moins deux mètres.
— Yous moquez-vous % Deux mètres cinquante, ma chère.
L'arbitre reprend s'adressant aux combattants :
— Are you ready ?
Un temps.
Les servants évacuent le ring.
— Times !
Et le combat commence.
D'abord Johnson observe ; puis avec science, il sort de son calme noir ; ses yeux ronds fouillent le mouvement ; il fait le chat ; il bondit ; se remet en garde ; rebondit. Ses bras font des bosses ; la sueur lui colle aux cuisses son petit caleçon. Il a une précision remarquable ; il bloque les coups de son adversaire et il