‹ Fils MaugarsChapitre 2 sur 4 · LE FILS M A IMI A R S · texte numérisé non relu

LE FILS M A IMI A R S

les dûs noyers qui bordent l'allée des Palatries. Cette habitation étant située à un bon quart de lieue des dernières maisons de la ville, les dames ne rougissaient pas de chausser des sabots par- dessus leurs bottines pour affronter les chemins boueux. On voyait dans la nuit les invités arriver encapuchonnés, faisant le gros dos sous le souffle violent de la bise, tandis qu'une servante les précédait, portant un falot dont la dansante lueur éclairait imparfaitement Favenue pleine de flaques d'eau, Mais, une fois dans le grand salon des Pala tries, on oubliait l'averse et les mauvais chemins; on ne songeait plus qu'aux perspectives séduisantes àeYambiçu y dont un tintement de vaisselle et d'argenterie venant de la salle à manger annonçait tes délicats préparatifs.

Les grands rideaux de brocatelle jaune étaient soigneusement tirés devant les fenêtres, les lampes aux globes dépolis jetaient une calme lumière sur le tapis vert du whist, sur la table ronde du vingt-et-un et sur le palissandre du piano. Un bon feu de souches flambait dans la large cheminée, devant laquelle les deux juges, cravatés de blanc, se chauffaient les mollets, en écoutant avec une béate satisfaction la rafale se lamenter au dehors. Le président, remarquable par sa haute taille et sa manie complimenteuse, allait au-devant des dames et leur baisait galamment la main. Ce magistrat avait une voix flûtée

avec sa large carrure et la gravité de ses tondions ; ses collègues trouvaient qu'il manquait de sérieux, et les plaideurs lui reprochaient d'être par trop femellier. M me Sourdeval laissait son mari papillonner autour des dames et trônait majestueusement dans son fauteuil, entourée comme d'une cour par le substitut et les jeunes avocats du barreau de Saint-Clémentin. Sa quarantaine était sonnée. Elle avait un port de tête et un embonpoint imposants, un menton à double étage et un visage haut en couleur qu'encadraient deux bandeaux de cheveux très noirs; mais, comme si tout devait être contraste dans le ménage, cette grosse femme était sentimentale et romanesque; elle disait des vers en s'accompagnant sur la guitare et elle pariait volontiers avec des soupirs du beau temps où elle dansait la polonaise dans les salons de Poitiers.

Elle était aidée dans ses fonctions de maîtresse de maison par ses trois nièces, M lle8 de Boisseguin, trois filles sans dot, dont la noblesse datait du temps de la belle Mélusine. Ces trois demoiselles étaient une lourde charge pour une famille peu rentée, et leur établissement faisait d'année en année la sérieuse préoccupation de leur tante. L'aînée, Eulalie, était déjà un cas désespéré; trente ans, jaune comme une fleur sèche et un peu acariâtre, on l'avait offerte en vain aux juges suppléants et aux avocats stagiaires, désireux d'avoir une place de substitut. Césarine, la

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cadette, donnait encore des espérances ; elle était appétissante, bien en chair et n'avait que vingt-quatre ans; mais on sentait qu'elle battait son plein; le fruit était mûr et si, avant peu, personne ne se présentait pour le cueillir, il risquait fort de moisir sur la branche. La présidente songeait déjà qu'il faudrait reporter tous ses efforts sur la dernière, Christine, qui entrait dans ses quinze ans et dont le corps à peine formé avait encore les angles et les verdeurs de Page ingrat.

Les invités affluaient dans le salon où bourdonnait une rumeur confuse de causeries décousues et de rires discrets. Parmi les nouveaux arrivants, on remarquait M m * Maugars et son fils. Le banquier s'était fait excuser ; mais M me Maugars, tout entière à ses projets ambitieux, n'avait eu garde de manquer celle soirée. Étienne l'y avait suivie pour un autre motif. Sachant que le docteur Desroches et le président Sourdeval étaient de vieux amis d'enfance, il était venu aux Palatries dans l'espoir d T y retrouver M l]G Desroches. Depuis tantôt un mois, depuis le jour d'orage où il avait quitté le moulin en compagnie de Thérèse, il n'avait plus revu la jeune fille. Il était retourné aux Ages quinze jours de suite, mais M Uo Desroches n'y avait plus reparu. Les mauvais temps étaient arrivés ; il avait fallu renoncer à l'espoir de la rencontrer dans la campagne. Étienne avait rôdé dans la rue Louis XIII et n'avait pas manqué un©

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grand'messe, mais Thérèse était restée invisible. Force de ronger son frein en silence, accusant tantôt la jeune fille de bizarrerie capricieuse et tantôt s imaginant qu'on avait ourdi une conspiration pour les empêcher de se voir, il avait la fièvre et ne tenait plus en place. Df i s son entrée dans le salon Sourdeval, il avait jeté un timide regard circulaire sur les chaises des dames : Thérèse n'était pas la. Inquiet et nerveux, chaque fois que la porte livrait passage à un nouvel arrivant, il tournait anxieusement les yeux vers l'antichambre, et chaque fois son attente était déçue.

Sur un signe delà présidente, deux des demoiselles de Boisseguin avaient posé un cahier de musique sur le piano; puis, après s'être approchées du feu pour y dégourdir leurs doigts rouges, etles s'étaient assises devant le clavier et avaient attaqué à quatre mains l'ouverture de Sêmïmmis. La musique rossinienne, vive, alerte, chantante, s'envola en fusées mélodieuses dans le salon, où les hommes tassés contre les portes dissimulaient mal une envie de bailler, et où les dames marquaient la mesure d'un mouvement du menton ou d'un coup d'éventail.

Quand les deux sœurs eurent plaqué les accords de la fin, il y eut un long murmure élogieux; puis tout à coup les complimenteurs s'interrompirent, il se fit an silence profond et tous les regards se dirigèrent vers le docteur Desroches, qui entrait avec sa fille,

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Le docteur, avec son crûne chauve, sa barbe blanche en pointe et sa longue redingote boulonnée jusqu'au menlon, avait celte physionomie à la fois exaltée et glaciale qui distingue les esprits fanatises à froid. En le voyant passer, les dames sentaient un léger frisson courir entre leurs épaules ; elles songeaient involontairement à la Terreur et au tribunal révolutionnaire. — Thérèse avait Vair triste ; ses yeux noirs étaient brillants et un peu cernés. Elle portail une robe de mousseline blancbe avec un fichu de crôpede Chine bleu, croisé à la Marie-Antoinette, et son teint mat avait presque le même ton que sa robe.

M 1110 Sourde val salua cérémonieusement le docteur et dit un bonjour sec à la jeune fille, que le prési^ dent s T em pressa dé conduire avec force compliments vers une chaise resiée vide, près de l'embrasure d'une fenêtre. A peine assise, Thérèse comprit qu'elle élait l'objet d'une curieuse el peu bienveillante allenlion, — Deux yeux qui observent avec persistance semblent dégager une plus forte dose de fluide ; niais quand ce phénomène se reproduit pour vingt paires d'yeux unis dans la même observation, r émanation subtile de ces regards scrutateurs forme une atmosphère particulièrement sensible à la victime de cette muette inquisition, — Thérèse devinait que sa figure, sa toilette, ses moindres gestes étaient où ce moment analysés et commentés par toutes les

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femmes et par la majorité des hommes réunis dans le salon. Elle était gênée au point de ne plus oser se mouvoir. Heureusement on commençait à organiser les jeux, et ces préparatifs amenèrent un remueménage qui détourna forcément l'attention. Etienne profita de ce tumulte pour se glisser dans l'embrasure où M Ue Desroches se tenait immobile. Apres avoir manœuvré assez adroitement , il se trouvait encore séparé de la jeune fille par une grosse dame qui ne semblait pas disposée à quitter son fauteuil. Par-dessus la tête empanachée de cette respectable matrone, Etienne cherchait a rencontrer les yeux de Thérèse ; mais celle-ci paraissait au contraire décidée à éviter les siens. Au bout d'un quart d'heure de ce manège, on vint prendre sa voisine pour la conduire à la table de whist, et le jeune homme s'insinua lestement derrière le fauteuil inoccupé. Il y était a peine installé qu'il entendit Thérèse l'interpeller à voix basse : — Je vous en prie, murmurait-elle, ne restez pas près de moi !

Elle parlait d'une vois brève, suppliante et nerveuse*

—Pourquoi? demanda le jeune Maugars t que s'estil passé?

— Je ne puis vous le dire, mais, pour Dieu, éloignez-vous, partez 1

Etienne, stupéfait et inquiet, n'osa pas insister» Il obéit et quitta la fenêtre. L'entretien n'avait duré

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qu'une minute; n'avait pas cependant été assez rapide pour échapper à l'attention des demoiselles de Boisseguin ; en relevant la tête pour surveiller la retraite précipitée du jeune homme, Thérèse vit les yeux des trois sœurs braqués sur elle et surprit sur leurs lèvres de méchants sourires.

Pendant que ces choses se passaient dans le salon, le président Sourdeval avait emmené le docteur Desroches dans une pièce voisine. Quand ils eurent gagné une encoignure: — Ahçàl dit le président, après s'être prudemment assuré que personne ne pouvait l'entendre, tu es donc toujours incorrigible?

Le docteur regarda son vieil ami d'un air impassible : — Où veux-tu en venir?

— A ceci : tu t'occupes trop de politique, tu fais de l'opposition au gouvernement, et on le sait en haut lieu.

lit Desroches croisa ses bras : — Que m'importe? répondit-il, je suis indépendant, et mes convictions m'appartiennent,

— Aie des convictions si tu veux, mais ne les manifeste pas trop ouvertement, il pourrait t'en cuire.

— Je ne crains rien.

— Tu as tort... La préfecture a l'œil sur toi, et tu es signalé comme entretenant des relations avec les députés montagnards de la Haute-Vienne et de la Creuse.

T -Après?

— Prends garde, Desroches, tu t'attaques à plus fort que toi... On parle d'un coup d'Etat, et si le président met l'Assemblée à la porte...

Le docteur fit un geste d'incrédulité.

— Tout est possible, continua M. Sourdeval en baissant la voix, je te confie cela entre nous : il y a quelque chose dans l'air, et, si l'Assemblée est dissoute par un coup de force, je suis persuadé qu'on ne ménagera pas les jacobins de ton espèce... Tu es mal noté et tu seras une des premières victimes.

— Sourdeval, répliqua l'autre de son ton flegmatique, je ferai mon devoir de citoyen, advienne que pourra !

— A ton aise! moi, j'ai fait mon devoir d'ami en te prévenant... Un bon averti en vaut deux... Rentrons, on nous remarquerait, et je n'ai pas envie de me compromettre pour un entêté comme toi.

Ils retournèrent dans le salon, où les tables de jeu venaient de se garnir. Celle du vingt-et-un s'était surtout recrutée parmi les jeunes gens. Deux ou trois dames, au nombre desquelles M me Maugars, s'étaient mêlées à la jeunesse et présidaient au jeu. Étienne se trouvait placé entre sa mère et l'une des demoiselles Boisseguin ; en face se tenait Thérèse Desroches, encadrée par le substitut et le secrétaire de la souspréfecture. Une énorme lampe carcel, placée au centre de la table, éclairait doucement les têtes jeunes ou mûrissantes, masculines ou féminines, qui tantôt

se penchaient pour relever leurs cartes rapidement distribuées par le banquier, et tantôt se redressaient pour essayer de deviner le jeu de leurs voisins en étudiant leurs physionomies.

Le vingt-et-un a cela de bon qu'il n'exige pas une attention soutenue ; les causeurs peuvent s'y donner carrière tout en ramassant ou en abattant leurs cartes. Aussi une vive animation régna-t-elle bientôt autour de la table ronde. Les conversations se croisaient, se nouaient et se dénouaient, coupées par des éclats de rire, par les questions du banquier, par les exclamations des perdants ou des gagnants.

— Je demande une carte... Entendez-vous le vent dans les arbres?... Quel temps!

— Oui, l'hiver commence de bonne heure. Carte ! . . . Adieu les promenades à travers champs.

Ceci était lancé par M lle de Boisseguin aînée, avec une œillade maligne à l'adresse de Thérèse Desroches, qui parut ne pas comprendre.

— Savez-vous, mesdames, dit le contrôleur des contributions d'un ton de connaisseur, que nous possédons en ce moment un artiste à Saint-Clémentin?

— Vraiment 1 — Et tous les yeux se fixèrent sur Étiennequi ne sourcilla pas. M me Maugars, elle, était sur les épines.

— Oui, poursuivit innocemment le contrôleur, nous avons depuis huit jours un artiste en daguerréotype

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qui est descendu au C&éne verL., Ses portraits sont très réussis.,.

— Nous le connaissons, dit à son tour M 110 Césanne de Boisseguin, maman a le projet de nous faire daguerréo typer.

— Quoi, mademoiselle, vous yous risquez? demanda la directrice des postes; on prétend que le daguerréotype n'avantage pas les dames.

— Bah 1 reprit désarme eu regardant Thérèse, au petit bonheur!... Nous autres, nous n'avons pas la chance de trouver un peintre qui fasse notre portrait 1

Thérèse commençait à être agacée de ces sourdes insinuations. Un moment, elle avait paru se résigner; mais elle n'était ni par son âge ni par son caractère portée à la patience. Elle releva tout à coup la tète et sembla résolue à faire face à l'ennemi. Ses yeux noirs éttncclèrent et répondirent par un regard do défi aux œillades ironiques des trois sœurs, dont l'attitude agressive devenait de plus en plus évidente.

M me Maugars, qui se sentait mal à Taise, changea le cours de la conversation et parla d'une prise d'habit qui avait eu lieu récemment au couvent des bénédictines.

— Je comprends qu'on prenne le voile, dit Césanne de Boisseguin d'un air sentimental ; moi, si je quittais le monde, j'aimerais à choisir Tordre le plus rigide, je voudrais être carmélite.,. Et vous, mademoiselle Desroches î

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— Moi, mademoiselle?... Je n'ai pas d'opinion làdessus.^ Je n'aime pas les couvents.

A cette réponse, les dames se regardèrent avec des mines scandalisées.

— M ne Desroches a bien raison ! s'écria vivement Etienne.

Césarine se pencha vers son voisin et chuchota d'une voix moqueuse : — M lle Thérèse a peu de goût pour le cloître; elle préfère la liberté et les promenades en plein air,

— Que voulez-vous, mademoiselle? riposta Thérèse qui avait parfaitement entendu, tout le monde n'a pas la vocation du célibat.

La réponse touchait en plein cœur M 110 de Boisseguin cadette, qui avait déjà manqué deux ou trois mariages. Elle devint rouge comme une pivoine. C'était à son lour de faire la banque. Elle rassembla d'une main nerveuse les deux paquets de cartes, les battit avec fureur et, abandonnant le jeu ordinaire du vingt-et-un, offrit deux cartes à chaque joueur en les accompagnant de la question sacramentelle : — Sympathie ou antipathie? — Le ponte gagnait ou perdait suivant que sa réponse était en concordance ou en désaccord avec les figures des cartes retournées. Quand Césanne, en parcourant le cercle, arriva à gjiià Desroches, elle la toisa de son regard le plus impertinent et lui demanda d'un air impérieux : — Sympathie ou antipathie?

Il y eut un moment de silence pendant lequel on entendait la pluie fouetter les vitres. Les autres joueurs, émus de l'accent provocateur de M 11 * de Boisseguin, se regardaient avec un certain embarras. Thérèse Desroches soutint vaillamment le coup d'œil de son adversaire : — Antipathie I réponditelle d'une voix vibrante.

Sa physionomie et son accent ne laissaient aucun doute sur le sens qu'elle donnait à sa réponse. C'était de bonne guerre, et elle eut pour elle toute la partie masculine de la table de jeu. Quelques jeunes gens même dissimulèrent mal un sourire derrière leurs cartes. Gésarine surprit ces rires ironiques ; elle se sentit battue, et des larmes rageuses lui montèrent aux yeux. Elle éparpilla violemment les cartes sur le tapis et se leva en décriant :

— Du moment qu'on m'insulte, je me retire du jeu I

— Qu'y a-t-il? s'exclama la présidente en s'avançant majestueusement vers la table du vingt-et-un.

— C'est M lle Desroches qui m'injurie 1 répondit Césarine en éclatant en sanglots.

— Comment 1 Thérèse, est-ce possible?

— M lle de Boisseguin se trompe, répliqua Thérèse d'une voix ferme, j'ai simplement répondu à sa question.

— Oh 1 peut-on?.. . larmoya Césarine; c'est le ton qui fait la chanson, et le vôtre, mademoiselle, était une insulte... J'en appelle à tous ces messieurs!

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M mB Maugars serrait le bras d'Étienne pour lui commander le silence, mais ce fat en vain ; le jeune homme se leva impétueusement : — Pardon! dit-il, M 110 de Boisseguin altère la vérité; c'est M lle Desro^ ciies qui a eu au contraire à subir de sa part des observations malveillantes; j'admirais sa patience.-. Elle n'a répondu que lorsqu'elle a été poussée à bout.

— Olil reprit Césarine avec un rire convulsif, M. Maugars défend M 11 ® Desroches, c'est tout naturel!..,

— Je soutiens, s'écria Etienne avec emportement, que la seule personne qui ait le droit de se plaindre, c'est M 116 Thérèse,..

Au même moment, une main se posa sur r épaule du jeune homme et l'ctreignit rudement: — De quel droit, monsieur, interrompit le docteur de sa voix glaciale, vous faites-vous le défenseur de M u ° Desroches?... Il n'y a ici qu'une seule personne qui ait qualité pour la protéger, c'est moi, et je vous ordonne de ne point vous mêler do mes affaires... Venez, Thérèse, partons 1

Il entraîna la jeune fille par le bras, et ils quittèrent le salon, tandis qu'Élienne restait décontenancé» que M mo Maugars se mordait les lèvres, et que la galerie scandalisée commençait à chuchoter.

Heureusement, à ce moment môme, la porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants, et le président de sa voix fiûtée annonça que le souper étail

servi. Cela fit une aimable diversion, et les couples s'engouffrèrent dans la salle, où la chocolatière fumante répandait un appétissant parfum de vanille...

Vers minuit, en rentrant dans la chambre conjugale, M me Maugars, encore émue, réveilla son mnri pour lui conter les désagréables incidents de la soirée. — J'avais prévu tout cela, dit-elle ; tu n'as pas voulu m'écouter, et maintenant cette petite é vallonnée va nous causer des ennuis.

Le banquier fronça les sourcils. — Tu as raison, répondit-il; ces Desroches deviennent dangereux , mais rassure-toi, j'ai idée qu'ils ne nous gêneront plus longtemps.

Le mercredi 3 décembre au matin, il tombait un grésil très froid, et il y avait du verglas dans les rues. Célestin Tiftenean, le col de son paletot relevé sur les oreilles et marchant avec précaution sur le pavé glissant, traversait la place pour se rendre à son bureau. Au coin des halles, en face du café Gacougnolle, il vit un attroupement inusité autour de trois affiches, dont la couleur blanche se détachait sur le mur noirâtre détrempé par l'humidité. Les gens se pressaient, épaule contre épaule, haussant la tête pour mieux lire, ouvrant tout grands les yeux et la bouche, et leur haleine s'échappait comme une buée dans l'air glacé. Célestin s'approcha à son tour et lut.

La première des affiches blanches contenait le décret de dissolution de l'Assemblée nationale; la seconde était une proclamation au peuple, dans laquelle Louis- Napoléon Bonaparte essayait de justifier son

coup d'État. La troisième, signée du préfet, invitait les bons citoyens à se réjouir et à rester calmes; elle se terminait par ces mots : « Si par impossible des hommes pervers voulaient troubler la paix publique, l'autorité est prête, les mesures sont prises ; aujourd'hui plus que jamais, il faut que les méchants tremblent et que les ions se rassurent. »

Les gens attroupés étaient des paysans et des boutiquiers matineux. Ils lisaient lentement, silencieusement et, pleins de méfiance, se contentaient de hocher la tête sans hasarder le moindre commentaire. Célestin, le cou tendu et les yeux effarés, achevait la lecture du troisième placard quand il entendit quelqu'un s'agiter derrière lui. — Infamie! murmurait une voix âpre. — Il se retourna et vit le docteur Desroches boutonné jusqu'au menton dans sa redingote noire, et brandissant vers le mur sa canne d'un air menaçant. — C'est un crime! s'écriait le docteur; l'homme qui a fait cela est un traître... Il est hors la loi, et ceux qui ont affiché ces placards ont commis un abus de pouvoir... Voilà le cas que les bons citoyens doivent en faire ! . . .

Et, fendant le groupe, du bout de sa canne le docteur lacéra les affiches dont les lambeaux tombèrent à ses pieds. — Les gens stupéfaits s'entre-regardaient , secouaient de nouveau la tête, et prudemment, l'un tirant à droite, l'autre à gauche, ils s'esquivaient ; de sorte qu'il n'y eut plus bientôt devant les affiches

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que Célestin et M* Desroches. — Tas de peureux I murmura le docteur, ils n'ont pas de sang sous les ongles. — 11 haussa les épaules » poussa du pied dans la boue les lambeaux du papier préfectoral, puis s'éloigna lentement d'un air découragé.

Huit heures sonnaient à l'église. Célestin prit le chemin de la banque Maugars ; tout en marchant, il songeait aux paroles du médecin, et il s'avouait timidement qu'en somme M. Desroches n'avait pas tort. Célestin, avec sa tournure d'esprit généreuse et naïve, s'était épris des idées et des hommes de 1848 : les plantations d'arbres de la liberté, les discours de Lamartine, les chants patriotiques l'avaient enthousiasmé; sans oser manifester trop haut son opinion, il croyait à l'avenir de la république, et la lecture de ces maudites affiches venait de porter un coup terrible à ses illusions. 11 y avait dans cet acte louche de la dissolution quoique chose qui révoltait son honnêteté. Il se souvenait d'avoir In un an auparavant le discours de Lyon où ce même homme, qui venait de jeter à la porte les députés du pays, s'écriait : « Des bruits de coups d'État sont venus jusqu'à vous; vous n'y avez pas cru, je vous en remercie. » — Et il s'indignait d'une pareille duplicité ; il s'échauiTail en son par-dedans; il se montait; quand il arriva à la banque, son irritation avait presque atteint le diapason de celle du docteur Desroches,

Naturellement, dans les bureaux on s'entretenait

des événements de la matinée. Les commis, groupés autour du poêle, dissertaient du reste moins sur la légalité de l'acte que sur la façon dont les choses s'étaient passées.

— Tout de même, disait l'un des comptables, les représentants ont dû faire une drôle de grimace quand ils ont été obligés de tirer leurs chausses, tan- * dis que les gendarmes les poussaient dehors la baïonnette dans les reins.

— Ils ne toucheront plus leurs vingt-cinq francs, et le prince a lestement réglé leur compte.

— Après tout, observa le vieux caissier, puisqu'ils voulaient le mettre à la porte, il a eu raison, cet homme, de prendre les devants et de leur donner un coup de balai.

Célestin, après avoir passé ses manches de lustrine, était en train de fouiller dans son pupitre; cette dernière réflexion le mit hors des gonds :

— Non! s'écria-t-il en refermant violemment le couvercle du pupitre, il n'a pas eu raison! On n'a jamais raison de manquer à sa parole, et il avait juré fidélité à la constitution.

— Bon! fit un expéditionnaire, voilà Célestin qui se fâche!... Comment, Célestin, tu le môles de politique?

— Il ne s'agit pas de politique, riposta le brave Tiffeneau en rougissant, c'est une question ^honnêteté. Qu'est-ce que vous diriez d'un homme qui au-

rait promis fidélité au patron, et qui irait la nuit crocheter sa caisse? Je ne suis qu'un pauvre diable de commis, mais ce coup d'Etat révolte ma conscience* — Oh! oh! Célestin devient orateur; il parle comme au clubL., Dis donc, tu devrais aller protester sous les haltes, un drapeau à la main.

— Oui ! s'écria TifTeneau perdant toute réserve, certainement, je protesterai contre un acte illégal, et je ne serai pas seul; j r aurai avec moi tous les honnêtes gens...

Au môme moment, un cliquetis d'éperons retentit dans la rue, et un commis, se penchant vers la fenêtre, aperçut un gendarme qui montait l'escalier.

— Voici un gendarme, messieurs, dit-il d'un air goguenard ; il vient empoigner Célestin, „

ThTeneau resla interloqué. Ce mot de gendarme avait jeté un seau d'eau froide sur son indignation; il se rassit à son pupitre et feuilleta à la hâte une liasse de lettres. — On entendit le pas lourd du militaire dans le vestibule. C'était bien à la banque que venait l'agent de la maréchaussée; le pauvre Cclestin pâlit et se demanda avec un fris sou si ses opinions républicaines n'avaient pas déjà transpiré jusqu'à la sous-préfecture. Son naturel de lièvre avait repris le dessus, et il songeait avec terreur à Seconde, sa femme, qu'il avait laissée si tranquille en son petit logis des Fonds-de-Treille. La porte s'ouvrit, et le gendarme s'encadra dans l'ouverture avec son tri-

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corne, son habit à la française et son baudrier jaune.

Célestin était devenu blafard, et les commis le regardaient du coin de l'œil en ricanant.

— M. Maugars? dit l'agent de la force publique en faisant le salut militaire.

On lui répondit que le banquier était dans son cabinet.

— Prévenez-le seulement qu'on l'attend tout de suite à la sous-préfecture... Affaire urgente, continua le gendarme.

Et, faisant le demi-tour, il salua et sortit de ce même pas militaire, pesamment rythmé, qui avait donné des battements de cœur à Célestin.

Depuis environ un mois, M. Maugars était fréquemment appelé à la sous-préfecture, de sorte que le message du gendarme ne surprit que très peu le personnel de la banque. Tandis que le caissier montait lui-même chez le patron : — C'est égal, murmura l'un des commis, Célestin a eu une belle peur.

Mais Célestin ne disait plus mot. La vue du tricorne et du baudrier jaune l'avait rendu muet comme un poisson, et, penché sur son pupitre, il alignait des chiffres d'un air penaud.

Au bout de cinq minutes, des pas firent crier les marches du petit escalier; M. Maugars, ganté de noir et boutonné dans son paletot, traversa les bureaux. Il avait la mine grave et affairée , il se contenta de répondre par un brusque signe de tête au salut de ses

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commis, jeta du côté de Tiffeneau un regard sévère et sortit rapidement. •

Il ne revint de la sous-préfecture que dans l'aprèsmidi, et son premier soin fut de mander Célestin dans son cabinet. Les terreurs du malheureux recommencèrent de plus belle à l'annonce de cet ordre de comparution qui ne présageait rien de bon. — Est-ce que par hasard le caissier aurait raconté au patron ses paroles inconsidérées du matin? — 11 monta d'un pas fléchissant les marches du petit escalier et frappa timidement à la porte de communication. — Entrez I cria une voix rude. — Et il entra. . Le banquier, penché sur son bureau, écrivait une lettre ; il ne se détourna même pas pour jeter un regard sur Célestin, qui se tenait humble et tremblant dans l'ombre du cabinet. On eût dit que le patron se plaisait malignement à augmenter par cette attente pénible les transes de l'infortuné Tiffeneau. Une longue, interminable minute se passa dans un silence coupé par le grincement de la plume et les battements de la pendule. A la fin, M. Maugars daigna jeter les yeux sur son employé. Il fit faire un demi-tour à son fauteuil, et, lançant à Célestin deux regards furibonds :

— Çà ! dit-il, tu te mêles de politique, maintenant? Tu te permets de critiquer les actes du gouvernement? Et ce qu'il y a de pis, c'est que tu ne crains pas de répandre tes propos séditieux dans ma propre maison 1 Cela t'est bien égal, à toi, de compromettre

l'homme qui t'a hébergé et tiré de ton fumier!... Je savais que tu étais un niais, mais je te croyais du cœur. Eh bien ! non, tu n'es qu'un être perverti et dangereux... Tu ne crains pas de discréditer ma maison en y semant des paroles factieuses et criminelles. . . Tu mords la main de ton bienfaiteur; tu es un monstre d'ingratitude!

M. Maugars connaissait à fond son Célestin Tiffeneau. Il savait bien qu'en prenant le brave garçon par le sentiment, il agirait sur lui d'une façon décisive et l'amènerait à se rendre à discrétion. En effet, en s'entendant traiter d'ingrat et d'être pervers, le pauvre Célestin fut frappé au cœur ; il se demanda si vraiment ses paroles audacieuses n'avaient pas porté un grave préjudice à la sécurité de son patron, et la peur d'avoir compromis la maison Maugars lui fit monter les larmes aux yeux.

— Pardon ! monsieur Maugars , balbutia-t-il d'une voix éplorée, j'ai eu tort; je suis au désespoir d'avoir parlé sans calculer la portée de mes paroles... Je vous en demande humblement pardon.

— Idiot ! continua le banquier en se levant et en faisant vibrec la corde de la terreur après celle du sentiment, tu oses élever la voix contre le souverain qui vient de sauver la société!... Mais, vermisseau, tu ne sais donc pas qu'il suffirait d'un geste de l'autorité pour t'envoyer pourrir au fond d'une casemate 1

Célestin avait la chair de poule. Il se voyait déjà ■ entre les mains des gendarmes. Il eut comme une hallucination du tribunal, des juges en robes noires prononçant sa condamnation, et de la voiture cellulaire l'emmenant, menottes aux mains, à Belle-Isle ou au Mont-Saint-Michel.

— Ah r patron, s'écria-t-il, je suis perdu ! Si ce n'est par égard pour moi, qui ne le mérite guère, tirez-moi de là au moins par pitié pour ma pauvre femme 1

— Soit 1 grogna Maugars, je consens pour cette fois à le tendre la perche, mais à une condition, c'est que tu entreras franchement dans la voie des aveux. . . Tu t'es arrête ce matin sous les halles pour lire les affiches 4 ? Cet énergumènede docteur Desroches était près de toi?

Cclestin inclina la tête faiblement.

— Tu le vois, je sais tout; ainsi n'essaye pas de tricher avec moi... Desroches a déchiré les affiches en proférant des injures contre le chef de l'État... Tu as tout entendu?

— Oui, patron.

— Conte-moi cela en détail.

Célestin raconta innocemment les choses : l'irritation de M. Desroches, sa protestation contre le coup d'État et la lacération des affiches. M. Maugars faisait craquer ses doigts et frottait ses favoris avec un air étrange de satisfaction.

— Bien, dit-il, Maintenant tu vas venir avec moi au palais de juslice répéter tout cela devant le souspréfet et le chef du parquet.

Le rouge monta au front de Célestin. Il commençait à comprendre vaguement dans quel traquenard il se trouvait pris. Le docteur Desroches allait être perdu, et perdu par lui, Tiffeneau. Tous ses sentiments de loyauté et de générosité se réveillèrent et triomphèrent de nouveau de la peur.

— Mais, objecta-t-il timidement, c'est une dénonciation.

— Ah! fit M. Maugars, voilà les grands mots!... — Il se leva et, se plantant devant Célestin terrifié :

— Écoute, continua-t-il, c'est à prendre ou à laisser... Si tu refuses de répéter à ces messieurs ce que tu viens de me confesser, je te chasse dès aujourd'hui..» Je ne veux pas endosser la responsabilité de

m LE FILS MAUGÀRS.

ton silence, je ne veuxj qui y tient des propos subversifs, et qui, demain peut-être, sera traîné devant les tribunaux comme complice des fauteurs de desordre... Tu as cinq minutes pour réfléchir.

Il lui tourna le dos, se rassit et se remit à écrire. L'obscurité envahissait déjà le cabinet, où la voix cassée de la pendule sonna quatre heures. Dans celte ombre, Céîestin voyait de nouveau se dresser les silhouettes des juges, les murs de la maison d'arrêt et 3a caisse de la voiture cellulaire,.. Il songeait avec terreur qu'il ne reverrait peut-être plus Seconde..- Un sanglot s'échappa de sa gorge, et le banquier releva la tète.

— J'irai avec vous là-bas, balbutia le malheureux commis.

— Bien , descends chercher ton chapeau et remonte... Mais auparavant écoute encore ceci: si tu répètes à âme qui vive un mot de ce que tu vas faire et de ce que tu vas entendre, tu seras demain sous les verrous,..

Cinq minutes après, M. Maugars entraînait à la sous-préfecture Céîestin, qui le suivait piteusement, la tète penchée et les jambes flageolantes.

Le banquier ne rentra chez lui qu'à six heures et monta dans la chambre de sa femme. Au bruit de la porte qui se refermait, M raft Maugars releva sa petite tête fine d'un air interrogateur.

— Laurettc, dit M. Maugars en ôtant ses gants, l'ancien maire est révoqué, et j'ai ma nomination en poche... Demain, je l'espère, nous serons débarrassés de Desroches... Tout va bien! Seulement, empêche ton fils de sortir ce soir et tâche qu'il veille sur sa langue...

Un peu plus tard, vers huit heures, un homme de haute taille, enveloppé dans un manteau dont le collet de fourrure était relevé de façon à lui cacher le visage, tourna l'angle de la rue Louis XIII en rasant les murs. À cette époque, Saint-Clémentin n'avait pas encore de réverbères; il bruinait, et la rue était noire comme un four. L'homme au manteau s'arrêta devant la maison du docteur Desroches, vit un filet de lumière entre les rideaux de la fenêtre de la bibliothèque et, poussant avec précaution la grille de la cour, il se glissa sans sonner dans le vestibule et grimpa tout droit au premier étage. La servante, occupée à laver sa vaisselle dans la cuisine, en chantant un air de son village, ne l'entendit même pas monter. Il entra vivement et trouva le docteur assis dans son fauteuil, à côté d'une petite lampe qui éclairait à peine un coin de la grande pièce garnie de livres. M. Desroches lisait un des rares journaux arrivés de Paris ce jour-là, et l'on voyait à la lueur de la lampe son profil chagrin se découper nettement sur le fond noir des rideaux, comme une jaune et sévère médaille* Au bruit de la porte, il releva la

1*1 FIl*St M AVftARS.

tète et aperçut le président qui se débarrassait de son manteau.

~* Sourdeval I s'exclama-Wl

— * Cbutl répondit le visiteur d'un air mystérieux, personne ne m'a vu entrer, et je ne veux pas qu'on sache que je suis venu. Tu penses bien» malheureux, que ai je suis iei, e'est qu'il se passe dea choses graves. Après tan esclandre de ce matin, il ne faut pas t'étonner ai je t'apporte de mauvaises nouvelles. Qu'ya-Ml?

— Tu as été dénoncé par Maugars, qui ne peut pas te sentir. Un de ses commis, un nommé Tiflfeneau, était présent A la lacération des affiches, le banquier l'a amené au parquet et lui a fait répéter tout ce qu'il avait vu et entendu,. . Tu vas être arrêté.

Le médecin eut un sourire aaroastique, — Allons, murmura-Ml, l'usurier s'est fait mouchard; e'est une bonne recrue pour le parti de l'ordre I

— je me suis arrangé, poursuivit le président, pour que le mandat d'amener ne soit pas exécuté ce soir, mais les gendarmes seront ici au peint du jour..» Tu as encore une partie de la nuit à toi, hrûle tes papiers compromettants et sauve-» toi... Tu es noté comme dangereux , et le moins qui puisse t'arriver, si on te prend, c'est d'être envoyé à BeUe~Isle ou A Nouka-Hiva,.. Il faut que tu partes cette nuit et que tu tâches de passer à l'étranger. Ne t'inquiète pas de ta fille, je m'en occuperai* .

LE FILS MAUGARSi

Le docteur se leva. — C'est bien, diWl; merci, Sourdeval, je partirai cette nuit.

Ils se serrèrent la main. Le président s'était de nouveau calfeutré dans son manteau. — Bonne chance, mon pauvre Vieux I fit-il. Je vais m'esquive? comme Je suis venu; tâche seulement que ta ser* vante ne m'aperçoive pas... Adieu I

Il redescendit l'escalier, éclairé par le médecin, et disparut bientôt dans les ténèbres de la nuit» Dès qu'il fut dehors, M. Desroches gagna la chambre de Thérèse. La jeune fille cousait près d'un feu mourant, ayant à ses pieds Daché, le chien danois.— Àh I dit-il, vous êtes encore debout? bien, ne vous couchez pas avant que je revienne.». J'ai à vous parle?.

Puis il remonta dans son cabinet» ouvrit ses tiroirs et jeta des paquets de lettres dans la cheminée. Quand tout fut brûlé, il prit un rasoir et fit tomber sa barbe» Son visage raBé le rendait presque méconnaissable* U se vêtit et se guêtra comme pour Tune dé ses tournées, mit de l'argent dans ses poches et redescendit dans la chambre de Thérèse.

En voyant la figure rasée et le costume de Son père, la jeune fille eut un geste de surprise. — Thérèse, dit M. Desroches en boutonnant son paletot, on doit venir m'arrêter demain.

Elle poussa une sourde exclamation et se leva at* terrée. Lé chien, comme s'il se doutait que quelque chose de tragique allait se passer au logis, se dressa

LE FILS MÀUGÀRS.

sur ses pattes et vint flairer son maître avec un gémissement inquiet,

— Tais-toi, Daehe I murmura le docteur; oui, poursuiviUl, j'ai été dénoncé par les Maugars; je trouble la sécurité du père et je gène les plaisirs de monsieur son fils.*. Vous avez bien placé vos affections 1

gnanl les mains ; M Étienne n'est pas complice d'une pareille infamie.

— S'il ne Ta pas commise lui-même, il Ta connue et Fa laissé commettre... Sourdeval sort d'ici et m'a conté les exploits de la iamille Maugars; j'ai été dénoncé par le père sur le témoignage de Cèles tin Tif- (eneau, l'ami de votre.,, amoureux. Croyez-vous que si ce jeune Maugars avait eu du cœur, il ne serait pas accouru vous prévenir de la trahison de son pore?,.. Non, il est resté coi... Cela arrangeait mieux: ses affaires. Sans Sourdeval j'aurais été pris au gîte comme un renard... Les gendarmes seront ici demain malin, mais ils ne me trouveront plus, car je pars cette nuit.

En entendant les explications froidement données par son père, Thérèse s'était rassise, joignant les mains et secouée à la fois par la douleur et l'indignation, Tout à coup elle se releva, s'élança vers le docleur et lui prit le bras :

— Emmenez-moi avec vous I s'écria-t-elle d'une voix attendrie.

— Parlez plus bas, répondit-il en écartant les mains de la jeune fille, ce que vous demandez est impossible. Vous ne pouvez me suivre à travers les chemins que je vais prendre, et vous retarderiez ma fuite. Je n'ai pas de temps à perdre... Allez dans la cuisine, faites coucher votre bonne, et, quand elle sera au lit, coupez à la miche un morceau de pain que vous m'apporterez... Je vais être obligé d'éviter les endroits habités, et je ne pourrai peut-être pas sans danger acheter du pain en route... Allez, et faites vite.

Il l'attendait en se promenant de long en large dans la chambre; quand elle rentra avec du pain ot de la viande froide, il en fit deux paquets qu'il glissa dans les vastes- poches de son paletot, à côté d'une gourde pleine de cognac. Puis il posa sur la table de Thérèse un petit rouleau et reprit : — Voici un peu d'argent, serrez-le, je suis obligé d'emporter le reste avec moi... Maintenant, ajouta-t-il avec un léger étranglement dans la voix, nous allons nous quitter, Dieu sait pour combien de temps... Après ce qui s'est passé et ce que je vous ai appris de votre mère, il ne peut y avoir entre nous de grandes scènes d'attendrissement. . . Je regrette seulement de vous laisser ici, seule, sans ressources et abandonnée à tous les entraînements ; mais le président Sourdeval m'a promis de s'occuper de vous...

— C'est inutile, répliqua Thérèse d'un ton résolu,

m LE FILS MAUGARS.

je ne veux rien devoir aux gêna d'ici, et j'ai moimême drfjft réfléchi à ce que je ferai.

— Et que ferez- vous?

— Je partirai demain pour Poitiers et je me rendrai à la Joubardière, chez mon père nourricier.., Je trouverai là des personnes qui m'aiment et qui veilleront sur moi.

— Soit, dit le docteur, je préfère encore cela. — 11 prit son bâton et se dirigea vers la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin. — Je vais sortir par la porte de derrière et gagner la campagne.,. Ne me reconduisez pas, c'est plus prudent... Adieu I

Il lui serra hâtivement la main. Le chien s était élancé près de son maître et agitait la queue comme pour lui dire : Emmène -moi! * — Non, reprit M. Desroches en le caressant, non, mon vieux Dache, il faut nous quitter ; nous nous nuirions réciproquement en voyageant de compagnie... Je dois partir seul — seul I

Il avait soulevé la targette et entre-baillé la porte. Un sanglot lui fit tourner la tête, et il vit Thérèse qui pleurait. Il revint vers elle et lui tendit de nouveau sa main qu'elle baisa furtivement. — Adieu l rcpéta-t-il, soyez courageuse, et si vous vous retrouvez en face du fils Maugars, souvenez-vous qu'aux yeux de la loi et du monde vous portez mon nom.

Il repoussa le chien dans la chambre, referma la porte et disparut dans la nuit pluvieuse.

XY

Là nouvelle dû èoUp d'État ftVàit agité Étienne Maugars beaucoup plus vivement qu'on ne le supposait dans sa famille. Dans la soirée du 3 décembre sa mère avait réussi à l'empêcher de sortir, mais le lendemain, dès le matin, il était dans la rue. La première personne qu'il rencontra fut Célestin Tiffeneau. Le pauvre garçon avait passé une nuit blanche. Effrayé des suites probables de sa déposition! n'osant parler de rien, même A Seconde, il n'avait pu fermer l'œil et sa longue figure défaite trahissait les tourments de son co&ur.

— Vous semblés inquiet, lui dit Étienne, vôtre femme serait-elle malade V

— Non, merci, monsieur Étienne, 8ecoûde va bien; ce n'est pas d'elle qu'il s'agit... Mais quel malheur tout de même !... Vous savez, M Uo Thérèse Des-roches, qui était à mes noces Tu.

m LE FILS HANGARS. -

— Que lai est-il arrivé? demanda Etienne en pâlissant.

— Son père a dù être arrête ce matin.

— Est-ce possible? En êtes-vous sûr?

Le malheureux Célestin n'en était que trop sûr ; du moins les reproches de sa conscience le lui faisaient tenir pour certain. Il voyait encore devant lui les mines sévères et rogues du sous-préfet et du procureur, assis derrière une table verte dans la salle du parquet, tandis qu'un commis greffier écrivait la déposition accusatrice, D'ailleurs l'un des facteurs de la poste avait aperçu au petit jour la maison Desroches cernée par les gendarmes ; il n'était pas douteux que le docteur n'eût été pris au saut du lit.

— La pauvre demoiselle I continua Célestin, jugez quel saisissement L, Et que va-t-elle devenir seule, à son âge?

Étienne ne l'écoutait déjà plus. Cédant à un premier mouvement, il s'était élancé dans la direction de la rue Louis XIII. Le quartier était encore en émoi. Des femmes se penchaient aux fenêtres et des groupes stationnaient sur le chemin, regardant la maison Desroches dont la grille était restée grande ouverte. Le jeune homme s'y précipita. Dans la cuisine, la servante, bouleversée, allait et venait d'un air ahuri, en essuyant ses yeux avec le revers de sa manche.

— Où est le docteur Desroehes? demanda Étienne.

Tout en ravalant un sanglot, elle secoua les épaules sans répondre.

— Est-ce qu'on Ta arrêté?

— Ils sont venus pour le prendre, mais ils ne l'ont pas trouvé, le pauvre homme !

— Et M* Thérèse?

— Elle est là-haut.

Il gravit rapidement l'escalier et entra dans le cabinet du docteur. La pièce gardait encore les traces du passage des gens de la police : tiroirs forcés, vitrines béantes, papiers épars sur le carreau. — Après avoir perquisitionné dans toute la maison et fait subir un pénible interrogatoire à la jeune fille, le commissaire de police s'était retiré en constatant la disparition du médecin. Thérèse était assise dans un fauteuil, le front dans ses mains et le regard perdu dans le vide. Au bruit des pas, elle se retourna lentement, et, apercevant Étienne Maugars, elle se leva d'un air indigné.

— Comment osez-vous vous présenter ici? murmura-t-elle; venez-vous le chercher, vous aussi?... Il s'est sauvé à temps, Dieu merci, et ses ennemis ne le trouveront pas.

— J'avais peur qu'on ne l'eût arrêté, répondit Étienne, et je m'étais permis d'entrer pour vous offrir...

Il balbutia et s'interrompit, déconcerté par l'étrange regard de mépris qui tombait des yeux de Thérèse.

LE FILS MÀUGAR8.

— Offrir quoi ? reprit-elle avec une ironie aroère, vos bous avis !.„ C'était hier qu'il fallait venir nous dire ce que vous saviez.

— Hier ! s'exclama-t-H stupéfait, mais je ûe savais rien; c'est ce matin seulement,,,

— A quoi bon mentir ! répliqua-t-elle avec colère > vous n'ignoriez rien , pas plus que Célestin Tiiïeneau.,. Vous étiei lostruits tous deux de la trahison de votre père.

— Mon père t. 4. La douleur vous égare, mademoiselle ; comment pouves-vous croire mon père capable d une pareille vilenie?

— Je crois M. Maugars capable de tout,.. La vue de mon père lui était désagréable ; nous le gênions, et il s'est débarrassé de nous.

Etienne la regardait d'un air sombre, tandis que, debout contre le bureau semé de papiers déchirés, elle tordait nerveusement dans ses doigta un fragment de journal — Des preuves, murmura-Ul, quelles preuves avez-vous contre nous?

— Hier, votre père a dénoncé le mien à la souspréfecture ; il a amené avec lui JM, Tiffeneau pour appuyer sa dénonciation, et c'est sur leur témoignage que l'arrestation a été ordonnée,,, Interrogez Cèlestin, et, si son patron ne l'a pas complètement corrompu, il avouera la vérité-

— Ce serait une infamie l

— C'en est une.,- Du reste, ajouta-t-elle triste-

LE FILS MAUGAR8.

méat, à quoi bon ces explications? Laisses-moi, je suis lasse... Je vais quitter le paya, et en le quittant je tf ai qu'un désir, c'est de pouvoir oublier le nom de llaugars et tous eeux qui le portent I

—Mademoiselle, dit Etienne avee un frémissement dans la vote, si ce que vous supposes est vrai, je n'ai pas le droit de vous reprocher la dureté de vos paroles... J'ose encore douter cependant ; mais si c'était vrai, si mon père a eu réellement le pouvoir funeste que vous lui attribue!, j'en jure par ce qu'il y a de plus sacré, avant ce soir il aura réparé le mal qu'il a fait, ou il n'y aura plus rien de commun entre lui et moi...

Il chercha à rencontrer une dernière fois le regard de Thérèse, mais elle avait détourné la tête. — Alors il sortit précipitamment et gagna la rue. Cinq minutes après, il était dans le vestibule de sa propre maison, et, ouvrant brusquement la porte de son père, tl entrait sans frapper dans le cabinet du banquier.

Par cette brumeuse journée de décembre, la pièce avait encore un aspect plus sinistre et plus tragique. Bien que depuis vingt-quatre heures elle fût devenue le cabinet du nouveau maire de Saint-Clémentin, la récente dignité du maître n'y avait mis ni une lueur ni un sourire. Les rideaux pendaient lamentablement le long des vitres poudreuses ; le papier déchiré se recroquevillait avec le même air maussade sur le plâtras des murs, et la pendule sonnait les heures avec

sa même voix enrouée et inhospitalière, — M. Maugars, tout de noir habillé, décachetait son courrier devant le bureau, où un chapeau et des gants posés sur le casier indiquaient qu T U se préparait à sortir. Eu voyant son fils pénétrer avec ce sans-façon dans son sanctuaire, il se leva avec humeur et fronça les sourcils.

— Depuis quand entre-t-on ici comme dans un moulin? s'écria- Wl, ne pouvais-tu t'inibrmer d'abord si j'étais disposé a te recevoir?.,. Je n'aime pas ces manières-là, tu le sais bien !

— Mon père, commença Etienne sans perdre du temps à s'excuser, les gendarmes sont venus ce matin chez le docteur Desroches pour l'arrêter?

Le banquier regarda son ûls d'un air impassible:

— Ensuite?

— On dit que M, Desroches a été dénoncé par vous, sur le témoignage de Célestîn.

M, Maugars ne put réprimer un mouvement décolère. — Cet imbécile de TifTeneau n'a donc pas pu tenir sa langue l s'exclama-Ml. Tonnerre de Dieu ! je la lui ferai rentrer dans le gosier 1

— C'était vrai I murmura Etienne avec un accent déchirant, — Puis il reprit d'une voix plus ferme :

— Célestin n'a pas parlé, je tiens tout de M 11 * Desroches, que je quitte à l'instant.

— Àhl..- Dans ce cas, cette demoiselle n'a dit que la moitié de la vérité. Son père s'était dénoncé lui-

LE FILS MAUGAR&

môme par ses propos séditieux. Il était noté comme un agent de désordre, et il m'appartenait, en ma qualité de magistrat civil, de faire arrêter un homme dangereux pour la tranquillité publique.

— C'était une triste besogne, et il eût mieux valu la laisser faire par la justice.

— Là-dessus, je ne dois de comptes qu'à ma conscience... Je suis l'esclave de la loi.

— La loi ! s'écria Étienne indigné.,. Il s'arrêta et se contraignant : — Au surplus, ajouta- t-il, cette mesure odieuse a été prise en pure perte, car le docteur Desroches, prévenu à temps, a pu s'échapper.

— Nous le savons, répliqua sèchement M. Maagars, mais nous sommes sur séstraees, et avant peu il sera sous les verrous.

— Mon père, dans l'intérêt de votre honneur et du mien, ne continuez pas cette poursuite acharnée contre un homme dont le seul crime est de n'avoir pas les mêmes opinions que vous.

— Mon honneur n'a rien à voir là dedans ; d'ailleurs la justice est saisie, et je n'ai plus le droit de me mêler de l'affaire.

— Vous en avez le droit et le pouvoir, affirma énergiquement Étienne; en ce moment vous êtes tout-puissant à Saint-Clémentin ; le parquet et la sous-préfecture n'agissent que d'après vos conseils,, . Hier, vous vous en vantiez encore devant ma mère et devant moi... Il est de votre devoir d'employer

cette toute-puissance à réparer le mal qu'elle a servi

à faire.

— Mon devoir, répliqua M. Maugars eu se redressant et en boutonnant sa redingote, est d'assurer le succès de l'acte sauveur du 2 décembre, en débarrassant le pays des factieux qui voulaient le mettre à feu et à sang.

C'était Tune des phrases de la proclamation qu'il avait adressée le matin même à ses administrés; il la trouvait belle, et il n'était pas fàcbé d'en essayer l'effet sur son fils; mais celui-ci n'en parut pas le moins du monde ébranlé.

— Il ne s'agit pas de politique, mais d'humanité ! s'écria-t-il, songez que, si vous n'étouffez pas l'affaire, cet homme sera jeté en prison ou forcé de vivre en exil ; dans les deux cas, il est ruiné, et sa fille, une enfant de dix-sept ans, reste seule, sans fortune, exposée à tous les dangers et à toutes les misères,

— Ah! fit le banquier en haussant les épaules, voilà le fin mot... Cette ÛUe te tient donc bien au cœur?

— Oui» avoua imprudemment Étienne, oui, je l'aime, et le coup dont vous la frapperez m'atteindra en pleine poitrine*

M. Maugars sourit ironiquement, et se croisant les bras : — Et tu crois, demanda-t-ii , que pour une niaise question de sentiment* pow une ameurette^e

LE FILS HÀUGÀRS.

vais entraver le cours de la justice, compromettre nia situation et déranger des combinaisons mûrement réfléchies?. M Mon gardon, tu ne connais pas encore Simon Maugarsl... Quand j'ai une fois pris une résolution, je ne m'arrête Jamais à moitié chemin. Le mandat d'arrêt est lancé, il sera exécuté, et un jour tu me remercieras de l'avoir empêché de faire une sottise.,. J'ai dit; en voilà assez, on m'attend à la mairie, et je suis pressé.

Il brossa rageusement son chapeau avec sa manche et le posa sur sa tête.

— Mon père l — et, tout en ^adressant à M. Maugars T Etienne s'était plncp entre lui et la porte, — que ce ne soit pas là votre dernière parole I... Montrez-vous généreux, juste et humain comme j'ai longtemps cru que vous Tétiez. — Si vous avez de l'amitié pour moi, ne partez pas ainsi 1 Ne me poussez pas au désespoir par un reftis!.*. Je vous ai toujours respecté, j'ai eu pour vous un culte de tendresse et d'admiration, ne brisez pas d'un mot les liens de respect qui m'attachent à vous,.. Si vous pouviez lire au fond de mon cœur, vous verriez ce que je souffre en ce moment... Je vous promets de voua sacrifier tous mes goûts, tous mes rôves, mais à votre tour sacrifiez-moi votre rancune.,. Je t'en prie, s'écria-t-il en reprenant le tutoiement familier d'autrefois et en lui saisissant les mains, sois bon L.. Je t en prie au nom de l'ancienne intimité de notre vie

de famille, au nom du repos et du bonheur de ta maison, au nom de ma mère!

Les supplications d'Etienne étaient si énergiques, si désespérées et si poignantes, que Ton eûtdit qu'elles voulaient pénétrer jusque dans l'âme obscure des choses, jusque dans l'intime substance des meubles qui garnissaient le cabinet du banquier. Ce maussade cabinet de travail, qui avait déjà entendu, depuis quinze ans, bien des prières navrantes, n'en avait jamais ouï de pareilles à celles-là, Elles s'échappaient des lèvres du jeune Maugars avec une intensité d'accent qui aurait remué des pierres. La papier en lambeaux et les plâtras des murs en devaient ôtre imprégnés pour longtemps. Les rideaux fanés devaient les retenir durant bien des jours dans leurs plis, et la pendule devait les sentir vibrer longuement sur son timbre fêlé. Un instant, elles percèrent môme la dure carapace de M Maugars ; au contact des mains brûlantes de son fils, cette nature de granit sembla s'échauffer et s'amollir, et quelque chose du p£re palpita pendant un moment sous la rugueuse enveloppe de F homme d'affaires. Mais la façon dont ce manieur d'argent entendait Tarnour paternel ne lui permettait pas de céder à une émotion qu'il regardait comme une faiblesse. Le nom de M' n0 Maugars, invoqué innocemment par Etienne, amena un sourire sur ses lèvres, et ce fut fini ; l'attendrissement s'évapora; Simon Maugars reprit tout

son aplomb, toute sa raideur, et dégageant ses mains de l'étreinte d'Étienne : — Tu déraisonnes ! dit-il, et je n'ai pas de. temps à perdre... Bonjour!

Il enfonça résolument son chapeau, écarta vivement son fils et s'esquiva par la petite porte des bureaux.

Son pas violent faisait crier les marches de l'escalier du couloir. Il s'en allait, enchanté de s'être tiré à peu de frais d'une situation désagréable, et il ne songeait pas que, derrière lui, au fond de ce cabinet où Étienne demeurait, pâle, les dents serrées et les oreilles bourdonnantes, tout un écroulement silenciéux se produisait dans l'ombre. Tandis que l'ancien maçon sortait, fier d'avoir maintenu sa volonté, l'édifice de prospérité domestique qu'il avait si laborieusement élevé s'effondrait à tout jamais, entraînant dans ses décombres l'estime, le respect et l'amour de ce fils unique pour lequel il avait amassé, par tous les moyens, une fortune princière; — et à la place où ces ruines venaient de s'engloutir, un abîme infranchissable se creusait entre le père et l'enfant...

A cette même heure, Thérèse Desroches achevait ses préparatifs de départ. Les gens de justice n'avaient point perdu de temps, et, sitôt la fuite du docteur connue au parquet, ordre avait été donné de mettre sous séquestre les biens de M. Desroches. Le président Sourdeval était accouru alors et avaitoffcrt

m LE flLS MAtîÔAftS.

à Thérèse de remmener aux Palatries, mais la Jeune fille avait refusé, en annonçant son intention de se retirer sur-le-champ chez son père nourricier. Le président n'insista pas. Bien qu'il fût inamovible, il avait peur pour son repos, et il trouvait qu'il s'était déjà suffisamment compromis pour son camarade Desroches, dans un moment où ceux qui donnaient asile aux républicains étaient regardés comme les ennemis du gouvernement.

Restée seule, Thérèse chargea la servante de porter sa malle aux messageries. Le courrier de Poitiers était parti dès l'aube, et la jeune fille ne voulait pas rester un jour de plus à Saint-Clémentin. Elle était Irop pauvre maintenant pour louer une voiture particulière, et elle résolut de faire à pied les deux lieues qui la séparaient des Maisons-Blanches, où la diligence d Apgoulême passait dans la soirée. Elle s'enveloppa dans un châle, et, tenant à la main un petit soc où il y avait un peu de linge et des objets de toilette, suivie de Dache, qu'elle emmenait, elle quitta pour toujours la maison de la rue Louis XIII.

Elle gagna par un sentier détourné la route de Niort. Il tombait une pluie fine et, derrière elle, Saint-Clémentin disparaissait dans le brouillard. Morfondue, les yeux humides et le cœur gros, Thérèse marchait rapidement , à travers la brume , sur cette grande route banale, qui est le seul domaine laissé è ceux qui n'ont plus de foyer domestique et qui cheminent

sans famille vers un gîte incertain. Entre ces deux files d'ormes aux branches noires et effeuillées, plus d'un malheureux était passé avant elle vagabond, enfant sans mère, ouvrier sans ouvrage; — peut-OIre même le docteur Desroches errait-il aussi sur le grand chemin boueux, en évitant les villages et en croyant entendre à chaque minute les chevaux des gendarmes du 2 décembre!... La brume augmentait, la nuit allait tomber. Thérèse resserrait sur ses épaules les plis du tartan mouillé et se sentait comme perdue dans la campagne assombrie et déserte. A la croisée des routes de Niort et de Bordeaux, elle posa son sac sur les degrés d'un poteau et prêta l'oreille» Tout a eoup Dache aboya, et, à travers l'obscurité pluvieuse, Ja jeune fille entendit tinter les grelots de la diligence qui devait l'emporter loin de Saint-Clémentin.

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