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LE FILS MAUGAftS.
luzerne d'un vert sombre. A gauche, tout au bord de ['horizon, on distinguait le pigeonnier pointu de la Joubardière, émergeant d'un massif d'arbres et où tournoyaient des vols de pigeons ramiers. Étienne pensait à Thérèse, devenue une paysanne et travaillant en plein air avec les gens de la métairie. II comparait la dignité décente, la grâce un peu sauvage de la jeune Hlle avec l'agitation inféconde, la dépravation inconsciente de ces deux femmes qu'il venait de quitter. A côté de cette plate et frivole existence, la vie laborieuse et résignée des paysans prenait à ses yeux une grandeur incomparable. Il fallait qu'il flottât dans cette atmosphère de la bourgeoisie des petites villes de mystérieux germes de dégénérescence et de corruption pour que tous ceux qui y vivaient en subissent si profondément l'influence morbide: — M* Maugars, qui avait fait de l'argent son seul Dieu ; le percepteur, qui trouvait tout naturel de se servir d'un ami pour mieux duper le mari dont il courtisait la femme ; M mf Duvigneau, qui donnait sans rougir à sa jeune sœur le spectacle de ses amours clandestines avec Brassard, et cette sœur, qui employait le Vert et le sec pour trouver un mari qu'elle tromperait elle-même à son tour ; — tout ce monde était déjà vicié jusqu'aux moelles, pour avoir vécu dans ces horizons bornés par des ambitions basses et des plaisirs égoïstes. Tout cela sentait l'épuisement et if; déclin. Décidément* les paysans, avec leurs mains
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terreuses et leurs rudes manières, les paysans valaient mieux, et Thérèse, en revenant à la métairie, avait choisi la meilleure part. — Oh! les champs, les villages sans nom, les borderies oubliées à l'ombre des chênes, où ne retentit que la chanson des coqs ; lus amours instinctives, l'aveu franc, simple et spontané de nos désirs et de nos sentiments; la jeune paysanne qui choisit elle-même son amoureux et qui devient une métayère pacifique et féconde; le jeune gars qui se marie à l'heure où la puberté tardive s'éveille en lui ; les enfants aux grands yeux purs qui jouent avec de la terre, à côté du paysan courbé et blanchi qui nargue la mortL,, Voilà la vérité! se disait É tienne*
Et devant lui, au long des chemins où roulaient les charrettes pesamment chargées de gerbes, au revers des pâtis où les vaches meuglaient doucement, il voyait passer et repasser l'image de Thérèse, avec sa coiffe tourangelle, sa jupe d'éiamine noire et son fichu blanc chastement croisé sur ses robustes épaules.
— Vous n'avez jamais clé à un beurlot, monsieur Maugars?
— Non, mademoiselle; dans ma petite ville, on est devenu trop citadin, et on a oublié ces bonnes vieilles coutumes.
— Je vous eu félicite... Ici, les paysans ne perdent pas une occasion de s'amuser aux dépens des propriétaires. Chaque fin de récolte est pour eux un prétexte de danse cl de bonne chcre... Il y a le iïeurlot des foins, celui de la moisson, celui des vendanges... Que sais-je 1
— Leur vie est rude, c'est bien le moins qu'après la besogne faite ils prennent un peu de bon Içmps.
— Laissez donc, ce sont tous des paresseux... Estce que vous aimez les paysans?
— Moi, beaucoup.
— Ce goût-là vous passera lorsque vous les aurez
LE FILS Bf ÀUGAftS, . Ml
Yus de près, dit dédaigneusement M» fl Marcelle en faisant tourner son ombrelle au-dessus de sa tète blonde. — Elle était coiffée d'un chapeau rond à la Mo/ilpensier, bordé d'une voilette noire qui retombait comme un loup jusqu'à moitié du visage; et ses grands yeux gris, rendus encore plus provocants par Fombre mystérieuse de cette coiffure, lançaient en même temps une œillade à Etienne à travers les jours de la dentelle. — Vous vous grillez au soleil, continuait-elle avec une intonation câline, donnezmoi le bras, vous profiterez au moins de mon ombrelle.
Etienne obéit- Ils suivaient, en longeant fÉgronne, un petit sentier à peine assez large pour qu'on y put marcher deux de front. A vingt pas devant eux cheminaient M mo Àlhénaïs et Martial Brossard ; puis, très en ayant, on apercevait le chapeau de paille du notaire, qui les guidait vers la prairie où devait avoir lieu la fête que célébraient les moissonneurs à la rentrée de la dernière gerbe. Les prés n'étaient séparés des champs de blé que par la petite riviore, et sur la pente douce du coteau, parmi les champs dénudés, on voyait les mèîivmn s'agiter autour des charrettes où s'amoncelaient les javelles liées Irois par trois. Le ciel était d T un bleu pur; le soleil déclinant illuminait obliquement toute la vallée; les chaumes semblaient pétiller sous cette flambée de rayons ; l'air avait ce tremblement particulier aux journées
de grandes chaleurs, et dont le susurrement strident des sauterelles vertes est comme l'accompagnement obligé. Dans cette éblouissante lumière, les paysans, les bras, le cou et le poitrail nus, soulevaient à la pointe des fourches les gerbes et les lançaient aux femmes juchées au sommet des charrettes. Celles-ci, n'ayant pour vêtement qu'un jupon de cotonnade et la chemise nouée au cou par une coulisse, se détachaient blanches sur le bleu du ciel et le roux doré ' des gerbes. Au pied de la haie, à l'ombre grêle d'un poirier, le joueur qui devait mener le bal du beurlot accordait sa vielle ; de temps en temps, un son aigre montait à travers les branches et se perdait dans l'air embrasé. En travers du pré, à l'abri d'un rideau de peupliers, on dressait la table pour le souper que maître Duvigneau offrait à ses métayers et à leurs moissonneurs ; en plein soleil, les robes de jaconas et les ombrelles roses des deux sœurs faisaient des taches claires sur l'herbe verte.
Vers six heures, la vielle entonna un air de bourrée ; et les charrettes pleines , que traînaient des bœufs liés au joug, se mirent en mouvement.
— Enfin, voici les dernières charretées, ce n'e$t pas malheureux ! s'écria maître Duvigneau en s'épongeant le front avec son foulard, comme s'il avait peiné lui-même au travail du ramassage.
Les deux charrettes côtoyèrent lentement l'Égronne jusqu'au pont du moulin, puis descendirent
vers la prairie au moment où le soleil, déjà plus bas, commençait à projeter sur les prés les ombres allongées des peupliers. A l'avant de la seconde voilure était attachée la maîtresse gerbe, enrubannée, fleurie et terminée par une croix d'épis de blé. Près des bœufs, à côté du conducteur, le vielleur faisait ré- Bonner sa manivelle ; tout Vordon des moissonneurs suivait à la file : — les vieux métayers en tête ; après eux les métiveurs avec la faucille en sautoir et lit veste sur l'épaule, puis les ramasseurs et les lieuses de gerbes, marchant trois par trois et regardant avec des yeux curieux les toilettes des dames Duvigneau; le petit monde enfin, drôles et drôlières, jambes nues et cheveux ébouriffés, lançant des regards de convoitise vers la grande table chargée de viandes froides et de fouaces.
Quand les files du cortège passèrent devant ÉUenne Maugars et M ne Marcelle, le jeune homme ne put retenir un mouvement de surprise en apercevant Thérèse parmi les lieuses. Elle marchait l'une des dernières, donnant la main à une petite fille occupée à mordre dans une pomme verte. Elle avait remplacé par un large chapeau de grosse paille sa coiffe tourangelle; par-dessus sa jupe d'indienne à mille raies, elle avait une casaque de même étoffe nouée à la taille, et dont les manches courtes laissaient voir ses bras nus. Quand elle fut tout prèsd'Étienne, celui-ci la salua. Thérèse, étonnée, l'examina un moment
ainsi que Marcelle, puis ses cils s'abaissèrent sur ses yeux noirs, elle répondit par un rapide signe de tête et continua de marcher.
M l, ° Marcelle jeta au jeune homme une œillade ironique :
— Tiens, dit-elle tout haut, vous connaissez donc cette fille ?
— Oui, répliqua Étienne.
— Il n'y a pas de quoi rougir, reprit Marcelle en riant aux éclats et en dévisageant le peintre , qui en effet était devenu rouge... C'est sans doute un de vos modèles? Vous savez qu'elle a une histoire d'héroïne de roman ; c'est une déclassée ; son père est mort en exil, et elle a été recueillie par Baillargeon, notre métayer de la Joubardière.
— Je le sais, répondit brièvement Étienne, c'est une jeune fille très courageuse et qui supporte dignement son malheur.
^— Bah l fit Marcelle, elle est comme les autres, et son malheur ne l'empêchera pas de danser toute la soirée avec son amoureux.
— Son amoureux ?
— Dame, croyez- vous qu'elle s'en passe?... Ici toites les filles en ont un ou deux.
Étienne se mordit la moustache et se rapprocha du groupe des moissonneurs. La vielle avait fait silence. Le père Baillargeon et un autre métayer étaient montés sur la charrette pour décrocher la
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gerbe enrubannée et l'avaient déposée solennellement devant le notaire et sa femme,
— Notre maître, notre maîtresse et la compagnie, dit-il en se découvrant, voici la petite gerbe. Le bon Dieu Fa donnée, nous l'avons moissonnée et nous vous la présentons, pour que Tannée durant elle porte bonheur et abondance à votre maison.
Une servante avait apporté une bouteille et deux verres qu'elle remplit ; M. Duvigneau en prit un, offrit l'autre au métayer et ils trinquèrent, Le vieux Baïllargeon leva à hauteur de l'œil son verre où le vin étincelait au soleil comme un rubis, puis il en versa quelques gouttes sur les épis, et saluant de nouveau :
— A vos santés, notre maître et noire dame, et aussi à la santé de la gerbe l
♦ Et gravement, lentement, il vida son verre.
Il y avait quelque chose de touchant dans la consécration de ce beau froment doré par le paysan qui l'avait semé et moissonné à la sueur de son front, dans cette libation faite en plein soleil en l'honneur des fruits du rude travail de Tannée. C'était simple et grand comme une scène antique, et Ëlienne se sentait éinu-
— Vous savez, murmura la voix railleuse de Marcelle, le bonhomme n'en croît pas un mot. Voila trente ans qu'il répète à chaque moisson le môme boniment, comme il dit ses patenôtres.. Àufond de
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tout cela, il n'y a de sérieux pour lui que le rôti qu'il va manger tout à l'heure... Mon beau-frère devrait bien supprimer cette ridicule cérémonie t
ÉUenne eut un mouvement d'humeur. Cette fille piétinait méchamment sur ses émotions à peine écloses et lui gâtait tout son plaisir. — M. Duvigneau s'était dirigé vers le centre de la table où il devait présider au souper.
— Mes enfants, s'écria M™ Athénaïs en se retour* nant vers Marcelle et le peintre sans quitter le bras de Brossa rd, nous n'avons pas besoin, n'est-ce pas? de nous suivre à la queue leu leu, comme les canes qui vont aux champs... Maintenant que les voilà attablés, liberté entière 1 Allez vous promener où vous voudrez, nous nous retrouverons ce soir autour du bal.
Elle pirouetta sur ses hauts talons et s'éloigna avec son cavalier. Etienne avait bonne envie de profiter de cette liberté pour se diriger vers le groupe de paysannes où il apercevait Thérèse» un peu à l'écart, appuyée à un arbre et regardant machinalement le vielleur qui accordait de nouveau son instrument; mais M lla Marcelle avait d'autres projets. Elle tira le jeune homme par le bras*
— Eh bien I s'exclama-t-elle, où allez-vous? Auriez-vous l'intention d'inviter une de ces métivmses pour la première contredanse?
Il fit un signe négatif
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— A la bonne heure l reprit-elle ; du reste je dois vous prévenir que vous perdriez votre temps, elfes < ont chacune un bon ami avec lequel elles dansent toute la nuit et qui les reconduit chez elles, Dieu sait par quel chemin I... Venez au bord de l'eau, nous y chercherons un endroit où on puisse se reposer en attendant la fraîcheur du soir.
Etienne essayait' de protester» Il insinuait qû'on aurait tout autant de fraîcheur à l'ombre des peupliers qui abritaient la table.
— Près des gens du beurlot ? Non, nous les gênerions et ils nous ennuieraient.. Voyons, ajoutn-lelle en lui coulant un regard à la fois très vif et très caressant, soyez obéissant, et je vous promets de vous donner quelque chose pour votre peine.
Ils s'éloignèrent, tandis que Thérèse, toujours immobile près du vielleur, les yeux fixes, les sourcils rapprochés, suivait avec une singulière expression, irritée et méprisante, le manège de W Marcelle.
Après avoir erré pendant un bon quart d'heure sous les noisetiers enchevêtrés de houblon, ils atteignirent un couvert formé par cinq ou six tilleuls ; entre les racines du plus gros une source filtrait en fines gouttelettes et formait ensuite un mince filet d'eau qui allait rejoindre fÉgronne.
Tout autour, dans les cépées de frênes et de \iornes obiers, les clématites sauvages échevelaient
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leurs tiges flexibles chargées de houppes floconneuses et formaient comme un nid.
— C'est la Font-Gaudron, dit Marcelle en fermant son ombrelle et en s'abattant dans L'herbe à demi desséchée, je parie que vous ne la connaissiez pas?... Venez vous asseoir, monsieur Maugars, il y a encore juste une place pour vous... N'est-ce pas qu'un est bien ici?
On était bien en effet, dans cette verdure enveloppante, à côté de cette source qui coulait goutte à goutte avec un murmure endormeur ; on ne voyail plus rien de la plaine, si ce n'est les pointes ensoleillées des peupliers, et tout an loin les deux tours sveltes du donjon de Pressigny; une aromatique odeur de menthe s'exhalait des talus de TÉgronne et embaumait l'air. Marcelle s'était décoiffée, et Étienne, blotti près d'elle, dans cette enfoncée d'herbes molles autour desquelles les feuillées se relevaient de tous côlés, pouvait admirer de très près ses abondants cheveux blonds crêpés, ses sourcils minces artistement noircis à l'aide du crayon, ses grands yeux gris hardis, son teint mat que la chaleur pâlissait encore et sa bouche moqueuse.
— Là, dit-elle en arrangeant les plis de sa robe qui frôlaient les jambes de son compagnon, me voici
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à merveille pour écouter.» Contez-moï une histoire, monsieur Maugars, l'endroit doit vous inspirer, vous qui êtes romanesque,
— Romanesque? mais non, vous vous trompez, répondit Etienne, qui commençait à être fort embarrassé de la situation.
— Si fait, vous devez vivre dans les nuages, à la recherche de l'idéal... Vous n'êtes pas du tempérament de M. Brossard, vous, et les beautés en chair et en os ne vous induisent pas à la tentation.-. Vous êtes sage et sérieux comme un livre instructif, dont la mère, sans danger, peut permettre la lecture à sa fille. — Elle lui lança au nez un bref éclat de rire, tout en le regardant malicieusement entre ses cils baissés.
— C'est-à-dire que vous me prenez pour un être absolument inofîensif ? demanda Etienne, piqué au jeu.
— Ai-je dit inoffensif? Qt-elle en levant les yeux en l'air,,, Non t mais franchement, croyez-vous que, si vous aviez l'humeur de H. Brossard, Je me serais risquée à vous emmener ici?
Elle se penchait mterrogativement vers Etienne
et leurs tètes se touchaient presque. Le jeune homme sentait vaguement contre son épaule le vaet-vient de la poitrine de Marcelle, soulevée mollement par une respiration égale et calme; en même temps une fine odeur de verveine qui imprégnait les
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vêtements de la jeune fille lui montait à la tête. Pas plus que Brossard il n'était un ange et il commençait à s'en apercevoir.
— Le percepteur vous semble plus redoutable que moi? murmura-t-il en riant.
— Lui ! il n'aurait pas été deux minutes ici sans devenir d'une galanterie insupportable.
— Diantre ! répliqua Étienne en s'enhardissant et en posant sa main sur le bras de Marcelle, que serait-il arrivé alors ? Vous auriez bien été forcée de l'écouter...
— M. Brossard? répondit-elle en regardant de côté son interlocuteur, il n'y a pas de danger... Je ne l'aime pas.
Cela commençait à devenir clair, et Étienne était suffisamment averti que ses audaces ne choqueraient pas trop M lle Marcelle. La peau fraîche du bras nu lui brûlait les doigts. Un grain de réflexion qui lui restait le poussa néanmoins à fuir la tentation, et il se leva brusquement.
— Qu'est-ce qui vous prend? s'écria Marcelle étonnée.
— Je meurs de soif et je vais boire à la fontaine.
Elle le retint par le bras et, le forçant à se rasseoir : — Restez l dit-elle, j'ai promis de vous donner quelque chose pour votre peine et je veux remplir ma promesse. — Elle chercha dans la poche de sa robe et en tira une pêche soigneusement enve-
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loppée de feuilles de vigne» une belle pêche rebondie, cramoisie et veloutée. — Tenez, continua-t-elle, je Pavais prise au jardin comme en-cas, je vous la donne,.. Elle vous rafraîchira mieux que [a fontaine.
L'aspect seul du fruit faisait venir en effet Peau à la bouche ; cependant Élienne se défendait de Taccepter.
— Merci, disait-il en plaisantant, je ne suis pas égoïste à ce point et je ne veux pas vous en priver,
— Eh bien, soitl,,. Partageons,.: Avez-vous un couteau?
Non ; il avait même oublié son canif à l'atelier, Marcelle, demi-souriante, regardait d'un air malicieux la pèche, puis Etienne.
— Bah 1 reprit-elle, à la guerre comme à la guerre l — Et, coulant vers lui une diabolique œillade qui aurait ensorcelé saint Antoine : — "Vous n'êtes pas dégoûté de moi, je suppose ! — Elle enfonça ses petites dents blanches dans la chair juteuse, en mordit une bouchée, puis tendant la pèche entamée au jeune homme, avec un indéfinissable sourire : — Prenez, murmura-t-elle, voici votre part,,.
Il saisit brusquement le fruit ainsi que la main qui le présentait. La pulpe savoureuse où étaient encore marquées les dents de la jeune fille fondit en un instant dans la bouche d'Etienne, et en un instant ses lèvres se posèrent sur les doigts tout parfumés du jus de la pechc. Elle le laissait faire, silencieuse,
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les yeux baissas et souriant sournoisement 11 s'écoula alors quelques secondes de voluptueuse griserie pendant lesquelles Ètienne, étourdi comme un enfant qui a bu du vin doux, fut sur le point de commettre la pire des sottises. Tout à coup, les sons grinçants de la vielle retentirent au milieu du calme de la prairie que le soleil n'éclairait déjà plus, et,— heureusement pour le peintre, — sa blonde sirène des bords de l'Égronne détruisit elle-même, par une réflexion intempestive, le ebarme sous lequel elle avait un moment tenu son compagnon.
— Entendez-vous la vielle? dit-elle de sa voix railleuse, en ce moment votre petite paysanne du la Joubardière ouvre le bal avec son amoureux.
Etienne fronça le sourcil.
— Qu'est-ce que cela peut vous faire? balbutia-t-il.
— Elle m'intéresse, cette jeune Peau-d'Ane... Son histoire a l'air d'un conte de fée,.. Comment l'appelez-vous?
— Elle se nomme Thérèse,
En passant sur ses lèvres, les syllabes de ce nom lui firent l'effet de l'ammoniaque sur un homme ivre, sa main lâcha les doigts de Marcelle, et il resla pensif et dégrisé* Le sang-froid lui revenait; il eut soudain la vision très nette de ce qui adviendrait s'il poussait plus loin son aventure avec sa voisine. Il se vit doublant le rôle de Brossard ou, ce qui était pis encore, devenant le mari de M 110 Marcelle. Là-dessus
m LE fils ma r: g Ait s.
un frisson le prit, et il secoua nerveusement les épaules.
Pendant ce temps, Marcelle, froissée d'une distraction aussi prolongée, le regardait en dessous en se mordant les lèvres. Elle avait mis Etienne en si beau chemin qu'elle trouvait étrange qu'il s'arrêtât en route. Le dépit lui montait 4 la tête et allumait une flamme maligne dans ses yeux. Ovide dit quelque part qu'on se fait une ennemie d'une femme qu'on laisse aller après lui avoir pris un baiser, Etienne n'attendit pas longtemps avant de vérifier la justesse de cette observation,
— Eh bien, dit Marcelle d'une voix acerbe, vous voilà muet. Est-ce le nom de cette fille qui vous a pétrifié?
— Je vous en prie, s'ecria-t-il impérativement^ ne parlons plus de M 110 Desroches i
— Tiens, vous connaissez même son nom de famille!... Vous en saviez plus long que vous ne vouliez le dire.
Elle s'était levée et brisait violemment les brindilles d'arbustes qui lui tombaient sous la main. Elle finit par ramasser son ombrelle, rassembla d'un geste nerveux les plis de sa jupe, se recoiffa et écarta les branches qui obstruaient le passage.
-Vous partez? balbutia Etienne en se levant à son tour... Étes-vous fâchée?
-Fâchée, moiï... Point du tout... Seulement il
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fait trop froid ici, et je vais chercher un chàle.
Elle sortit vivement du fourré, fit quelques pas dans la prairie et, se retournant soudain vers É tienne, qui n'avait pas bougé :
— Si je rencontre M lle Desroches, dit-elle d'un ton sarcastique, je vous l'enverrai!
Il restait immobile au milieu des clématites, regardant Marcelle s'éloigner et se trouvant ridicule.
Bien que la Bible l'ait proposé pour exemple à la jeunesse, c'est un assez sot personnage que celui de Joseph; c'est ce qu'on appelle au théâtre un rôle sacrifié, et il faut être très fort pour le jouer d'une façon supportable. Il n'y avait réellement pas à s'enorgueillir de ce piteux dénouement; néanmoins Etienne se trouvait heureux d'en avoir évité un autre plus flatteur pour son amonr-propre» mais infiniment plus scabreux. Le jour tombait; dans le silence crépusculaire, la voix fraîche de l'Égronne semblait avoir doublé de volume. Au loin, derrière les peupliers, les convives du beurlot chantaient ; une voix traînante entonnait un air rustique dont le refrain était repris par toute la table, et dans les intervalles on distinguait la nasillarde mélodie de la vielle. Étienne demeura longtemps sous les tilleuls de la Font-Gaudron. Il ne se souciait pas de retourner au beurlot > et l'idée lui vint de gagner à travers champs la côte des Murets. Là au moins il pouvait se pro-
mener en paix sans risquer de rencontrer les dames Duvigneau.
Il marchait lentement sur la route obscure, la tête basse, le front mélancolique, assez mécontent de cette journée de fête et regrettant de n'en avoir pas profité pour parler à Thérèse. Tantôt, s'éloignant de Pressigny, il montait vers les bois de pins déjà noyés dans une chaude brume bleuâtre ; tantôt, rebroussant chemin, il revenait vers le bourg où des lumières éparses semblaient regarder aux fenêtres des façades assombries; puis, ennuyé de rentrer chez lui par cette belle soirée d'août, il montait de nouveau vers les bois. Tout à coup un pas net et léger fit crier le sable derrière lui. Il se retourna instinctivement et aperçut M lle Desroches.
Elle avait accroché à son bras son chapeau de paille et marchait nu-tête. En reconnaissant Étienne, elle eut d'abord un geste effarouché. Quant à lui, à la vue de Thérèse il s'était senti redevenir joyeux, et sa figure s'était désembrunie.
— Bonsoir, mademoiselle Thérèse, lui dit-il en lui tendant la main.
Elle le regarda à peine, et sa main effleura froidement la sienne.
— Bonsoir, monsieur Maugars, répondit-elle sans s'arrêter.
— Vous revenez seule? continua-t-il en se mettant à marcher près d'elle.
— J'ai laissé le père avec ses métiveurs, et je retourne souper à la borderie.
— Vous n'avez donc pas mangé avec les gens du beurlot?
— Non.
— Ni dansé?
— Ni dansé.
Les insinuations de Marcelle revinrent à l'esprit d'Étienne, et il ajouta : — Peut-être vos amis n'étaient-ils pas à la fête?
Elle le regarda droit dans les yeux : — Quels amis?
— Ceux avec lesquels vous dansez d'habitude.
— Je ne danse jamais. •
— Vraiment... Vous aimiez pourtant bien le bal autrefois!... Vous souvenez-vous de la noce de Célestin?
— Oui, dit-elle, mais j'ai changé depuis... Tant de choses ont changé !
Ils étaient arrivés sous bois; un vent faible murmurait dans les pins, et cette musique plaintive, causée par la vibration de l'air dans les aiguilles des arbres résineux, semblait la voix lointaine des jours passés dont Étienne venait d'évoquer le souvenir.
— Laissez-moi vous accompagner encore un peu, reprit le jeune homme, je suis si heureux de vous avoir rencontrée ce soirl... Je m'en voulais de ne
pas vous avoir parlé dans la prairie, et vous avez dû prendre une triste opinion de moi.
— J'ai pensé que vous n'aviez rien de particulier à me dire, ou bien... que vous craigniez de déplaire à la personne avec qui vous étiez.
Étienne haussa les épaules. — Cette personne m'est indifférente, et je me soucie peu de lui plaire ou de lui déplaire.
— Ce n'est pas ce qu'on prétend.
— Et que prétend-on ?
— Que vous devez l'épouser.
— On se trompe ! s'écria-t-il avec humeur, je n'ai jamais songé à faire une pareille sottise!
Il y eut un moment dé silence. On n'entendait plus que le bruissement léger de leurs pas sur le sol jonché d'aiguilles de pin. Il faisait nuit sous les branches, et Étienne ne pouvait plus distinguer les traits de Thérèse, sans quoi il eût remarqué que son visage, après être resté longtemps morose et comme fermé, commençait à se détendre et à s'épanouir. Elle s'arrêta un instant pour respirer, puis elle reprit d'une voix radoucie :
— Si on s'est trompé, c'est que vous avez peutêtre aidé les gens à se tromper, en fréquentant cette personne plus que de raison.
— J'ai eu tort, j'en conviens, et je m'en suis aperçu ce soir... Aussi me suis-je réfugié sur cette route pour éviter d'aller dîner chez le notaire.
Thérèse se mit à rire de son bon rire limpide et enfantin des anciens jours : — Vous vous êtes mis au pain sec!... Voilà ce qui s'appelle faire pénitence de ses péchés.
— À la bonne heure I s'écria Étienne, je vous retrouve telle que vous étiez autrefois... Votre air rude et chagrin me faisait de la peine.
— C'est que j'étais fâchée.
— Et maintenant?
— Et maintenant je ris, vous le voyez bien.
— J'aime à vous entendre rire.
— Je suis contente parce que je vois que mes craintes n'étaient pas sérieuses... Franchement, cette demoiselle ne vous convient pas... Elle n'est pas digne de vous, et si vous avez envie de vous marier...
— Me marier! interrompit Étienne, je n'ai plus le loisir d'y songer.
II s'arrêta un moment, et s'appuyant au tronc ru* gueux d'un pin, les bras croisés, les yeux levés vers les étoiles qu'on entrevoyait à travers les branches ; Il y a eu un temps, soupira-t-il, où je rêvais un in* térieur selon mes goûts, une petite maison où il y aurait eu une femme aimée et des enfants... Mon père a bouleversé tout cela... Qu'ai-je à offrir à une femme?... Un avenir douteux, un nom discrédité, exécré dans le pays qu'habite celui dont elle deviendrait la belte-fllle;
— Vous ne voyez plus votre père? demanda Thérèse.
— Je ne l'ai pas revu depuis la mort de ma mère, mais ce que j'apprends de temps à autre n'est pas de nature à me peindre l'avenir en rose.... Voyezvous, je suis persuadé que les mauvaises actions portent en elles le germe de leur propre châtiment, et je tremble qu'un jour ou l'autre la catastrophe n'éclate... — Parlons d'autre chose, murmura-t-il en se remettant à marcher, parlons de vous et de votre avenir à vous, Thérèse !
— Mon avenir ! dit-elle en souriant, il tient tout entier dans ce pçtit coin de la Touraine.
Ils avaient atteint la lisière du bois, et à cent pas d'eux se dressait la Joubardière avec son colombier, ses toits de chaume et ses meules de pqille. Du côté des engrangements les chiens aboyaient de leur voix retentissante et profonde ; une lumière scintillait à la vitre du rez-de-chaussée, entre les branches d'un figuier.
— Voyez, continua Thérèse en faisant avec son bras un geste circulaire, là-haut, le bois des Courtils ; là-bas, la vallée d'Étableaux ; voilà où se passe ma vie depuis cinq ans, et je ne forme qu'un souhait, c'est qu'elle s'y passe jusqu'au bout.
Étienne restait muet. Cette métairie, perdue à la lisière des bois et paisible sous le ciel étoilé, lui faisait envie. Il se sentait le cœur serré à l'idée de
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quitter la jeune fille et de s'en retourner seul vers le maussade logis de M. Minique. Avec sa perspicacité de femme, Thérèse, qui le regardait à la clarté des étoiles, devina la pensée qui rembrunissait son visage.
— Monsieur Étienne, dit-elle en poussant la barrière qui donnait accès dans la cour, vous ne trouverez plus rien à manger à cette heure à Pressigny, et il n'est pas juste que vous dîniez par cœur pour m 'avoir accompagnée. Voulez-vous partager le souper de la Joubardière ?
Les yeux détienne s'éclairèrent. — Ah ! dit-il, j'accepterais de grand cœur, si je ne craignais d'ûlre indiscret.
— Nenni! vous aurez un maigre souper, voilà tout... Venez!
Elle lui prit la main, et après qu'ils curent ensemble monté les degrés, elle poussa doucement la porte de la cuisine.
A la lueur de la lampe, Étienne revit la haute cheminée, le dressoir où les vaisselles faisaient des taches blanches dans la pénombre, et la grande armoire à linge à côté de l'horloge. A l'un des bouts de la table oblongue etmassive deux couverts étaient dressés ; au milieu, un jambonneau de mine appétissante faisait vis-à-vis à une salade de laitue et d'œufsdurs. Près delà lampe, la Baillargeonne filait un fuseau ; derrière les cendres tièdes de Taire un
cri-cri chantait, et le chat du logis ronronnait sur une chaise.
— Maman, dit Thérèse à la bonne femme qui ouvrait des yeux ébahis, voici M. Étienne Maugars dont je t'ai souvent parlé.,. Il m'a reconduite et il soupera avec nous.
— Monsieur Étienne, votre soupe est prête l Dès que l'appel matinal de Thérèse montait de la cour et pénétrait dans la chambre haute, par la fenêtre ouverte qu'ombrageait la feuillée d'un figuier, Étienne Maugars bouclait ses guêtres et descendait à la cuisine, où une flambée dansait dans Tàtre. La soupière était posée sur la table ; la Baillargeonne enlevait le couvercle, et une savoureuse odeur de choux, de pommes de terre et de poireaux s'exhalait à mesure que la fumée s'élevait au plafond. Étienne se servait une large écuellée de soupe et la dégustait, tout en regardant Thérèse aller et venir à travers la grande pièce ensoleillée.
Depuis la soirée du beurlot, il était devenu l'hôte familier de la Joubardière. Il avait conquis les bonnes grâces des époux Baillargeon en exécutant leurs portraits, dont la ressemblance frappante les avait pion-
gés dans l'émerveillement. Son entrain et la rondeur de ses façons lui avaient fait des amis de tous les gens de la métairie ; il travaillait en plein air et trouvait des modèles à discrétion; aussi maintenant abandonnait-il pendant des trois et quatre jours son logement de Pressigny pour s'installer à la borderie, où il payait libéralement son écot. Jamais il ne s'était senti aussi heureux que dans ce coin de terre où il vivait de la même vie que Thérèse.
Celle-ci était l'âme de la Joubardière. Elle avait l'œil à tout et mettait la main à toutes les besognes. Alerte, robuste et bien portante, elle répandait dans la vieille borderie comme un parfum de jeunesse et de bonne humeur. Les Baillargeon, qui avaient perdu leurs enfants en bas âge, avaient reporté leur affection sur elle. Ils l'adoraient et obéissaient d'autant plus docilement aux volontés de leur fille adoptive qu'ils reconnaissaient combien ses conseils et son activité étaient utiles à la prospérité de la métairie. A mesure qu'Étienne voyait Thérèse plus familièrement, il la comprenait et l'appréciait mieux. Dans les premiers jours de son arrivée à Pressigny, il s'était pris de compassion pour elle, en songeant qu'après avoir appartenu à la classe moyenne et relativement cultivée de Saint-Clémentin, la jeune fille se trouvait condamnée à de pénibles labeurs et au contact de gens sans éducation. Les préjugés bourgeois qu'il avait sucés avec le lait maternel lui fai-
saient considérer ce changement de condition comme une déchéance. En examinant les choses de plus près, il s'aperçut peu à peu de son erreur. — Il n'y avait pas eu pour Thérèse de déclassement, mais seulement un retour à son véritable milieu. A vrai dire, c'était au couvent et dans le logis de la rue Louis XIII qu'elle avait vécu en dépaysée. Son caractère indépendant et son besoin d'activité la faisaient regarder comme une sauvage par les dames et les jeunes filles de la société de Saint-Clémentin. Une fois replacée par les événements dans cette campagne de la Joubardière où elle avait été élevée, elle y était redevenue elle-même, et sa personnalité avait gagné à s'y développer à l'aise.— Laj)lus exquise rose des bois paraît grêle et décolorée si on la transplante dans un parterre de fleurs civilisées et doublées parla culture. Pour qu'elle apparaisse dans sa vraie beauté, il lui faut l'encadrement des arbres forestiers, la lumière verdissante des dessous de feuillées, et le ciel campagnard entrevu parmi les branches. — Il en était ainsi de Thérèse. Jamais Étienne ne l'avait vue si franchement séduisante que dans le cadre rustique de la Joubardière.
Lui-même sentait son esprit devenir plus large et plus fort depuis qu'il avait échangé le milieu étroit du bourg de Pressigny pour la vie à l'air libre, en pleine campagne. Quand on observe de très petits objets, les lignes du front et les pupilles des yeux se
contractent, l'être entier semble se rapetisser sous l'effort de cette attention minutieuse ; si au contraire on contemple un vaste paysage, la poitrine se dilate, les yeux s'élargissent comme pour s'emplir dè la grandeur du spectacle. Ainsi l'existence qu'Étienne menait à la Joubardière lui transformait le cœur et les idées; dans cet air pur et sain, il s'apercevait que son talent gagnait à la fois en vigueur et en simplicité.
Quand, au premier chant du coq, il ouvrait sa fenêtre, la vue de la vallée encore baignée de vapeurs transparentes imprégnait ses sens d'une délicieuse fraîcheur. Peu à peu, les buées légères, s'envolant vers le ciel d'un bleu fin, laissaient surgir derrière les peupliers les deux tours de Pressigny et les toits « gris d'Étableaux; des miroitements argentés marquaient le cours de la rivière entre les saules, et, dans la pacifique lumière matinale, on voyait les paysans, un à un, s'acheminer vers leurs tâches quotidiennes. Ils marchaient lentement, d'un pas lourd d'animal patient et robuste. L'éclair d'une faux brillait au-dessus d'une haie, le hennissement d'un cheval retentissait dans l'air sonore, ou bien le rythme pesant d'un chariot roulant sur la route empierrée. Puis le soleil montait, et de toutes parts s'é- • levaient les rumeurs du travail commencé : bruissements de faux, ronflements de batteuses, huchements de laboureurs encourageant leurs bœufs. Pendant les
heures chaudes de midi, un assoupissement s'étendait sur la vallée et éteignait tous les bruits. Le soleil tombait d'aplomb sur les labours, sur les chaumes flamboyants, sur les bois de pins bleuâtres, et dans cette pleine lumière on n'entendait plus que la lime aiguë des sauterelles et l'aile mélodieuse des pigeons du colombier, jusqu'à ce que le soleil, déclinant, ramenât la reprise des travaux. A la brune, il y avait comme un retour de l'animation du matin, mais avec quelque chose de plus doux et d'assourdi. Les bœufs, dételés, regagnaient les métairies; les pastours élevaient la voix sur un ton légèrement cadencé pour rappeler leurs bêtes ; les charrettes, chargées de gerbes d'avoine, remontaient la côte assombrie; des points rouges étoilaient les vitres et des rires d'enfants tintaient aux portes des maisons. La nuit descendait, et sur les champs solitaires le silence tombait amicalement avec la calme lueur des étoiles. Plus de bruit, sauf de loin en loin un aboiement de chien, un bêlement de mouton et, comme une basse bourdonnante, le frais bouillonnement de la Claise et de l'Égronne mêlant leurs eaux en amont du moulin.
Cette existence recommençait tous les jours et les paysans ne la trouvaient pas monotone. Le besoin d'agitation qui emporte les civilisés dans un tourbillon d'émotions changeantes est un signe de décadence et de faiblesse. Il faut au paysan une bien
LE FILS MAUGATtS.
autre énergie, une bien autre confiance dans sa force pour ne se lasser jamais de cet uniforme usage des mêmes hommes et des mêmes choses, pour recommencer patiemment les mêmes labeurs, pour sourire pendant une longue vie aux mêmes sourires de ses voisins. — Ces gens-là, pensait Étienne, sont autrement solides que nous!... Nous sommes des malades et des agités; eux ont une volonté droite dans un corps robuste, et le contact de la terre leur donne une énergie sans cesse renouvelée...
il savait gré à Thérèse d'avoir compris cela. Il admirait le bon sens et le vouloir énergique de cette fille qui avait osé dépouiller les habitudes et les pré- % jugés de la vie bourgeoise pour remonter courageusement le courant, pour se retremper dans les eaux un peu dures, mais salubres et fortifiantes de la source agreste.
Elle n'était jamais oisive et participait à toutes les tâches rustiques qui se succédaient, formant chacune un cadre à sa beauté simple et harmonieuse. — Un soir, pendant qu'on fauchait les regains, Étienne, qui avait passé toute une semaine à la Joubardière, était descendu dans la prairie pour prendre congé de la jeune fille avant de rentrer à Pressigny. Les prés étaient tondus à ras, le père et la mère Baillargeon venaient de remonter à la métairie, et Thérèse râtelait les fauchées d'herbe afin de former la dernière meule. Sur le vert jaunissant de la prai-
rie sa silhouette affairée se détachait en noir aux lueurs . chaudes du crépuscule. On distinguait par masses les lignes simplifiées et agrandies de la tôle nue, du buste serré dans la chemise de toile et de la jupe de laine. Au bruit sourd des pas sur le gazon, elle se retourna, aperçut Étienne et sourit. Elle jeta encore deux ou trois râtelées sur la meule, et, secouant les brins épars dans ses cheveux : — Voilà qui est fait, dit-elle; le foin est sec et demain on pourra venir le charger. — Elle laissa tomber son râteau et s'assit au milieu de la meule. — Ah ! soupira-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine, j'ai bien travaillé aujourd'hui et je suis lasse.
— Je vous admire, s'écria Étienne... ; toujours en mouvement, toujours la première et la dernière à la besogne.
— Il faut bien... Le père Baillargeon devient vieux, et la mère est déjà assez occupée à la borderie... D'ailleurs, je ne sais pas rester inactive, le mouvement et le grand air me sont nécessaires comme le pain.
Étienne s'assit près d'elle. — Vous êtes une parfaite ménagère, murmura-t-il.
, — Vous trouvez? Avouez que j'aurais manqué ma vocation si j'étais restée à Saint-Clémentin, à tirer l'aiguille derrière les rideaux de ma fenêtre !
— Oui, peut-être, tant que vous seriez demeurée fille; mais si vous vous étiez mariée?
— Mariée! Eh! qui aurait voulu d'une espèce de sauvage comme moi? Non, voyez-vous, j'aurais coiffé sainte Catherine et je serais morte d'ennui... Tout ce qui est arrivé a été un mal pour un bien.
Étienne secouait la tête silencieusement et regardait d'un air charmé les yeux noirs de sa voisine, ainsi que ses épaules moulées par la toile de la chemise qui se tendait sous l'étreinte des bras croisés sur la poitrine. Le jour tombait. Autour d'eux, l'émanation des herbes fauchées se répandait exquise et pénétrante. Sous l'influence de cette odeur amoureuse, Étienne se sentait au coeur un renouveau de tendresse, et Thérèse elle-même semblait gagnée par cet enivrement du foin frais coupé. L'amour les enveloppait de son charme invisible et pourtant sensible; il était dans leurs regards baissés, dans le soulèvement de leurs poitrines émues, dans leur silence même... Thérèse la première comprit ce que ce silence avait d'embarrassant et de dangereux, et elle fit un effort pour le rompre.
— Vous nous quittez ce soir? demanda- t-elle tout à coup.
— Oui, il faut que j'aille voir là-bas s'il n'est rien arrivé en mon absence; mais je reviendrai bientôt..., le plus tôt possible, si toutefois on n'est pas fatigué de moi à la Joubardière.
— Quelle idée! Le père et la mère vous aiment et tous les gens de la métairie chantent votre éloge.
LE FILS M AUGAftS, Ml
— Et vous, Thérèse?
— Moi? dit-elle en riant, je fais chorus, naturellement. — Elle ramassa son râteau, sans doute pour cacher à Etienne la rougeur qui lui montait aux joues, puis elle se leva tout d'un fond. — Allons, voici la nuit, il faut que j'aille proparer le souper de nos gens..* Bonsoir, monsieur Élienne.
fl s 1 était levé à son tour et lui avait pris la main. — Thérèse, commença-t-il, je... Il s'interrompit et porta la petite main brune à ses lèvres. — A bientôt I s'ëcria-t-il brusquement, et, la laissant un peu interdite , il s'éloigna à grandes enjambées dans la direction de Pressigny.
Le lendemain, dans l'après-midi, il flânait à travers son atelier, occupé à remettre un peu d'ordre parmi les études entassées contre la muraille, quand on frappa discrètement, et sa porte livra passage à Martial Brossard.
— Enfin ! s'exclama ce dernier sur un ton légèrement gouailleur, on vous trouve, monsieur l'artiste !... Je me suis cassé le nez deux ou trois fois à votre porte, cette semaine, mais l'oiseau était déniché... Que devenez-vous donc?
— J'ai passé huit jours à la Joubardière et j'y ai beaucoup travaillé.
— D'après nature? demanda Martial avec un sourire de plus en plus goguenard.
— Oui, répondit Étienne, pourquoi riez-vous?... J'ai fait des études de plein air dont je suis même assez satisfait.
— Je crois bien, avec un pareil modèle !
— Hein! que voulez-vous dire?
— Rien, rien, je me comprends!... Vous avez voulu faire le discret avec moi, mais ce n'est pus a papa qu'on fait prendre des vessies pmir des lanlernes. — Il se rapprocha d'Étienne, lui saisit la main, et, la lui secouant avec une gravité n unique ; — Mes compliments, scélérat! lui souffla-t-it § [VilPOiflo* ello est jolie à croquer, la petite de la Jotihanliérv !
Étienne était devenu rouge. — QuYsi-re que cela signifie? balbutia-t-il, et de qui voulûl-VOUS purU??
— De qui?... Farceur! Ce n'est pas de la iww Baillargeon, naturellement.
— Monsieur Brossard, la plaisanterie dépasse U-< bornes !
— Ne nous fâchons pas, répliqua Mariial d'un Ion bonhomme en mettant la main sur î'&payle il h litre, c'est votre discrétion qui dépare lm bornes!... Vous pouvez bien me montrer votre ji'ii, cuelmHjiT que vous êtes... Ài-je fait tant de f ii - : , mui. ..m vous avouer que la dame d'en face était ma maîtresse?
— C'est trop fort! s'écria Étienne exaspéré, preteridez-vous par hasard que M 110 Thérèse...
— Est votre maîtresse?... Eh bien, oui, parbleu, où est le mal?... Mais du moment tp$ tfèBi mu secret d'État, ajouta plaisamment le percepteur en pirouettant sur ses talons, n'en parlons plus !..♦ Seal©-*
m LE FILS MAUGARS.
îiifnt, je dois \ous avertir que c'est le secret de Polichinelle... Tout le bourg le connaît, et il y a plus de huit jours que les dames Duvigneau m'ont conté
la chose.
- Elles ont menti!. C'est une méchanceté inepte.
— Permette»! si c'est un mensonge, il faut convenir i\m vous avez agi merveilleusement pour lui donner un aii 1 de vérité— D'abord vous m'avez fait poser, ce fameux soir de la ballade de Lésigny, quand nous avons été à la Joubardière... Vous connaissiez déjà Jn demoiselle, et on prétend même que vous inMcs venu à Pressigny que pour la revoir.. . Ensuite, vous aveK loué le logement de M. Minique et, à peine installé, vous voilà parti pour la métairie des BailbfgQp&M Vous y passez des semaines, couchant porte à porte avec une jolie fille mal gardée, qui vous sert de modèle... Ma foi, il faudrait être un saint pour y résister, et vous ne persuaderez à personne...
— Assez! interrompit impérieusement Etienne, M 110 Desroches est une honnête fille, je la respecte, et je vous prie de le dire très haut à ceux; ou à celles qui la calomnient*
— Je lo veux bien, repartit le percepteur d'un ton piqtié et avec un imperceptible haussement d'épaules, je le proclamerai à son de trompe, si cela vous l'ait plaisir,*. Mais, vous savez, on n'en croira pas un mot L . . Bon t voilà que vous refroncez les sourcils?... Il n'y a plus moyen de rire..* Bonsoir, je m'en vais!
LE FILS MÀUGÀRS.
Il s'esquiva, et, tandis que son piétinement lourd et régulier faisait craquer les marches, Étienne l'entendait fredonner en s'éloignant :
, La danse n'est pas ce que j'aime, Mais c'est la fille à Nicolas ; Lorsque je la tiens par le bras, Alors mon plaisir est extrême...
Et puis nous nous parlons tout bas, Tout bas... Tout bas!...
Le jeune Maugars restait immobile au milieu de l'atelier, se mordant les lèvres et froissant un morceau de papier à dessin. — Il était évident que le percepteur avait dit vrai. Aux yeux des gens du bourg, naturellement friands de scandale et jugeant les choses sur l'apparence, son installation à Pressigny devait avoir l'air d'un prétexte pour retrouver Thérèse. Ses fréquentes visites à la Joubardière avaient dû confirmer les soupçons, et les dames Duvigneau ne s'étaient sans doute point fait scrupule de les interpréter peu charitablement. — Ainsi, par sa faute, Thérèse se trouvait livrée aux risées du public et cruellement compromise. Il était donc écrit que, sans le vouloir, il serait constamment une sorte de porte-malheur pour la jeune fille?... Cette fois, du moins, il pouvait remédier au mal. — Il consulta sa montre ; quatre heures venaient de sonner ; il avait le temps de monter à la Joubardière avant la nuit.
Il s'élança sur le chemin de la côte des Murets, sans se soucier d'échapper aux regards ironiquement curieux de Martial Brossard, qui fumait sa pipe à la fenêtre de son bureau et qui le suivit des yeux jusqu'au tournant de la route. En arrivant à la Joubardière, Étienne apprit que Thérèse était allée aider le père Baillargeon à l'arrachage des pommes de terre dans un champ situé à la lisière du bois des Courtils, et il se dirigea rapidement de ce côté.
Par delà les labours bruns et les jachères aux teintes violettes, il distingua bientôt les champs de la métairie. La terre, fraîchement remuée à coups de hoyau, montrait çà et là des trous jonchés de fanes noircies et de tubercules oubliés. Un ciel marbré de nuées blanches baignait de sa lumière voilée les sillons sablonneux, les travailleurs occupés à cette dernière récolte d'automne et les contours lointains des collines bleuâtres. De distance en distance, des sacs déjà pleins se dressaient tout droits au long des réges, et des feux allumés avec des pommes de pin et des fanes desséchées se consumaient lentement, en envoyant vers le ciel de fines fumées perpendiculaires. D'un champ à l'autre, des appels familiers se croisaient. Une couleur assoupie et fondue enveloppait ce mélancolique paysage d'octobre.
Presque à la lisière du bois, Thérèse était occupée à verser dans un sac placé devant elle une pleine corbeille de pommes de terre. Son profil attentif se
LE FILS MÀUGÀRS,
détachait sur la verdure des pins, et le vent du soir soulevait les plis blancs de son fichu. Étienne marcha droit vers elle. La jeune fille, surprise et un peu gênée, lui jeta un regard questionneur , tandis que ses sourcils rapprochés donnaient à son visage une expression sévère.
— Eh quoi ! c'est vous? fit-elle ; vraiment, on ne vous attendait pas aujourd'hui.
— Je suis revenu, répondit Étienne en s'arrêtant pour reprendre haleine , je suis revenu uniquement pour vous entretenir d'une chose dont je n'ai pas osé vous parler hier, et qu'il faut absolument que je vous dise... Avez-vous le temps de m'écouter?
. — Je vous écoute, murmura-t-elle en jetant sa corbeille et en s'accoudant sur le sac qu'elle venait de remplir, de quoi s'agit-il?
— Thérèse, poursuivit le jeune homme, vous souvenez-vous de cette journée de pluie où nous nous sommes réfugiés à la métairie des Ages?
Elle inclina la tête. — Oui, soupira-elle, elle s'est terminée pour moi trop tristement pour que j'aie pu l'oublier.
— Et vous rappelez-vous notre conversation pendant que l'averse tombait?... Nous trouvions le logis îort pauvre, et je vous disais que je serais pourtant heureux d'y mener une vie de paysan avec vous.
— Je me souviens, répéta- t-elle en baissant le front
tftft LR MLS MAOfiAttB.
— îhêrèàôi Je n'ai pas changé d'avis.. M et mol, qui suis tout aussi pauvre que le métayer des Ages, Je viens vous demander si vous voulez m'épouser, afin que nous menions ensemble une simple et bonne vie de paysaus.
Thérèse, très émue et maniant machinalement les pommes de terre pleines de subie, le regarda en face : — Vous n'y pensez pas, répondit-elle! moi j'ai changé de condition, taudis que vous êtes resté ce que vous étiez ; nos habitudes ne sont plus les mômes, ni nos façons de penser et de parler... Oft jour viendrait où vous rougiriefi de moi... Non, noù> jamais!
— Et pourquoi rougirals-je de vous? parce que vous travailles à la terre?... L'oisiveté seule est une déchéance, Thérèse. Vous êtes une fille de graud cœur et de grand sens, et Ce sont là lès qualités qu'on doit demander avant tout à la femme qu'on épouse.
— Oui, murmura4*èUe en baissant de nouveau la tête; mais au moins faut-il que cette femme apporte à son mari Uû nom intact et qui Soit bien à elle... Et..:, je suis obligée de vous le dire, bien que cela me fasse grand'peiné : > fal ma toère..* Vous savez son histoire, n'est-ce pas?
*- Et moi, n'ai-je pas mon pète? répliqua Étienne avec un douloureux accent; croyez-moi, Thérèse, nous ne sommes pas coupables de leurs fautes, et puisque cette peine nous a été infligée d'avoir è fou-
LË FILS MAUGAftS.
glîr d*eux, du moins mettons nos misères en commun, elles seront moins lourdes à porter.
— Vous avez une profession qui vous oblige à vivre dans un monde où Je serais déplacée... Je Vous gâterais votre vie.
— Vous ne 3erez déplacée nulle part, et mon mê=tier a cela de bon qu'il me permet de vivre où je voudrai, — aux champs ou à la ville... — D'ailleurs , je ne vous demande pas de mMpouser tout de suite..; Promettez-moi seulement d'être ma femme. D'ici à un an, je verrai clair dans mon avenir, et alors je vien* drâi vous rappeler votre promesse... Dites oui, et je serai content... Vous ne répondez pas!... Èst-ce que vous n'êtes pas libre? Est-ce que vous en aimez un autre?
— Moi! s'exclama-t-elle avec véhémence. Oh!
Dieu, non!
— Eh bien! Thérèse, je vous aime et je tte vous demandé que de vous laisser aimer.
Elle restait muette, les bras toujours accoudés sur le sac de pommes de terre, tordant ses mains l*une dans l'autre, regardant vaguement les fumées bleues des fteux de broussailles et l'étendue des champs nus où les paysans remuaient la terre. Ses yeux étaient humides, ses lèvreâ s'entr'ouvraient hésitantes. Un moment de plus cependant et une réponse décisive allait tomber de sa bouche, le sort d'Étienne allait être fixé, quand une voix stridente s'éleva à l'extpê-
mité du champ, une voix qui fit tressaillir le jeune Maugars des pieds à la tête.
— Monsieur Étienne 1 criait-on, monsieur Étienne !
Ils se retournèrent. Sur le ciel rouge du soir, ils virent se détacher la longue et maigre silhouette de Célestin Tiffeneau. Il accourait vers eux, guidé par le petit pâtre de la Joubardière.
— Ah ! s'écria-t-il haletant, ah 1 monsieur Étienne, je vous trouve enfin... Pardon, jeune fille, j'ai à parler à M. Maugars. — Il reconnut soudain Thérèse et jeta ses grands bras en l'air : — M lle Desroches ! ... Ah I bon Dieu! que d'événements!... Je ne pensais guère vous rencontrer ce soir...
— Célestin, interrompit anxieusement Étienne, qu'y a-t-il? Comment êtes-vous ici?
Célestin s'essuya le front. — Il y a, monsieur Étienne, qu'on vous demande à Saint-Clémentin. Pour plus de sûreté, votre père m'a envoyé vous quérir, et je cours depuis hier... Je suis arrivé il y a une heure à Pressigny, et, grâce à un monsieur qui vous avait vu passer, j'ai eu la chance de vous rejoindre.
— Est-ce que mon père est malade? demanda Étienne en tirant le commis à l'écart?
— Malade, non, physiquement du moins... Mais c'est la banque Maugars qui est malade... Qui aurait cru cela, bonnes gens, une maison qui avait les reins si solides!... Depuis un* mois, on ne cesse pas de
SGI
venir retirer l'argent qu'on avait placé chez nous, et ça jette un mauvais son de cloche... Hier, M. Maugars m'a fait monter dans son cabinet. Il s'y promenait comme un lion en cage. — Va me chercher mon fils, s'est-il écrié en me donnant un papier sur lequel était votre adresse, dis-lui qu'il y a urgence, et ramùne-Ie sans perdre de temps... Il me le faut, enlends-lu, ou je ne réponds plus de rien!... Les yeux lui sortaient de la tête ; j'ai couru faire mes adieux à Seconde ; j'ai pris l'omnibus, le chemin de fer, une voiture à Châtellerault, et me voici... Partons, monsieur Étienne.
— Oui, répondit le jeune homme d'une voix altérée, dans un instant.
Il revint vers Thérèse, qui était restée immobile et les regardait d'un air inquiet.
— Thérèse, reprit-il, je suis obligé de partir à l'instant pour Saint-Clémentin... On m'appelle là-bas, et je crains bien que ce ne soit pour y assister à la catastrophe que je redoutais... Qui sait dans quelles conditions je vous reviendrai?... Maïs je reviendrai. Donnez-moi votre main, cela me rendra des forces.
Elle obéit.
— Du courage 1 lui dit-elle, et au revoir 1 Célestin à son tour lui avait serré la main en s'ex
cusant de son mieux. Thérèse secoua la tête sans pwvoir parler, et ils partirent. Elle les regarda s'é-
SftS LE FILS MAIÎGAR8.
loigner â travers les labours, et les larmes qui raveugtafent l'obligèrent à passer la main sur ses yeux; quand elle l'enleva, Étienne et son compagnon avaient disparu dans les brumes qui montaient do la vallée.
Les mains derrière ta dos, l'œil inquiet et les lèvres rentrées, Simon Maugars arpentait son cabinet, la banquier avait vieilli. Ses robustes épaules s'étaient voûtées, ses cheveux en brosse étaient presque blancs, et son teint avait pris des tons de brique de mauvais augure. Seule, sa physionomie dure et obstinée n'avait pas changé, non {dus que celle du maussade cabinet de travail. — Le vert fané des rideaux avait un peu plus jauni, les déchirures du papier s'étaient élargies, le cuir des chaises devenait plus luisant par places, et c'était tout. Les vitres, ternies par les mouches et la poussière, laissaient toujours passer le même jour blafard, et de sa même voix cassée la pendule venait de sonner neuf heures du matin. M, Maugars s'arrêta un moment pour l'écouter et poussa un soupir de soulagement. Il songeait qu'à cette heure le train de Poitiers stationnait
à la gare des Maisons-Blanches, et pour la dixième fois, tout en reprenant sa promenade, il refaisait le calcul du temps qu'il fallait à Célestin et à Étienne pour aller de Pressigny à Saint-Clémentin. — Si Tiffeneau, en débarquant au bourg la veille au soir, avait eu la chance d'y trouver Étienne, il avait dû remmener sur-le-champ. Ils étaient dans ce cas arrivés à Châtellerault au milieu de la nuit, et par conséquent ils roulaient maintenant dans l'omnibus qui desservait les Maisons-Blanches. Encore cinquante ou soixante minutes, et ils seraient à Saint-Clémentin. Cette dernière heure d'attente semblait au banquier plus insupportable après une longue nuit d'insomnie. Il avait la fièvre. Parfois , las de piétiner dans cette pièce étroite, il s'asseyait, prenait une liasse de papiers et essayait de penser à autre chose pour tromper son impatience; mais l'inquiétude l'empoignait de nouveau, et il recommençait son va-et-vient saccadé et violent.
Tout a coup il s'arrêta et prêta l'oreille. On entendait sur le pavé de la rue un roulement sourd accompagné d'un tintement de grelots. C'était l'omnibus. Encore cinq minutes, et M. Maugars allait être fixé. Il n'en pouvait plus et se laissa choir dans son fauteuil, ramassant son énergie et s'efforçant de ressaisir tout son sang-froid afin de faire bonne contenance devant son fils. Il y eut dans le cabinet un moment de silence profond, puis des pas firent crier
les marches de l'escalier de service. M. Maugars se leva tout d'une pièce, et au même instant la porte du couloir, brusquement ouverte, livra passage à Étienne et à Célestin, couverts de poussière.
— Enfin, te voici 1 s'écria le banquier d'une voix rauque.
Le père et le fils se regardèrent avec embarras pendant quelques secondes, émus de se revoir dans de telles circonstances, mais cependant n'ayant pas assez oublié leurs rancunes pour se jeter dans les bras l'un de l'autre.
— Vous m'avez appelé, je suis venu, dit Etienne.., Que se passe-t-il?
Le banquier hésita un moment, puis, faisant taire son orgueil, il saisit le bras d'ÉUenne et l'entraîna vers la fenêtre. Il sentait le besoin de toucher ce fils qui était maintenant son seul point d'appui, et de s'assurer en quelque sorte matériellement qu'il pouvait encore se raccrocher à lui,
— Viens ici, murmura-t-il, as-tu faim ? veux-tu prendre quelque chose ?
Étienne ayant répondu que Célestin et lui avaient déjeuné en route :
— Bon, reprit M. Maugars, de cette façon nous pouvons causer tout de suite, -, Célestin, laissenous !
Tiffeneau s'inclina et disparut. Étienne s'était assis; le banquier à son tour se rejeta dans son lau-
LE FILS MÀUGÀRS.
leuil et chercha son début, tout en rangeant machinalement les papiers épars sur le bureau.
— Vous avez besoin de moi? demanda le jeune homme.
— Oui, j'ai jugé nécessaire de te mettre verbalement au courant de ma situation... Célestin ne t'a rien dit?
— Il m'a confié que la banque marchait mal et que vous aviez des embarras d'argent.
— Oh t ils ne sont que momentanés, s'écria vivement le banquier, mais enfin ils existent... Voici : j'ai fait de mauvaises spéculations, cela peut arriver aux plus habiles... L'empereur répétait partout : a L'Empire c'est la paix... » J'ai cru à sa parole, moi... J'ai acheté des terrains à Poitiers, j'y ai bâti des maisons, tout un quartier, nom de jou! Je comptais que le commerce allait se porter du côté de la gare et que je revendrais mes bâtisses au poids
de For ; mais cette s guerre de Crimée m'a cassé
bras et jambes. J'ai voulu me rattraper à la Bourse, et j'ai joué à la baisse, juste au moment où on annonçait la prise de Malakoffi... Un guignon infernal, quoi!... J'ai perdu des sommes considérables; on Ta su ici et mon crédit s'est trouvé ébranlé. Puis, comme j'ai des ennemis, on a clabaudé, on m'a calomnié... Voilà le monde! Selon qu'on réussit ou qu'on se blouse, on est à ses yeux un grand homme ou un coquin Les gens ont pris peur et se sont
LE FILS MAUGAR8»
précipités vers ma caisse comme un troupeau de moutons... J'en suis là. Si la panique continue et si on me réclame brusquement les millions que j'ai drainés dans tous les coins du département, je serai dans l'impossibilité de faire face à mes engagements; je me trouverai réduit à opérer honteusement une liquidation désastreuse pour rembourser tous ces poltrons qui bêlent après leur argent.
Il frappa du poing sur le bureau et se leva en jurant : — Nom de nom ! quand je songe qu'avec six mois de plus devant moi j'étais au pinacle J'y touchais comme je touche à ce mur. Je me présentais comme candidat officiel aux élections de cet hiver. Lancé par le préfet, soutenu par le clergé, j'arrivais d'emblée, et je faisais mon trou au Corps législatif... Et il faut que tout s'écroule comme un échafaudage mal construit!... Malheur 1... Enfin je n'ai pas dit mon dernier mot. J'ai la poigne et les reins solides , et je puis encore tout remettre d'aplomb, pourvu que tu jne donnes un coup de main.
Étienne avait écouté son père avec une certaine méfiance d'abord, puis avec une attention de plus en plus émue. Tandis que le banquier détaillait ses mécomptes, le jeune homme se sentait involontairement remué à l'aspect de cet homme si orgueilleux et si absolu, contraint par la mauvaise fortune do mettre à nu ses misères et ses blessures d'amour-
propre. Une lueur de compassion passa dans ses yeux tandis que M. Maugars se rasseyait.
— Vous avez eu raison de compter sur moi, répondit-il d'un ton presque affectueux; dès qu'il s'agit de l'honneur de notre nom, je n'ai rien à vous refuser. La maison Maugars ne doit pas suspendre ses payements. Je vous ai laissé l'administration de la succession de ma mère ; disposez-en comme de votre propre fortune. Vendez les terres et les titres de rente, je vous donne carte blanche... Quand on vous verra payer à bureau ouvert, on reprendra confiance et votre crédit se consolidera.
En répondant de la sorte, il avait cru aller audevant des désirs de son père ; mais, en relevant les yeux, il s'aperçut que Simon Maugars était loin de paraître émerveillé de cette offre. Le banquier serrait les poings et regardait Étienne avec une expression de dédain et de colère.
— Voilà tout ce que tu trouves pour raccommoder les choses? répliqua-t-il v . Merci ! Je ne t'en fais pas mon compliment. Aliéner le bien de ta mère?... Et le mien aussi, n'est-ce pas, puisque la fortune est indivise?... Mais, malheureux, ce serait une goutte d'eau dans l'Océan. Du moment qu'on me verrait forcé de vendre, on s'entendrait pour acquérir mes immeubles à vil prix. Loin de relever mon crédit, une pareille opération lui porterait le dernier coup... Non, non, pas de ces sottises-là ! Si j^i compté sur
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toi, c'est pour un secours plus efficace, et j'ai Vautres propositions à te faire.
— Je vous écoute, murmura Etienne, subitement refroidi.
— Ce qu'il faut en ce moment, reprit le banquier, c'est payer d'audace... Lorsqu'on verra que des gnns bien posés à Saint-CIcmentin, des gens de la haute volée, méprisent les clabauderies de mes ennemis et consentent à mettre leur main dans la mienne on aura de nouveau confiance. Ta pauvre mère avait grandement raison quand elle me répétait que ce qu'il nous fallait avant tout, c'était de la considération, et quand elle visait à une alliance avec une des bonnes familles du pays... Voilà où est le remède, et voilà en quoi tu peux m'aider.
— Je ne vous comprends pas,
— Vraiment 1 poursuivit Maugars en enfonçant son regard aigu dans les yeux de son fils, en ce cas je vais te mettre les points sur les i... Il y a ici une famille très influente, les Boisseguin. Ils n'ont pas de fortune, c'est vrai, mais ils sont proches parents du président Sourdeval et de l'évèque de Poitiers. Il y a trois filles dans la maison : les deux aînées sont mûres et n'ont plus de prétentions, mais la dernière, Christine, a vingt et un ans; elle est jolie, intelligente, et elle crève d'envie de se marier. Il paraît qu'elle a un faible pour les artistes et que tu lui plais. On te la donnerait volontiers, tu n'as qu'un
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mot à dire ; et le Jour oti ton mariage sera publié, In banque Maugars sera sauvée.
Le banquier, tout en parlant, continuait à dévisager son fils, mais la -figure d'Etienne restait impassible et impénétrable.
— Pardon, objecta-t-ll enfin, ne disiez-vous pas tout à l'heure que la fortune de ma mère serait insuffisante pour désintéresser vos créanciers?
— Oui, si nous étions forcés de vendre ; mais, si tu épouses, c'est une autre affaire. Les mauvais bruits s'apaiseront, la confiance reviendra, et nous serons plus solides que jamais.
— Cependant cette famille Boisseguîn doit connaître votre situation, et il me paraît invraisemblable qu'elle conclue une alliance dans des conditions aussi hasardeuses.
— Itah ! elle sait que tu possèdes en propre une fortune à laquelle mes créanciers tie peuvent toucher... J'y ai mis bon ordre,.- D'ailleurs le père et la mère sont très dévots ; j'ai pour moi le clergé, qui a de nombreux capitaux placés dans ma maison et qui a intérêt à prévenir une déconfiture... Ces messieurs exerceront au besoin une pression sur les Boisseguin pour...
— Pour les tromper ! interrompit Étienne.
— Hein l murmura le banquier, que chantes-tu là?
— Pour tes tromper, répéta froidement le jeune homme, c'est évident, puisque leur fille croira cpou-
ser un mari riche et qu'elle se trouvera la femme d'un pauvre diable... Car, s'écria-t-il, au cas d'an désastre, vous imaginez-vous que je consenti mis à disputer à vos créanciers la fortune de N ma more? Non, désabusez-vous, je leur abandonnerais jusqu'au dernier sou... Par conséquent, ce mariage n'est pas faisable, et il ne se fera pas.
—Tu aimes mieux me voir ruiné, déshonoré?
— Il n'y a pas de honte à être pauvre, et votre honneur aura moins à souffrir de mon refus que de mon acceptation.
— Si fait, car je ne t'ai pas tout dit! répliqua M. Maugars en baissant la voix.
Comme il achevait, on frappa à la petite porte du couloir. Il se leva avec un geste d'impatience, alla ouvrir et recula en apercevant dans l'embrasure la face rougeaude et rasée de M. Landaré, huissier près le tribunal de Saint-Clémentin.
— Faites excuse, monsieur Maugars, bredouilla l'officier ministériel, faites excuse, si je vous dérange... Je viens pour un petit mandat de comparution dans l'affaire Berloquin, et j'ai préféré vous remettre la copie en mains propres, comme c'est mon devoir d'abord, et puis par discrétion, afin de ne pas laisser traîner cela dans vos bureaux.
Il tira de sa poche un papier plié en quatre et le tendit au banquier qui le parcourut rapidement, tandis que l'huissier, prenant des airs distraits, regardait vaguement en l'air, avec la mine détachée d'un homme qui ignore de quoi il s'agit.
— C'est bien, grogna M. Maugars de son ton le plus hautain, merci, vous pouvez vous retirer.
L'huissier salua, disparut, et la porte se referma doucement. Alors Maugars se retourna vers son fils et, lui jetant le papier dans les mains :
— Je ne t'ai pas tout dit, répéta-t-il d'une voix brève, lis cela.
Étienne lut à son tour l'exploit par lequel Simon Maugars, banquier, était mandé à comparaître devant le juge d'instruction de Saint- Clémen tin, comme prévenu du délit d'habitude d'usure, commis de complicité avec le sieur Jean Berloquin, — délit prévu par les articles 3 et 4 de la loi du 3 septembre 1807, et 2 de la loi du 27 décembre 1850.
Le jeune homme garda longtemps le papier dans ses doigts tremblants. Les lignes dansaient devant ses yeux. Le rouge lui montait au front. — Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé, la catastrophe tant redoutée était imminente, le chef de la maison Maugars allait être traîné comme un misérable sur , les bancs de la police correctionnelle... Il posa le mandat de comparution sur le bureau et leva sur son père un regard douloureux :
— Est-ce vrai ce qu'on dit là dedans? murmurat-il.
M. Maugars secoua les épaules :
— Cet imbécile de Berloquin a fait des sottises et m'a compromis, voilà la vérité, répondit-il. Il se
peut que nous ayons eu tort au point de vue itrictement légal, mais on sait bien qu'en matière commerciale le taux de l'intérêt ne peut être sérieusement celui que la loi a fixé... Ce serait inepte!... Judiciairement, j'aurais gain de cause, mais je ne m'en tirerais pas sans quelques éclaboussures, et il est préférable que l'affaire soit étouffée... Tu comprends maintenant pourquoi il faut agir vite. Sourdeval est l'oncle de M 11 » Boisseguin, et si tu épouses la petite, il est clair qu'il ne condamnera pas le beau-père de sa nièce... Dans ces prétendus délits d'usure, tout est laissé à l'appréciation du tribunal ; on fera entendre raison au juge d'instruction, on enterrera l'affaire, et je sortirai de là blanc comme neige... Mais pour cela il faut que dès ce soir nous demandions la main de Christine de Boisseguin par l'entremise du curé de Saint-Nicolas... Tout dépend de toi; tu peux me sauver ou me perdre.
8a voix tremblait légèrement et son regard cherchait celui d'Étienne ; mais le jeune homme avait détourné la tête. A travers les vitres poudreuses, il contemplait le jardin, dont le vent agitait les arbres. Dans l'air brumeux, les feuilles jaunissantes s'éparpillaient comme un vol de papillons, et bien loin, au delà de la fenêtre maussade, au delà du jardin effeuillé par l'automne, Étienne voyait comme un mirage les champs de la Joubardière et la loyale figure de Thérèse.
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— Tu ne répond» rien? reprit le banquier.
— Ce que vous demandez est impossible.
— Impossible 1 répéta M. Maugars avec emportement, après ce que tu sais, après ce que je viens de ta dire?
— Surtout après ce que vous venez de me dire,
— Alors, s'exciama-t-il exaspéré, tu préfères me perdre, n'est-ce pas?*.. Je puis être condamné à de la prison, et, si tu n'épouses pas sa nièoe, Sourdaval ne me ménagera pas... Cela ne te toit rien, à toi, de voir ton père ruiné, déshonoré, mis sous les verrous 1
— Comprenez-moi bien, mon père, je suis prêt à faire pour vous tout ce qu'on peut tenter honnête* ment et au grand jour... Ma fortune et mon travail sont à vous. Disposera. Annoncez dès aujourd'hui la vente de vos biens et abandonnez-en le prix à vos créanciers... Cette façon d'agir préviendra les juges en votre faveur et donnera plus de force i votre défense.
— Tu veux que je me mette sur la paille?
— Mieux vaut vous dépouiller spontanément que d'y être réduit par une condamnation judiciaire.
— Mai* je n'entends ni être dépouillé ni être condamné... Rien de tout cela n'arrivera si tu consens au mariage que je te propose.
— Jamais I ... Il y a dans votre proposition quelque chose de louche et de honteux qui répugne à mon
cœur et à ma conscience... Je n'admets pas ce moyen de leurrer la justice en frustrant les victimes de vos spéculations ; je ne suis pas l'homme de ces marchés-là . . . N'en parlons plus.
— Je ne sais pas quel homme tu es, répliqua le banquier d'une voix sourde et rageuse, mais à coup sûr tu n'es pas mon fils... — Il se mit à arpenter violemment son cabinet. — On garçon pour lequel j'ai tout fait! s'écria-t-il, car enfin il faut que tû le saches bien ; si je me suis acharné au travail, si j'ai été dur envers moi et envers les autres, si je me suis livré à ces opérations qu'on me reproche et qui me jettent aujourd'hui dans l'embarras, c'était pour toi !.. . Je désirais te voir un jour remuant l'or à la pelle et satisfaisant tes caprices sans compter... Voilà pourquoi je n'ai jamais voulu avoir d'autres enfants... J'en suis joliment récompensé I Si je t'avais donné des frères, j'en aurais trouvé au moins un qui m'aurait compris et se serait dévoué à mes intérêts. Tandis que toi tu n'es qu'un mauvais fils... Tu n'as jamais su que me contrarier, et aujourd'hui que je suis dans la peine, tu m'abandonnes comme un ingrat... Oui, comme un vil ingrat, entends-tu?
— Je songe si peu à vous abandonner que je vous offre ce que je possède. Liquidez tout, quittez Saint- Clémentin et venez avec moi. Je travaillerai de façon que vous n'ayez pas à souffrir de la pauvreté, même après avoir cédé tous vos biens.
— Mais c'est justemeut ce que je ne veux pas, mille tonnerres!... Tu ne comprends donc pas que ces terres, ces maisons, ces valeurs que j'ai amassées à la siieur de mon front, c'est la chair de ma chair, c'est le plus pur de mon sang, c'est mon existence à moi I... Il me faut de l'argent et du pouvoir. J'ai trimé toute ma vie pour être riche, et tu me proposes niaisement de jeter ma fortune par les fenêtres... J'ai vu tout le pays à mes pieds, et tu veux que j'aille comme un mendiant manger le pain des autres!... Mais c'est une dérision... Saigne-moi aux quatre veines tout de suite, et tue-moi, cela vaudra mieux ! . . . Non, non, je ne lâcherai ni un sou, ni un morceau de terre. Je tiendrai tête à mes ennemis, et on verra que Simon Maugars a encore bec et ongles.
Il se démenait furieusement par la chambre. Sa figure était devenue pourpre, les veines de son front se gonflaient ; ses yeux injectés de sang, ses lèvres balafrées et frémissantes donnaient à sa physionomie " une expression sauvage. Étienne, pâle et violemment secoué par cette scène pénible, se tenait debout contre le bureau et demeurait silencieux. Le banquier, après avoir exhalé toute sa fureur, s'était arrêté , épuisé et hors d'haleine. Il reprit peu à peu son sang-froid et revint précipitamment vers son fils.
— Voyons, continua-t-il d'un ton moins hautain, tu dois portant comprendre cela, toi, tu es un garçon intelligent. Sois raisonnable. Je t'ai adressé tout à
Thcure des paroles un peu dures, j'ai eu tort, oublie-les. Je t'ai accusé d'être égoïste, je n'en pensais pas un mot. Je sais au contraire que tu as boa cœur et que tu es généreux. Montre-le, Sois mou sauveur. Après tout, qu'estnce que je te demande? D'épouser une fille qui est jeune, jolie et de bonne famille. Ce n'est pas la mer à boire, cela, et ça ne peut ni entraver ton avenir,, ni gêner ton indépendance. Les mariages d'affaires sont comme les mariages politiques, une pure formalité, Tu seras libre après de suivre ton caprice, si le coeur t'en dit. Songe que c'est l'honneur de ton père et le tien qui est en jeu. Cela vaut bien un %er sacrifice.,. Faille pour mei, je t'en prie I.„
Il lui avait pris les mains et lui parlait d'une vpix presque caressante,
— gois un bon enfant, je t'en supplie au nom de ce qu'il y a de plus sacré, au nom 4$ ta mèreU* Veux-tu que je me mette à tes pieds? veu*4u qu$ je te le demande à genoux?..,
La voix du banquier s'élevait avec ua aeeent h* rentable, Elle réveillait dans les plie des rideau* fripés, dans fes gerçures de§ cloisons, dans la pous* sière des cartons bourrés de paperasses, eomme un écho dei supplications qu'Étienne avait autrefois, à la même place, adressée* à son père et qui étaient restées toentendaes.
«- gauve-mei de la priseo* aauve-mei 4e te futae I
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continuait M. Maugars en s'âccrochàttt & «on fils ; voyons, tu n'as pas une pierre à la place du cœur... Si tu m'adressais Une prière pareille, je t'écouterais, moi, je ne serais pas inflexible.
— Je vous ai fait un jour* ici même, répondit Étienne, une prière que vous n'avez pas écoutée... Je m'en souviens!... Ët pourtant si vous me demandiez aujourd'hui un sacrifice possible, je serais prêt à l'exécuter... Vous exigez de moi un acte déloyal, et, malgré mon désir de vous sauver, malgré tout cè que je souffre, je me vois forcé de vous dire non 1
Le banquier releva ia tête et regarda son fils en face. Il lut sans doute sur la figure d'Étlenne une résolution inébranlable, car il lui lâcha brusquement les mains ét se rejeta en arriére.
— Ah 1 murmura-t-il, tu es plus dur que je ne l'ai jamais été... Và-t'en, je regrette de t'avolr appelé.. Tu n'as jamais été et tu ne seras jamais qu'une entrave dans ma vie... Retourne là d'où tu viens !
— Non, répliqua le jeune homme d'une voix ferme, non, quoi que Vous puissiez penser de moi, je ne vous quitterai pas dans un pareil moment. Je resterai ici. Je serai près de vous devant les juges, et vous me retrouverez près de vous après le jugement pour vous aider à tenir tête à la mauvaise fortune.
— Je n'ai pas besoin de ton aide et je tiendrai tête moi-même aux hommes et au diable ! s'écria le banquier exaspéré ; je vous montrerai à tous ce que
je vaux et de quelle trempe je suis... Va-t'en, ta vue mirrite, et je ne veux pas avoir sous les yeux un niais qui n'est bon à rien... Va-t'en ou je te...
11 le poussait devant lui, les poings serrés, les yeux allumés, tandis qu'Étienne, navré et interdit, le regardait avec une expression de douloureuse pitié. A la fin, M. Maugars ouvrit la porte du vestibule et mit son fils dehors en lançant une dernière imprécation ; puis, une fois seûl, il revint vers son bureau et s'affaissa dans son fauteuil en jetant un cri de rage qui ressemblait à un rugissement.
C'était fini , il venait de sentir la dernière branche se briser dans ses mains. Il ne pouvait plus maintenant compter que sur ses propres forces pour remonter le courant dont il entendait déjà les flots tourbillonnants lui bourdonner aux oreilles. — Lui qui avait assisté d'un œil sec à tant de naufrages et à de si lamentables débâcles, lui qui avait désespéré tant de gens, il éprouvait à son tour ce que c'est que de perdre sa dernière espérance. Dans ce sinistre et sombre cabinet, entre ces quatre murs délabrés, il se sentait tout à coup misérable et abandonné, comme un mendiant qui, le soir venu, voit les dernières maisons du village se fermer une à une à son approche, et qui se trouve à la nuit face à face avec la solitude de la plaine nue, ténébreuse, inhospitalière.
À la rentrée de novembre, l'affaire Berloquin et Maugars, étant complètement instruite, vint à l'uno des premières audiences du tribunal correctionnel. Il bruinait ce jour-là ; mais, malgré la pluie fine et persistante qui mouillait les branches noires des tilleuls à demi effeuillés, une foule compacte encombrait dès le matin la place qui s'étend devant le modeste palais de justice deSaint-Clémentin. C'était précisément jour de marché, et tous les paysans qui avaient eu peu ou prou à se plaindre de la maison Maugars étaient accourus pour goûter chacun leur part de vengeance. Les Saint-Clémentinois , petits bourgeois et boutiquiers, n'avaient pas non plus manqué l'occasion, Simon Maugars, pendant ces cinq dernières années, les avait trop molestés pour qu'il ne leur fût pas doux d'assister à la déchéance de leur tyranneau de la veille. Il n'était fils de bonne
mère qui n'abandonnât son comptoir ou n'avançât l'heure de son déjeuner pour voir "cet homme, hier encore si cassant et arrogant, traîné à la barre de la çolice correctionnelle comme un simple vagabond. Les jaquettes de drap, les blouses courtes et les vestes de droguet se mêlaient sous les arbres. Chacun voulait avoir une bonne place pour tout observer à son aise ; on était d'avance impitoyable pour le principal accusé, et dans les groupes on entendait des gens s'écrier avec une joie peu dissimulée, en montrant les murs détrempés du tribunal :
— Enfin, après y avoir fait passer tant de monde, il va donc y passer à son tour !
Les femmes elles-mêmes étaient venues au palais Les hautes coiffes des métayères et des ûrtisàttes égayaient de leur blancheur mate la masse sombre des chapeaux ronds à larges bords. La fine fleur de la société saint-clémentinoise avait voulu également jouir de la déconvenue des Maugars; toutes les épouses de fonctionnaires et dù magistrats intriguaient depuis huit jours près de M. Sourdeval pour qu'il leur réservât des places dans le prétoirê, et le président s'était mis en quatre pour leâ contenter.
Toujours empressé et galantin, il était arrivé au palais avant l'audience afin d'introduire en catimini les belles dames par une petite porte qui Communiquait avec le jardin de la sous-préfecturé. Il allait
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les chercher lui-même sou» la pluie avec ries airs mystérieux d'homme en bonne fortune. Il était rnvi de cette occasion de serrer lé bras et de couler fyà douceurs aux plus jeunes, en les guidant S imvrrs les couloirs étroits et obscurs. Il leur toisait ira verser la chambre du conseil, encore déserte, et les pliait avec d'aimables précautions dans les bancs occupés d'ordinaire par les avoués ét les avocat».
Elles s'y installaient bruyamment, un pou étonnées de l'effet de leurs toilettes voyantes dan s l'encadrement sombre de» boiseries de chêne» I Ami mit tout d'abord leur donnait une sensation de froid, et elles s'y trouvaient dépaysées. Elles ouvraient de grands yeux et regardaient aveô un respectueux effroi l'hémicycle peint à la détrempe, d'où un jour terne tombait de trois fenêtres voilées de rideaux passés ; le grand christ de bois noir qui se dressait derrière le» fauteuils deà juges, le bureau du tribunal tendu de drap vert, les sièges du parquet, les vieux bancs lustrés par le frottement de? robes d'avocats, l'espace nu et vide réservé au publie. Puis peu à peu elles s'apprivoisaient, rajustaient les brides de leur chapeau, lissaient leurs bnmliviux, s'adressaient de la main et des yeux de petits signés d'amitié ou saluaient cérémonieusement la préni*dente, qui trônait au premier rang avec 1rs trois demoiselles de Bolsseguih ; puis finalement toutes se mettaient à jaser en jetant des éclats de rire argcn-
tins, qui contrastaient singulièrement avec l'austérité renfrognée du lieu.
Onze heures sonnèrent. Le concierge du tribunal ouvrit les deux battants de la porte du fond, et le public se précipita dans la salle avec un tumulte pareil à celui de l'eau qui sort d'une écluse. Les dames, surprises, se levèrent tout d'une pièce et, se retournant, contemplèrent avec des mines effarouchées le flot houleux de ces têtes humaines pressées les unes contre les autres, et dont les masses confuses devenaient à chaque instant plus épaisses et plus orageuses. Les hommes s'invectivaient, les femmes criaient; les deux gendarmés postés de chaque côté de la barre avaient fort à faire pour maintenir l'ordre et empêcher les plus hardis d'envahir les places réservées. Pendant ce temps, les avoués et les avocats en robes cherchaient à s'insinuer entre les crinolines envahissantes et à se caser de leur mieux dans l'espace très restreint qu'on leur avait laissé. Tout à coup, à travers les rumeurs de la foule, les chuchotements discrets et les rires féminins, une voix glapissante retentit, la voix de l'huissier audiencier qui criait: — Le tribunal, messieurs, chapeaux bas ! — Le tumulte se changea en un grondement sourd, et peu à peu le silence s'établit.
Un groupe de robes noires émergea dans l'hémicycle par une porte du fond : en avant, le président
Sourdeval, l'oreille rouge et le teint fleuri, dépassant de la tête les deux juges rabougris aux figures glabres et frustes ; puis le procureur et son substitut, tous deux maigres et austères , enfin le greffier obèse, trottinant dans sa robe à laquelle l'âge et l'usage avaient donné des tons verdis. Presque au même moment, un commis du greffier introduisait par la porte des témoins Simon Maugars accompagné de Célestin et d'Étienne, Jean Berloquin et les deux avocats.
Toutes les têtes se haussèrent pour voir les principaux acteurs du drame. Quelques dames avaient apporté des lorgnettes et les braquaient sans façon dans la direction de Maugars et de son fils. Le banquier, boutonné dans sa redingote, au revers de laquelle le ruban de la Légion d'honneur mettait une note rouge, resta un moment debout, arrogant, hautain, soutenant de son air dur et impérieux les regards qui convergeaient vers lui. Étienne avait les yeux cernés, la figure pâle et tirée ; on eût cru que c'était lui et non son père qui comparaissait comme accusé. Quant à Berloquin, plus humble, plus mince et plus souple que jamais, il s'était glissé dans le banc avec des mouvements de couleuvre et s'y tenait coi, coulant de teirtps à autre vers les juges un regard tortueux et contrit.
On commença par juger une série pey intéressante de petits délits. A l'indifférence somnolente des juges
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et au train dont ils expédiaient ces broutilles, on devinait qu'ils avaient hâte d'arriver à la pièce de résistance. Aussi, quand l'huissier cria de sa voix de tête : « Le ministère public contre Berloquin et Maugars !» il se produisit dans l'auditoire un long frémissement pareil au murmure d'un coup de vent qui passe sur un champ de blé,
— Simon Maugars, levez-vous, et sortez de Votre banc, dit lè président SourdeVal d'un ton sec qui ne lui était pas ordinaire.
Le banquier s'avança la tété haute et répondit d'une voix nette et ferme aux questions préliminaires. Le président l'interrogea sur les pratiques que le ministère public qualifiait d'usuraires. Avec un grand sang-froid, M. Maugars répondit que le par^ quet se méprenait sur le caractère des opérations de banque auxquelles la maison s'était livrée. Il affirma n'avoir jamais exigé de ses clients un intérêt supérieur à celui de 6 pour 100, qui est le taux légal en matière de commerce. Le président l'interrompit et se mit à énumérer les faits relevés par l'accusation : — Ventes à réméré déguisant des stipulations illégales, prêts d'argent sur lesquels les emprunteurs recevaient une faible partie de là somme en numéraire, et le surplus en marchandises invendables que Berloquin rachetait à des prix dérisoires; usure sous couleur de change et de rechange ; renouvellement onéreux de billets avec endos de com-
plaisance ; bref, tout l'arsenal des manœuvres frauduleuses inventées par les prêteurs pour dissimuler la stipulation d'intérêts excessifs.
M. Maugars discutait une à une les articulations du président avec une lucidité merveilleuse et un aplomb dédaigneux. Il établissait victorieusement qu'on ne pouvait appliquer aux transactions commerciales les exigences d'une légalité étroite ; il rétorquait les arguments de l'accusation avec des explications pratiques très ingénieuses ; et dans ce duel entre le magistrat et l'homme d'affaires, le magistrat n'avait pas toujours l'avantage. En terminant l'interrogatoire, M. Sourdeval, avec une certaine animation, rappela le prêt de 30,000 francs fait au docteur Desroches, par l'entremise de Berloquin, et reprocha au banquier d'avoir manœuvré en vue d'obtenir â vil prix le domaine de la Fénicardière.
— Où sont les preuves? demanda hardiment M. Maugars.
Le président fut obligé d'avouer que le tribunal n'avait que des présomptions et que, pour cette raison, Taecusation ne retenait pas ce délit. — Il nous manque le témoignage de la partie intéressée, dit-il sévèrement au prévenu, et vous savez trop bien pourquoi le docteur Desroches ne peut plus le donner.
— Va-t-on aussi m'aceuser de sa mort? répliqua arrogamment le banquier.
Cette réponse excita dans l'auditoire une telle rumeur réprobatrice que l'huissier fut obligé de réclamer le silence et que le président menaça de faire évacuer la salle. Simon Maugars se rassit, et l'interrogatoire de Berloquin commença.
Celui-ci fut aussi humble que son patron avait été hautain et cassant. Il invoquait d'une voix pleurarde et pateline la miséricorde du tribunal en alléguant sa misère et son ignorance. — Il n'était qu'un pauvre diable, et la nécessité seule l'avait mis au service de M. Maugars. Ces messieurs les juges devaient bien comprendre qu'il n'était pour rien dans toutes ces manigances. Où aurait-il pris'de si grosses sommes, bon Dieu ! lui qui n'avait pas toujours de quoi manger à son contentement? Jamais il n'avait prêté un rouge liard; il servait d'intermédiaire, signait sans lire, et voilà tout. S'il s'était douté qu'on lui fît commettre des abominations pareilles, il se serait coupé la main, certainement, plutôt que de signer le moindre bout de papier ; mais tout était arrangé d'avance à la banque, et il n'avait qu'à dire amen...
— Vous entendez, reprit le président en interpellant Simon Maugars, qu'avez-vous à répondre?
— Rien, riposta froidement le banquier, tout mauvais cas est niable; cet homme ment pour se défendre... Il est dans son rôle... Le tribunal appréciera s'il est vraisemblable qu'un ancien huissier signe des actes sans les comprendre
On procéda à l'audition des témoins, et le défilé des victimes de Simon Maugars commença. C'étaient pour la plupart de pauvres paysans dans le genre du père Jacquet. Le désir d'acheter un pré ou un champ les avait mis dans les griffes du banquier. Leur histoire à tous était pareille : billets souscrits à Berloquin, escomptés et renouvelés par Maugars moyennant d'énormes droits de commission qui grossissaient prodigieusement à chaque renouvellement; puis tout le cortège des poursuites : commandements, significations, saisies mobilières, saisiesbrandons, et finalement la vente forcée à bas prix de ces mêmes lopins de terre, achetés primitivement pour une valeur triple ou quadruple. Tous ces malheureux, ébaubis par l'attirail de la justice, par les interrogations brèves du procureur et du président, tournaient leur chapeau entre leurs doigts, regardaient avec une crainte méfiante les gens de la justice et semblaient trembler encore devant le banquier, bien qu'ils le vissent au banc des accusés. Ils déposaient timidement, avec force réticences et circonlocutions, embrouillant à dessein leurs réponses, afin de se compromettre le moins possible.
Tous ces détails d'opérations commerciales amusaient médiocrement l'auditoire dont l'attention, tendue depuis quatre heures, commençait à se lasser. Quelques dames bâillaient derrière leurs éventails ; d'autres avaient tiré de leur poche des fruits et des
gâteaux. Elles faisaient sans façon la dînette au nez des juges scandalisés; elles étendaient leurs mouchoirs sur leurs genoux, mordaient dans des poires avec des mines friandes, s'essuyaient la bouche et souriaient.
Tandis qu'il se défendait pied à pied sans broncher contre les témoins, le parquet et les juges, Simon Maugars entendait derrière lui ces bruits irritants de fruits croqués, de papiers froissés, de rires inattentifs. — Au fond, la foule grouillante s'impatientait, la chaleur devenait étouffante, et au-dessus de toutes ces têtes, dans l'air épaissi de la salle, montait une lourde buée, dont les dames des places réservées combattaient les âcres émanations en respirant leurs flacons de sels.
L'intérêt ne se réveilla que lorsque le procureur impérial se leva pour prononcer son réquisitoire.
Ce jeune magistrat, aux formes raides et dignes, au ton doctrinal et grave, fut relativement doux pour Simon Maugars. Tout en soutenant l'accusation, il ne se montra ni acerbe, ni provocant. Il était nouveau venu à Saint-Clémentin, n'avait encore épousé aucune des haines locales, et, sachant le banquier soutenu par la préfecture et le clergé, il croyait prudent de le ménager. Il requit l'application de la loi, mais mollement, avec une modération qui n'est pas dans les habitudes du parquet.
Après avoir entendu ces conclusions indulgentes, Simon Maugars respira, et Étieftne se sentit un poids de moins sur la poitrine. Les gens du barreau, qui connaissaient les rubriques de l'éloquence judiciaire et les dessous de « l'enragée boutique à procès, »
traduisirent mentalement ce bénin réquisitoire par un désir d'acquittement. La foule du fond devina également qu'elle courait risque d'être frustrée dans ses espérances vindicatives, et le serrurier de la grand'rue grogna à l'oreille de son voisin :
— Les loups ne se mangent pas, et Maugars s'en tirera encore les braies nettes.
Les juges eux-mêmes étaient surpris de cette mansuétude, et le président se rongeait les ongles d'un air vexé.
Mais le plus désappointé de tous fut l'avocat que M. Maugars avait fait venir de Poitiers. Cet aigle du barreau poitevin, tenant à éblouir de son éloquence l'auditoire de ce petit tribunal d'arrondissement, avait préparé sa plaidoirie en conséquence. L'indulgence inattendue du ministère public lui coupait tous ses effets, et il n'était pas homme à quitter la place sans avoir emporté son petit succès oratoire. Il prit la parole et passionna le débat en y faisant intervenir la politique. Pompeux, loquace, agressif, il exalta maladroitement Simon Maugars en le représentant comme le bouclier du parti de l'ordre à Saint-Clémentin. Il fit du banquier une sorte d'homme providentiel et énuméra avec ostentation les services rendus par M. Maugars, son dévouement à l'empereur, les grandes entreprises qu'il avait conçues et dont le succès devait rejaillir sur le département. A l'entendre, les accusations portées contre la maison Mau-
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gars étaient une machination des anciens partis, une manœuvre de ces libéraux dangereux qui, Posant faire de l'opposition au chef de l'État, s'attaquaient lâchement à l'homme qui avait eu la confiance du pouvoir. Poussé par le besoin de faire une plaidoirie à sensation, il insinua même que la magistrature n'avait pas su résister assez énergiquementà la perfide influence des ennemis politiques de Simon Maugars ; il reprocha au parquet d'avoir mis dans la poursuite une animosité qui pouvait , aux yeux des bons esprits, passer pour de la partialité...
Tandis que ce Cicéron poitevin pomponnait ses phrases à panache et faisait rouler ses mots sonores, le temps se passait et la grise journée de novembre tirait à sa fin. Les fenêtres de l'hémicycle ne jetaient plus qu'un jour morne et crépusculaire sur la salle d'audience. Les têtes des juges semblaient s'être immergées dans un bain d'ombre ; les figures du procureur impérial et du greffier n'apparaissaient plus que comme des silhouettes noires. Dans les bancs de chêne, les couleurs des toilettes s'éteignaient et se confondaient en lourdes masses grises, où l'on distinguait encore çà et là des palpitations d'éventails et des scintillements de prunelles brillantes. Au fond de la salle, les têtes de la foule entassée formaient une masse confuse, compliquée, aux remous mystérieux et funèbres. Au milieu de l'obscurité envahissante, l'avocat, les manches retroussées, la tête re-
jfU'o on arrière, continuait à corser sa défense en posant M. Maugars comme une victime des adversaires il 11 guuvernement.
Il lançait sa voix à toute volée sans s'apercevoir du nia a sais effet que produisait son plaidoyer sur Humeur des juges, dont il ne pouvait distinguer les li -un s i nnuyées et rembrunies. Il frappait comme un sourd à droite et à gauche, tandis que le procureur sb mordait les lèvres et s'agitait sur son siège. II termina enfin sa malencontreuse harangue et s'assit essoufflé, s'épongeant la tête et se retournant d'un air satisfait vers M. Maugars et vers Étienne.
On avait apporté des lampes; leur lumière jaune trouait l'obscurité ae la salle; elle donnait des tons blafards aux visages des juges et les faisait ressortir du ne fa von à la fois grotesque et sinistre; elle grandissait démesurément la maigre silhouette du procureur impérial, qui s'était levé pour répliquer.
Dès les premiers mots, on comprit que le plaidoyer de 1 avocat lui avait agacé les nerfs, et qu'il allait être impitoyable. La magistrature de l'Empire, ayant de grandes prétentions à l'indépendance, ne souffrait pas volontiers qu'on touchât à ce point délirai. Le chef du parquet commença par protester contre tes insinuations étranges de la défense; puis, arrivant à cette prétention émise par l'avocat de rendre le gouvernement solidaire des actes de M. Maugars, il annonça qu'il allait en faire bonne et prompte
LE FILS MAUGARS. ans
justice. Il convint qu'à une certaine époque le banquier s'était constitué le champion de l'autorité, mais il démontra que ce spéculateur n'était devenu le dief du parti de Tordre que dans des vues étroites d' intérêt et pour satisfaire ses rancunes privées.
— Ah! s'écria-t-il en s'animant, la justice voit cïaïr t elle discerne à travers son bandeau les pratiques louches d'un tripoteur d'affaires déguisé en homme politique. De même qu'il y a de faux dévots, il y a de faux amis du bien public, et Simon Maugars est de ceux-là.
Alors il montra le banquier abusant du prestige que donne l'autorité, pressurant ses administré, intimidant ses victimes pour les empêcher d'élever la voix, arrachant aux ouvriers leur épargna, aux paysans leurs morceaux de terre, aux commerçants leurs bénéfices légitimes, grossissant sa fortune de toutes les épaves arrachées aux malheureux dont il avait prémédité le naufrage, et, avec cet argent volé, se livrant à des spéculations scandaleuses.
La parole du procureur était devenue coupa nie comme un rasoir; elle tombait avec des cinglonicnts de cravache sur la réputation de M. Maugars, n'y laissant pas une place qui ne fût zébrée de coups et toute saignante. La foule, que les métaphores de l'avocat avaient trouvée froide, s'animait maintenant- Les yeux luisaient dans l'ombre ; on devinait que r auditoire était en communication intime avec l'orateur.
On n'osait pas applaudir, mais de longs murmures * approbatifs marquaient d'une façon significative que, cette fois, le chef du parquet s'était fait le fidèle interprète de la vindicte publique.
Sous ce cruel fouaillement qui le cinglait à vif, Si^ mon Maugars s'agitait et geignait sourdement. Sa figure devenait cramoisie, ses oreilles tintaient. Il se sentait perdu'et essayait encore de protester par des gestes violents. Son avocat avait grand'peine à l'empêcher d'interrompre et à le contenir sur son banc. Les yeux lui sortaient des orbites, ses lèvres se tordaient, les veines de son front étaient saillantes comme des cordes.
Sans souci. des tortures de sa victime, le procureur continuait son impitoyable exécution.
— Et cet homme, s'écriait-il, a été accablé des faveurs du chef de l'État, il porte sur sa poitrine le ruban de l'honneur!... Mais le gouvernement issu du suffrage populaire est trop l'ami des classes laborieuses pour se laisser duper plus longtemps par un exploiteur qui a sucé le plus pur de la substance des paysans et des ouvriers. Il le chassera de toutes les positions qu'il a indignement accaparées, il ne se laissera pas compromettre plus longtemps , il le dégradera publiquement. Et quand tout ce faux prestige aura été enlevé, quand toute cette fantasmagorie se sera dissipée au souffle vengeur de la juslice, on verra alors ce qu'il y a d'ignominies, de corruption
et de scandales dans ce mauvais lieu qui s'appelle la banque Maugars 1
Le chef du parquet s'était rassis. M. Maugars se dressa, comme poussé par un ressort, et fit signe qu'il voulait parler.
— Monsieur le président, commença-il d'une voix rauque, messieurs, je..., je proteste...
Il se passa la main sur le front; on eût dit que sa mémoire l'abandonnait ; il bredouilla encore quelques sons inarticulés, chancela et retomba comme une masse sur son banc.
— Un médecin ! vite un médecin I s'écria Célestin Tiffeneau.
Il y eut un moment de confusion tumultueuse ; les dames s'effaraient, les têtes se haussaient pour tâcher d'apercevoir le banquier titubant et à demi évanoui, que Tiffeneau et Étienne soutenaient et entraînaient vers la petite porte des témoins. Le président avait remis au surlendemain le prononcé du jugement et s'était hâté de lever l'audience. Par les portes ouvertes à deux battants, la foule s'écoulait lentement avec un bruit sourd et se dégorgeait sur la petite place du palais déjà enténébrée.
Il y avait un médecin dans la salle ; il accourut dans le couloir, où Simon Maugars demeurait affaissé sur les dalles, tandis que Célestin lui déboutonnait son gilet et lui enlevait sa cravate. Le docteur ayant déclaré qu'il fallait immédiatement transporter le
m n Inde dans sa maison, on trouva dans la cour une civière oubliée par des ouvriers, et on se mit en devoir d'y étendre le banquier. Il rouvrit alors les yeux, vil la civière, la tâta curieusement et fit un effort comme pour se souvenir... Dans ce cerveau où tout se brouillait, les impressions de jeunesse de l'ancien maçon revinrent seules à la surface; j^ar une singulière confusion rétrospective, il s'imagina qu'il était encore au temps où il grimpait sur les échafaudages, la vue de la civière s'associa en lui à l'idée d'une chute terrible. Il promena des yeux hagards sur les gens penchés autour de lui, et balançant lentement sa tète :
— Tombé! bégaya-t-il, tombé!...
A travers la nuit, par des rues détournées, deux hommes, escortés de Célestin et d'Étienne, l'emportèrent à la banque. Le cabinet de travail étant de plniii-pied avec le vestibule, on l'y déposa sur un lit improvisé, d'après l'avis du médecin, qui semblait stupéfait des progrès de la maladie et griffonnait à la Ii îi te des prescriptions... Mais son crayon avait beau courir sur le papier, la mort courait encore plus vite. La pendule au timbre fêlé n'avait pas eu le temps de sonner sept heures, de sa voix sourde et lugubre, qu'une exclamation d'Étienne arracha le iloi leur à la rédaction de son ordonnance. M. Maugars se débattait sur son matelas ; tout d'un coup ses yeux renconirèrent ceux de son fils ; il se releva sur ses
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deux poings, ses prunelles prirent une couleur étrange :
— Tombé ! répéta-t-il, tombé !
Et en effet, il tomba pour ne plus se relever.
— L'apoplexie a été presque foudroyante, murmura flegmatiquement le médecin en refermant sa trousse; c'est fini...
Oui, c'est fini. Le sombre cabinet inhospitalier s'est ouvert cette fois pour livrer passage â une visiteuse qui n'adresse pas de prières et qui n'en écoute pas, — une visiteuse sourde et muette et qui lait le silence partout où elle entre. — Le balancier de la pendule a colonnes ne scandera plus les sanglots des victimes du banquier ; les rideaux fanés et les cartons poudreux n'entendront plus de menaces impitoyables ni de supplications désespérées. C'est fini. Les boutiquiers de Saint-Clémentin peuvent maintenant songer aux échéances de fin de mois sans avoir l'angoisse au cœur ; les paysans peuvent semer leur bki en paix. — Simon Maugars est mort.
Il est nuit close. Dans l'atelier, uniquement éclairé par un feu de pommes de pin, Étienne, rentré depuis deux jours à Pressigny, va et vient machinalement comme un homme désorienté. De temps à autre il s'arrête , appuie son front contre la vitre et contemple mélancoliquement la campagne endormie sous la froide clarté de la pleine lune de novembre. Autour de la maison de M. Minique, le vent mène une ronde enragée ; il souffle violemment contre les carreaux, brame sous les portes, fait grincer les girouettes et battre les volets mal assujettis. A de certains moments, on entend très distinctement le bouillonnement de l'Égronne que la bourrasque apporte avec elle; puis une seconde rafale semble remporter à des lieues au delà. Sur la chaussée du pont, le clair de lune projette les ombres grêles des peupliers effeuillés. Le ciel est semé de blancs nuages échevelés;
ils ne cessent de fuir et se succèdent si vite que la lune a l'air de courir parmi eux. Quand, après une éclipse, elle se remontre soudain, la campagne assoupie paraît se réveiller en sursaut. Les près et les eaux, où plane le brouillard, s'illuminent subitement. Des hululements de chouettes et des chants de paysans retentissent dans la nuit. Puis, quand la lune se replonge sous les nuées, de nouveau tout s'apaise et s'éteint.
Avec une impatience enfantine , Étienne guette avidement ces retours de clarté et de bruit. ï) en voudrait plus encore. Il souhaite que ces voix loin laines soient plus tapageuses et que cette bourrasque aux rumeurs éparses ne se calme jamais, tant il a horreur de se retrouver seul avec lui-même dans le silence de la nuit.
A chaque instant, il a l'hallucination des juges en robes noires, du procureur écrasant le banquier sous la violence de sa réplique, de la foule malveillante et ' grondeuse au fond de la salle du tribunal, Il revoit Simon Maugars étendu sur la civière et emporte à travers les ruelles obscures. Il le revoit mort, couché dans son cercueil, enterré en hâte et sans bruit à la brune, comme un supplicié. Le chu tirnent a été terrible et l'écroulement plus désastreux encore qu'on ne le croyait. A l'heure actuelle, la banque Maugars est en déconfiture, et Célestin a clé chargé de liquider les affaires embrouillées de la maison En
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parlant, Étienne lui a donné pleins pouvoirs et lui a recommandé de vendre jusqu'au dernier meuble pour desintéresser les victimes de M. Maugars. La mort du banquier a arrêté Faction de la justice, et la honte d u ne condamnation judiciaire a été épargnée au nom de Maugars ; mais, si les juges n'ont pas eu le temps de prononcer leur sentence, l'opinion publique n'en a pas moins formulé la sienne, et d'une façon impitoyable. L'affaire a eu du retentissement, et les journaux l'ont racontée. Dès son retour à Pressigny, ÉLienne a pu s'apercevoir à certains signes qu'on savait de qui il était fils et comment avait fini son pore.
Il a trouvé Martial Brossardplus réservé et presque cérémonieux; le notaire Duvigrieau le salue maintenant avec une dignité qui frise le dédain; M. Minique même, en lui parlant, a des sons de voix hypocritemont doucereux et des airs de commisération irritants.
Élienne ne peut plus se faire d'illusions : son aventurc est connue partout, et son nom est devenu affreusement lourd à porter, — si lourd que le jeune homme recule maintenant devant l'idéè d'offrir à une femme d'en partager le poids avec lui. Il ne songe plus à Thérèse qu'avec une amère pensée de renoncement. Simon Maugars a été jusqu'au bout funeste à sa descendance ; il a emporté dans sa fosse les derniers rêves de bonheur de son fils* A travers la brume
laiteuse qui voile l'horizon, Étienne suit les contours " de la côte des Murets et cherche la place où s'élèvent les toits de la Joubardière. — Thérèse est là-bas ; peut-être, à cette même heure, songe-t-elle au jouf où le peintre viendra reprendre l'entretien commencé en octobre dans le champ des Courtils. Étienne est convaincu que, ce soir-là, sa requête a été sur le point d'être accueillie, et que Thérèse allait dire oui quand Tifïeneau est intervenu. Mais aujourd'hui, si elle savcit ce qui s'est passé , sa réponse serait-elle encore la même? — Il ne veut pas chercher à la connaître, ni avoir l'air de réclamer l'exécution d'une demi-promesse faite à une époque où son nom n'avait pas été publiquement déshonoré. Il lui répugne de peser sur la détermination de Thérèse, et de devoir à sa compassion ce qu'il voulait obtenir Uniquement de son amour.
— Non, se dit-il en s'éloignant brusquement de la fenêtre, je ne peux plus être le mari de cette charmante fille; je dois oublier ce rêve d'une vie intime, à deux, au fond d'une campagne, comme on oublie un heureux coin de terre entrevu en voyage pendant que le train file à toute vapeur...
Assez de songeries!... Il faut aborder maintenant les réalités maussades de la vie pratique; il faut lutter pour gagner le pain quotidien et faire honneur aux engagements déjà pris. Le tableau commandé par Schwartz n'est pas encore commencé, et Étienne
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se reproche de vivre avec l'argent d'un travail qui n'est pas exécuté. Dans ses courses de l'automne, il a fait, à la vérité, de nombreuses études et recueilli de précieux renseignements ; mais l'œuvre n'est pas nettement conçue, le sujet de son tableau flotte dans sa tête comme un embryon obscur. Il est temps ce soir de passer du rêve à l'exécution. — Allons, soyons courageux et tâchons de vouloir ! — Étienne allume sa lampe, choisit dans un carton une grande feuille de papier à dessin , taille un fusain et reste en méditation devant la feuille blanche.
Au dehors, les bruits s'éteignent; X Angélus est sonné, l'omnibus vient de passer et Pressigny s'endort. Seul, le vent continue à mener sa ronde autour de la maison de M. Minique. Il ébranle les vitres, gémit aux portes, emplit les couloirs de sa plainte aiguë et sifflante ; on dirait qu'il parle de bonheurs perdus, de joies passées sans retour, d'amours ensevelies à jamais... Sous l'impression de ce chant désolé, Étienne travaille avec acharnement. La page blanche commence à se zébrer de lignes noires, d'abord confuses, puis plus précises. Cinq ou six fois le jeune homme les efface et recommence. Les heures se passent; il reste penché sur son papier, n'entendant même plus le vent qui brame et la girouette qui grince. Dans la cheminée, le feu s'est consumé et la lampe baisse. Enfin, Étienne jette son bout de fusain et se redresse, la tête brûlante, les pieds gla-
cés. Il a achevé le croquis de sou tableau : — Un Enterrement au village.
Dès le lendemain, il prépare son attirail de peintre, boucle ses guêtres, met le sac au dos, et, accompagné du gamin qui porte son bagage, il gagne l'endroit qu'il a choisi pour y exécuter son œuvre en plein air. — C'est à deux lieues de Pressigny, tool à l'opposé de la Joubardière, un village ou plutôt un hameau, situé au bord du Brignon et nommé le Châtellier.
Le Châtellier se compose d'une vingtaine de chaumières assises en demi -cercle autour des douves d'un ancien manoir du xvi e siècle, qui est devenu avec le temps une simple ferme. Du porche cirai ré do la cour du domaine, un chemin montant conduit au village de Paulmy, dont l'église encapuchonnée d'un toit d'ardoise se montre à une portée de fusil, audessus de la cime ronde des noyers. Étienne sYst installé à l'auberge et a tout d'abord lié connaissance avec le curé. Celui-ci, alléché par la promesse d'un tableau pour son église, a mis à la disposition du peintre son sacristain, ses chantres et ses enfants do chœur, en les àutorisant à poser comme modules, Du matin à la nuit, Étienne travaille sans relâche devant le porche du Châtellier, au grand ébahissement des paysans qui viennent s'attrouper autour de sa toile. Les courtes journées d'hiver passent mai n tenant trop vite; son tableau l'absorbe et l'enfièvre. Chaque
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nuit, dans ses rêves, il voit les effets de lumière et les colorations qu'il n'a pu encore parvenir à rendre. IL vit avec ses personnages, et, dans cette lutte passionnante de l'exécution, les grises semaines de novembre et de décembre s'accumulent plus rapides que l'eau courante du Brignon dans les douves do l'ancîen manoir.
A la Joubardière, pendant ce temps, les journées semblent trop longues, au contraire. Les travaux du dehors sont terminés. Le père Baillargeon, devenu casanier et frileux comme les chats aux premiers froids, vient s'asseoir devant Pâtre sur une chaise basse, douillettement recouverte d'une peau de mouton ; il y reste des heures à fumer et à cracher sur les landiers, ce qui met de fort méchante humeur la Baillargeonne. La bonne femme, elle, ne demeure jamais en repos ; elle tracasse du matin au soir, passant comme une navette de la cuisine à la bassecour et de rétable au fournil. La lessive d'automne est finie ; les buandières ont rapporté le linge du lavoir et l'ont fait sécher dans le verger, où chaque soir Thérèse en va chercher des brassées qu'elle monte dans sa chambre, car c'est elle qui se charge du pliage et du raccommodage Dès le matin, elle
s'insifilli-' près de la fenêtre, et, ayant à ses pieds la marine m les chemises et les draps de toile bise sont entassés, elle tire l'aiguille tout en regardant à travers les carreaux verdâtres les collines brumeuses qui serli étonnent dans la direction du bourg. — Les jachères nues ont des teintes d'un violet sombre; le h\i\ qui commence à pousser, s'étend ça et là en carres verdoyants au milieu des labours bruns. Au ciel, de longs nuages d'un gris noir fuient vers les tours de Pressigny, comme s'ils étaient chassés par une puissance mystérieuse. Un vol de corbeaux plane dans Pair, puis va s'abattre sur des champs ensemencês.,.
Et TluTèse songe àÉtienne. Elle se demande quels tristes incidents peuvent le retenir à Saint-Clémen- Uu; elle commence à s'étonner d'une si longue absence- U puis le départ du jeune homme, elle n'est descendue qu'une fois au bourg pour assister à la graiid'rnesse de la Toussaint. Dans les regards et les sourires des gens assemblés à l'église, elle a cru retrouver cette expression à la fois curieuse, sournoise et ironique dont elle a tant souffert déjà un soir, dans le salon des Palatries. Mal à l'aise et inquiète, elle est revenue très triste à la Joubardière et n'est plus retournée à Pressigny.
Elle ne doute pas d'Étienne, mais elle est troublée. Chaque malin elle se lève, anxieuse, en se disant : — Il reviendra peut-être aujourd'hui! — Les heures
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se traînent lentement jusqu'au soir, et la borrîerie s'endort sans qu'aucun visiteur soit venu la distraire de sa solitude. La Joubardière, si joyeuse, si chantante et ensoleillée àj'automne, ressemble maintenant à un tombeau. Thérèse n'a plus sa vivnnlij d'autrefois, elle ne fredonne plus en tirant son aiguille. Elle est pâle, ses yeux sont cernés, ses sourcils se rapprochent et se froncent avec une expression assombrie, inquiétante. Elle a perdu rappétil ; en la voyant manger du bout des dents, le vieux Baillargeon secoue la tête et la Baillargeonne se désole.
Ainsi tout novembre s'écoule, puis décembre arrive avec ses claires journées de gelée, où le ciel est tout bleu et la prairie toute blanche de givre. La borderie est si bien enfouie entre les bois des Courtils et les replis de la côte des Murets qu'aucune des rumeurs de la ville n'y parvient; les journaux y sont inconnus, et le piéton ne s'y arrête pas quatre fois dans l'année. Les relations de voisinage, déjà peu fréquentes en été, sont tout à fait nulles au cœur de l'hiver. On n'y sait rien de la catastrophe de Simon Maugars; on n'y a même pas appris le retour détienne et son brusque départ pour le Châtellier, Pourtant un pressentiment douloureux agite sans cesse l!esprit de Thérèse. Elle devine que quelque chose de grave a dû se passer à Saint-Clémentin ; elle craint qu'Étienne n'y ait été retenu par un deuil ou une
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maladie, et un soir, perdant patience, elle prend le (jiirii d'écrire à Célestin Tiffeneau. Elle connaît la rli si- ration de Célestin et son dévouement pour la in oison Maugars; elle est certaine que celui-là, tout en ] ti î gardant le secret, lui fera connaîtreia vérité. - [.'ne fois la lettre écrite et confiée au piéton qui passe chaque matin à la corne du bois, elle revient bravement s'enfermer dans sa chambre haute. Elle reprend son aiguille, et elle attend; elle attend, le cœur plein d'angoisse, calculant à chaque aiguillée les heures que met une lettre pour parvenir à Saintriéincntin et le temps nécessaire à l'expédition de la réponse...
Cependant la semaine de Noël approche, et le tableau d'Étienne est presque achevé; du moins tout r< <pjj devait être exécuté en plein air et sur les lieux est terminé. Maintenant la toile est remisée da us la maison de M. Minique. Étienne, avant de s'occuper des derniers détails, contemple son œuvre sfnis le jour plus égal et plus sobre de l'atelier. Le tableau est bien venu et l'ensemble donne vivement l'impression que l'artiste a voulu traduire. — C'est un enterrement de jeune fille. Le cercueil, voilé d'un drap blanc, est porté par quatre paysannes robustes. Le cortège sort du porche moussu du Châtétlief et se répand sur le chemin qui longe les douves. En avant, trois filles de la congrégation du Rosaire, en robes blanches, escortent la bannière de la
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Vierge, brodée d'argent mat. Le prêtre et les chantres en surplis les suivent. Aux mains des enfants de chœur, les chandeliers d'argent, et audessus de leurs têtes, le crucifix scintillent doucement. Autour des porteurs, les cierges jettent un flamboiement blafard; enfin, derrière le cercueil, dans l'ombre du porche, le groupe des parents et des amis en deuil forme repoussoir. Ce blanc convoi de vierge chemine lentement sur le sol semé d'une légère poudre de neige, entre les peupliers étincelants de givre ; les bâtiments du vieux Châtellier s'enlèvent en noir sur un ciel lilas où des nuées, mollement tendues comme un manteau d'hermine, filtrent à travers leur blancheur la lumière assourdie d'un pâle soleil d'hiver. Les physionomies sont rustiques et graves; l'impression est mélancolique, sans mélange de sentimentalité. L'air circule à travers les groupes et les baigne délicatement. Il semble qu'on va entendre, à travers l'atmosphère vaporeuse, le tintement argentin de la cloche qui doit sonner là-bas, dans l'église, dont le clocher d'ardoise pointe entre les arbres. On se sent remué intimement par l'harmonie sympathique de ce paysage semé de givre et de ce blanc deuil de jeune fille. Ou retrouve là « ces larmes des choses » qui touchent si profondément notre cœur, parce qu'elles sont en quelque sorte le signe éloquent d'une mystérieuse parenté entre l'homme et la nature. On se dit que
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l'artiste qui a su rendre ces secrètes affinités les a vivement senties et a été vivement ému lui-même.
En eflet, Étienne a été plus d'une fois secoué par une poignante émotion en travaillant à son tableau. No mèue-l-il pas lui aussi le deuil de son amour et de ses meilleurs rêves de jeunesse? Lui aussi, pendant ces blanches journées de décembre, il a pleuré iuUMeurèmerit sur ses espérances mortes, et il a dit adieu à une jeune fille aimée. C'est son cœur qu'il a répandu sur cette toile, et c'est pour cela sans doute que, rien çu*à la regarder, on se sent des larmes dans les yeux. — Lui-même, en l'examinant sous ce jour froid de l'atelier, il est pris d'une tristesse navrante. Il songe qu'il faut faire une croix sur les jours VhHireux de sa jeunesse, qu'il faut rentrer à présent dans la lutte, dans l'inconnu, sans avoir à ses côtes la femme qu'il aimait, la Thérèse énergique et loyale, dont la tendresse robuste l'aurait soutenu...
Un marnent le courage l'abandonne. Il est tenté de fuir la maison de M. Minique, de gravir la côte des Muruls, de courir à la Joubardière pour voir Thérèse une dernière fois et lui exposer les raisons qui le condamnent à s'éloigner. Mais une réflexion accablante le cloue à sa place. — S'il se présente à la bûKÂQrfej il aura l'air d'invoquer la pitié de celle qu'il aime et de chercher à peser sur sa volonté, pour obtenir de son bon cœur un oui qu'elle ne dirait
peut-ôtre pas si elle était laissée à elle-même, Non, il ne fera pas cela. Il s'éloignera silencieusement, et, une fois parti, il lui écrira pour lui donner une suprême explication. Demain soir, il sera à Paris, et quatre-vingts lieues s'étendront entre lui et la Joubardière...
Il va se rasseoir devant sa toile ; ses yeux s'arrêtent sur la jeune fille qui porte la bannière de la Vierge, et dont la tête a été peinte d'après une étude de M ,le Desroches, ébauchée à la Joubardu-rc. C T esl bien Thérèse, avec son teint mat et ses bandeaux bruns dépassant les tuyaux de la coiffe tourangelle ; ce sont bien ces mêmes lèvres rouges et franches, ces mêmes yeux aux prunelles brillantes comme des cerises noires, cette charmante et sauvage figure qu'il a tant aimée. Par instants il croit la voir s'animer, et, fermant à demi les paupières, il songe au temps où il vivait près d'elle dans le clos de la barderie. — Au dehors, tout est silencieux. C'est dimanche, et M. Minique est sorti. La paix de la solennité dominicale enveloppe le bourg ; dans l'air ^laeo on entend seulement le tintement endormant et monotone des cloches des vêpres. Glissant dé plus en plus dans le rêve, les yeux tout à fait clos, Étienne se laisse bercer par cette lente sonnerie. Soudain il lui semble qu'on a poussé la porte de l'atelier, dont le tableau lui masque l'ouverture. Ses paupières se soulèvent à demi, et brusquement il se dresse sur
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ses pieds. Ce n'est plus la figure peinte sur la toile t c'est Thérèse en chair et en os qu'il a devant lui.
— Thérèse!
Les franches lèvres rouges s'entr'ouvrent pour laisser passer un bon sourire, les yeux noirs plongent iliins ceux d'Étienne leur ferme et limpide regard j èl i' ut en se débarrassant de sa cape :
— Depuis quand êtes-vous de retour? demande la jeune, fille.
Etienne se trouble, son héroïsme de tout à l'heure l'abandonne; il balbutie et répond d'une façon evasive i
— Depuis hier seulement.
-Menteur! s'écrie Thérèse en levant un doigt menaeaiiL
Il baisse la tête et ne trouve plus rien à dire.
- Vous êtes ici depuis six| semaines, continue-telle ; pourquoi n'êtes-vous pas revenu à la Joubar-
dière ?
- Je ne suis pas resté au bourg, réplique enfin Étiemie, j'ai travaillé au Châtellier où j'ai peint ceci; — et il lui montre le tableau de V Enterrement.
M Uu Desroches examine attentivement la toile, ses lèvres font la moue, ses sourcils se rapprochent; tout à coup une lueur mouillée passe dans ses yeux.
- Àîi ! murmure-t-elle d'une voix moins nette, il y a une des figures qui me ressemble !..«
Après un silence* elle reprend i
LE FILS MÀUGÀRS.
— C'est beau, bien que le sujet soit trop triste... Je comprends que ce travail vous ait occupé» mais vous êtes tout de même très coupable de ne pas avoir donné de vos nouvelles... Ce n'est pas ce que vous m'aviez promis en partant !
— Thérèse, s'écrie Étienne, je ne suis pas revenu, parce que j'avais à vous dire des choses trop pénibles, et que je préférais vous les écrire... Si vous saviez ce qui s'est passé à Saint-Clémentin I
— Je le sais... Célestin m'a écrit.
— Vous êtes au courant de tout? répète-Wl en rougissant et en baissant les yeux.
— Je sais que maintenant vous êtes malheureux, comme je l'ai été... Mais je ne vois pas en quoi voire malheur vous empêchait de venir chercher une réponse à la proposition que vous m'aviez faite dans le champ des Courtils... Ne vous en souvenez-vous plus?... Une simple et bonne vie de paysans à nous deux 1
— Ah 1 s'écrie-t-il d'une voix confuse et brusquement coupée de silences, cette offre, je ne puis plus, je ne dois plus la faire. . . Je suis déjà trop misérable S . . , Je veux souffrir seul 1
. — Vous êtes un orgueilleux !... Eh bien, moi, je suis moins flère, et puisque vous ne vous décidiez pas à monter chez nous, je suis venue vous dire que j'accepte, parce je sais que vous m'aimez et parce que...
— Thérèse I...
IL s'est rapproché d'elle et lui a pris les deux
mains...
— Parce que je vous aime I poursuit-elle en se laissant tomber dans ses bras.
Us restent longtemps ainsi, serrés l'un contre l'autre, devant le grand tableau muet. La maison est toujours silencieuse et comme assoupie ; au loin seulement les cloches de vêpres continuent à égrener leur sonnerie lente et berceuse.
Les jours d'été sont revenus. La lumière argentée des belles matinées de juin s'épand libéralement sur le bois des Courtils, la côte des Murets et la vallée de TÉgronne. Dans le clos de la Joubardière, à l'endroit où finit le potager et où commence la prairïn, Etienne travaille, assis devant son chevalet, Uni dis qu'à ses pieds, parmi l'herbe drue, se roulent ses deux premiers-nés, deux drôles de trois à cinq uns, gaillards et râblés à souhait. A travers les brandies des arbres fruitiers, le soleil fait pleuvoir des goulLes lumineuses sur les têtes bouclées, sur les clinirs dorées par le hâle et sur les grands yeux épanouis des bambins. — Étienne est maintenant maître et seigneur de la Joubardière. Un an après son marine, grâce au zèle de Célestin Tiffeneau, la liquidation île la maison Maugars s'est trouvée terminée, et, les créanciers une fois désintéressés, il est reste neL
LE FILS MÀUGARS.
une somme de vingt mille francs, plus une quantité «le créances d'origine équivoque dont le fils du banquier s'est hâté de faire l'abandon aux débiteurs, ouant à cette épave de vingt mille francs, représentant à peu près la dot de sa mère, Étienne l'a employée à acheter la métairie louée aux Baillargeon ri il s'y est installé avec Thérèse et les deux métayers qui achèvent d'y vieillir en paix. Le succès de Y Enterrement au village, au Salon de 1858, lui a wilu une médaille et de nombreuses commandes, qui (qî permettent de mener une existence tranquille et indépendante à la Joubardière. Il ne passe guère à Paris que deux ou trois mois ; il vit le reste de l'année dans ce coin de la Touraine, où il travaille plus è Taise et où il est tout entier à sa femme et à ses enfants.
Les deux jeunes drôles ont sucé la force et la mu lté aux mamelles de la mère nature. En piochant son étude, Étienne les regarde de temps à autre se vautrer dans l'herbe, et les admire. Autour de lui l out est clair et joyeux. L'herbe haute de la prairie nndule et semble vouloir submerger les troncs des pommiers avec ses vagues blondissantes. Le bouillonnement delà rivière, le bourdonnement des insecles, la flûte des loriots, les mugissements des vaches et Iç clairon des coqs s'unissent pour former une musqué allègre et réconfortante. Des touffes de coquelicots jettent leurs notes écarlates dans la verdure
des prés ; au long des plates-bandes du potager, les amarantes, les juliennes et les œillets se pavanent en pleine lumière. Un parfum de girofle se mêle à la senteur exquise des fraises mûrissantes. Les framboises aux baies purpurines foisonnent sous tes feuilles à triple découpure, et les cerisiers s<mt rouges de fruits. Une bonne odeur de bien-être et d'abondance s'exhale de partout.
Des pas légers font crier le sable de l'allée, les ramures des framboisiers s'écartent vivement, et, dans une flambée de soleil, Thérèse apparaît, encadrée de verdure et accueillie par les cris d'oiseau des marmots. Elle est vêtue en campagnarde, et elte a conservé la coiffe tourangelle, dont ses cheveux épais soulèvent la mousseline tuyautée. Le moelleux gonflement de sa poitrine, la courbe élargie et omluleuse des hanches, un certain alanguissement de la démarche semblent déjà annoncer que les deux premiers-nés ne seront pas les derniers, et que l'époux robuste n'est pas lasse des joies de la materai Le. Ses yeux noirs ont un éclat humide, ses dents blanches et saines étincellent dans un sourire, uno nuance rosée colore ses joues mates et rondes. Dans ses bras demi-nus elle porte un panier plein do fraises et de framboises fraîchement cueillies.
Étienne, émerveillé, dépose sa palette pour iftienx Voir sa femme. Leurs yeux aimants et charmés su rencontrent dans un sourire» Au milieu des frondai-
sons plantureuses de la Joubardière, sous ce doux ciel de Touraine, en face de ces prés en fleur, de ces cerisiers mûrs, de ces enfants hâlés qui se roulent dans l'herbe , de cette épouse jeune et féconde, Étienne se sent royalement heureux. Son cœur ploie sous ce trop-plein de bonheur comme une branche plie sous le poids des fruits. — Tous deux se regardent émus ; une même pensée gonfle leur poitrine et mouille lentement leurs paupières : cette complète félicité les effraye. — Ils sont pris en même temps de cette inquiétude mystérieuse qu'on éprouve parfois dans l'enfance, à la veille du dimanche, lorsqu'avec un frisson mélancolique on songe que le lendemain, à pareille heure, la fête sera presque finie et la coupe de joie d^jà^â&quû^gnuisée.