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Fils Maugars

Ce jour-là, — fin de juillet 1851, — la petite ville de Saint-Clémentin était baignée d'un glorieux soleil, dont les rayons déjà un peu obliques flamboyaient dans toute la longueur de la rue Louis XIII. Il était trois heures de l'après-midi. Les Saint-Clémentinois faisaient la sieste, comme il convient à de dignes Poitevins pendant la canicule. Les volets avaient été hermétiquement clos, afin de conserver un peu de fraîcheur à l'intérieur des habitations. Sauf quelques cris d'hirondelles dans l'air et un sourd bourdonnement de sauterelles, pas un bruit ne troublait la tranquille somnolence de la rue, et, à l'exception d'un matou gris bravement assoupi sur le pas d'une porte, le quartier était absolument désert.

De toutes ces demeures endormies, la plus fermée et la plus silencieuse était encore une vieille maison, où la tradition locale veut que Louis XIII ait couché

au retour de ses noces avec Anne d'Autriche. Ses deux corps de logis en équerre étaient sépares de la voie publique par une cour étroite et une grille en bois, oii s'échevelait une vigne qu'on ne taillait jamais. À Tun des angles de la cour, une tourelle au loît en eleignoir donnait accès dans le vestibule et servait de cage à l'escalier. Malgré le soleil qui brasillail au dehors, cet escalier tournant, aux marches de pierre usées, était frais et sombre comme un puits, et cette obscure fraîcheur se continuait jusque dans la principale pièce du premier étage, dont les mur§ r i ? u i 1 1 h n lièrement garnis de rayons de chêne ployant sous le poids des livres. Des plinthes jusqu'aux corniches, in-folio en basane brune à tranche rouge, in-quarto en veau fauve, in-douze au dos de parchemin, s T utageaient en masses profondes et semblaient vouloir écraser les gens sous l'autorité de toute la sderne rangée en bataille le long des parois. De ces hautes travées de bouquins rébarbatifs se dégageait une fine poussière rance particulière aux amas de livres, et cette acre émanation se combinait avec l'odeur pharmaceutique exhalée par des drogues enfermées dans une étagère vitrée.

De grands rideaux verts, tombant à plis droits, masquaient la fenêtre et assourdissaient la lumière violente de la rue. Dans le demi-jour qu'ils tamisaient, on distinguait le carrelage froid et nu avec i:ne seule natte de sparterie sous la table de travail;

la cheminée de granit rosé, ornée d'un buste de Bichat; le trumeau enfumé, où un cartel Louis XVI battait son tictac entre une Déclaration des Droits de V homme, encadrée de bois noir, et une gravure représentant le Serment du Jeu de paume ;les chaises de paille à dossier sculpté et Tunique fauteuil de cuir où était assis le maître du logis, le docteur Jacques Desroches.

Le docteur avait cinquante-cinq ans et paraissait plus vieux que son âge. Grand, maigre, raide d'attitude, avec un visage aux lignes sévères, il était déjà presque chauve. Sa barbe, qu'il portait entière, était blanche, ainsi que les rares touffes de cheveux qui lui restaient. Sous des paupières rougies et fatiguées, ses petits yeux d'un bleu d'acier éclairaient sans l'animer sa figure glaciale. À la nuance fauve des sourcils, au ton coloré des joues et du crâne, on devinait qu'il avait dû être roux avant que le travail ou les chagrins eussent blanchi sa barbe et dégarni sa tête. Les jambes croisées, le corps rejeté en arrière, il lisait attentivement le National. La rigidité de ses traits ne s'altérait par moments que lorsqu'un bruit sourd venant de l'embrasure de la fenêtre amenait sur ses lèvres chagrines une grimace d'impatience.

C'était un bruit* intermittent, un murmure confus de paroles à peine articulées, coupé de silence et suivi chaque fois d'un jappement étranglé. — Tous les gens d'étude savent combien sont énervants ces

chuchotements timides, qui tombent à des intervalles irréguliers dans la paix d'un cabinet de travail; mieux vaudrait un tapage bien franc et bien accentué. — À la On, le liseur n'y put tenir ; imprimant un demi-tour à son fauteuil, il se dressa tout d'une pièce et soulevant un des rideaux :

— Thérèse I dit-il d'une voix sévère.

Dn flot de lumière ruissela dans la chambre et laissa voir les coupables : une jeune fille de seize ans et un chien.

La jeune filtefassise sur une chaise basse dans la profonde embrasure de la fenêtre, avait l'un de ses bras levé et agitait en l'air un vieux gant, que le chien, — un beau danois à robe fauve, accroupi sur son train de derrière et la tête posée sur ses pattes de devant, — guettait d'un œil attentif, eu poussant un aboiement étouffé.

— Ne peux-tu demeurer en repos un instant? continua H. Desroches d'un ton irrité, ton manège m'agace I

Devant cette brusque apparition, les deux délinquants s'étaient arrêtés tout penauds. La jeune fille laissa tomber son gant et sortit de l'embrasure.

— Pardon, mon père, répondit-elle, je ne croyais pas faire de bruit... ; c'est si ennuyeux de rester là sans bouger 1... Nous essayions de nous distraire un peu, Dache et moi, en attendant l'heure de la promenade.

LE FILS MÀUGÀRS.

En môme temps, comme pour faire amende-honorable, elle s'élança vivement vers le docteur et voulut l'embrasser; mais celui-ci arrêta net ce mouvement d'expansion. Il saisit les deux poignets de lr jeune fille et la dévisagea un moment d'un air soup çonneux. Ses lèvres prirent une expression plus amère, et l'écartant avec raideur :

— Il suffit! murmura-t-il...Ne te débarrasseras-tu jamais de tes façons bruyantes?... Tu te crois toujours au village, au milieu de tes paysans.

Les yeux de Thérèse brillèrent d'un éclat humide.

— Mes paysans avaient du bon, répliqua-t-elle, mortifiée par l'injuste rigueur de M. Desroches, ils m'aimaient, et chez eux je ne trouvais pas le temps long.

— Le temps n'est jamais long quand on sait s'occuper, repartit froidement le docteur; prends un livre et tiens-toi tranquille... J'ai horreur des gens désœuvrés !

La jeune fille alla vers un des rayons de la bibliothèque, y prit un in-quarto et s'assit dans un coin, d'un air boudeur. Ses. joues s'étaient empourprées, et, entre ses sourcils, deux rides verticales plissaient son front large et intelligent; comme pour la consoler, le chien, quittant l'embrasure, était venu s'étendre à ses pieds, tandis que le docteur se réinstallait dans son fauteuil. Il s'était remis à lire le National; mais il avait beau concentrer son attention sur les colonnes imprimées, ses yeux parcouraient le texte

LE FILS MACC1AS

«Tune façon machinale, et son esprit éUît ailleurs. Ses lèvres avaient une expression plus morose, son visage s'était encore rembruni, comme si la soèoe de tout à Fbeure eût ch oqué un souvenir importun.

Le docteur Desroches avait en effet au cœur une vieille blessure mal fermée que le moindre incident faisait de nouveau saigner, — Il s'était marié à trentesept ans avec une femme beaucoup plus jeune que lui, et elle l'avait trompé. Pour éviter le scandale, il avait d'abord tout supporté silencieusement, essayant du moins de sauver les apparences; mais un jour, — il y avait sept ans de cela, — M** Desroches, lassée elle-même de celte situation fausse, s'était enfuie avec un hobereau du voisinage. Depuis cette époque, elle vivait à Paris on ne savait comment ni avec qui. On ne prononçait plus son nom ; tout Saint-Clémentin avait dit raca sur elle, et on la considérait comme morte. Le docteur aurait pu croire qu'il avait fait un mauvais rêve, si, en quittant le domicile conjugal, la coupable n'y avait laissé une fille qui rappelait au mari trompé tous les déboires et toutes les douleurs du passé. Dans les premiers temps, la vue de cette enfant lui avait été tellement insupportable qu'il l'avait renvoyée en Touraine, dans le village où elle avait été en nourrice. — La mère et le père nourriciers de Thérèse étaient de braves métayers des environs de Pressigny. Ils avaient gardé une grande affection pour leur nourrissonne et furent enchantés

de la reprendre avec eux. Elle vécut là en vraie campagnarde et quitta la métairie à regret pour passer trois ans dans un couvent de Poitiers. Elle allait atteindre sa seizième année quand son père jugea nécessaire de la rappeler à Saint-Clémentin.

C'était une concession faite aux convenances, mais chaque jour le docteur Desroches trouvait le sacrifice plus pénible et répreuve plus lourde. Ses répugnances d'autrefois allaient s'aggravant et s'exaspérant. Bien que Thérèse fût née à une époque où la conduite de M me Desroches paraissait régulière, le docteur n'avait pu empêcher le doute de se glisser traîtreusement dans son esprit. — Pendant ces premières années où la molle physionomie de l'enfant est encore indécise , il avait cherché à se persuader qu'elle lui ressemblerait , mais, à mesure que l'adolescence succédait à l'enfance, il sentait ses illusions décroître et ses soupçons grandir. Aujourd'hui, la jeune fille était formée, ses traits ne devaient plus guère se modifier, et tout à l'heure encore il avait élé frappé en voyant combien ils différaient de ceux des Desroches. Cette douloureuse étude du visage de Thérèse, il la renouvelait sans cesse depuis six mois, et chaque fois avec une souffrance plus poignante, un déboire plus amer.

En ce moment même, par-dessus la page du journal, il examinait à la dérobée la jeune fille penchée sur son livre. Il analysait un à un les détails de sa

personne : les cheveux bruns abondants, les yeux aux prunelles foncées et brillantes comme des cerises noires, la bouche aux bonnes lèvres rouges et charnues, la physionomie mobile, le geste brusque, la taille souple aux courbes gracieuses. — Indubitablement ce n'était pas le sang des Desroches qui courait sous cette peau au ton mat. — Cette enfant n'était pas de lui 1 — Il froissait son journal, et ses lèvres sarcastiques se crispaient. Il souffrait atrocement dans son orgueil, dans ses illusions paternelles effondrées. Il regrettait alors l'ancienne incertitude, et de nouveau il dévisageait Thérèse avidement, épiant un geste, un regard qui pût ramener le doute dans son cœur désabusé, un de ces tics familiers où l'on retrouve la trace d'une origine commune, un de ces riens pouvant lui laisser croire encore qu'elle était réellement la chair de sa chair, et non une étrangère entrée en fraude dans sa maison, — la fille d'un autre.

Pendant ce temps, Thérèse tournait lentement les feuillets de son livre, sans se douter de l'orage qui s'agitait sous le crâne chauve du docteur. L'ouvrage qu'elle parcourait était une Histoire des lépidoptères d' Europe > avec planches coloriées. Parmi les doctes bouquins de la bibliothèque, c'était son seul livre favori. Elle aimait à y retrouver les images des papillons qui volent librement dans les prés et aux lisières des bois. Elle saluait au passage comme de vieilles connaissances les argus bleu de ciel, les flambés aux ailes jaunes striées de noir ; et elle pensait avec un soupir au temps où elle courait , libre comme eux, chez les paysans de Pressigny, au bord des sentiers herbeux qui côtoient la Glaise et TÉgronne. Tout le pays de son enfance se levait doucement devant ses yeux. Elle revoyait la figure hâlée de son père nourricier, les bons regards limpides de

LE FILS MACCAES.

la I^:>TOwnae, sa ixnzrnce. EQe eoteodait léchant coqs de la métairie de la Joabardiiire- D tan sem- L'aj y être encore, aux besores (Trié où on faisait la Sieste, alors que tout était clos, portes et volets, et que, dans cette obscurité rafraîchissante, oa voyait uq clair rayon lumineux tomber du haut de la vaste cheminée sur les pierres de Fàtre...

Ces souvenances rustiques lui revenaient à la file. Le séjour a la Joubardière avait été son seul bon temps; les métayers étaient les seuls êtres qui l'eussent tendrement aimée, et elle leur gardait en retour une affection qu'elle n'avait jamais eue pour son père, ni pour sa mère. L'hostilité existant entre M. et M - * Desroches avait de bonne heure ralenti et paralysé en elle ces élans de cœur qui rapprochent d'ordinaire l'enfant de ses parents. Chez les oiseaux, l'instinct filial ne dure guère après que les petits sont assez forts pour voler de leurs propres ailes; il faut la tiède moiteur du nid, le contact réchauffant des plumes maternelles pour que cet instinct se conserve. IJ nous faut aussi, à nous autres, l'union intime des parents, la chaude vie en commun sous le même toit pour que l'amour filial se maintienne dans nos cœurs. Chez les enfants dont les parents vivent séparés, la réflexion arrive trop tôt, et avec elle le doute qui glace toute tendresse. Thérèse, entendant tour à tour les plaintes de sa mère contre M. Desroches et les reflexions méprisantes du docteur à l'endroit de sa

femme, avait perdu au milieu de ce conflit de récriminations passionnées la foi aveugle sans laquelle l'amour ne peut exister. Elle ne savait plus auquel des deux donner tort ou raison, ou plutôt elle les accusait tous les deux de l'avoir privée de ces bonnes caresses dont jouissaient les autres enfants. Détournée de sa voie naturelle, sa tendresse s'était rejetée vers ces braves paysans qui l'avaient élevée, choyée, gâtée, et qui seuls lui avaient fait connaître ce que c'est que d'avoir une famille aimante et une maison paternelle.

Tandis qu'elle était absorbée dans sa rêverie, autour d'elle tout était replongé dans le silence. Une lourdeur endormante semblait descendre du haut des corniches drapées de toiles d'araignée , comme si , sous l'influence de la chaleur caniculaire, l'ennui contenu dans les bouquins de la bibliothèque s'était soudain vaporisé et précipité en nuages somnolents sur le froid pavé de la chambre. La méditation du docteur n'était plus troublée que par ces menus bruits qui sont l'accompagnement des après-midi d'été et qui bercent nonchalamment les sens à demi ensommeillés : bourdonnements d'une mouche bleue contre la vitre, craquements des boiseries, froissement sec des feuillets tournés méthodiquement.

Une heure se passa ainsi, puis tout à coup , dans le silence, un faible tintement de grelots, un sourd roulement de roues résonnèrent au dehors, très loin,

du côté de la grand'route. Thérèse leva la tète et prêta l'oreille.

— Ahl murmura-t-ellc, c'est le courrier...

En 1851, la voie ferrée s'arrêtait à Poitiers; le service du chef-lieu se faisait encore au moyen d'une diligence qui mettait sept heures pour amener les voyageurs et les dépêches à Saint-Clémentin , où l'arrivée du courrier était l'événement et la grande distraction de la journée. Thérèse ne s'était pas trompée; la diligence approchait en effet, tirée par ses quatre chevaux dont on distinguait le trot sur le pavé de la grand'rue. Avec elle l'animation semblait revenir dans la petite ville endormie. On entendait les volets clos s'ouvrir bruyamment, et les gens accourus aux portes échanger de joviales interpellations.

— Voici la voiture! répéta la jeune fille en jetant à terre son atlas. — Puis se levant impétueusement, sans s'inquiéter de ce qu'en penserait son père, elle lira les rideaux, ouvrit la croisée et se pencha curieusement au dehors.

M. Desroches lui-même, obéissant moins à la curiosité qu'à cette machinale et vieille habitude qui, pour les habitants de la rue Louis XIII , avait fait du passage de la diligence l'amusement quotidien, se leva à son tour et suivit sa fille à la fenêtre.

Eu ce moment, la voiture débouchait de la grand rue Le conducteur sonna une fanfare sur son cor, et la lourde machine avança avec précaution, à cause

du peu de largeur de la chaussée. Les chevaux ruisselaient de sueur, la caisse jaune était couverte de poussière, et les voyageurs, éveillés d'un long somme, encadraient leurs têtes poudreuses aux portières. En guise d'escorte, trois gamins couraient par derrière, en s'appuyant au marchepied de la rotonde. A côté du conducteur, cramoisi à force de souffler dans son instrument, un jeune homme de vingt-deux à vingttrois ans semblait attirer l'attention des bourgeois et des servantes accoudées aux fenêtres. On se le montrait, on le saluait d'un signe de tête, et il répondait gaiement à ces saluts de bienvenue en soulevant son chapeau. Sans être joli garçon, il avait une mine avenante avec ses petits yeux vifs et sa blonde moustache frisée. Thérèse, intriguée par ces démonstrations familières jetées au passage, se tourna d'un air interrogateur vers M. Desroches.

Le jeune voyageur de l'impériale n'avait pas échappé à i'œil observateur du médecin ; M. Desroches haussa légèrement les épaules, un sourire sarcastique plissa ses lèvres, et il dit de sa voix mordante :

— Ha ! ha! voici le fils Maugars qui revient au colombier..., si toutefois on peut appeler colombier le gîte d'un oiseau de proie de l'envergure de son estimable père!

— En effet , remarqua Thérèse , j'aperçois M. et M me Maugars devant la porte de l'hôtel de France... Ils sont venus au-devant de lui.

A l'extrémité de la rue, près des remises de l'hôtel, à côté des garçons d'écurie et des deux servantes coiffées du haut bonnet poitevin, un couple bourgeois était effectivement occupé à envoyer des signaux dans la direction de la voiture. La dame agitait son mouchoir, tandis que le mari manifestait de son côté, en secouant sa canne levée à la hauteur de la

La diligence, oscillant lourdement, s'était enfin arrêtée devant la grande porte de la remise, et le jeune homme, descendant lestement des hauteurs où il perchait, s'était jeté au cou de sa mère, puis avait reçu l'accolade de son père, qui semblait tout aise de revoir son héritier ; il lui prenait les mains et l'examinait d'un air satisfait des pieds à la tête.

— Peste ! reprit ironiquement le docteur Desroches, comme le père Maugars palpe sa progéniture ! . . . Il tâte les mains de son jeune drôle pour voir si les griffes lui ont poussé... Rassure-toi, fesse-merle (1), bon sang ne peut mentir, et il aura comme toi bee et ongles !

— Ces Maugars, dit Thérèse en se retournant vers son père, sont riches et très polis avec tout le monde, et pourtant on ne les aime pas... Pourquoi? Ne sontils pas honorables?

M. Desroches secoua les épaules,

(i) Nom qu'on donne dans l'ouest à l'épervier.

tête.

— Honorables 1 Comment donc? s'écria-t-il en ricanant, on est toujours honorable quand on fait le métier auquel on est propre... Dans ce monde, il faut duper ou être dupé, manger ou être mangé. Les Maugars sont de la race de ceux qui mangent, voilà toutl... Rentrons, la vue de ces gens-là m'écœure I

— Allons, père, assez cause pour ce soir; tu vois bien que ton fils tombe de sommeil.

Le dîner des Maugars s'était prolongé fort avant dans la soirée ; la nuit était venue et on avait allumé les bougies. La lumière légèrement vacillante éclairait les débris du repas plantureux préparé pour célébrer le retour du fils unique. Tn pâté de Ruffec largement entamé exhalait son exquis fumet de perdreaux truffés, en face du fromage local, le cAabichou à odeur de chèvre. Dans les compotiers, des pyramides de reines-elaudes et d'abricots s'étaient à demi écroulées et les fruits avaient roulé sur la nappe blanche. Le nouvel arrivant auquel on faisait tête, Etienne Maugars, avait Tair, en effet, un peu étourdi par le roulis de la diligence et aussi par ce copieux dîner, arrosé de vieux bordeaux. Il ne répondait plus que par monosyllabes aux questions de

LE FILS MAUGARS- va

son père et se bornait à sourire, 1m n<] is que ses yeux clignotants contemplaient avec une molle btatituda les figures attentives de ses pareuis, [a \Mu muverte de bonnes choses et les meubles i'nuiiHi rs do la salle à manger. Par les fenêtres remues ouverte^ la Charente, qui coulait non loin $® la maison, envoyait un bruit d'eau rafraîchissant et bereour; un parfum de chèvrefeuille montait du jardin, et ilr s phalènes tourbillonnaient autour des bougies, Dû temps en temps, les paupières du jeune homme tombaient alourdies, mais ses lèvres souriaient tonjours, tandis qu'il se sentait glisser dans un oV misommeil.

— Il a à peine dormi depuis son départ de Paris, reprit M me Maugars, et il a besoin du repos; vous aurez tout le temps de causer demain.

M. Maugars haussa lei?épaules.

— Fatigué pour une nuit blanche et sept hennit de voiture!... A son âge, je faisais mes dix lieues à pied dans la journée, et au retour je pioe liais encore jusqu'à minuit. La génération d'aujourd'hui ne vaut pas la nôtre... Allons, monsieur l'avocat, va te coucher, bonsoir 1... Pendant que ta mère te bonWa dans ton lit, je descendrai pour voir si les portos sont fermées et si les commis n'ont rien laissé traîner.

Il alluma un bougeoir et, gagnant le rez-de-ehaussée, il pénétra dans ses bureaux, ouvrit les fenêtres pour vérifier si les volets, étaient dûment clos et si la

barre transversale avait été solidement assujettie; puis il inspecta les pupitres des commis, rangea luimême en fjrogis&nt des plumes et des liasses de lettres (juuu muit oublié de remettre en place; enfin il pmiasa la porte grillée du cabinet du caissier, fit jouer les serrures du coffre-fort, examina les comptes et relut dans le copie-lettres la correspondance de la journée. Tuni cela prit une grande heure. Quand il remonta dans la chambre conjugale, M me Maugars, apros avoir terminé sa toilette de nuit, s'était déjà couchée, niais elle ne dormait pas. Sa petite tête fine et blonde, eneadrée dans les valençiennes d'un coiKinuet de linge, se détachait sur la blancheur dis oreillers, k la lueur de la lampe, on distinguait les principaux traits de sa figure futée: — le front étroit, et têtu, les yeux luisants, éveillés et affairés comme ceux d'une souris, le nez au vent, effilé et fureteur, la 1 h ^uche pincée, le menton court et fuyant.

Eh bien ? demanda M. Maugars en soufflant le bougeoir et en vidant le contenu de ses poches sur la table de nuil, le garçon est étendu sur ses couettes?

— Il dort d$é, ce voyage Ta harassé.

— < fkihl demain il n'y paraîtra plus... Il n'a pas fait de dettes là-bas et il en est revenu bien portant, c'est ressenti el. Je lui ai trouvé fort bonne mine.

— Oui, reprit M me Maugars avec satisfaction, il s *est bien formé à Paris, et il est presque devenu beau garçon.

— On est toujours un joli garçon quand on a de l'argent dans ses poches, dit sentencieusement le mari, et j'en ai assez pour le rendre beau comme un Jésus!... Sans compter ce que j'amasserai dans l'avenir, poursuivit-il gaiement en faisant craquer ses doigts courts aux phalanges poilues, je n'ai pas ahallu toutes mes cartes etj'ai encoredes atouts dans mon jeu. • Tout en parlant, il déboutonnait son gilet et dénouait sa cravate devant l'armoire à glace, — Sa physionomie obstinée et dure se reflétait énergie) uemenl dans le champ du miroir. Il avait le front bas, couronné d'une forêt de cheveux en brosse, â peine grisonnants, les sourcils épais, des yeux gris d'émerillon, entourés de paupières Tidées, dardant un record à la fois perçant et sournois. Ses mâchoires saillantes étaient ornées de favoris mal plantés; son nez au\ narines minces, ses lèvres rasées, coupées transversalement par une balafre, lui donnaient une expression méchante. — Il avait commencé par être niaïlre maçon, puis entrepreneur; peu à peu, ses affaires prospérant, il avait élargi le cercle de ses opérations, et aujourd'hui il passait pour un des plus habiles manieurs d'argent du département. A la porte de sa confortable maison, située à l'exiremiié de la grand'rue, on lisait maintenant gravé en grosses lettres sur une plaque de cuivre : — Simon Maugars, ianque et recouvrements. — Il avait de lions biens au soleil dans toutes les communes du canton, et il

était un des notables de Saint-Clémentjn. Pourtant sous le vernis bourgeois perçait toujours la rudesse primitive du maçon. Son dos précocement voûté et ses oreilles plates, mal ourlées, d'où sortaient des houppes de poils, disaient l'histoire de son origine plébéienne ettle sa jeunesse peineuse.

— Oui, répéta-t-il en se débarrassant de sa redingote et en la repliant soigneusement sur le dossier d'un fauteuil, je ne suis pas au bout de mon rouleau ; ton fils, Laurette, pourra se payer des gants jaunes tous les jours, et même des maîtresses, si le cœur lui en dit.

— Fi ! se récria M me Maugars en baissant les yeux. — Elle s'accouda vivement sur l'oreiller, et lançant un regard réprobateur à son mari, elle ajouta : — Est-ce pour mener une pareille vie que tu l'as fait recevoir avocat?

— Il y a temps. pour tout, riposta Maugars; je ne vois pas de mal à ce qu'il s'amuse un peu d'abord et jette ses gourmes.

— Tu ferais mieux de l'initier à tes affaires... Il t'aiderait à diriger la banque, en attendant qu'il la prît à son compte.

M. Maugars, qui s'était assis pour se déchausser, se redressa vivement :

— Mes affaires ne regardent que moi! s'écria-t-il avec humeur, je ne suis pas d'âge à me croiser les bras et j'entends mener ma barque à mon gré. Sacre-

bleui il me semble que jusqu'à présent je ne Toi point trop mal conduite!... Ton fils ne comprendrait rien à mes opérations ; il a encore les idées trop jeunes... Quand il aura appris à ses dépens ce que c'est que la vie, nous verrons.

— Et en attendant, s'il fait des sottises ?

— Tant mieux, cela lui éclaircira le jugement. J'ai connu des gens raides comme des barres de fer, de vrais don Quichottes à cheval sur leurs beaux principes... Une fois qu'ils avaient passé par les mains des jolies femmes et des huissiers, ils me revenaient souples comme des gants et retors comme de vieux procureurs... Quand Étienne se sera déniaisé, je lui mettrai le nez dans mes affaires... Pas avant I

M ra0 Maugars secoua sa petite tête enguirlandée de dentelle : — Tu as beau dire, Simon, tout cela n'est pas très moral.

M. Maugars se promenait à travers la chambre en bras de chemise et les mains dans les poches de son pantalon; il fit volte-face, se campa devant le chevet du lit et répliqua d'un ton péremptoire : — C'est pratique. • #

Mais la dame ne se tenait pas pour battue. Elle aurait préféré pour Étienne un beau mariage qui aurait donné à la maison Maugars du prestige et de la considération. — Pourquoi n'épouserait-il pas M lle d& Puygiraud ou l'une des demoiselles deBoisseguin?...

— Des filles sans dotl s'exclama le banquier.

— Elles appartiennent à la plus vieille noblesse du Poitou... C'est quelque chose.

Simon Maugars siffla dédaigneusement. — C'est maigre 1... Quand on est dans la position d'Étienne, troquer ses écus contre un nom, c'est un marché de dupe. — Je ne dis pas cela pour toi, Laurette, se hâta-t-il d'ajouter en surprenant dans les yeux de sa femme un regard indigné ; — quand je t'ai prise chez ton père, la situation n'était pas la même, et pour un entrepreneur, M 110 Laure des Châtelliers constituait encore un joli parti... D'ailleurs tu avais du flair et de l'entregent, et tu as apporté ta pierre à l'édifice.

— Si mes conseils t'ont été quelquefois utiles, re- . prit M me Maugars d'un ton piqué, aie donc la bonté de les écouter ce soir.

Elle lui répéta alors d'une voix souple et insinuante que ce qu'il fallait maintenant à leur maison c'était surtout de la considération et du relief. Elle ne se faisait pas^illusiot et savait fort bien qu'à Saint-Clémentin on n'aimait pas M. Maugars. On lui reprochait d'être trop dur et, quand il tenait un débiteur dans son étau, de serrer, la vis un peu trop près. Il était urgent de fermer la bouche aux envieux et aux clabaudeurs. II y avait à Saint-Clémentin et aux environs des familles dont le nom et les principes étaient à eux seuls une garantie. — On parlerait de nous moins légèrement, dit-elle en manière de conclusion,

si nous étions alliés à une de ces familles pieuses et respectées.

— Faudra-t-il aussi que je me fasse dévot ? demanda ironiquement l'ancien maçon.

— Eh I mon Dieu, ce ne serait peut-être point une si grosse sottise.

— Merci, je ne suis pas un mangeur de messes !

— C'est ton côté faible, tu n'as pas de religion et tu as tort. Crois-moi, la mode n'est plus aux esprits forts, et le temps n'est pas loin où on mettra dans le même sac les gens irréligieux et les hommes de désordre.

— Dis tout de suite que je suis un partageux! s'écria le banquier en éclatant de rire.

— Tu ris, pourtant je suis plus dans le vrai que toi, et je prévois bien des choses.

Avec cette patience de fourmi et cette persistance qui caractérisejit l'esprit féminin, elle appuya de nouveau adroitement sur son idée , afin de la faire pénétrer lentement et sûrement, comme une vrille, dans l'esprit de son mari. Elle lui démontra à sa façon que les émeutes de 1848 avaient mis la puce à l'oreille de bien des gens. Tous ceux qui avaient de la fortune voulaient jouir en paix de leurs rentes et avaient horreur des bouleversements. Naturellement, ils devaient demander aide et protection aux castes qui avaient gardé le respect des principes d'ordre et d'autorité, à la noblesse et au clergé, et non pas aux

impics. Plus on irait, et plus le fossé qui séparait les deux partis s'élargirait. Avant peu il faudrait choisir : ou bien se jeter dans le camp des jacobins de l'espèce du docteur Desroches, ou se ranger franchement du côté de la société bien pensante, c'est* à-dire en adopter les croyances et même les préjugés.

La petite dame, accoudée sur son oreiller, expliquait tout cela par le menu, avec beaucoup de finesse et de lucidité. A mesure qu'elle enchaînait les raisonnements les uns aux autres, Simon Maugars, assis dans un fauteuil, les coudes écartés, les mains appuyées carrément sur ses cuisses, écoutait plus attentivement, et ne pouvait s'empêcher d'admirer la perspicacité de sa femme.

« — Hé I hé 1 il y a du vrai là dedans, murmura- 1— il d'un air rêveur.

— Tu vois! reprit M me Maugars triomphante; mon Dieu, je ne te conseille pas de rompre brusquement avec tes anciennes habitudes et de venir dès demain à la messe...

— Oui, ce serait un peu raide !

— Mais je Rengage à modifier petit à petit ta ligne de conduite, à ménager les familles nobles et les gens d'église, à dénouer habilement tes liaisons compromettantes... Tiens, s'écria-t-elle en se redressant si vivement que tout son buste émergea hors des draps, tiens» veux-tu me donner carte blanche? Avant deux

ans, si tu me laisses manœuvrer, tu seras maire et tu auras tout le pays dans ta main !

Simon Maugarsla regardait, émerveillé. — Tudieu, Laurette, j'en accepte l'augure!... Tu es un vrai diplomate en bonnet de dentelle!... Il est évident que le pouvoir restera au parti de Tordre, et c'est là-dessus qu'il faut tabler. — Allons, fit-il en se levant, il faudra dépouiller le vieil homme !

Il se glissa lestement dans le lit conjugal. — Tu es une mignonne femme, murmura-t-il , et j'ai eu la main fièrement heureuse le jour où j'ai été t'enlever dans ton pigeonnier de Saint-Saviol...

Pendant ce temps, la nuit mirait ses étoiles dans la Charente et donnait le signal à ses musiciens ordinaires, les grillons éparpillés au bord des roules et dans les blés. De tous côtés, dans la campagne, un concert de notes grêles montait, et sur celte musique tremblotante et confuse les étoiles par milliers semblaient scintiller en mesure. La ville silencieuse était tout enveloppée de ce bourdonnement, et, doucement, avec des bercements insensibles, la pacifiante mélopée rustique faisait glisser dans le sommeil les jeunes et les vieux, les bourgeois et les petites gens Elle accompagnait les rêves ambitieux du banquier et les cauchemars du docteur Desroches, les ressouvenus campagnards de Thérèse et le bon sommeil tout d'une traite d'Étienne Maugars.

Au point du jour, Étienne fut réveillé par la chanson d'un jeune gars qui conduisait ses chevaux à r abreuvoir. Il sauta hors du lit, fit rapidement sa toilette et, procédant gaiement au déballage de ses caisses, il accrocha au mur quelques esquisses peintes aux environs de Paris, pendant les heures qu'il avait dérobées à ses cours. Bien qu'il eût préparé ses examens eu conscience afin d'obéir à son père , il avait plus de goût pour la peinture que pour le Code, et il donnait le meilleur de son cœur et de son temps à son art préféré. Quand il eut fini de s'installer, la maison sommeillait encore. Il s'accouda à là fenêtre et embrassa d'un long regard le paysage tranquille et intime, qui lui était familier depuis bien des années* La Charente étendait silencieûsement à l'extrémité du jardin sa nappe d'eau, tantôt sombre sous les noyers, tantôt scintillante aux premiers rayons

du soleil. Au long des blés de la route de Ruffec, les cailles jetaient des appels sonores. — Étienne se sentait heureux; il avait passé sa thèse et il songeait avec un soupir de satisfaction qu'il était maintenant maître absolu de son temps ; il se disait que la fortune de son père lui permettait de se livrer à ses goûts favoris sans être entravé par des préoccupations matérielles, et une joie profonde entrait dans sa poitrine, en même temps qu'un clair soleil pénétrait dans la chambre confortablement meublée.

Les cloches, carillonnant en chœur, lui rappelèrent que c'était dimanche et qu'il avait promis à sa mère de l'accompagner à la grand'messe. 11 acheva de s'habiller, et, au coup de dix heures, il oiîrait le bras à M me Maugars. Celle-ci s'était mise en frais de toilette; elle était fière d'avoir conservé l'air jeune, grâce à ses boucles blondes et à sa taille svelte, et de paraître la sœur aînée de son fils. Quand ils entrèrent ensemble dans la nef sombre et basse de Saint-Nicolas, on avait déjà dit X Introït et l'église était pleine. Les femmes, agenouillées, chuchotaient derrière leur livre, au passage du fils Maugars, et se le montraient des yeux, tandis qu'il prenait place dans le banc de la famille.

Au temps de son enfance, Étienne était venu chaque dimanche s'asseoir au fond de ce banc de chêne, dont les vêtements de plusieurs générations avaient vernissé la menuiserie vermoulue. Il y avait entendu la

somnolente psalmodie des vêpres, coupée de versets en versets par la phrase ronflante de l'orgue, et bien des fois il y avait pâli sur son catéchisme, en attendant avec des transes l'heure de l'interrogation. — A partir de sa onzième année, le lycée l'avait pris, et depuis il n'était plus retourné qu'à de rares intervalles dans la petite église romane de Saint-Clémentin. — Dès qu'il fut assis, il jeta les yeux à droite et à gauche et fut surpris de voir combien, en douze ans, peu de choses avaient changé dans la paroisse. Tout s'y passait avec la même régularité que lorsqu'il était écolier. Les mêmes bourgeoises venaient s'asseoir méthodiquement à la place qu'elles occupaient jadis, les mêmes têtes de paysans et de servantes se pressaient autour des piliers trapus. A travers la fine fumée bleuâtre de l'encens, Étienne distinguait des figures d'enfants de chœurabsolument semblables à celles d'autrefois, se faisant les mêmes niches et montrant leurs pantalons de toile bise sous leurs soutanelles rouges trop courtes.

Seuls les visages des petites filles lui semblaient avoir changé; celles qu'il avait connues jadis au catéchisme étaient maintenant de grandes filles aux airs réservés. Elles se tenaient près de leurs mères, la taille droite, le maintien compassé, les yeux baissés sur leur paroissien d'où elles coulaient un regard sournois vers le nouveau venu. Étienne cherchait à les reconnaître et à mettre un nom sur tous ces jeunes

minois. Au beau milieu de cet examen rétrospectif, ses yeux s'arrêtèrent sur une physionomie qui lui était complètement inconnue. — Non loin de la grille du chœur, une jeune fille était agenouillée sur une chaise basse, la tète un peu penchée, laissant voir dans cette pose recueillie la ligne délicate du cou, la souple cambrure de la taille , le gonflement de la jupe bouffante aux hanches, et discrètement soulevée à l'ourlet par un brodequin brun.

De temps en temps, la prieuse relevait la tête, et Étienne entrevoyait un teint mat, un coin d'œil noir et une bouche aux lèvres rouges et charnues. Cette figure inconnue l'intriguait. Elle avait quelque chose de franc, d'énergique et d'ouvert qui contrastait avec les mines compassées des filles de la bourgeoisie de Saint-Clémentin; mais il avait beau fouiller dans ses souvenirs, il ne trouvait aucun nom à mettre sur ce sympathique et jeune visage.

Après les derniers Oremus, quand l'un des vicaires se retourna vers les fidèles et entonna Y lté missa est, la jeune fille resta encore un moment agenouillée sur sa chaise, puis elle ferma son livre, fit un signe à une servante placée à côté d'elle, et se leva, tandis que l'orgue, ronflant de plus belle, jouait le finale de la sortie. Étienne, qui s'était levé en même temps et qui suivait M mo Maugars, ne perdait pas de vue l'étrangère et manœuvrait pour diminuer l'espace qui ic séparait d'elle. Quand il arriva près du bénitier,

il jeta un coup d'oeil furtif en arrière et l'aperçut à deux pas. Il trempa alors ses doigts dans la coquille, toucha ceux de sa mère, puis, se retournant et saluant, il offrit de l'eau bénite à la jeune fille qui se trouvait immédiatement derrière lui.

À sa grande stupéfaction, l'inconnue recula ; ses sourcils se rapprochèrent d'un air offusqué, sa bouche prit une expression dédaigneuse, et, sans avoir égard à l'offre courtoise du jeune homme, elle passa devant lui brusquement, trempa ses doigts dans lebénitier, se signa et franchit rapidement le seuil du porche.

Cet incident n'avait pas échappé à l'œil éveillé de M me Maugars, qui avait légèrement rougi et s'était mordu Jes lèvres. Quand on fut dehors, Étienne, passablement mortifié, demanda à sa mère, en désignant du regard l'étrangère qui s'éloignait dans la direction de la rue Louis XIII :

— Quelle est donc cette jeune sauvage qui a refuse mon eau bénite?

— Dne petite sotte! répondit M me Maugars; c'est la fille du docteur Desroches. Ce Desroches, qui est un exalté, ne nous pardonne pas d'avoir pris un autre médecin que lui, et la fille, à ce que je vois, a épousé la rancune du père.

— C'est dommage, car elle est jolie.

— Peuh ! fit dédaigneusement M mo Maugars , une beauté paysanne... Son père l'avait reléguée à la campagne après la déplorable aventure de sa mère,

et elle y a pris les façons grossières des gens avec qui elle a vécu.

Ils avaient tourné le coin des halles, quand ils furent abordés par un grand garçon tout de noir habillé, qui salua M me Maugars et demanda la permission de présenter ses respects à M. Étienne.

— Hé ! s'écria ce dernier, en reconnaissant l'un des principaux commis de son père, c'est Céleslin Tiffeneau?... Comment cela va-t-il, mon brave?

— Tout à la douce, monsieur Étienne, tout à la douce ! répéta le commis en restant découvert devant le fils de son patron.

Étienne lui tendit la main et le força de remettre son chapeau. Célestin obéit, non sans peine, car il était formaliste et il avait pour toute la famille Maugars une vénération qui tenait du fétichisme. — Il y a des gens qui naissent pour commander et dont la personnalité absorbante annihile tout ce qui croit à leur ombre;, il en est d'autres qui semblent créés pour être exploités, et Célestin Tiffeneau était de ce nombre. Pour s'en convaincre, il suffisait de le regarder. Maigre, élancé et se mouvant avec une raideur gauche dans sa redingote noire qui tombait à plis flasques le long de ses épaules grêles, il avait le regard timide et intelligent, la mine honnête et loyale d'un caniche ; mais son front fuyant vers un crâne pointu, son nez fortement aquilin, ses mâchoires osseuses et sa barbe pointue, mal taillée, lui

donnaient une expression don quichottesque et enthousiaste. M. Maugars, qui se connaissait en hommes, l'avait enlevé de bonne heure à l'école de son village et l'avait attaché à sa maison de banque. Célestin arrivait au bureau à huit heures, prenait à peine le temps de manger, faisait pendant le jour la besogne de deux employés, revenait en hiver veiller jusqu'à dix heures et gagnait à ce métier deux mille quatre cenls francs. Il avait de plus pour son patron un dévouement et une admiration aveugles. Le banquier était pour lui un dieu, et ses moindres paroles des oracles. Rien qu'à la façon dont le commis prononçait le nom de Maugars, on devinait un religieux attachement, une sorte de superstitieuse adoration.

— Je suis heureux, monsieur Étienne, reprit-il en marchant respectueusement à deux pas du jeune homme, très heureux de vous voir rendu en bonne santé... M. Maugars sait avec quelle impatience je vous attendais.

— Et pourquoi étiez-vous si impatient, mon bon Célestin?

— Pourquoi? s'écria le commis, M. votre père ne vous a donc rien dit?

Étienne fit un geste négatif.

— Il aura jugé plus convenable que je vous annonce la chose moi-même... Je me marie, monsieur Étienne, ajouta-t-il avec un large sourire qui montra toutes ses dents, j'épouse M IIe Bardin, la fille du mé-

tayer du Breuil... Les accords sont faits depuis trois mois; mais nous attendions de connaître l'époque de votre retour pour fixer le jour de la cérémonie... Et, à cette occasion, permettez-moi de vous présenter une requête.

— Présentez, Célestin^ vous êtes sûr qu'elle sera bien accueillie.

— J'avais déjà parlé de mon désir à M. Maugars et à M me votre mère... Voici la chose, monsieur Étienne; vous mettriez le comble aux bonnes grâces de M. votre père, si vous vouliez bien être mon garçon d'honneur... C'est peut-être beaucoup vous demander, mais nous serions tous si contents... Ma future et ses parents en seraient si fiers que j'ose espérer que vous ne me refuserez pas.

— Comment donc? mais je serai enchanté au contraire... A quand la noce?

— On doit nous marier après-demain mardi, à onze heures, et si vous pouviez être au. Breuil vers dix heures, j'irais au-devant de vous sur la route.

Étienne promit d'être exact. Célestin se confondit en remerciements, salua et s'éloigna tout joyeux. Il semblait avoir encore grandi. Dans la rue ensoleillée et montante, sa longue silhouette noire se détachait fièrement sur la blancheur des murs.

— Quel bon garçon ! dit Étienne à sa mère.

— Oui... ; un peu niais, mais dévoué... C'est l'essentiel»

Le mardi, dès huit heures du matin, Étienne cheminait allègrement sur la route du Breuil. La campagne était pleine du bruissement des sauterelles vertes, et la canne du jeune Maugars, en résonnant sur le sol pierreux, mettait en fuite de petits lézards frétillants qui allaient se musser dans les touffes de buis du talus. Le Breuil n'est qu'à deux lieues de Saint-Ciémentin, et Étienne, prenant le plus long, flânait en suivant le cours sinueux de la Charente aux eaux sombres, glacées d'une moire d'argent. Les moindres détails l'arrêtaient et l'amusaient. — Tantôt c'était le moulin Minot enfoui sous les bouillards et les vernes, reflétant dans l'eau noire du bief sa toiture blanche de farine; tantôt une gardeuse d'oies, assise sous un châtaignier, son capot rabattu sur la tête, sa houssine à la main, immobile comme une statue grise au milieu de l&prée verdoyante.

Le jeune homme sentait ses instincts d'artiste se réveiller à l'aspect de cette nature solitaire, si reposée, si verte et si intime; il souhaitait d'avoir un jour assez de talent pour en rendre tout le charme ; absorbé par cette contemplation, il avait atteint déjà le pont de Dalident, lorsqu'il entendit une voix qui le hélait ; il releva la tête et vit se découper sur la verdure la maigre silhouette de Célestin Tiffeneau.

Le futur époux de M Ue Bardin avait un habit neuf, un chapeau de soie et un pantalon noir dont les bords avaient été soigneusement retroussés à cause de la rosée. Ce costume de gala faisait mieux ressortir encore sa charpente osseuse et son profil anguleux.

— Suis-je en retard? demanda Étienne.

— Non, non, il n'y a point de temps perdu, monsieur Étienne ; Seconde s'habille, et les musiciens viennent seulement d'arriver. Voyez-vous, je ne pouvais plus tenir en place, et j'ai préféré venir à votre avance... D'ailleurs, j'avais mes raison^ ayant ménagé une surprise aux gens de la noce. — Oui, une bonne surprise l répéta Célestin avec un large sourire ; personne ne se doute encore de l'honneur que vous nous faites... Ils ne vous attendent point là-bas, et vous pensez quelles figures de jubilation ils vont avoir quand je leur présenterai le fils de M. Maugars comme mon garçon de noce... Hein I ça pourra compter pour un événement!

Étienne était médiocrement satisfait d'être produit

LE FILS MALGARS.

comme une sorte de personnage officiel. Il aurait préféré moins de mystère et moins de cérémonie , mais le futur marié paraissait si enchanté de sa combinaison que le jeune Maugars se fit scrupule de lui laisser voir son déplaisir. — Ils commençaient à gravir le coteau où le hameau du Breuil s'éparpille parmi les cerisiers et les châtaigniers, quand Célestin s'arrètant au milieu du chemin creux et saisissant son jeune patron par un des boutons de sa redingote, s'exclama avec son rire naïf : — Et à vous aussi, monsieur Etienne, j'ai réservé une surprise!

— Gomment 1 encore une! s'écria Étienne.

— Oui, et une bonne! poursuivit Célestin en coupant son discours d'éclats de rire qui ressemblaient à des gloussements étouffés, vous aurez une Valentine comme on en voit peu au Breuil... Ça n'est point une paysanne, mais une demoiselle bien mignonne, qui a été en pension et qui ne sera point embarrassée pour causer avec vous.*. Ha! ha! je ne vous dis que ça... Vous verrez, vous verrez!

— Dites-moi le nom de cette jeune fille?

— Nennil vous ne le saurez point!.*. Elle ne sait rien non plus» elle... J'ai tout mitonné à part moi» et vous verrez que vous m'en ferez des compliments*

— Mon brave Célestin, je crains que vous ne vouâ soyez donné beaucoup de peine à cause de moi.

- — De la peinë? vous voulez rire... C'est une fête pour moi que d'avoir à mes noces le fils de l'homme

LE FILS MAUGARS. 39 à qui je dois tout, le représentant de la grande maison Maugars. Je vivrais cent ans, monsieur Étienne, que je n'oublierais jamais le jour où votre père m'a fait entrer dans ses bureaux. Que serais-je sans lui, à cette heure? Un petit clerc d'huissier de village I C'est M. Maugars qui m'a décrassé et m'a lancé dans le monde des affaires... Ah 1 quel homme, quel maître homme que votre père, monsieur Étienne l

— Oui, répondit Étienne, touché du culte enthousiaste de Célestin, oui, mon père est une vigoureuse intelligence.

— Éminente, monsieur Étienne, éminentel Et quelle volonté, quelle puissance de travail I... Ah! par exemple, il est dur pour les paresseux et les mauvais payeurs; mais dans sa dureté il y a encore un sentiment de justice que j'admire... Tenez, dernièrement notre caissier était tourmenté de la maladie de son enfant, et il avait eu le guignon de laisser passer une erreur de deux cents francs au préjudice de la maison... Il en tremblait, le pauvre homme, et se voyait déjà renvoyé... Eh bienl qu'a fait votre père?

— Il a porté l'erreur aux profits et pertes? insinua Étienne.

— Non, pas précisément, mais, au lieu de renvoyer le père Martin, comme chacun s'y attendait, il s'est contenté de lui retenir la somme sur ses appointements à raison de cinquante francs par mois...

Voilà ce que j'appelle la justice alliée à l'humanité !

— Hum ! fit Étienne, assez peu émerveillé de cet exemple de la clémence paternelle.

On approchait de la Fuie, — c'était le nom du domaine occupé par le père Bardin. — Déjà on entendait les sons nasillards Ael&piàole (cornemuse) mêlés aux notes plus aigres du violon. De temps en temps un coup de fusil partait, et une fumée bleue planait au-dessus des cerisiers du verger. Célestin, traversant une cour où des jeunes gens enrubannés s'étaient attroupés autour des musiciens, introduisit son hôte dans la grande chambre de la maison.

Cette pièce était pleine d'invités, pressés par groupes de deux ou trois entre la muraille et les tables dressées dans toute la longueur. Les fenêtres ouvertes laissaient voir la cour avec ses engrangements et deux figuiers touffus, étalés de chaque côté de la porte charretière. Entre les tables, la Bardine, en coiffe neuve et la jupe soigneusement rétroussée, circulait avec des piles d'assiettes. Au fond de la salle, la mariée, — une jolie personne au teint rose et aux yeux bleus, — se tenait droite au milieu de cinq ou six jeunes filles occupées à épingler la couronne de fleurs d'ocanger autour de la haute coiffe de dentelle. Près de la cheminée, le père Bardin devisait gravement avec les notables de la noce. De cette grande pièce s'élevait un sourd bourdonnement de voix et un clair tapage de vaisselle; dans les inter-

LE FILS MÀUGARS.

valles de silence, au loin derrière les arbres, un tintement de cloches résonnait du côté de Saint-Saviol.

— Allons, Célestin, mon gars, s'écria le père Bardin, on n'attend plus que toi pour se rendre à la maison commune.

En effet, la mariée et ses demoiselles d'honneur s'étaient déjà glissées dans la cour, et le cornemuseux, enflant sa pibole, donnait le signal du départ.

— Un instant I dit le jeune marié d'un air radieux, je vous amène mon garçon d'honneur... Monsieur Bardin, vous me demandiez quel était mon second témoin?.. Le voici; c'est M. Étienne Maugars, le fils de mon patron 1

Tandis que le bonhomme, d'un ton patelin, remerciait Étienne, Célestin avait choisi une marque de rubans bleus et roses et l'avait épinglée à la boutonnière de son jeune patron ; puis le prenant par la main et l'entraînant dans la cour :

— Maintenant, continua-t-il, je veux vous présenter à votre Vàlentine. . . Mademoiselle Thérèse, où êtesvous? cria-t-il en cherchant des yeux la demoiselle en question. — Vous allez voir, monsieur Étienne, vous allez voir !

— Me voici ! répondit une voix bien timbrée.

Élienne regarda d'où elle partait et tressaillit en

apercevant la jeune fille du bénitier : M IIe Desroches.

Celle-ci l'avait également reconnu, car sa figure se rembrunit, et elle saisit le bras d'un jeune gar-

çon en veste de droguet qui se tenait auprès d'elle.

— Vous vous trompez, mademoiselle, s'exclama Célestin; ce n'est point Jouset qui vous mènera à l'église. . Voici votre meneur, M. Étienne Maugars!

Cette annonce ne produisit nullement l'effet que se promettait Tiffeneau. La jeune fille murmura quelques mots à l'oreille de Jouset dont elle ne lâcha point le bras

— Merci, monsieur Tiffeneau, répliqua-t-elle d'une voix décidée; j'ai déjà mon meneur; c'est M. Jouset, et je le garde.

— Il y a erreur! c'est un malentendu! murmura piteusement Célestin en se tournant vers Étienne, qui se mordait la moustache d'un air décontenancé. — Ses paroles furent couvertes par des détonations, le violoneux çt le cornemuseux entamèrent un air de bal, les files se formèrent, et Célestin, obéissant aux injonctions de son beau-père , courut prendre sa place. Dans un envolement de rubans bleus et roses et une retentissante sonnerie de cornemuse, le long cortège serpenta vers Saint-Saviol, à travers les chemins creux aux grandes haies de troènes et de chèvrefeuilles.

Étienne était resté à l'arrière-garde, un peu esseulé au milieu des vieilles gens de la noce. A certains détours du chemin, il apercevait parfois entre deux haies la tête de M lle Desroches, dont le chapeau de paille tranchait au milieu des coiffes blanches et

des feutres à larges bords. Le jeune Maugars se sentait devenir maussade; il ne pouvait s'empêcher de songer à part lui que la double surprise, si habilement préparée par Céiestin, avait fait long feu comme une poudre éventée. La fille du médecin lui avait manifesté pour la seconde fois son aversion, et les paysans de la noce eux-mêmes avaient l'air beaucoup plus gênés qu'enchantés de sa présence. Étienne, qui s'était toiyours persuadé que le pays entier partageait pour le nom de Maugars l'admiration de Tiffeneau, se sentait singulièrement mortifié de la froideur qu'on lui témoignait.

La double cérémonie, civile et religieuse, une fois terminée, les coups de fusil recommencèrent à pétiller, et, toujours musique en tête, on regagna le Breuil, où le dîner de noce attendait tous ces gens bien endentés et fortement affamés par une matinale promenade au grand air. Quand on se retrouva autour de la longue table, Céiestin Tiffeneau se confondit de nouveau en excuses au sujet de la capricieuse conduite de M Ue Desroches, que l'heureux Jouset avait ramenée triomphalement.

— Mettez-vous là, à côté de ma femme, dit Céiestin d'un air contrit, et pardonnez-moi la mésaventure de ce matin. C'est ma faute; M lle Desroches ne connaissait pas mes intentions, et elle avait déjà choisi son Valentin, qu'elle n'a pas voulu laisser en plant, mais nous raccommoderons les choses au bal de tantôt...

Cependant on s'était attablé. Les gros bonnets du Breuil et les plus proches parents étaient assis au centre, autour des mariés ; les garçons et les filles s'étaient groupés à l'un des bouts de la table, heureux d'échapper à la contrainte que leur imposaient les gens d'âge; au bas bout, les parents pauvres, les enfants et le menu peuple des invités s'étaient entassés un peu pêle-mêle. Les servantes, en tablier à bavette orné de morgues bleues et roses, apportaient à bras tendu des platées de victuailles. Les gigues de chevreau cuites au four alternaient avec des pyramides de lapin sauté et de vastes saladiers où des anguilles de la Charente nageaient dans une sauce au vin. Un fumet de viandes rôties se mêlôit à une âcre odeur d'oignon. Le vin rouge d'Angoumois était versé à verre pleurant, et les convives le lampaient dévotement avec de larges grimaces de satisfaction. Le premier coup de dent fut solennel et silencieux ; puis peu à peu les langues se délièrent et les joyeux propos assaisonnèrent chaque bouchée ; mais ce fut une gaieté douce, sans violents éclats de rire et sans gros mots. Le paysan poitevin a la joie recueillie et discrète; moins habitué aux bombances que les campagnards du Nord et du Midi, il savoure la bonne chère avec une béatitude concentrée, se contentant d'exprimer sa joie par un voluptueux clappement de langue ou un malin clignement d'yeux. Même quand le vin lui chauffe la cervelle, il garde toujours une

LE FILS MÀUGÀRS,

certaine réserve et ne s'abandonne jamais à une loquacité intempérante.

Étienne vérifiait à ses dépens l'exactitude de cette observation. Tandis que Célestin et Seconde, illumiminés par l'aurore de leur premier jour de noce, se chuchotaient des tendresses à l'oreille, le jeune Maugars avait essayé de lier conversation avec les gros cultivateurs placés à côté ou en face de lui ; il remarqua bien vite qu'on lui répondait d'un ton où il y avait autant de contrainte que de respect. Les paysans enveloppaient pour lui leurs paroles de mille prudentes précautions. Leurs regards, quand il les questionnait, avaient je ne sais quoi d'oblique et de craintif; — quelque chose de la physionomie d'un chat qui baisse sournoisement les yeux, couche ses oreilles et regarde de côté le coin où il pourra se dérober dès qu'on aura le dos tourné. — Sitôt qu'Étienne s'entretenait avec les mariés, les propos du voisinage se donnaient libre carrière, les métayers s'échauffaient en parlant du rendement du sarrasin ou des garouils (maïs); mais si par hasard le jeune homme, redevenu attentif, essayait de placer un mot, les conversations s'arrêtaient, les gens échangeaient de rapides clignements d'yeux, les lèvres prenaient une expression méfiante et les réponses devenaient évasives.

Las de dépenser des frais d'amabilité en pure perte, Étienne avait fini par se borner au rôle d'ob-

servaieur silencieux. 11 trouvait un véritable intérêt à étudier les physionomies un peu lourdes de ces gens dont la principale préoccupation était de bien manger et de boire d'autant. Les joues commençaient à s'empourprer, les mâchoires saillantes mastiquaient lentement la chair des chevreaux rôtis. L'animation intérieure, jointe aux chaudes bouffées qui entraient dans la salle par les fenêtres ouvertes, faisait perler une rosée de sueur sur les tempes des convives. Les femmes avaient épinglé leur serviette à leur corsage et relevé leurs jupes pour ne pas les tacher. Tout au fond, à travers une légère buée, Etienne distinguait le groupe plus vivant et plus expansif des garçons et des filles d'honneur, et au milieu d'eux la tète nue de Thérèse Desroches. Elle paraissait s'amuser bien franchement et à plein cœur ; son teint mat s'était légèrement coloré, ses grands yeux noirs souriaient, et, de temps en temps, ses lèvres rouges s' entr 'ouvraient pour répondre par un éclat de rire aux plaisanteries rustiques de son voisin JouseL Étienne la trouvait vraiment jolie, et cette constatation redoublait le dépit que lui causait l'aversion si marquée de la jeune fille.

Le dessert avait succédé au rôti. Les servantes, toutes rouges et un peu lasses, avaient apporté les tourtes au fromagê et aux fruits avec de pleines pane rée s de prunes violettes. Deux vieilles venaient de chanter d une voix chevrotante la chanson de la

mariée, et les jeunes gens, déjà fatigues d'être restés si longtemps assis, commençaient à s'agiter sur leurs bancs, quand tout à coup, dans la cour, le nasillement de la pibole et le chant aigu du violon se firent entendre. Aussitôt le jeune monde s'élança au dehors, et il ne resta plus autour de la table, semée de débris, que les anciens ajnt le vin avait alourdi la tête et engourdi les jambes.

— Et maintenant, vive la joiel Allons danser, s'écria Célestin en entraînant Étienne vers la grange où les musiciens s'étaient juchés sur des futailles.

Il n'y avait pas de place pour tout le monde dans la grange, et le flot des danseurs débordait jusque dans la cour, où les couples se trémoussaient en plein soleil. Tandis que le violon et la cornemuse jouaient un vieil air de bourrée, les filles, rouges comme des œillets sous leurs coiffes blanches, tournaient lentement au bras des garçons. Un petit bout de chignon passait sous le bavolet de la coiffe, et leur fichu, épinglé très bas sur le dos, laissait voir en s'échancrant les lignes de la nuque et du cou. Pour préserver leur robe du contact moite des mains des danseurs, elles avaient noué leur mouchoir autour de leur taille. Les figuiers et les cormiers, qui bordaient la muraille, promenaient sur ces jeunes visages les mobiles découpures de leur ombre.

L'une des plus infatigables danseuses étàit Thérèse Desroches. Elle ne prenait pas un moment de repos

LE FILS MAUGAUS.

et se dédommageait de sa longue réclusion au logis de la rue Louis XIII en ne laissant passer ni un bal ni une contredanse. Souple, légère, rebondissante, elle ne semblait pas toucher le sol ; le plein air l'enivrait, ses yeux et ses lèvres souriaient. Il y avait encore de la pétulance enfantine dans la grâce un peu sauvage avec laquelle elle sautait en mesure. Toute à son plaisir, elle ne refusait pas un danseur, donnant une part égale de bonne humeur et de cordialité à tous ceux qui venaient l'inviter. Elle ne paraissait fuir qu'un seul des convives : Étienne. Plusieurs fois, il avait cherché à la rejoindre; mais elle se dérobait ou elle appelait près d'elle, comme une sauvegarde, l'inévitable Jouset. Dépité par le peu de succès de ses tentatives, le jeune homme résolut de prendre sa part de plaisir sans s'inquiéter davantage de celte rancunière petite personne. Il aimait la danse, il avait de l'entrain et était bon danseur; aussi les filles du Breuil et de Saint-Saviol se montrèrent-elles pour lui moins cruelles que M IIe Desroches. A son tour, il oublia son insuccès en se grisant de sauteries et de musique.

Une seule fois, le hasard le ramena près de Thérèse. La soirée était déjà très avancée, le jour s'était lassé d'éclairer les jeunes gens de la noce, mais ceux-ci ne s'étaient point lassés de danser; le cornemuseux faisait toujours sonner sa pibole, et les couples sautaient gaiement dans la cour ou la lune s'é-

tait chargée de relayer le soleil. W* Desroches s'était arrêtée pour reprendre haleine, et, le dos appuyé contre l'un des jambages de la porte de la grange, elle s'éventait avec un bouquet de feuilles de figuier.

— Je n'ai pas encore eu le plaisir de danser avec vous, mademoiselle, dit brusquement Étienne en sortant de l'ombre de la grange.

Elle tourna vers lui ses yeux noirs qui luisaient au clair de lune, et ses sourcils se rapprochèrent. — Vraiment, monsieur? répondit-elle d'une voix brève, avec une indifférence affectée.

— Les musiciens vont jouer un ial % vous plaît-il que nous le dansions ensemble?

— Merci, je suis engagée par M, Jouset.

— Toujours, alors I fit ironiquement Étienne.

— Toujours, répéta-t-elle sur le même ton.

— M. Jouset a de la chance*

— Que voulez-vous, monsieur Maugars, on ne peut pas tout avoir.

— Je troquerais bien mon lot contre le sien.

La jeune fille secoua la tête avec un mouvement d'impatience et une moue dédaigneuse : — L'échange ne lui plairait peut-être pas, répliquait-elle*

— Et vous ne le lui conseilleriez pas, sans doute? repartit le jeune homme, piqué au jeu.

Elle le regarda bien en face avec ses yeux francs et limpides : — Moi?... Non, certainement, monsieur Maugars! — Et elle s'éloigna.

Cette fois, l'intention blessante était trop marquée pour qu'Étienne pût douter des sentiments de son interlocutrice. — Enfant désagréable et mal élevée ! murmura-t il en dedans de lui, en quittant la place.

Ce nouvel échec l'avait irrité, et le bal ne le tentait plus. Il se fit conduire à la chambre que Célestin lui avait réservée, et il se coucha.

Il dormit fort mal, son sommeil étant à chaque instant trouble par les sons de la cornemuse, les cris et les chants des garçons qui menaient grand tapage en cherchant à découvrir la chambre des jeunes mariés auxquels ils apportaient la soupe blanche. Il se réveilla dès l'aube, et, bien qu'il eût promis vaguement à Célestin de fêter le lendemain de noce, il résolut de regagner sur-le-champ Saint-Clémentin. Ayant chargé une servante de présenter ses excuses à ses hôtes, il descendit lestement le coteau du Breuil, traversa la Charente et gravit le versant opposé.

Le soleil venait de se lever au ras des bruyères roses, et les alouettes chantaient; Étienne, la tête un peu vide comme quelqu'un qui a mal dormi, cheminait d'un pas traînant et mélancolique. Malgré lui, il repensait aux rebuffades de M Uo Desroches, et devant ses yeux demi-fermés il revoyait cette singulière fille avec sa bouche d'enfant, son regard droit et hardi, son front volontaire et obstiné. C'était assurément la figure la plus originale et la plus séduisante qu'il eût encore rencontrée à Saint-Clémentin. Par

quelle mauvaise chance était-ce justement celle-là qui professait une si étrange aversion pour la famille Maugars? Que le docteur fût en froid avec M. Maugars, il n'y avait là rien de bien étonnant dans une petite ville; mais que sa fille, — une enfant de seize ans, — épousât aussi passionnément la rancune paternelle, qu'elle la reportât si violemment sur un nouveau venu, étranger à toutes ces querelles de clocher, cela passait la permission.

Ainsi absorbé dans ses songeries, il avait déjà traversé le village de Saint-Pierre, et il redescendait vers la ville quand, au détour d'un chemin creux, il se trouva face à face avec son père.

M. Maugars, en petite tenue du matin, coiffé d'un chapeau gris et chaussé de gros souliers de chasse, paraissait aussi éveillé et gaillard que son fils était somnolent et morose.

— Ho ! ho î dit-il en lui prenant le bras, te voilà déjà de retour?.. Si j'en juge par ta mine allongée, tu as passé une nuit blanche, mon garçon?

— Non, je me suis couché à onze heures et je viens de me lever.

— Diantre ! quelle sagesse ! Il n'y avait donc pas de jolies filles à cette noce?... Eh bien! puisque tu as dormis, je t'emmène... Je veux te montrer une acquisition que j'ai faite pendant ton absence.

Ils prirent à travers champs dans la direction du plateau qui domine Saint-Clémentin.

— Oui, reprit M. Maugars, j'ai acheté la Fénicardière. Il y avait longtemps que ce domaine me donnait dans l'œil, et, comme le précédent possesseur était mal dans ses affaires, j'en ai profité pour avoir ses terres à de bonnes conditions.

Ils s'étaient engagés dans une avenue de noyers à l'extrémité de laquelle s'ouvrait le porche des bâtiments d'habitation. H. Maugars, en vrai propriétaire, ne fit pas grâce d'un coin à son fils ; il le traîna à travers les vergers, les prairies et les sainfoins.

— Vois-tu, dit-il à Étienne en lui montrant avec sa canne les quatre points cardinaux, il y a de tout ici : des prés, des blés, des châtaigneraies et même de la brande, grâce à notre déplorable système de métayage; mais je veux changer tout cela... Je renverrai les quatre métayers qui nous grugent et je les remplacerai par un fermier belge, actif, habile, qui fera valoir le domaine entier et ne laissera pas un pouce de terre en friche... En banque, chaque pièce de cent sous doit rapporter un intérêt; de même, en agriculture, il faut que chaque motte de terre soit féconde... Oui, reprit-il en abattant un chardon d'un coup de canne énergique, tout cela prendra bientôt une autre facel

Étienne écoutait et regardait la virile figure de son père, illuminée de soleil. Encore qu'il partageât peu les goûts positifs de M. Maugars, il ne pouvait s'empêcher d'admirer la vigueur d'esprit, la. puissante

organisation de l'homme qui, parti de très bas, était arrivé à une grande position de fortune à force de travail et de volonté. En ce moment, par cette radieuse matinée d'été, en face de cette luxuriante nature, il était fier de son père. Il avait oublié les déboires de la précédente soirée, et il était devenu à son tour expansif. Il cherchait à donner à M. Maugars un témoignage de son admiration pour le nouveau domaine, et, voyant à l'extrémité d'un pré une masure, entourée d'un bouquet d'arbres et se mirant pittoresquement dans l'eau sombre de la Charente :

— Quel coin charmant! s'écria-t-il; je suis enchanté de ton acquisition, père, et je viendrai peindre ici.

Le banquier secoua ses épaules carrées :

— lu es encore enfant pour ton âge, répliqua-t-il, et voilà bien de l'enthousiasme pour un bout de pré et une masure en ruine!... La seule chose qui te charme dans la Fénicardière, c'est la possibilité d'y barbouiller à ton aise... Tu n'es pas pratique!

— Non, je suis peintre , et je vois ta propriété avec l'œil d'un artiste.

— Artiste ! répéta M. Maugars avec une grimace, tu n'as donc pas renoncé à cette idée-là?... Enfin, amuse-toi; je suis assez riche pour te faire crédit de quelques années de plaisir. Après , tu reviendras de toi-même aux choses sérieuses.

— Mais, mon cher père, à Paris il y a quantité de

LE FILS MAUGARS. 55 gens qui regardent la peinture comme une profession sérieuse.

— A Paris, c'est possible, riposta sèchement le banquier, mais ici, aux yeux des gens sensés et surtout aux miens, c'est le dernier des métiers avec celui de saltimbanque...

Cette sortie avait jeté un seau d'eau froide sur l'humeur expansive d'Etienne, et ils remontèrent silencieusement le coteau où le soleil commençait à darder. Ils étaient arrivés près de l'une des borderies où deux paysans en bras de chemise étaient occupés à décharger des gerbes et à confectionner une meule. La métive était commencée et l'on rentrait déjà les seigles. Le plus jeune des deux hommes, monté sur le chariot, jetait les javelles au vieux qui les disposait en cercle sur le terris de Taire.

— Tiens ! observa le banquier, voici le père Jacquet qui fait sa meule... Il faut que j'aille lui demander des nouvelles de sa femme qui est malade.

M. Maugars aimait à se donner des airs de maître affable et peu fier, et il n'était pas fâché de faire étalage de sa popularité devant son fils. Il s'approcha de la charrette, et s' adressant au vieux d'un ton bonhomme : — Bonjour, père Jacquet, dit-il, comment va la femme de chez vous aujourd'hui?

A la grande surprise d'Étienne, les deux paysans relevèrent à peine la tête pour saluer le maître^ et ils n'interrompirent point leur besogne.

— A ne va ni mieux ni plus mal, répondit laconiquement le vieux en continuant à placer méthodiquement ses gerbes.

On peu déconcerté par cet accueil, M. Maugars s'était remis à marcher : — Espérons qu'elle s'en tirera bientôt, la bonne femme, murmura-t-il en regagnant la porte de la cour; je vous enverrai mon médecin, père Jacquet!

Les deux paysans se regardèrent d'abord timidement, puis, s'enhardissant à mesure que le banquier s'éloignait , ils se redressèrent , et tout à coup le vieillard s'écria : — Voiis êtes bien honnête, monsieur Maugars; mieux vaudrait être moins poli en paroles et plus juste dans vos agissements!

M. Maugars avait paru d'abord ne pas entendre, mais Étienne s'étant arrêté et ayant regardé soa pèrë d'un air étonné :

— Qu'est-ce que vous dites? demanda le banquier en se retournant; je ne vous comprends pas.

— Je me comprends, moi, reprit le père Jacquet en essuyant avec sa manche son front tout suant, et vous me comprendriez si vous vouliez, notre maître!... Vous n'êtes point sans savoir que l'huissier est venu saisir chez nous hier, et vous savez bien aussi qui l'a envoyé?

— Vous vous trompez, mon pauvre homme, répondit brièvement M. Maugars; je n'y suis pour rien.

— Je vois clair, poursuivit le paysan en s'échauf-

fant peu à peu, vous voudriez me mettre hors de ma dorderie et vous me faites faire des misères par ce chéti gars de Berloquin, qui est censé me poursuivre... ; mais personne dans le pays n'ignore que Berloquin est votre âme damnée, monsieur Maugars I

— Vous êtes un maladroit et un insolent I s'exclama le banquier que la colère commençait à empourprer.

— Oh I vous avez beau rouler des yeux, continua le métayer en redressant sa vieille poitrine courbée, vous ne m'empêcherez point de voir dans votre jeu, maître Maugars... Vous passez la main sur le dos des gens, et c'est votre Jean Berloquin qui les écorche... Hé ! bon Dieu ! ceux que vous avez mis sur la paille se comptent par centaines dans le pays... Je ne suis pas le premier, je ne serai pas le dernier... Je dis que c'est un vilain métier, et voilà toutl

M. Maugars était brusquement sorti de la cour et avait hâté le pas ; mais Étienne n'avait pas perdu une des paroles du père Jacquet.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-il d'une voix légèrement altérée; est-ce que vraiment ce Berloquin?...

— Vas-tu me faire subir un interrogatoire, toi, maintenant? répliqua M. Maugars avec humeur... Si tu écoutes les-geigneries de ces gens-là, tu n'es pas au bout... Race deplaignards et de mendiants 1... Voilà comme ils sont tous ; mais je saurai leur clore le bec 1

Il fit voler un caillou du bout de sa canne et redevint silencieux. Le jeune homme était pâle ; il avait la gorge sèche et les lèvres froides. Tandis qu'il regagnait Saint-Clémentin, il sentait au dedans de lui un ébranlement douloureux, comme si l'imposante figure de son père avait été soudain arrachée du piédestal où mentalement Étienne l'avait placée, et où tout à l'heure encore il la contemplait avec tant d'orgueil.

Après le déjeuner, Etienne prétexta sa nuit blanche et sa course matinale pour se retirer dans sa chambre. Il se jeta tout habillé sur son lit, éprouvant un soulagement indéfinissable à se sentir glisser dans le sommeil et à se débarrasser ainsi de la pensée odieuse qui depuis deux heures lui martelait le cerveau. Pendant quelque temps, l'engourdissement fut complet ; mais l'esprit avait été trop douloureusement secoué pour que le sommeil fût longtemps paisible. Insensiblement le jeune homme rouvrit les ye x ux* Par les losanges des volets clos le soleil plaquait deux taches dorées sur la moquette brune du tapis, un sourd bruissement d'insectes montait du jardin, et au loin, par intervalles, retentissait l'enclume d'un maréchal ferrant. Sa première sensation fut celle d'un poids qui lui oppressait le cœur; il ne se rendait pas compte d'abord de cette impression

d'angoisse; tout à coup le souvenir du métayer imprima une secousse à son cçrveau et réveilla la pensée dominatrice qui l'obsédait depuis le matin : — Était-il possible que son père fût un malhonnête homme?

Depuis sa petite enfance, Étienne avait été élevé dans le respect et l'admiration de M. Maugars. Sa mère, loin d'abaisser l'autorité du père en le contredisant devant l'enfant, se plaisait au contraire à l'exalter. Il s'était ainsi formé dans la maison une légende presque héroïque de Simon Maugars arrivant à la fortune à force de volonté et d'intelligence. Lorsque Étienne se promenait dans la campagne avec sa bonne, on lui montrait des champs de blé, des prés en fleur , des vergers rouges de fruits, et on lui disait : — Tout cela, c'est ton père qui Ta gagné. — Il avait grandi avec cette idée que tout le bien-être de la maison était dû au travail de son père, et M. Maugars n'épargnait rien pour accroître la haute opinion qu'on avait de lui. Les domestiques tremblaient devant le maître ; sa volonté n'était jamais discutée, ses moindres affirmations étaient regardées comme des vérités absolues. Plus tard, Étienne, ayant été envoyé à Poitiers, puis à Paris pour ses études, avait trop peu vécu à Saint-Clémentin pour se rendre compte de la façon dont Simon Maugars était coté dans l'opinion publique. Pour lui, son père était toujours resté l'homme impeccable, le banquier riche et intelligent qu'il avait appris à admirer et à respecter

dès l'âge le plus tendre. Tout au plus se permettait-il de trouver que M. Maugars était trop positif et que son goût pour la richesse et le pouvoir lui faisait trop mépriser ce qui ne touchait pas aux intérêts purement matériels ; encore il mettait ce manque d'élévation sur le compte des nécessités laborieuses d'une vie où tout était gagné à la pointe de l'épée. Pour le surplus : — honneur, haute raison, probité inflexible, — M. Maugars, aux yeux de son fils, avait gardé tout ' son prestige.

Les insinuations du métayer de la Fénicardière étaient le premier coup porté à cette admiration filiale, et ce coup avait été aussi rude qu'inattendu. Les paroles du vieux Jacquet résonnaient douloureusement à ses oreilles : « Ceux que vous avez mis sur la paille se comptent par centaines ! » Et son père n'avait rien répliqué. — Qu'y avait-il de vrai dans cette accusation? Le bien-être dont il jouissait depuis son enfance était-il fait avec les gros sous arrachés injustement à de pauvres diables? Ces métairies, ces prés, ces bois épars dans tous les coins du canton, représentaient-ils le fruit de spéculations semblables à celle qu'avait dénoncée le métayer de la Fénicardière?... Le soupçon était horrible, et Étienne sentait qu'il ne pourrait plus vivre en paix avant de l'avoir éclairci.

A qui demander une explication? A son père? Il n'y fallait pas songer. Au premier mot, le banquier

aurait fermé impérieusement la bouche à son fils. Quant à M ma Maugars, elle croyait, sans doute, comme Etienne à la pleine honorabilité du chef de famille, et le jeune homme se serait fait scrupule d'ébranler cette conviction. C'était déjà bien assez que le soupçon se fût glissé dans son esprit, à lui, et y eût jeté le trouble. — Et pourtant il voulait savoir, il lui était impossible de porter plus longtemps cette lourde pierre d'angoisse dans sa poitrine !

Tout en cherchant la solution de ce douloureux problème t il se rappelait certains incidents désagréables de la noce de Gélestin. Il se souvenait des figures méfiantes de ses voisins de table, des conversations brusquement interrompues dès qu'il voulait s'y mêler, des coups d'œil furtifs que les paysans se lançaient les uns aux autres comme pour s'avertir delà présence du fils Maugars. Il rapprochait ces menues remarques de l'étrange aversion manifestée par Thérèse Desroches, et il se demandait avec un pénible sentiment d'humiliation si la jeune fille n'était pas déjà au courant des bruits auxquels le métayer Jacquet avait fait allusion*

Assurément les gens du Breuil devaient savoir quelque chose j etCélestin lui-même, malgré son culte pour M. Maugars, ne devait pas ignorer les calomnies qu'on débitait; — car ce n'étaient que des calomnies, Etienne l'espérait encore, et il était urgent que le banquier fût en mesure de les étouffer*

— L'idée de tâter Célestin et de lui faire subir un interrogatoire sérieux se développa rapidement dans le cerveau d'Étienne, qui résolut de la mettre le jour même à exécution. Il se leva et regarda la pendule.

— Trois heures. — La noce devait festoyer encore toute la soirée au Breuil, et il avait le temps d'y retourner. Il se plongea la tête dans une cuvette d'eau fraîche, répara le désordre de sa toilette, et, ayant prévenu sa mère qu'il se croyait obligé de remplir jusqu'au bout son rôle de garçon de noce, il reprit la route de la Fuie au moment où la chaleur du jour commençait à tomber.

Il refit péniblement ce chemin qu'il avait parcouru la veille d'un pas si allègre. Il allait si lentement que l'horloge de Saint-Saviol sonna huit heures lorsqu'il gravit enfin le coteau du Breuil. Le soleil se couchait et baignait dans une lumière d'or les massifs des châtaigniers. Les vitres de la Fuie flamboyaient, il poussa la porte charretière et fut étonné du silence qui régnait dans la borderie, si bruyante et si peuplée la veille. La grande chambre était déserte, mais la longue table était encore dressée et la Bardine, aidée d'une servante , était en train de remettre la vaisselle en ordre.

— Bonnes gens! s'écria -t- elle en apercevant Étienne, vous voici seulement, monsieur Maugars 1 Célestin ne vous espérait presque plus. Il est allé avec notre fille et tout le jeune monde pêcher des

écrevisses dans la rivière, jouxte notre pré de Chantegrelet, et il a bien recommandé de vous y envoyer lorsque vous arriveriez... Je vas vous mettre sur votre chemin.

Elle le. guida quelques minutes à travers les vergers ; puis, lui montrant une sente qui dévalait au bas du coteau :

— Tenez, dit-elle, vous n'avez plus qu'à suivre ce grippault qui vous conduira droit à la prairie. . . Vous trouverez nos gens au bord de l'eau.

Étienne descendit rapidement le grippault qui était escarpé comme un sentier de chèvre. Quand il fut au bas, il aperçut devant lui les prés où la Charente serpentait, toute rose des lueurs du couchant. Elle se divisait en deux bras bordés Cannelles, et au delà, entre de hauts peupliers, on voyait le hameau de Dalident environné d'un nimbe de fumée bleue. Le jeune homme n'eut pas de peine à découvrir les pêcheurs d'écrevisses. L'air du soir lui portait le bruit de leurs voix joyeuses ; à travers les aunelles, il les aperçut bientôt dansant sur l'herbe, au son d'une ronde poitevine dont les paroles naïves lui arrivaient par lambeaux :

Au printemps la mère ageasse Fit son nid dans un buisson,

La pibole, Fit son nid dans un buisson,

Pibolons!...

Au milieu de la ronde, il distingua la robe de M ,le Desroches; la blancheur de la mousseline tranchait sur le vert de la prairie, parmi les toilettes bariolées des autres danseurs. Il s'arrêta un moment et s'accota à une barrière qui fermait l'ouverture du pré. Il redoutait maintenant d'aborder Célestin et d'avoir avec lui une explication qui allait peut-être remplacer ses doutes par une certitude plus odieuse. Au moment décisif, un vague pressentiment lui conseillait d'attendre encore. Il éprouvait une jouissance mélancolique à écouter les éclats de cette joie rustique et insouciante qui montait de la prairie. Il enviait la gaieté de ces paysans, et à celte heure il eût volontiers consenti à prendre la place de l'un d'eux, au lieu d'être le fils du banquier Maugars. Bercé par le refrain de la ronde, il s'oubliait à rêver une simple et rude vie de paysan, au fond de l'une de ces borderies éparses sous les châtaigniers ; — une existence unie où les jours ne se distingueraient les uns des autres que par la diversité des travaux, labours, fenaisons, métives; où les journées laborieuses seraient coupées de temps à autre par de bruyantes soirées de danse aux époques des ballades; et où un soir il ramènerait par les chemins creux, bras contre bras, le cœur près du cœur, les deux têtes se touchant presque, une fiancée robuste et aimante, à la beauté un peu sauvage.

Il fut réveillé de son rêve par une explosion de

cris ; les danseurs s'étaient quittés; ils couraient maintenant , ça et là, le long de la rive, cherci j un t les balances et s 'apprêtant visiblement au départ.

Il était temps de rejoindre Célestin. Étienne, le cœur palpitant, franchit la barrière et traversa la prairie. Quand il atteignit les gens de la noce, les couples s'étaient repris les bras et défilaient dans l'herbe, les deux mariés en tête. A la vue du fils de son patron, Célestin poussa un hurrah. — Bravo! monsieur Etienne, s'exclama-t-il, c'est bien d'être revenu ce soir... Vous arrivez juste à point pour le souper, et nous vous rapportons de belles écrevisses que la Bardine aura plaisir à faire sauter dans l'eau bouillante. — Il se retourna vers la file des noceux. — Hoïit les enfants, sommes-nous au complet?

Toutes les balances sont-elles relevées?

— Il en manque une, répondit un jeune gars dans lequel Étienne reconnut l'inévitable Jouset... C'est mam'selle Desroches qui l'a posée, elle connaît l'endroit, et elle es i t allée la quérir... J'ai bonne envie de courir à son aide,

— Reste là, Jouset! reprit Célestin d'un air digne, tu es toujours occupé à virer autour de mam'selle Thérèse. Ça pourrait être remarqué et ça finirait par l'ennuyer. Je vais y aller..., ou plutôt, continua-t-il en prenant Étienne à part, remplacez-moi, monsieur Étienne, montrez-lui que vous n'avez pas de ran-

JjE FILS MAU6ARS. 67

cune... Je lui ai fait un bout de sermon ce matin, et elle a regret de sa conduite d'hier... En route, les enfants ! M. Maugars et M 110 Desroches nous rejoindront en haut du grippault.

Les couples s'éloignèrent, et Étienne suivit seul la rive, dans la direction indiquée par Célestin. La Charente, très sinueuse en cet endroit, se creusait tantôt de petites anses dans la prairie qu'elle rongeait, et tantôt fuyait rapidement vers un îlot qu'on apercevait entre les arbres. A force de fouiller les bouquets d'aunelles, Étienne vit enfin la robe blanche de M lle Desroches. La jeune fille, incertaine de la place où elle avait posé la balance, se penchait de temps à autre vers le courant, puis se relevait avec un geste dépité. Tout à coup elle se retourna et chercha à distinguer dans le crépuscule quel était le compagnon qu'on lui envoyait. Elle reconnut probablement la démarche aisée et la silhouette du fils Maugars, car elle se mit à courir et finit par s'évanouir comme une apparition derrière les aunes. Piqué au jeu, Étienne doubla le pas à son tour, et,

coupant la prairie en ligne droite, arriva enfin près de la jeune fille qui se tenait immobile à l'extrémité d'un tertre surplombant au-dessus de la Charente.

— Mademoiselle ! cria-t-il.

Elle se retourna brusquement :

— Monsieur? répondit-elle d'un ton impatienté et vexé.

— Je vous demande pardon de vous ennuyer, continua Étienne, — et sa voix avait pris une intonation sarcastique, — mais Célestin m'a prié de vous aider dans vos recherches et de vous ramener ensuite au Breuil avec la balance.

— Ne vous dérangez pas, r répliqua-t-elle, je me souviens maintenant de l'endroit où je l'ai posée. C'est dans l'îlot, et je vais l'y chercher.

— Dans l'îlot I... Est-ce que vous avez un bateau?

— Non, mais il y a une passerelle ; ne vous inquiétez pas de moi.

Étienne s'approcha et vit qu'en effet l'îlot était relié à la rive par un arbre renversé sur les deux berges. Ce baliveau, à peine gros comme la jambe, était placé presque à fleur du courant, qui en cet endroit était rapide et assez profond ; une gaule flexible, assujettie à deux branches fourchues, servait de gardefou à ce pont suspendu des plus primitifs.

— Vous n'allez pas vous risquer là-dessus, je suppose? s'écria le jeune homme. Prenez garde, vos pieds glisseront, et vous prendrez un bain.

70 LE FILS MÀUGARS.

Elle avait rassemblé les plis de sa jupe et, sans écouter, elle marchait déjà résolument sur la passerelle pliante.

Etienne n'était pas dans une situation d'esprit très bien veillante; en présence de cette obstination, il haussa les épaules et se contenta d'observer silencieusement l'entreprise étourdie de M lle Desroches. Elle touchait presque à l'autre rive, quand tout à coup ! — plouf I — et on entendit le bruit d'un plongeon dans l'eau. En un. clin d'œil, Étienne fut à l'extrémité de la passerelle et trouva la jeune fille assise sur le Ironc d'arbre, les mains accrochées à la gaule qui servait de rampe, tandis que ses jambes et sa robe trempaient dans le courant. Elle se mit à rire aux éclats, d'un rire nerveux et saccadé. Le jeune homme la saisit par le bras, l'aida à se soulever et la déposa toute ruisselante sur la berge de l'îlot.

— Vous êtes-vous fait mal? demanda-t-il.

— Non, ce n'est rien ; mon pied a tourné, voilà tout.

— Je vous l'avais prédit.

— C'est votre faute aussi I s'écria-t-elle avec dépit ; si vous n'aviez pas été là, je n'aurais pas glissé... J'ai traversé la passerelle aujourd'hui plus de dix fois sans broncher.

— Je vous fais mes excuses, répondit-il ironiquement; mais enfin je suis là, et maintenant il faut que je vous ramène au Breuil. Vous ne pouvez rester toute la nuit ici, comme Robinson dans son île...

Vous sentez-vous de force à retraverser la passerelle en vous appuyant sur mon bras?

— J'essayerai, murmura-t-elle d'un air moitié contrit et moitié fâché.

Elle se leva. La robe de mousseline toute trempée lui collait aux jambes et ruisselait doucement sur l'herbe. É tienne lui prit la main et passa le premier ; puis tous deux, s'appuyant à la gaule et marchant à petits pas, retraversèrent lentement le bras de rivière, dont l'eau semblait railler la mésaventure de Thérèse avec son glouglou ironique.

Quand ils furent dans la prairie, ils marchèrent un moment sans rien se dire. Thérèse, rendue plus maniable par le piteux résultat de son équipée, se laissait guider docilement par le jeune Maugars. La fraîcheur du soir lui gagnait le corps à travers la mousseline mouillée, ses bottines semblaient des éponges, et, — flic ! flacl — ses jupes trempées lui battaient les jambes et embarrassaient sa marche. Elle était très mortifiée et n'osait se plaindre, mais un léger frémissement de son menton et de ses lèvres indiquait que ses dents commençaient à claquer. Elle avait peine à se traîner» Étiennes'en aperçut et s'arrêta.

— Il serait dangereux pour vous, dit-il, de faire, ainsi trempée , la demi -lieue qui nous sépare du Breuil... Il faudrait chercher dans le voisinage une maison où vous pourriez vous sécher.

LE FILS MÀUGARS.

Elle réfléchit un moment, puis d'une voix plus douce et presque timide :

— Oui, répondit-elle, cela vaudrait mieux... Il y a près du pont de Dalident une maison habitée par de braves gens qui connaissent mon père et qui me feront du feu; voulez-vous m'y conduire?

Étienne inclina la tête en signe d'assentiment et lui offrit son bras. Dix minutes après, ils atteignaient une petite maison de paysan, dont la fenêtre éclairée m brillait dans le crépuscule. Étienne frappa à la porte. Une femme entre deux âges vint ouvrir et le jeune homme lui conta l'accident arrivé à M lle Desroches. Au nom de Desroches, la figure méfiante de la paysanne s'adoucit :

— Ah ! dit-elle, vous êtes la fille du docteur, eh ! ma mignonne, vous voilà trempée comme si vous sortiez de la duée... Entrez vite, je vas faire flamber une bourrée de javelles.

Ils pénétrèrent dans la cuisine faiblement éclairée par tin orïbus (chandelle de résine) fiché près de l'âtre dans un morceau de bois. La bonne femme jeta une bourrée de sarments sur les landiers, et, tandis qu'elle cherchait dans son coffre les vêtements qu'elle pourrait prêter à Thérèse à la place de ceux qui allaient sécher, Étienne s'esquiva discrètement pour laisser la jeune fille changer de toilette.

Il se promena lentement dans YoucAe attenante à la maison, examinant d'un air distrait, à la lueur de

la lune qui se levait, les carrés de légumes, les plates-bandes bordées de lavande et de sarriette et la souple verdure des tiges de maïs. La soirée était calme ; on entendait à peine le murmure de la rivière et les voix lointaines des pastours qui rappelaient leurs ouailles. La campagne sommeillait déjà, mais il n'en était pas de même de la lourde angoisse qui oppressait le cœur d'Étienne. Elle se réveillait dans le silence de la nuit et lui rappelait le motif qui l'avait poussé à revenir au Breuil. Il venait d'avoir une nouvelle preuve de l'aversion de M Ue Desroches ; il était évident que la jeune fille n'avait tenté de se réfugier dans l'îlot que pour éviter sa compagnie. Il pensait à toutes ces choses quand un bruit léger lui lit tourner la tête. Entre les vertes quenouilles des maïs il vit briller deux yeux noirs ; une forme svelte se dégagea de l'ombre, et il reconnut Thérèse Desroches. La jeune fille avait remplacé sa robe par une jupe et une casaque de molleton bleu, empruntées à la garde-robe de la maîtresse du logis; un fichu d'indienne, épinglé sur le dos et croisé sur la poitrine, complétait cette toilette campagnarde.

— C'est moil dit-elle en souriant, ne vous impatientez pas trop... La bonne femme fait sécher mes fupes, et en attendant j'ai pris les habits de sa fille.

Étienne regardait silencieusement le visage franc et ouvert de Thérèse, les cheveux bruns un peu ébouriffés, les bras frais et ronds que les manches

courtes découvraient jusqu'au coude et dont la blancheur luisait sous la lune.

— Ce costume vous va très bien, répondit-il ; il ne vous manque que la haute coiffe pour avoir l'air d'une vraie paysanne.

— Paysanne, je l'ai été pendant quatre ans, et il n'est pas étonnant qu'il m'en reste encore quelque chose.

— Vous avez été élevée au village?

— Pas même au village, dans une métairie isolée au milieu des champs, en Touraine, entre Barrou et Pressigny. C'est là que demeurent mes parents nourriciers, et je suis restée avec eux jusqu'à treize ans. —Elle soupira.— J'étais bien heureuse à la Joubardière, et je m'y plaisais mieux qu'à la ville... J'aime les paysans!

— C'est pour cela que vous avez préféré le bras de M. Jouset au mien, à la noce d'hier?

— Non! s*écria-t-elle étourdiment.

— Ah! s'exclama Étienne, il y avait un autre motif alors?

Elle s'aperçut qu'elle avait parlé trop vite, se troubla et balbutia en roulant entre ses doigts une longue feuille.de maïs : — Non..., c'est-à-dire je l'avais accepté pour meneur tout d'abord, et vous comprenez, je ne voulais pas l'humilier en l'abandonnant pour un nouveau venu.

Ils restaient silencieux en face l'un de l'autre, sé-

LE FILS MÀUGARS.

parés seulement par une pompe rustique. Quelques gouttes d'eau s'échappaient encore du tuyau de la pompe et roulaient par intervalles avec un bruit mélancolique dans une sorte d'auge ronde en pierre, dont on se sert en Poitou pour la lessive et qu'on nomme une ponne. Étienne s'était appuyé au balancier ; il relevar tout à coup les yeux vers la jeune fille et lui dit d'une voix grave : — Mademoiselle Desroches, je vous crois très franche... Voudriez-vous me jurer que c'est uniquement pour ne pas mortifier Jouset que vous avez refusé hier de prendre mon èras et de danser avec moi?

Elle ne répondit pas, et la nuit empêcha le jeune homme de voir une vive rougeur couvrir son teint mat.

— Vous aviez une autre raison, reprit-il tristement, une raison qui m'était personnelle, avouez-le !

Il la regardait droit dans les yeux, et elle se sentait de plus en plus gênée par ce regard acharné à fouiller au fond de son cœur.

— C'est vrail murmura-t-elle.

— Quelle raison?

— A quoi bon vous la dire?

— Vous craignez de me mortifier. . . , comme Jouset ! s'écria-t-il amèrement ; j'ai la force d'entendre des vérités, même désagréables... Avouez que vous m'aviez en aversion et que vous teniez à me le faire comprendre?

— Vous vous trompez, monsieur. . . Je n'avais pas de

îfl LE FILS MÀUGARS.

raison de vous en vouloir ; je ne vous connaissais pas.

— Vous me paraissez une personne trop sensée pour agir par boutades; par deux fois, dimanche près du bénitier et hier à la noce , vous m'avez traité comme quelqu'un qu'on hait et à qui on veut le faire voir... Pourtant, vous convenez vous-même que vous ne me connaissiez pas.

— C'est la vérité.

— Si votre rancune ne me visait pas directement, moi nouveau venu, elle était donc dirigée contre ma famille... Quels griefs avez-vous contre nous?

Elle secoua la lête. — Ce n'est pas à moi de dire ces choses-là..., surtout à vous.

— Oh ! parlez, reprit-il avec véhémence, je le veux, il le faut,,. Je vous en priel... Depuis hier je sens que je me heurte à je ne sais quelles haines mystérieuses qui m'effrayent... Je souffre une angoisse insupportable, et je veux voir clair devant moi... On accuse mon père, n'est-ce pas?

Elle baissa les yeux sans répondre.

— On prétend qu'il est dur, qu'il ne recule pas devant les mesures les plus rigoureuses pour faire rentrer l'argent qu'on lui doit?... C'est un défaut de caractère; mais, pour être dur et exigeant, on ne pùche pas contre Y honneur, et mon père est un homme d'honneur qui a amassé sa fortune à force de travail et par des moyens loyaux?...

Thérèse hocha de nouveau la tête,

«— Vous en doutez! se récria Étienne, vous doutez de son honorabilité? Mais quelles preuves avez-vous? Qui donc, à votre connaissance, a eu à se plaindre de son honnêteté?

— Mon père... Il a été ruiné par le vôtre, et peu loyalement; voilà ce que je puis vous affirmer.

— C'est une calomnie 1 s'exclama le jeune homme en bondissant.

— Mon père ne ment jamais, répliqua nettement Thérèse; vous me demandez la vérité, et je vous répète ce que j'ai appris le soir même de votre retour à Saint-Clémentin... Je comprends que ce que je vous dis là n'était pas à dire, mais pourquoi m'avez-vous mise au pied du mur?

— Mon père a ruiné le vôtre, murmura Étienne d'une voix altérée; quand?... comment?

— Il y a cinq ans, mon père avait besoin d'argent, et il lui en fallait tout de suite. C'était une grosse somme, trente mille francs, je crois. Il s'est adressé d'abord à M. Maugars, quia refusé de les prêter, mais qui a offert d'acheter comptant, pour Cette même somm^ un domaine qui en valait quatre-vingt mille et qui était dans notre famille depuis cent ans. Ce n'était pas déjà trop honnête, n'est-ce pas? de profiter d'un moment de gêne pour proposer un pareil marché. Mon père a essayé de se retourner d'un autre côté; mais le temps pressait; il s'est adressé à une sorte d'usurier, Jean Berloquin, qui lui a procuré l'argent

en exigeant des intérêts énormes et pour un lélai très court. A l'échéance, mon père n'avait pas les fonds. Alors il a fallu renouveler les billets à des conditions encore plus dures, puis finalement, mon père ne pouvant toujours pas payer, Berloquin Ta poursuivi. Il a fait vendre en justice la Fénicardière, et savez-vous qui Ta achetée?... M. Maugars, dont Berloquin n'était que le prête-nom, comme chacun le sait maintenant à Saint-Clémentin... Voilà la vraie vérité, monsieur, et personne ne l'ignore ici que vous.

Étienne, abasourdi, s'était assis sur le rebord de laponne, et il demeurait là, tête baissée, écrasé par les révélations de la jeune fille. Cette explication concordait trop bien avec les paroles du métayer Jacquet pour qu'il osât encore douter. — Thérèse se taisait, embarrassée et effrayée d'en avoir trop dit. Un silence profond planait sur le petit jardin. On n'entendait plus que le bruit des gouttes d'eau qui tombaient lentement de la pompe dans la ponne; elles n'y tombaient plus seules : des yeux du jeune Maugaxs, des larmes de honte commençaient à jaillir et roulaient au fond de la vasque sonore. Au clair de lune, Thérèse vit cette figure bouleversée et ces yeux humides. Alors une profonde pitié remua le cœur de M Ue Desroches. Elle comprit qu'Étienne ne savait rien et qu'elle venait de lui porter un coup cruel. A l'aspect de ce jeune homme, la veille encore si plein d'entrain et de gaieté, qui pleurait devant elle comme un

enfant, les rancunes s'évanouirent pour faire place à la compassion et à la sympathie. A son tour, ses yeux se mouillèrent, et une tendresse amicale s'éveilla sourdement au fond d'elle-même.

— Je vous ai fait de la peine, monsieur, reprit-elle d'une voix douce ; pardonnez-moi, j'en suis fâchée plus que je ne puis vous dire... Comme je regrette maintenant ma conduite d'hier ! Si je n'avais pas été aussi dure avec vous, tout ce qui s'est passé ce soir ne serait pas arrivé.

Étienne eut un geste navrant. — Je vous remercie, au contraire, murmura-t-il ; vous seule avez eu le courage de me parler franchement.

Au même moment, la maîtresse du logis parut dans le jardin: — Vos vêtements sont secs, ma mignonne, s'écria-t-elle, et vous pourrez les remettre quand vous voudrez.

Comme elle achevait, des rumeurs s'éveillèrent dans la prairie. Des houp ! prolongés retentissaient du côté du pont. — C'est la voix de M. Célestin, dit Thérèse ; je suis sûre qu'il nous cherche.

Elle s'élança sur le seuil de la maison et appela à son tour. — Elle ne s'était pas trompée ; au bout de quelques instants, Célestin et Jouset entrèrent dans Xouche, et en quelques mots Thérèse leur apprit les incidents de la soirée.

— Ah bien 1 fit Jouset, vous pouvez vous vanter de nous avoir mis tous en grand souci... Nous avons

RO

LE FILS MAUGÀAS.

eu peur un instant que vous ne soyez tombée dans un trou,

A l'arrivée des jeunes gens, Etienne s'était secoué, et, se contraignant pour paraître calme, il avait été rejoindre Gélertln...

— Puisque vous voici, lui dit-il, je puis vous confier M 110 Desroches et vous souhaiter le bonsoir.

— Quoi ! s'écria TifTeneau, vous ne restez pas pour ressonner (souper) avec nous?... Ah I je n'ai pas de chance pour mon lendemain de noce!

— Excusez-moi, répondit brusquement Etienne, il faut que je rentre ce soir à Saint-Clémentin.

Il s'éloignait déjà, quand quelqu'un courut après lui, et dans l'ombre une petite main serra fortement la sienne. — Bonsoir, monsieur Etienne, murmura Thérèse; bonsoir et pardon \

Les bureaux de la banque venaient de s'ouvrir à peine, et M. Maugars travaillait depuis deux heures déjà dans son cabine!. Cette pièce étroite, plus longue que large, haute de plafond, prenait jour sur le jardin, Ou y accédait du vestibule par une double porte matelassée; une autre, plus petite, pratiquée dans la boiserie du fond, communiquait avec les bureaux par un couloir et un escalier de service, — Aucun luxe d'ameublement. — Un massif bureau â la Tronchin occupait l'un des angles voisins de la fenêtre, garnie de rideaux de serge verte déteinte; a l'angle opposé, un sorte de coffre-fort en châtaignier brut était solidement fixé au mur par des ferrures rouillées. Un fauteuil à siège mobile et quatre chaises de cria complétaient le mobilier. Les parois étaient tapissées d'un papier gris commun, décollé par places et laissant voir le plâtre sali de la muraille; au-des-

sus de la cheminée de pierre, peinte en marbre, une pendule à colonnes battait les secondes et un semainier indiquait le quantième du mois.

Les commis étaient appelés rarement dans ce sanctuaire ; quand ils y pénétraient, c'était toujours avec un battement de cœur et un frisson le long de l'échine, car M. Maugars ne lés y mandait d'ordinaire que pour leur infliger une semonce de sa voix dure et brève. Lorsque le banquier avait un ordre à donner, il descendait lui-même dans ses bureaux. Les clients qui avaient à traiter d'affaires importantes avec M. Maugars étaient seuls admis à gravir les marches du petit escalier, et encore devaient-ils préalablement donner au garçon de caisse une sorte de mot de passe, sans lequel la porte leur était impitoyablement refusée.

Plus d'un était monté par cet escalier, la tête haute et avec des airs dégagés, qui en était redescendu l'oreille basse, avec la poitrine serrée par un double sentiment de rage et de désespérance. Les chaises de crin, le papier gris déchiré, la pendule au timbre fêlé avaient été témoins de lamentables scènes et avaient entendu des paroles terriblement émouvantes, arrachées par la colère ou la prière, proférées par de rudes bouches de paysans ou par des lèvres pâlies de gentilshommes campagnards aux abois, murmurées les larmes aux yeux ou la rougeur au front II semblait que les angoisses, les humiliations,

les désespoirs, accumulés pendant des années dans cette pièce étroite, s'y étaient condensés le long des murs, avaient imprégné l'atmosphère et donné à l'ameublement cette physionomie sinistre qui contrastait si cruellement avec le spectacle entrevu à travers les vitres poudreuses ; — avec le jardin, où les rosiers grimpants s'épanouissaient, où les oiseaux gazouillaient dans les lilas et les faux ébéniers.

La pendule au timbre cassé achevait de sonner huit heures, quand on frappa à la porte du vestibule.

— Puis-je entrer? demanda Étienne Maugars.

Et comme la réponse se faisait attendre, le jeune homme, sans plus de cérémonie, pénétra dans le cabinet au moment où un visiteur s'effaçait et disparaissait par la petite porte des bureaux. Étienne eut le temps de reconnaître l'allure oblique et la tête pointue de Jean Berloquin. Cet homme avait en effet une façon d'entrer et de sortir qui n'appartenait qu'à lui. Il coulait son mince et souple corps de belette par les portes à peine entre-bâillées, montrant d'abord une figure inquiète et cauteleuse, puis un bras, puis le buste qui émergeait, entraînant après lui de longues jambes hésitantes.

Quand le client eut complètement disparu :

— Bonjour! c'est toi? fit le banquier avec un froncement de sourcils qui, trahissait un commencement d'impatience, que me veux-tu?

Le jeune homme était pâle, mais il avait dans le

regard quelque chose de net et de ferme qui annonçait une résolution bien arrêtée. — Bonjour, père, répondit-il, je voudrais causer avec toi; peux-tu m'accorder quelques minutes?

Le banquier consulta sa montre. — Je puis te donner une demi-heure, reprit-il, pas une seconde de plus, car j'ai un rendez-vous d'affaires à huit heures et demie... Va, je t'écoute.

En se réveillant, encore tout remué par les émotions de la veille, Étienne s'était juré d'être brave et de demander carrément une explication à son père; mais une fois sous le regard dur et impassible de M. Maugars, il s'aperçut que la chose était plus facile à concevoir qu'à exécuter. Le banquier avait si bien inculqué à tout son entourage le respect du principe d'autorité qu'Etienne envisagea tout à coup avec une secrète terreur le moment où il lui faudrait poser des questions qui constitueraient à elles seules un acte de rébellion contre le pouvoir paternel. L'idée d'offenser ce maître auquel il avait obéi sans discussion depuis son enfance lui donnait la fièvre; son gosier desséché semblait lui refuser le service. D'ailleurs, il aimait son père, qui, malgré ses sévérités, avait été toujours juste et bon avec lui. Il ne songeait pas sans un chagrin profond qu'il allait être obligé de le soumettre à un. interrogatoire pénible, qu'il se verrait forcé de le juger, et qui sait? de le condamner peut-être... Pendant ce temps, le tic tac

de la pendule résonnait dons le silence, et Étienne se disait que le temps pressait, que les secondes s'enfuyaient, que cette explication devait avoir lieu en ce moment ou jamais.

— Eh bien, je t'attends! s'écria M, Maugars, qui s T était mis à aligner des chiffres sur une feuille de* papier ; à quoi rêves-tu? Esl-ce pour rester là comme un pieu que tu es venu me déranger ce matin?... Tu as quelque chose à me demander?

— Oui, articula enfin Étienne, depuis hier j'ai pçnsé à ce métayer de la Fénicardière; je viens le prier de donner des ordres pour qu'on le laisse en paix dans sa borderie,

M. Maugars continuait à chiffrer d'un air indifférent. — Je croyais, répliqua-t-iJ sans lever la tête, t'avoir fait comprendre que ce paysan s'abuse... Je ne suis pas son créancier, et il ne dépend pas de moi d'arrêter les poursuites.

— Ce créancier ne serait-il pas l'homme qui sortait d'ici quand j'y suis entré?

— Quel homme f

— Jean Berloquin.

— Possible... Berloquin a plus d'un débiteur véreux, et je ne serais pas étonné que te père Jacquet fût du nombre.

— Eh bien, alors?.,, fit le jeune homme en arrêtant son clair regard sur celui de son père,

— Alors, quoi?, „ À&4u fini de me poser des rébus?

— Sur un mot de toi, Berloquin cessera les poursuites.

— Tu plaisantes I... De quel droit irais-je me mêler de ses affaires?

— Du droit, répondit Etienne d'une voix ferme, que le mandant a de donner des ordres à son mandataire*.,. Chacun sait que Be.rloquin est ton homme et qu'il n'agit que d'après tes inspirations.

— Quelle sottise 1 — RL Maugars imprima une violente secousse à son fauteuil tournant et se trouva face à face avec son ûls : — Àh çà, continua- 1- il sèchement, de quoi te méles-tu? qui diantre le pousse à fourrer ton nez dans des choses où tu n'entends rien»

— Si je m'occupe de cette affaire, c'est que je crois que ton nom et le mien n'ont rien à gagner à se touver accolés à celui d'un Berloquin,

Le banquier commençait à être sourdement irrite; cela se voyait à la balafre qui coupait ses lèvres et qui devenait blanche dans les moments de colère. L'homme du peuple reparaissait alors tout entier, et les façons réservées, prises par M. Maugars dans le commerce de la haute bourgeoisie de Saint-Clémentin t faisaient place à la grossièreté native de l'ancien maçon. — Nom de joui s'ecria-t-il dans son patois poitevin, as-tu fini de me dragomier avec tes questions et tes scrupules hôtes? Est-ce que je m'occupe de ta peinture, moi?.*. Chacun son me lier. Laisse-

LE FILS MÀUGÀftS.

moi prendre soin de mon nom et tripoter mes affaires à ma fantaisie.. . Je l'amasse de l'argent, que cela te

suffise ï

— L'argent n'est pas tout, objecta Élicnne,

— Tu trouves? riposta ironiquement le banquier, et moi je te dis que c'est le grand ressort,». On n'est fort que quand on est riche, et on n'est riche que lorsqu'on sait tirer parti des hommes et des choses... 11 y a des gosiers qui ont scif et il y a des sources qui courent sous terre; l'homme habile est celui qui découvre l'eau et qui la met a la portée des gens altères. Voilà tout le secret de la banque, et c'est une bêtise de geindre parce que ceux qui ont trouvé la source se sont sali les mains en creusant la terre.., Comprends-tu?

— Je comprends que la richesse est une force, mais est-ce une raison pour que nous la fassions passer avant tonte considération d'honorabilité et d'humanité ?

— Des mots 1 dit M. Maugars en haussant les épaules; la vraie honorabilité consiste à faire résolument son métier. Ce sont les petits esprits qui s'imaginent qu'on se déshonore en traitant tes affaires en homme d'affaires ; mais le monde ne les écoute pas... Le monde ôte son chapeau devant ceux qui savent gagner de l'argent, et il a raison.

— Oui, répondit Etienne en hochant tristement la tête, on ôte son chapeau devant eux, mais par der-

rière on en dit pis que pendre. Ce n'est pas du respect cela, c'est de la crainte.

— Eh bien, après? s'exclama M. Maugars en se levant et enfonçant ses mains dans ses poches, si les peureux sont en majorité, c'est aux forts à escompter leurs faiblesses... Mon pauvre garçon, tu es encore naïf avec tout ton esprit 1... Tu ne connais pas le monde. Ces prétendus honnêtes gens qui tp débitent un tas de phrases hypocrites sont tout simplement des renards qui trouvent les raisins trop verts... Au fond, ils portent envie à tes écus, et si tu n'avais plus le sou Us seraient les premiers à te tourner le dos... Je connais cela, moi qui ai mangé de la vache enragée avant d'être à Taise et qui ai vécu avec les pauvres... Ils ont les mêmes vices que les riches, avec la lâcheté et la jalousie en plus... Voilà tout 1

Etienne écoutait son père avec stupeur et ne se sentait même plus la force de répondre. Pendant ce temps, daus le sombre cabinet maussade, la pendule continuait son tic tac régulier, et il semblait au jeune homme qu'à chaque battement des secondes une de ses illusions s'en allait; chaque mouvement du balancier lui enlevait une parcelle de son respect pour l'autorité paternelle et la remplaçait par une dose égale de répulsion et de méfiance.

— Ça t'otonne? poursuivit M. Maugars en se rasseyant et en fi xant ses yeux durs sur la figure effarée de son fils, tu vérifieras l'exactitude de mes paroles

LE FILS MAUGAftS.

quand tu mettras toi-même la main à la pâte... — Et comme Étienne avait un mouvement d'effroi : — Oh 1 rassure-toi, continua-t-il, ce ne sera pas demain ; tu n'es pas mûr pour les affaires ! Livre-toi à tes goûts; amuse-toi, c'est encore une manière d'apprendre la vie... Seulement, dit-il avec un rire presque cynique, tout le monde ne peut pas en user; c'est une éducation de luxe, et il faut, pour se la payer, avoir un père qui vous ait amassé des pistoles... Puisque tu as eu cette chance, profites-en... Prends du plaisir, mêle-toi aux jeunes gens de ton monde , aie même des maîtresses... Je ne suis pas un puritain, moi, ni un père grognon; je sais qu'il faut qu'un jeune homme jette ses gourmes... Va donc de l'avant et jouis de ta jeunesse, mon gars, c'est tout ce que je te demande pour le quart d'heure.

Étienne n'en croyait pas ses oreilles, et son ahurissement redoublait.

— Merci, répliqua-t-il tristement, ces plaisirs-là ne me tentent pas.

— Bigre! tu fais bien le dégoûté 1... Tu boudes contre ton ventre, parce que je refuse de t'aider à jouer au redresseur de torts? Tu es un sot, mon pauvre ami ! J'aurais bien voulu, moi, que pareille aubaine m' arrivât à ton âge... J'avais bon appétit de plaisir et la vue des jolies filles me faisait venir l'eau à la bouche, mais j'étais obligé de me serrer le ventre et de mettre une martingale à mes désirs; tandis

90 LE FILS MAUGAHS.

que loi tu trouves en te levant ton pain tout cuit et doré à point, Tu serais une iestiasse si tu n'en usais pas pour te donner du bon temps I ne fais donc pas la petite bouche et cours le monde. Je ne te demande qu'une chose, c'est de ne pas t'endetter et, quand ton gousset sera vide, d'avoir recours à moi directement... A ce propos, ajouta-t-il en ouvrant un tiroir, je songe que tu dois être un peu désargenté...

Il rompit un rouleau d'or et aligna sur la table cinquante pièces de vingt francs qui jetèrent leur éclat fauve dans la pénombre du cabinet.

— Tiens, reprit-il, voici pour tes menus plaisirs.. • Et surtout plus de don quichottisme 1 Ne te mêle plus de mes affaires et ne t'avise pas de fourrer ton doigt entre la vis et l'écrou.

Etienne, rouge et mal à l'aise, faisait déjà un geste négatif , quand cette dernière recommandation le frappa, et une réflexion soudaine lui traversant le cerveau arrêta le refus qui allait jaillir de ses lèvres.

La pendule sonna la demie, et le banquier consulta sa montre.

— Prends vile, s'écria-t-il, et laisse-moi, je suis

pressé.

Le jeune homme ramassa les pièces d'or et les jeta dans sa poche. — Merci ! murmura-t-il entre ses dents, — mais on sentait que son remerciement lui déchirait le gosier.

M. Maugars avait ouvert la double porte, et Étienne s'éloigna la tête basse. Dès qu'il fut dans le vestibule, il prit son chapeau et s'élança hors du logis. Il avait hâte d'être au grand air; ses tempes battaient, et il éprouvait à la poitrine un étouffement douloureux.

Ainsi tout était vrai, lamentablement et honteusement vrai 1 Thérèse Desroches n'avait rien exagéré, les Jacquet n'avaient pas menti, les méfiances des paysans du Breuil n'étaient pas injustes, M. Maugars faisait l'usure ou quelque chose d'approchant, de compte à demi avec JeanBerloquin, un homme taré! Contre cette accusation déshonorante, non seulement le banquier ne s'était pas défendu, mais il se glorifiait de gagner de l'argent à un pareil métier, et il se moquait audacieusement des mépris de la foule. Étienne sentait un atroce déchirement intérieur en songeant qu'il portait un nom exécré par tous les malheureux qui avaient été les victimes de la maison Maugars ; il rougissait de nouveau à la pensée que son père avait tenté de l'associer à de pareilles ma* nœuvres, en le poussant vers une vie de plaisir et de dissipation, qui lui créerait des besoins d'argent et le mettrait à la merci de M. Maugars. — C'est encore une façon de prêter à usure ! se disait-il amèrement; et tout d'un coup il restait immobile au milieu de la campagne. Il suffoquait de colère, de honte et de chagrin. — Et cet homme-là était son

LE FILS MAUGÀRS*

pèrel — Éticnne lavait aimé, et, malgré tout, il sentait encore en lui son amour filial pleurer et se débattre comme un agonisant qui ne veut pas mourir.

Ses pieds buttèrent contre une touffe de genêts et en même temps dans sa poche tintèrent les pièces d'or du banquier.

— Àh 1 cet argent de malheur I... Du moins, celuilà retournerait à la source appauvrie d'où on l'avait fait jaillir goutte à goutte!.,.

Le jeune homme, debout comme une statue de pierre au milieu des champs moissonnés , regardait à ses pieds la vallée de la Charente, aux flancs de laquelle les borderics de la Fénicardière se détachaient, grises parmi les noyers et les châtaigniers. Ce paysage, ou couraient les ombres des nuées, et qui lui avait paru si charmant la veille, l'inquiétait maintenant et le troublait, 1] lui semblait que de toutes parts : — au long des jarriges couvertes de chardons et à la lisiurc des breuils giboyeux, au milieu des bruyères et du fond des masures enfouies sous les arbres, des voix de paysans allaient s'élever tout à coup pour crier contre l'homme qui leur avait pris sou à sou leur épargne, arraché lopin par lopin leur héritage,.. Comment oserait-il à présent passer le front haut à travers cette campagne qu'il aimait tant ? Il croirait lire un reproche dans chaque regard, surprendre dans chaque bouche une malédiction prête à sortir. — Non, il ne voulait pas être plus longtemps

LE FILS MAUGAKS.

le complice inconscient des spéculations à l'aide desquelles la maison Maugars attirait dans sa caisse l'argent du pays ! Il ne voulait pas d'un luxe provenant d'un pareil trafic, et il disait adieu à tout plaisir en songeant avec quel or il faudrait le payer ! — Avant de sortir des chaumes où il se trouvait, il avait déjà arrêté un plan de conduite pour l'avenir. Il continuerait sérieusement ses études de peinture, entrerait dans quelques mois à l'École des beaux-arts et se mettrait ainsi en mesure de gagner son pain le plus tôt possible, afin de ne plus rien devoir qu'à luimême. En attendant, il était décidé à se refùser tout superflu et à ne demander à la bourse paternelle que le strict nécessaire.

— Si peu que je prenne de cette fortune, ce sera encore trop, et cet argent me pèsera lourd 1 murmurait-il en suivant l'allée de noyers qui conduisait à la Fénicardière.

Il gagna rapidement la métairie de Jacquet. Le logis paraissait désert, et les portes étaient fermées. Les poules gloussaient doucement au soleil en épluchant le fumier, et une petite fille, jambes nues, la jupe en haillons et la tignasse ébouriffée, poussait devant elle une bande d'oies qui cheminaient en se dandinant vers l'entrée de la cour.

Étienne heurta à la porte, et une voix faible lui cria d'entrer. Ébloui par le grand soleil, il ne distingua rien d'abord dans la pièce très sombre, éclairée à

nôtre où pendaient des mou- 1 il aperçut, au fond du lit en 3mme couchée qui le regardés et craintifs. Il demanda t.

alade d'un ton plaintif, il n'est te, il est allé à Saint-Clémenqu'on lui fait. Ne veulent-ils tous nos meubles, dimanche, . Et où irons-nous, nous aumimaladie comme je suis, je coucher emmi la brande, à la bête sauvage. Et penser que i dans Vor qui nous fait tourons, dites, monsieur, est-ce

ïacquet devenait de plus en •renaît Étienne pour un des îrchait visiblement à l'api-

3 le père Jacquet est-il saisi?

le.

mon bon monsieur, trente s à ce cheti Berloquin; mais frais, Dieu de lasms! et ça lit cents francs qu'on réclame rendu s'il n'a pas payé avant

francs 1 on aurait beau se

LE FILS MÀUGARS.

saigner aux quatre veines, on ne les trouverait pas... Autant vaut laisser tout s'en aller à lariàara.

— Tenez, fit Étienne, en posant brusquement sur une petite table l'or donné par son père, voici mille francs... Dites au père Jacquet de tout payer dès demain.

Les pièces tintèrent en tombant. La mère Jacquet, ahurie, s'était dressée sur son séant, regardant alternativement les jaunets et le jeune homme, et n'en croyant pas ses yeux.

— Des louis d'or! s'exclama-t-elle enfin, des louis d'or à poignée!... Ah! bonnes gens, je n'en ai point tant vu depuis que je suis au monde!... Et ce n'est point une menterie, mon bon monsieur? Tout ça est à notre homme pour de vrai?... Vous ne voudriez point nous éprouver et vous moquer d'une pauvre femme malade !

— Rangez cela, répéta Étienne, c'est à vous.

— Et comment vous appelez-vous, mon bon mignon jeune monsieur, que je puisse au moins mettre votre nom dans mes prières du matin et du soir?...

— L'argent ne vient pas de moi, interrompit Étienne... Et, pris tout à coup d'un reste de pitié et de tendresse pour son père : — C'est M. Maugars qui vous envoie cela, mais à la condition que vous n'en parlerez à personne.» Bonjour 1

flB LE FILS MÀUGÀRS.

Il se sauva, tandis que k voix pleurarde de la vieille le poursuivait d'une longue litanie de mercis et de bénédictions,

— Enfin, pensait-il en s'éloignant, ceux-là seront toujours en moins dans la foui© des gens qui nous maudissent 1

Adossé à la roche qui montait à pic et qui étendait en guise de parasol des bauUlées de tilleul poussées dans les fentes, Étienne faisait une étude à la fontaine des Ages. A ses pieds, une source voilée de lierre sortait du rocher et gagnait à petit bruil la Charente qui coulait non loin de là, à travers une futaie de saules et de peupliers blancs. Les arbres élançaient d'un jet leurs fûts sveltes et minces; les cimes feuillues se rejoignaient à une grande hauteur au-dessus du sol spongieux, semé de fougères j elles se croisaient par-dessus l'eau somnolente où se reflétaient nettement des enchevêtrements de branches et des coins de ciel bleu. Toutes ces feuillees humides tamisaient mollement la lumière, et les dessous étaient colorés de tons d'une ûnesse exquise» La gamme des verts était là au complet; depuis le vert blond des crosses de fougères jusqu'au vert sombre

des aunes. Parfois l'envolée d'un oiseau écartait les ramures de la voûte; un rayon de soleil tombait par cette trouée, jetant des éclaboussures d'or dans le courant assoupi, sablant de paillettes les tiges mouillées et mettant soudain en lumière le panache rouge d'une salicaire ou les ombelles rosées d'une impératoire. A cent pas, dans l'herbe du talus, une paysanne vêtue de droguet bleu était agenouillée audessus de l'eau et lavait son linge d'une blancheur mate ; plus loin, entre les files d'arbres, on apercevait les murs gris du moulin des Ages, dont le tic tac alternait avec le bruit frais du battoir.

Une paix profonde semblait pleuvoir du haut des arbres avec la lumière veloutée. Étienne, tout à son étude, se laissait gagner par cette quiétude des choses et y oubliait un moment les cruelles préoccupations de la semaine passée. L'effort énergique de la volonté l'avait ramené au travail, les souffrances morales s'étaient endormies, et le peintre restait seul aux prises avec la nature. L'art est le plus puissant des anesthésiques. Dans cette lutte ardue de l'artiste pour rendre, à l'aide de procédés matériels, les impressions les plus fugaces, les nuanees les plus insaisissables , le cerveau est obligé de concentrer toutes ses forces, toute sa puissance nerveuse sur un seul point. Il y met son intuition, sa mémoire, sa sensibilité, sa passion; il s'y absorbe, et tout le reste n'existe plus.

Êtienne, subissant cet enchantement de l'effort intellectuel, ne pensait plus qu'à rendre avec son pinceau les caresses de la lumière verdissante, qui enveloppait le sol, les herbes, les troncs d'arbres. Il n'avait plus qu'une préoccupation : exprimer la fluidité de cette eau à peine courante où les branches se reflétaient, traduire l'impression de cette nature mouillée et touffue, assoupie et cependant active ; faire entendre et voir aux indifférents qui s'arrêteraient devant ce bout de toile tout ce qu'il voyait et entendait, lui, à cette heure : — l'essaim des moucherons dansant à fleur d'eau, le frisson de gaze des libellules frôlant la pointe des roseaux, l'animation de cette lavandière occupée là-bas à battre son linge, la vie enfin avec son mouvement et ses surprises.

Derrière Étienne, un petit sentier de chèvres, dévalant de la crête du coteau boisé et contournant le mur de roches, avait été frayé par les bûcherons et les pastours qui descendaient à la source. L'artiste était tellement absorbé que le bruit des menus graviers, roulant dans la sente sous le choc de deux pieds lestes, n'arriva même pas jusqu'à ses oreilles. Il clignait les yeux et les fixait sur l'eau avec cette expression béatement attentive qui est particulière aux paysagistes, puis il les reportait sur la toile, ajoutait une touche légère et se remettait à contempler l'image des branches reflétées par le courant. Insensiblement cependant il s'aperçut qu'il observait

m LE FILS }T A U G A RS.

les détails avec une attention moins soutenue. Sa furie d'exécution commençait à se ralentir et son coup de pinceau n'avait plus la même sûreté. Il était pris de cet indéfinissable malaise qu'on éprouve lorsqu'on travaille en se sentant regardé. N'y avait-il là qu'une fatigue physique ou ce phénomène nerveux était-il dû à une cause étrangère? Après avoir essayé de lutter pendant quelque temps contre celte influence mystérieuse, Etienne posa sa paie! te sur l'herbe, étira ses bras, puis, par un mouvement de curiosité inconsciente, il tourna la tête et fit un brusque sursaut. Thérèse Desroches était derrière lui.

Debout au détour du sentier, appuyée d'une main a l'angle du rocher et tenant de l'autre les brides de son chapeau de paille, elle regardait silencieusement l'étude du jeune Maugars. Dans l'encadrement formé par la roche et les retombées des tilleuls, sa svelte silhouette se détachait vivement sur le fond clair de la rivière et des prés. La course et le temps chaud avaient rosé son teint mat, ses yeux noirs luisaient dans le demi-jour, un léger souffle d'air jouait dans ses cheveux ébouriffés et dans les rubans bleus noués au corsage de sa robe de toile.

?** Pardon , dit-elle en répondant au geste de surprise d'Etienne, je suis indiscrète... Je croyais ne trouver personne à la source, et j'étais venue y chercher du cresson.,,

lOi

Le jeune homme s'était levé ; elle se rapprocha de la toile :

— Comme c'est joli ce que vous faites ! continuât-elle, tout y est : l'eau, le ciel, les arbres et jusqu'à ce nénufar blanc qui s'ouvre au milieu de ses trois feuilles rondes.

Étienne la regardait, et l'admiration naïve qui éclatait dans les yeux de la jeune fille l'ayant convaincu de la sincérité du compliment, il lui dit conn bien il était flatté de son appréciation.

— Oh ! reprit-elle, je ne m'y connais pas, je suis une ignorante... Comme ça doit être difficile de peindre tant de choses sur un petit carré de toile et d'en faire une image vraie 1

— Oui, assez, répondit le jeune homme en riant.

— Mais aussi, après, quand on a réussi, comme on doit être content !

— Ma foi ! cela console de bien des ennuis ! fit-il avec un soupir.

Il y eut un moment de silence. Étienne repensait aux tristes découvertes qu'il avait faites en huit jours, et la vue de M lle Desroches les lui rappelait plus vivement encore ; son visage s'était rembruni, et Thérèse, comme si elle eût deviné la pensée qui tourmentait le jeune homme, semblait à son tour confuse du rôle qu'elle avait joué. Elle détournait les yeux et arrachait distraitement les feuilles de scolopendre qui tapissaient la roche. Tout au fond de la verte coulée

formée par les ramures entrelacées, la lavandière contemplait d'un air intrigué le groupe des deux jeunes gens, et Ton n'entendait plus le bruit de son battoir. — Étienne s'était rassis ; pour ne pas gêner la jeune fille, il commençait à nettoyer sa palette et à ranger ses pinceaux. Au moment où il allait enlevei Vétude, Thérèse l'arrêta d'un geste brusque :

— Laissez-la-moi regarder encore ! dit-elle d'une voix très douce.

Il la replaça sur le chevalet, et M lle Desroches se pencha pour mieux l'examiner :

— Vous n'avez rien oublié, poursuivit-elle, et la laveuse, là-bas, dans le fond, est tout à fait ressemblante... Est-ce plus malaisé de peindre les gens que les arbres?

— La difficulté est la même, répondit-il; un arbre a une physionomie qui n'est pas plus aisée à attraper que celle d'une paysanne.

— Ainsi vous pourriez faire le portrait d'une personne aussi fidèlement que celui d'un saule?

— Je crois que oui, répliqua-t-il en admirant les lignes fermes et franches du profil de Thérèse, — et, la regardant droit dans les yeux, il ajouta en plaisantant : — Voulez-vous que j'essaye de faire le vôtre, mademoiselle?

— Vrai, s'écria-t-elle avec un gai pétillement dans les yeux, vous consentiriez à peindre mon portrait?

— J'en serais enchanté, si la chose était possible.

— Elle est très possible, reprk-elle avec vivacité, et nous commencerons quand il vous plaira.

— Où et comment? demanda Étienne un peu interloqué.

— Ici, tous les jours où il fera beau temps.

Mais, objecta le jeune homme, vous laissera-t-on

venir, et ne trouvera-t-on pas cela singulier?

— Oh! répondit-elle, je me promène souvent seule à travers champs ; c'est une habitude que j'ai prise alors que j'étais une paysanne, et on me l'a laissée... Mon père est en route presque toute la journée, et depuis longtemps je n'ai plus de mère qui s'occupe de moi... Vous le voyez, termina-t-elle avec une nuance de mélancolie, je suis très libre de mes actions.

Le ton un peu triste avec lequel ces derniers mots avaient été prononcés frappa Étienne et lui remit en mémoire la scandaleuse aventure qui avait déterminé la fuite de M me Desroches. La jeune fille avait, elle aussi, une tare dans sa famille, et, comme lui, elle était condamnée à subir cruellement le contre-coup d'une faute commise par l'un de ses parents. Cette similitude dans leurs deux destinées toucha le jeune homme et l'attendrit. Il enveloppa Thérèse Desroches d'un regard sympathique :

— Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il en refermant sa boîte et en repliant son cheva-

LE FILS MAtJGARS.

let, je suis à votre disposition ; voulez-vous que nous commencions demain?

— Avec grand plaisir ! s'écria-t-elle.

Il avait fait un paquet de son attirail de peintre, et il se préparait à le déposer chez le meunier des Ages.

— A demain donc, après midi, vous me trouverez près de la source.

Il tendit la main à Thérèse, qui la lui serra franchement, et il s'éloigna dans la direction du moulin.

Le lendemain dès une heure, par un clair soleil d'août, Étienne s'installait à la source des Ages avec une ardeur et un entrain qu'il n'avait pas retrouvés depuis le matin de son départ pour la noce du Breuil. La promesse faite à M 116 Desroches avait donné à sa vie un assaisonnement nouveau. C'était une bonne fortune que d'avoir pour modèle pendant des semaines entières une jeune fille intelligente et jolie, qui ne ressemblait en rien aux demoiselles guindées et insignifiantes de la bourgeoisie de Saint-Clémentin. Il attendait l'arrivée de Thérèse avec un vif sentiment de curiosité ; elle ne se fit pas trop désirer; un pas rapide, accompagné d'un frôlement de jupes, annonça bientôt qu'elle descendait le petit sentier, et elle apparut au détour de la roche dans la même toilette que la veille*

A la vue du châssis déjà posé sur le chevalet, les yeux noirs de Thérèse brillèrent, et elle sourit :

— Suis-je en retard ? demanda-t-elle.

— Non, répondit-il, nous avons trois grandes heures devant nous, et nous pouvons déjà faire de bonne besogne.

Il la posa comme il l'avait vue le jour précédent, tête nue et debout près de la roche, s'enlevant sur le fond clair de la rivière et de la prairie, puis il commença à la dessiner sur la toile neuve.

Elle obéissail docilement à ses indications, bien que l'immobilité la fatiguât vite et qu'elle eût une grande difficulté à garder longtemps la pose. Craignant de la lasser, il coupait la séance de longs repos pendant lesquels ils devisaient tous deux familièrement, assis au bord de la source sur laquelle des araignées d'eau exécutaient leurs capricieuses glissades. Quand cinq heures sonnèrent à l'église de Savigné et qu'il fallut se quitter, le dessin de la tête était à peine indiqué.

On s'ajourna au lendemain, et les séances se succédèrent ainsi à travers tout le mois d'août, qui fut exceptionnellement beau. Le portrait n'allait pas vite, Etienne était rarement content de lui et n'hésitait pas à gratter impitoyablement les morceaux dont il n'était pas satisfait. Pendant ce temps, une intimité plus étroite s'établissait entre ces jeunes gens, qui avaient tous deux une nature communicative. Leurs dispositions expansives étaient encore doublées par la vie en plein air et par cette familiarité forcée que créent les relations de peintre à modèle. Ils se contaient volontiers leyrs souvenirs d'enfance, leurs impressions

de couvent ou de collège, leurs observations sur le monde de la petite ville ; un seul point était laissé de part et d'autre en dehors de la conversation : Étienne se taisait sur les faits et gestes de M. Maugars, et Thérèse ne parlait jamais de sa mère. C'étaient les deux choses qui leur tenaient le plus au cœur, mais, paf un sentiment de pudeur réciproque, ils évitaient d'effleurer ces deux-sujets délicats, comme on craint d'appuyer le doigt sur une plaie mal fermée.

Insensiblement et inconsciemment un grain de tendresse se mêla à leur amitié. Cela devait arriver forcément entre une jolie fille de seize ans et un garçon de vingt-deux. Au bout d'un mois, les rapports de Thérèse et d'Étienne étaient devenus plus tendres, sans que cependant le mot d'amour eût été prononcé. Rien, du reste, d'équivoque ni de troublant ne s'était passé qui pût les éclairer sur cette modification de leurs sentiments. Étienne était d'un caractère trop honnête et trop droit pour abuser de la confiance que lui témoignait la jeune fille , et Thérèse ,. de son côté, nature saine, robuste et bien équilibrée, n'était ni sentimentale ni romanesque. Leur intimité avait plutôt les apparences d'une cordiale et chaude camaraderie, sans coquetterie ni fausse pruderie d'une part, sans compliments ni protestations langoureuses de l'autre. Seulement, plus les jours se succédaient, plus ils sentaient de plaisir à être ensemble et plus ils s'efforçaient de multiplier les occasions de se voir.

- Parfois ils laissaient là la pose, la toile et les pin-

ceaux et faisaient côte à côte de longues promenades le long de la Charente, dont le cours sinueux, entre | des rochers et des bouquets de bois, offrait à chaque ! instant à leurs yeux des sites nouveaux et char man I s . I Ils allaient ainsi jusqu'aux grottes de Chalïaud ou

l jusqu'au hameau de Malpierres, escaladant les piessis, passant la rivière à gué sur d'anciens barrages, se frayant un chemin dans les brandes semées d'ajoncs ; puis ils s'en revenaient lentement, chargés de bottes de fleurs, par des traînes bordées de grandes haies, où des chèvrefeuilles sauvages embaumaient l'air de leur parfum de vanille. Par ces chaudes soirées de septembre, la jeunesse fermentait plus fort dans leurs veines ; le plein air et la tiède influence de l'automne doublaient la puissance de leurs sensations; leurs yeux brillaient plus vivement, leurs narines se dilataient avec plus de volupté pour respirer la capiteuse odeur qu'exhalent les châtaigneraies à Parrière-saison ; leurs oreilles s'ouvraient avec délices pour écouter les lointaines et mélancoliques vocalises des pastours qui araudaient pour rappeler leurs omilles. Ils semblaient ignorer tout danger et ne croyaient pas mal faire en se promenant ensemble. Ds étaient heureux de se voir, de s'entendre parler, d'éprouver de concert les mêmes sensations exquises en face dç la nature sauvage, et c'était tout.

Ceùt été le boaheur, s'ils avaient vécu dans une lie déserte ; mais ils vivaient dans une petite ville où on a des yeux de lynx pour épier la conduite du prochain. Avant la fin du mois d'août, chacun savait qu'ils se rencontraient presque tous les jours au moulin des Ages. Des bourgeois, amateurs de pêche à la ligne, les avaient épiés de loin à travers les saules, et la femme du notaire, revenant de la foire de Saint- Laurent, les avait aperçus de la route de Charroux, un soir qu'ils longeaient la Charente. — Bientôt tout Saint-Clémentin parla des rendez-vous que M lle Desroches donnait au fils Maugars, et les âmes charitables plaignirent M. Desroches. — Le médecin n'avait pas de chance, et la fille ne valait pas mieux que la mère ! — Quant à Étienne, on ne répargnait pas non plus, et les mères de filles à marier le trouvaient impardonnable- — M me Maugars fut informée Tune

des premières du scandale que causait son fils.

— Eh bien ! dit-elle en rentrant à M. Maugars, j'en apprends de belles ! Il paraît qu'Étienne s'est amouraché de la petite Desrophes.

Elle raconta à son mari les histoires qui faisaient le tour de la ville.

Le banquier se contenta de sourire. Il n'était pas fâché de savoir qu'Étienne devenait moins puritain et mettait ses conseils à profit.

— Après? dit-il plaisamment, il s'amuse, c'est de son âge... Avais-tu la prétention de le couver sans cesse sous tes jupes?

— Mais il affiche cette petite sotte.

— Tant pis pour elle et pour son pèrel... Au lieu de faire de la politique, il devrait mieux surveiller sa fille... Étienne est garçon et il court après les fillettes, c'est dans son rôle, et je suis de l'avis de ce paysan qui criait à travers le village : « Rentrez vos poules, mon coq est lâché. »

— C'est immoral, répliqua M me Maugars, et de plus c'est dangereux... Supposons qu'Étienne s'éprenne sérieusement de cette fille, et qu'un jour il vienne te sommer de donner ton consentement au mariage?

La banquier siffla ironiquement. — Je voudrais voir ça I D'ailleurs, ajouta-t-il en serrant ses lèvres balafrées, ce qui donnait à sa figure une expression cruelle, si cette demoiselle devenait gênante, j'ai un moyen de nous en débarrasser... Ne parle de rien à

LE FILS MAUGAK5.

ton fils et laissons aller les choses... Je suis là, et tu peux dormir tranquille.

Ce petit discours ne rassura M 1110 Maugors qu'à moitié; elle tremblait que le bruit de cette amourette ne vînt aux oreilles do M. Desroches et qu'il ne s'adressât directement à Etienne pour lui demander raison de sa conduite. Jusque- là, pourtant» le docteur était la seule personne de Saint-Clémentin qui ne sût rien de ce qui se passait. Toujours en coursa par les villages et de plus en plus enfoncé dans la politique, à mesure que se précipitaient le événements qui marquèrent la fin de Tannée 18151 , il ne rentrait que fort tard au logis et s'inquiétait peu de ce que Thérèse y faisait pendant son absence.

On élait au mois d'octobre, les journées devenaient plus courtes et moins sûres. Un après-midi, pendant qu'Etienne achevait le portrait de Thérèse, ils furent surpris par une brusque averse, et il fallut plier bagage. Ils pensèrent d'abord à s'abriler sous les roches; mais la pluie menaçait de devenir plus violente, la toilette légère de M lla Desroches commençait à être mouillée, et ils se décidèrent à se réfugier dan§ l'une des borderies voisines du moulin*

Quand ils arrivèrent, les métayers se hâtaient de rentrer les regains dans le fenil , tandis que par la porte de l'étable on apercevait les bœufs fraîchement dételés et occupés à manger. La métayère conduisit les deux jeunes gens dans une pièce obscure qui

servait de cuisine et de chambre à coucher, et les y laissa seuls. Le gîte disait la pauvreté des hôtes. La lumière y pénétrait à peine par une fenêtre étroite, voilée de toiles d'araignée. Le sol de terre battue était humide ; de vieux meubles et quelques ustensiles de cuisine se laissaient apercevoir vaguement dans la pénombre ; dans Tâtre haut et profond deux maigres tisons fumaient en crépitant chaque fois que des gouttes d'eau tombaient du haut de la cheminée. Les deux jeunes gens se regardaient et, eux qui avaient passé tant d'heures seul à seul ea plein air, se trouvaient tout à coup embarrassés de leur tôte-à-tête.

— Quel triste gîte 1 s'exclama Étiénne, on dirait une cave.

— Oui, reprit Thérèse, il y a pourtant des gens qui y vivent et qui s'en accommodent.

Ils redevinrent silencieux. Au dehors, la pluie fouettait violemment contre les murs, et on entendait la rude respiration des bœufs dans rétable. Etienne vit les yeux de la jeune fille briller et un sourire éclairer son visage,

— A quoi pensez-vous? demanda-Mien se rapprochant.

— Je pense, répondit-elle, à la figure que vous feriez, vous, si vous étiez condamné à passer votre vie ici.

Le ciel était si orageux et si couvert que la pièce

lit LE FILS MÂUGÀRS.

devenait de plus en plus sombre, et dans celte obscurité Etienne ne distinguait plus que les points lumineux des prunelles de Thérèse, Il se sentait attiré comme par un charme vers ces regards, et, pour la première fois, un trouble voluptueux lui serrait la poitrine.

— Moi? s'écria-t-il ; l'endroit est bien pauvre et bien maussade, n'est-ce pas? Eh bien, je m T y trouverais heureux, si je pouvais y mener une simple vie de paysan avec vous.

Elle sourit de nouveau en secouant la tète. — Menteur! murmura-t-elle.

— Je vous le jure, Thérèse I

Leurs regards s'étaient de nouveau rencontrés, et ils se fondaient, pour ainsi dire, tendrement l'un dans l'autre. Étietme avait saisi les mains de la jeune fille. Elle les lui abandonna un moment, puis elle eu relira une et porta un doigt à ses lèvres.

Au dehors, la métayère secouait ses sabots sur la pierre du seuil, avant de rentrer* Les jeunes gens se quittèrent les mains, et la porte s'ouvrit.

— Vous êtes sortie par un bien mau temps, ma mignonne, dit la paysanne en faisant une courte révérence à Thérèse, et vous aussi, monsieur Maugars; mais vous n T avez plus qu'à patienter, voilà le ciel qui se nettoie du côté de Saint-Clcmentin, ce n'était qu'une érahinée (une averse).

En effet, on voyait déjà plus clair dans la cuisine

et, parla porte ouverte, on apercevait au loin une blancheur laiteuse dons le ciel. Au bout d'un quart d'heure, la pluie cessa tout à fait, et les deux jeunes gens purent sortir. Les nuées s'entrouvraient par places et découvraient des coins de bleu bordés de nuages noirs; par ces trouées, de rapides coups do soleil tombaient sur les massifs de peupliers aux feuilles déjà jaunissantes; tout au fond et comme repoussoir s'étendait une buée confuse dons laquelle plongeait l'extrémité d'un arc-en-ciel. — Les chemins étaient détrempes^ et Etienne no voulut pas laisser Thérèse se hasarder seule dans cette boue, Il se décida à l'accompagner jusqu'à l'entrée de Soint- Clémentin. Us prirent la rive droite de la Charente et le sentier du moulin des Granges, afin de n'avoir pas à traverser toute la ville.

Or, le hasard voulut que le docteur Desroches fût précisément en visite chez le meunier des Granges, qui s'était cassé la jambe. Le chemin passe sous une grande porte voûtée qui fait partie des dépendances du moulin, et tandis que les deux jeunes gens s'en revenaient bras dessus, bras dessous, en glissant dons les flaques d'eau et en devisant gaiement, le docteur, qui attendait, lui aussi, la fin de l'averse, ei qui examinait le ciel derrière les vitres du meunier, les vit tout à coup s'avancer vers le porche de la cour. Il pâlit, se mordit les lèvres et resta un moment paralysé par l'étonnement et la colère; puis,

LE FILS MÀUGARS.

sans mot dire, Il quitta son malade, sauta sur le bidet poitevin qui lui servait à faire ses courses, et, gagnant la grande route, s'arrangea de façon à rentrer en ville avant les deux promeneurs, qui ne se hâtaient guère.

Quand Thérèse, après avoir quitté Étienne au pont des Barres, arriva enfin au logis de la rue Louis XIII, elle trouva dans le vestibule le docteur qui la prit par le bras et la poussa rudement dans la bibliothèque, dont il referma la porte.

— D'où venez-vous? lui demanda-t-il?

Thérèse le regarda, étonnée de la question et du

ton avec lequel elle était posée* — Je suis allée aux Ages, et j'ai été prise par la pluie,

— Vous vous promeniez,.,, seule?

Thérèse rougit faiblement — Non, répondit-elle.,, Pourquoi?

— Parce que je serais bien aise de connaître te compagnon avec lequel vous couriez les chemins.

Elle releva la tête et reprit d'une voix ferme : — C'était M. Etienne Maugars.

— Vraiment?... Et vous ne mourez pas de honte en me l'avouant! Ce n'est pas assez d'oublier la retenue qu'une honnête fille doit avoir ; il faut que vous choisissiez, pour vous faire montrer au doigt, le fils

de l'homme qui m'a dépouillé,

— Je n'ai rien fait pour être montrée au doigt,

LE FILS MÀCGABS,

gars, si son père a eu des torts, il est le premier à les regretter et c'est un honnête homme, je puis vous l'affirmer.

— Du moment que vous lui décernez un certificat de moralité, je dois vous croire, n'est-ce pas? s'exclama M. Desroches avec un rire sarcastique,

— Oui, car je ne mens jamais, repartit Thérèse, et quand vous saurez à quelle occasion j'ai connu M. Etienne Maugars, vous vous étonnerez moins que nous soyons devenus bons amis.

— Elle est sans vergogne l se récria mentalement le docteur. — En effet, poursuivit-il tout haut ironiquement, je serais curieux de savoir par le menu celte histoire édifiante.

Elle lui conta brièvement et très franchement les incidents de la noce de Célestin Tilfeneau ; puis sa rencontre avec Etienne à la source des Ages et les séances consacrées au portrait. — M. Desroches était abasourdi du calme avec lequel la jeune fille expliquait tout, comme s'il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde. Seulement, là où il n'y avait de la part de Thérèse qu'une sincérité ingénue, lui voyait une effronterie sans pareille et une perversité précoce.

— Ainsi, dit-il exaspéré, voilà déjà deux mois que durait votre commerce clandestin?

— Nous ne nous cachions pas, à quoi bon? Puisque nous ne faisions aucun mal.

LE FILS MAUGAKS.

—Comment donc! au contraire, ricana-Ml en haussant les épaules, vous allez me persuader, n'est-ce pas, que vous passiez votre temps à dire des patenôtres?

Il se mit à la presser de questions terriblement embarrassantes, posées dans ce langage peu voilé que donne la pratique médicale. — II y avait quelque chose de navrant dans le spectacle de cette jeune fille, qui ignorait le mal, soumise à un interrogatoire impitoyable par cet homme aigri et prédisposé à ne voir l'humanité que par ses côtés pervers et grossiers- Les interrogations de M. Desroches faisaient parfois monter le rouge au front de Thérèse. Elles réclairaienl brutalement sur certains périls auxquels, dans l'innocence de son cœur, elle n'avait jamais pensé. Parfois aussi elle baissait la tôle et refusait obstinément de répondre.

— Mais avouez donc! s'écriait alors le docteur, poussé à bout, ayez donc au moins conscience de votre mauvaise conduite ! ... Àh ! le proverbe a raison : a La caque sent toujours le hareng, * et vous avez de qui tenir l

Thérèse se redressa sous ce dernier sarcasme, et le regardant droit dans les yeux : —Je ne vous comprends pas, dit-elle, vous êtes cruel pour moi.. . Vous me faites penser à des choses qui ne m'étaient jamais venues à l'esprit... Il se peut, puisque vous me

LE FILS MÀUGÀRS.

se peut que j'aie commis sans le savoir des actes qui, dans le monde, passent pour des fautes ; mais laissez-moi vous dire à mon tour que, si j'avais été plus aimée et mieux guidée, j'aurais agi avec plus de discernement ; j'aurais été une fille bien élevée et prudente comme les autres, si mon pure...

— Votre père! interrompit M. Desroches avec emportement, ne parlez pas de votre père l... J'ai toujours douté que vous soyez ma fille, et aujourd'hui j'en doute plus que jamais!

Elle était debout, près du bureau, et sous ce dernier coup, elle se courba comme sous une malédiction, Elle s'agenouilla sur le carreau et, le front appuyé sur le rebord de la table, la figure enfoncée dans ses mains, elle resta écrasée de douleur et d'humiliation.

Le docteur Desroches, malgré sa colère et l'orage de rancunes amères que cetle scène venait de déchaîner, sentît qu'il avait été trop toin et eut honte lui-même de sa dureté. Il se promenait dans la bibliothèque, cherchant par quels moyens il pourrait adoucir la rudesse du coup qu'il avait porté. Un moment il s'arrêta près de la jeune fille, et au fond de son cœur desséché, un sentiment de pitié, à défaut de tendresse paternelle, se remua pendant une minute; ses lèvres se desserrèrent pour adresser un mot de compassion à l'enfant. Mais le docteur était trop logique pour ne pas comprendre qu'il y a des

il8 LE FILS MÀTJGÀR3.

blessures qu'on ne guérit pas, Il savait par expérience qu'une fois certaines paroles prononcées, il n'y a plus de puissance humaine capable de les faire rentrer dans le néant. H tourna subitement les talons, ouvrit la porte du palier, la referma violemment sur Lui, et Thérèse resta seule dans la bibliothèque muette, où le jour se mourait

La nuit, qui vient vite en octobre, étendit peu à peu ses crêpes sur les hautes travées de livres, sur la cheminée où le buste de Bichat mettait encore une blancheur vague, sur le carreau froid et miroitant; ei silencieusement elle ensevelit dans ses ténèbres Teiilant que sa mère abandonnait, que son père reniait et qui se sentait maintenant seule» toute seule au monde.

Aux Palatries, chez le président Sourdeval de Boisseguin, on célébrait la fête de M 010 la présidente, qui se nommait Léonarde. Chaque année, le 6 novembre, le président profitait de celte solennité pour inviter les membres du tribunal, les pri ncipaux fonctionnaires de Saint-Clémentin et quelques amis intimes à passer la soirée chez lui. On n'y dansait pas, car la présidente trouvait ce divertissement déplacé dans ia maison du premier magistrat de l'arrondissement; mais on y faisait de la musique, on y jouait au whist ou au viogt-et-un, et à onze heures on servait un ambigu composé de fruits, de viandes froides et de chocolat, dont tout Saint-Clémentin s'entretenait encore huit jours après.

Cette année, le jour de Saint-Léonard avait été extraordinairement pluvieux- Le vent soufflait de l'ouest

et d'humides rafales faisaient tourbillonner les feuil-

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