DEUXIÈME PARTIE
En 1857» rentrée en loge des peintres admis à concourir pour le prix de Rome eut lieu le 18 avril et l'exposition publique des concours s'ouvrit le 23 juillet. Le matin, un peu avant onze heures, le public d'amateurs, friand de ces sortes d'exhibitions, stationnait dans la jolie cour de l'École des beaux-arts, où )e portail du château d'Anet découpait sur le pavé ensoleillé l'ombre bleue de ses arcades. A cette époque, la façade du quai Malaquais n'était pas encore construite, et l'exposition des concours avait lieu dans une salle du premier étage, dite salla des grands pri%i où l'on a depuis aménagé les ateliers Gérome et Cabanel. Les arrivants, groupés dans les coins ombreux de la cour, trompaient les ennuis de Fat* tente en observant le rassemblement tumultueux des élèves de l'École» tassés contre la porte du bâtiment central et se poussant déjà pour entrer les premiers,
des que le gardien ouvrirait les deux battants.
Onze heures venaient de sonner, et le gardien demeurait immobile devant la porte close. La foule peu endurante des élèves commença de s'impatienter. Sa mauvaise humeur contre L'administration, qui ne se pressait pas, se manifesta par des clameurs variées : — miaulements, gloussements, imitation des cris de la rue ; — puis, quand toute la bande se fut suffisamment égosillée, comme la porte restait obstinément verrouillée, on se remit à discuter les mérites et les chances des logistes. Les conversations à haute voix se croisèrent, tapageuses, violentes, mêlées de huées et de charges d'atelier :
— Il paraît que le tableau de Laignier est épatant.
— Merci ; en voilà un qu'on ne me fera jamais avaler 1
— Il y a des gens qui aiment sa peinture.
— Sa peinture?... Une glace aux fruits, moitié citron et moitié vanille,.. C'est froid et ça vous agace les dents... Maugars est autrement fortl As-tu vu son esquisse?
— One esquisse, qu'est-ce que ça prouve? grasseya d'une voix enrouée un élève grêle et pâlot, presque un enfant, à la mine effrontée et gouailleuse, je l'ai faite aussi, moi, l'esquisse.
— Il a fait l'esquisse!... Montre ton esquisse! crièrent vingt voix sur vingt tons différents.
— Vite, l'esquisse 1
— L'esquisse!...
En même temps l'élève, poussé à droite et à gauche, était soulevé de terre et finalement hissé sur l'entablement de l'une des fenêtres ; il s'y accrocha avec de lestes mouvements de singe, ébaucha une grimace, fit la charge du Penseur de Michel-Ange et resta un moment impassible, le coude au genou, appuyant sur sa main sa frimousse blafarde et tirant la langue à l'entourage, qui applaudissait.
Au même moment, les deux battants s'ouvrirent, et toute la bande, se précipitant avec une longue clameur dans le vestibule, envahit l'escalier et pénétra dans la salle des grands prix. Derrière montaient plus posément les amis des logistes et le gros du public. A mesure que les curieux entraient dans la salle, un silence presque solennel succédait au tapage de tout à l'heure. Des groupes se formaient autour des dix toiles alignées obliquement de chaque côté de la porte et doucement éclairées par le jour égal qui tombait des grandes baies de la façade orientée au nord.
Au fond, un placard, affiché par l'administration, indiquait le sujet du concours, — Ruth et Booz, — avec ces versets de la Bible :
« — Ruth s'en alla donc, et elle recueillait les épis derrière les moissonneurs. Or, il se trouva que le champ où elle était appartenait à Booz, proche parent d'Élimélech.
* — En môme temps, il arriva que Booz venait de Belhtéem et qu'il dit aux moissonneurs : Le Seigneur soit avec vous. Et ils répondirent : Le Seigneur vous bénisse I
• — Alors Booz dit au jeune homme qui veillait sur les moissonneurs : A qui est cette fille?
» — Il lui répondit : (Test cette Moabite qui est venue avec Nocmi du pays de Moab. »
Deux toiles paraissaient attirer de prime abord les curieux, Tune portant le numéro 3 et l'autre classée sous le numéro 7. La seconde surtout accaparait l'attention; on faisait cercle autour du chevalet où elle était posée, et il y eut un moment où la foule s'épaissit tellement de ce côté, que la circulation devint impossible.
Le numéro 7 avait conçu et exécuté son tableau absolument en dehors de la convention classique. N'eût été le turban de Booz, on se serait cru dans les champs d'un de nos villages. Les moissonneurs, hâtés et demi-nus, avaient des expressions toutes modernes; l'un d*eux, la tête renversée, buvait à la régalade l'eau jaillissant d'un broc rustique qu'il soulevait dans ses maîns rugueuses* Ruth , agenouillée à demi dans les chaumes, avec sa jupe retroussée, une pièce de toile posée sur ses cheveux noirs, avait Vair d'une belle paysanne de la Touraine ou du Berry. Le paysage lui-môme, aux lignes simples et sobres, n'avait rien d'oriental. Les blés, à
demi moissonnés, ondulaient vers la gauche ; à l'horizon, des collines vertes, semées ça et là de bouquets de châtaigniers, se perdaient dans une vapeur bleuâtre. Le soleil venait de se coucher et, dans le ciel, d'un bleu tendre, un mince croissant de lune éclairait la rude figure pensive de Booz. — Cette toile, imprégnée d'un profond sentiment de la réalité, avait une intensité de vie telle, qu'il semblait qu'on allait entendre les appels des moissonneurs dans la tranquillité du soir, et le murmure tremblotant des grillons parmi les chaumes.
— Hein I est-ce assez nature? dit un élève à son camarade ; on y est !
— Et comme c'est fait ! reprit l'autre, sans trucs, sans ficelles!... Regarde-moi ces mains; sont-elles étonnantes?... En voilà un qui sait dessiner et qui n'est pas Dieux jeu.
— Il aura le prix.
— Savoir!... Il a trop de talent pour plaire aux gens de l'Institut.
— C'est égal, il est tellement supérieur aux neuf autres...
Des curieux passaient derrière le chevalet pour découvrir la signature du logiste et Jisaient à haute voix le nom inscrit au revers de la toile : — «Étienne Maugars. » — Des journalistes prenaient des notes, ues amateurs s'approchaient du tableau, puis se reculaient en clignant des yeux. À travers ces allées et
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venues , la foule continuait à s'amasser devant le numéro 7*
Pendant ce temps, Étîenne Maugars se promenait impatiemment du quai Malaquais au quai Voltaire. Quand it passait devant la rue Bonaparte, il regardait avec une angoisse fiévreuse la tache claire qui marquait entre les façades noires remplacement de la cour de l'École, Un frisson le prenait, il n'osait pénétrer dans la rue et recommençait sa promenade inquiète. — S'il s'était trompé dans sa façon de concevoir et d'exécuter le sujet ! Si les neuf autres, qui étaient restes dans la tradition classique, avaient raison pourtant! — Il s'arrêtait au bord du parapet, regardait vaguement couler la Seine ou feuilletait machinalement les livres des bouquinistes; puis, la fièvre lui mettant des fourmis dans les jambes, il arpentait de nouveau le quai t déjà envahi par le soleil de juillet.
Il en était à son cinquième tour, quand un camarade vint le rejoindre, Etienne le regarda rapidement dans les yeux, sans oser l'interroger. — Mes compliments, mon cher, lui cria l'autre en lui serrant la main, on s'écrase autour de ta toile... Tu peux te vanter d'avoir un joli succès !
— Pas de mauvaises plaisanteries, fit Etienne en rougissant; est-ce bon?
— Je te dis qu'on se marche sur les pieds pour mieux voir lou tableau... Il n'y a qu'un cri; c'est le
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meilleur des dix, et tu auras le prix haut la main,
— Tu crois? murmura Étienne, en respirant plus à Taise.
— Parbleu I viens t'en assurer toi-même.
H l'entraîna vers l'École et l'accompagna jusque dans la salle. Étienne se blottit dans une embrasure et regarda avec une volupté délicieuse les gens qui se coudoyaient pour approcher de son tableau, Il n'y avait pas à s'y tromper. Les spectateurs étaient empoignés. Les tètes se penchaient curieusement, puis se relevaient, et les figures exprimaient une visible satisfaction. On se récriait tout haut sur ta franchise et la vigueur de l'exécution. Un critique d'art furt connu, suivi respectueusement de deux ou trois fa miliers, stationna longtemps devant la toile. Sa figure un peu endormie s'éveilla, il laissa tomber deux ou trois mots d'éloge, que ses disciples recueillirent avec des mines admiratives, puis il s'éloigna lentement et ne s'arrêta plus que devant la toile numéro 3, où il recommença le même manège.
Étienne fut tout à coup ressaisi par l'inquiétude. Ce numéro 3 était le tableau de Laignier, son concurrent le plus sérieux. C'était une peinture léchée, très agréable de couleur, avec des prétentions ù l'exactitude archaïque. La gamme fraîche des tons devait plaire aux bourgeois, mais Booz étendait les bras vers Ruth avec un geste de théâtre et les moissonneurs ressemblaient à des figurants d'opéra-co-
inique. Néanmoins, les mines attentives du critique remettaient la puce à l'oreille du jeune Maugars. Il recommençait à avoir peur. Il allait examiner l'œuvre de son rival, puis revenait vers la sienne. — Certainement la toile du numéro 3 manquait de vie et d'originalité ; pourtant elle avait quelque valeur, puisque ce critique s'y arrêtait avec les mêmes airs solennels et satisfaits. Étienne, enfiévré* errait comme une ame en peine et ne pouvait se- décider à quitter la salle. Parfois il s'asseyait sur une banquette, essayant d'attraper au vol des bribes de conversation; puis, faisant un effort de volonté pour penser à autre chose, ii écoutait machinalement le roulement sourd des voitures dans la rue... Au loin, sur le quai, un orgue jouait un air de valse, dont les lambeaux arrivaient par les impostes des hautes fenêtres, Étienne cherchait à reconstituer l'air entier, et, tout à coup, l'obsession des deux toiles le reprenant, il recommençait ses allées et venues du numéro 3 au numéro 7. — Décidément, se disait-il, la mienne vaut mieux. — Les figures attentives amassées devant son tableau le lui disaient aussi, et pourtant il avait peur. Il finissait par ne plus distinguer les détails, la tiHe lui tournait, ses tempes battaient, et, malgré cela, il ne pouvait détacher ses yeux des deux toiles, dont les couleurs papillotaient et se brouillaient*.. — Messieurs, on ferme! cria un gardien»
Quatre heures sonnaient. La salle se vida, on le
poussa dehors, et il se trouva rue Bonaparte. Alors, tournant le dos au quai et marchant droit devant lui, il arriva près de la gare Montparnasse. Le train de Versailles allait partir, Étienne prit un billet, descendit à Meudon et gagna les bois. Il avait besoin d'être seul sous les arbres et de faire un exercice violent pour se remettre de cette première émotion. — Assurément, son tableau était bon, et il avait été remarqué. Maintenant, qu'on lui donnât le prix ou non, on ne pouvait plus lui refuser un talent réel. Il n'était plus le premier venu ; les cinq années de travail et de privations qu'il venait de s'imposer n'avaient pas été dépensées en vain. Il allait avoir un nom... Et, tout d'un coup, jetant en arrière un regard triomphant, il revoyait la matinée d*hiver où il avait quitté Saint-Clémentin à la Ûn de décembre 1851. Il lui semblait encore entendre son père s'écrier au moment du départ : — Tu veux manger de la vache enragée? A ton aiseL*. Avant six mois, tu m'en diras des nouvelles. — Il revoyait la mine plus que froide de sa mère, vexée elle-même de l'écroulement des projets ambitieux qu'elle avait bâtis pour son fils unique. C'était sous ces tristes auspices qu'il avait repris le chemin de Paris* — léger d'argent, blessé dans son orgueil, portant à la fois le deuil de ses tendresses filiales et de son premier amour, n'ayant d'autre point d'appui que sa ferme volonté de réussir, d'autre encouragement que la lointaine espé-
rance d'un succès qu'il entrevoyait comme un mirage conl'us à travers les vitres humides de la diligence...
Aii! les dures journées du début, dans un atelier haut perche de Ja rue de l'Ouest, au milieu de ce Paris de 1852, qui se ru oit au plaisir et ne croyait plus qu'à la force I... Etienne, tout en marchant, se remémorait le temps où il faisait des prodiges pour ne rien dépenser au delà des 150 francs envoyés mensuellement par M mô Maugars. Il déjeunait d T un pain de seigle et d'un bondon, et il dînait pour dixhuit sous dans une crémerie de la rue de Vaugirard où on pouvait, les soirs d'hiver, fumer sa pipe en devisant autour du poêle. Il se rappelait les premiers portraits qu'on lui avait payés, et ses joies folles en touchant les 200 premiers francs qu'il eût légitimement gagnés. Au milieu de cette vie de travail, comme les semaines, les mois, les années avaient passé, jusqu'au jour où une dépêche, lui apprenant que M me Maugars était morte subitement, l'avait rappelé à Saint-Clémcntin pour la funèbre cérémonie 1
Cette mort avait surpris M. Maugars en pleine prospérité. Il était conseiller général, candidat aux futures élections législatives, et on venait de le décorer. La petite ville tremblait devant ce tyranneau qui était devenu dévot, faisait révoquer les fonctionnaires mal pensants et tenait le pays dans sa main. Ce qu'Etienne avait deviné de vexations arbilraires et d'abus d'autorité pendant la triste semaine qu'il
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avait passée à Snint-Clémentin n'avait pas contribué à le réconcilier avec son père. Leur pénible entrevue s'était terminée par ce dialogue, glacial, au moment où le jeune homme allait monter en omnibus : — Tu persistes à mener ta vie de vagabond? avait demandé sarcastiquement le banquier.
— Je persiste à vouloir vivre de mon travail,
— Tu sais que je te dois le compte de la succession de ta mère? avait ajouté H. Maugars avec une pointe d'embarras.
— Merci, je n'exige aucun compte... Je ne veux rien de plus que ce que, ma mère m'envoyait chaque mois.
Le banquier n'avait pas insisté. — Toujours tes idées de puritain! murmurait-il on faisant craquer ses doigts... Tu te nourris de chimères L, C'est de la viande creuse, et lu seras bien heureux un jour de revenir tàter de ma cuisine 1
Etienne n'avait pas répliqué. Toute sa peur, en quittant Saint-Cléroentin, était de voir cette méchante prédiction s'accomplir et de se retrouver à la merci de son père, Il aurait préféré gagner son pain en cassant des pierres sur la grande roule-,,
Aussi, comme il était fier, ce soir, de ce premier sourire du succès!... Fatigué de sa course à travers bois, il revint s'attabler sous les tonnelles d'un restaurant de Bellevue, d'où Ton apercevait entre les marronniers un coude de la Seine, et au delà, dans
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une brume dorée, tout Paris éclairé par le soleil couchant. Eû dînant, Éticnne regardai! avec une orgueilleuse satisfaction te panorama de cette grande ville où, dans trois jours peut-être, son nom serait acclamé par la voix retentissante des journaux. Des dûmes de palais, des (lèches d'église, des milliers de toits émergeaient du milieu des fumées ; çà et là, dans la buée, une vitre jetait un éclair de pourpre; puis, peu à peu, le crépuscule estompait les arêtes vives, le ciel brunissait, les formes devenaient confuses, et, tout à coup, comme une traînée de poudre, de longues files de becs de gaz s'allumaient, étoilaut l'immense étendue brumeuse. — Etienne, grisé par les émotions de la journée et peut-être aussi par la bouteille de vin vieux qu'il avait vidée, se demandait si cette grandiose illumination n'avait pas lieu uniquement pour fêter son succès. Il lui semblait lire, à l T homoo t en lettres de feu : * Tu auras le prix de Rome! »
L'exposition publique dure trois jours, et le jury ne rend son jugement que dans l'après-midi du quatrième. Étienne Maugars aurait voulu pouvoir dormir pendant ces interminables journées d'attente. Un moment il fut tenté de rester à Bellevue et de ne retourner à Paris que lorsque le jugement serait connu, mais la salle de l'École où son tableau était exposé l'attirait comme un aimant. Il rentra le soir même chez lui.
Le lendemain et le surlendemain, les journaux rendirent compte du concours. La plupart des critiques louaient le tableau n° 7 et lui assignaient le premier rang. Ceux mêmes qui formulaient quelques réserves ne pouvaient s'empêcher de reconnaître le mérite de l'œuvre. Dans le monde des peintres et des élèves de l'École, l'opinion se prononçait nettement en faveur du jeune Maugars. Enfin le jour du juge-
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ment arriva. Etienne n'avait pas dormi et se sentait tout frissonnant, malgré l'étouffante chaleur de juillet. IL résolut de se raidir contre l'émotion qui lui serrait la gorge et s'en alla déjeuner chez un ami qui demeurait rue de Babylone. Pendant quelque temps, tout marcha bien; Etienne , faisant bonne contenance, essayait de manger et causait avec une volubilité nerveuse, mais vers une heure il lui fut impossible de tenir en place; il s'esquiva et s'achemina seul vers les quais. Il allait tantôt à petits pas, comme pour retarder le moment où il connaîtrait ta décision du jury, tantôt avec une hâte fiévreuse, s 1 impatientant de la lenteur des gens qui encombraient le trottoir et songeant qu'à cette même minute on discutait son sort. — Certainement ils me donneront lo prix, se disait-il, ils ne peuvent pas me l'oler... Et cependant s'ils ne me le donnaient pas? — Il s'arrêtait brusquement, effrayé de l'agitation intérieure qui le secouait, et se demandant si les passants ne lisaient pas son émotion sur sa figure, Mais les gens qui le coudoyaient s'en allaient indifférents, tout occupés de leurs propres affaires, Les omnibus roulaient comme d'habitude, les cochers s'interpellaient, les marchandes de fleurs poussaient en criant leurs petites voitures chargées de bottes de roses et d 'œillets, les dames regardaient les étalages; la foule s'écoulait sans avoir l'air de se douter que, dans la grande salle de l'École, en face des dix toiles
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du concours, l'Institut disposait de l'avenir d'Etienne Maugars.
Dans la cour des Beaux-Arts, les élèves attroupes discutaient avec animation en attendant la décision du jury. On trouvait généralement que, pour une question si simple, les juges dépensaient beaucoup de temps. Là-haut, en eiïet, les choses traînaient en longueur, et le choix du grand prix donnait lieu a un débat interminable. Les avis étaient partagés; les peintres tenaient presque tous pour le n° 7, mais tes sculpteurs et les musiciens lui préféraient le n u 3. Le jugement prononcé d'avance par les journaux avait indisposé plus d'un académicien ; quelques-uns s'effarouchaient du dédain du jeune Maugars pour les traditions et voyaient un danger dans cet encouragement à l'art réaliste; bref, les voix se divisaient, et les scrutins se succédaient sans résultat. Vers deux heures, un des secrétaires qui descendit dans la cour fut entouré en un clin d'oeiL — * Eh bien ? lui demanda confidentiellement un élève. — Eh bien ! ça ne va pas tout seul, on vote, on revote, et Maugars perd des voix à chaque tour*
Cette confidence, promptement divulguée, provoqua un redoublement d'agitation, et les conversations devinrent orageuses. Enfin, à trois heures on entendit un remue-ménage à Tétage supérieur. La séance était levée, et les académiciens, en se quittant, continuaient encore leur discussion dans les couloirs,
LE FILS MÀUGARS.
L'un d'eux descendait l'escalier, fumant sa cigarette d'un air endormi et ennuyé; quelqu'un l'aborda et s'informa du résultat : — C'est fini, murmura-t-il entre deux bouffées, le prix est à Laignier...
A peine tombe de sa bouche, le nom du prix de Rome courut avec une rapidité électrique sur toutes les lèvres. Les élèves se le redisaient les uns aux autres: — Laignier I c'est Laignier! — Et le nom du vainqueur, se détachant nettement au milieu d'un murmure confus, traversait la cour, passait pardessus la grille et retentissait déjà dans ia rue Bonaparte, répercuté comme par un écho multiple- Etienne, adossé au mur du quai f en face de l'embouchure de la rue, vit tout à coup les élèves se répandre sur les trottoirs avec l'agitation d'une fourmilière sur laquelle on a marché- Il comprit que le jugement était rendu et traversa rapidement la chaussée. Il n'avait pas fait dix pas dans la rue que le nom de Laignier, lancé par les voix des gens qui sortaient de l'École, vint l'atteindre en pleine poitrine. Il barète, pâlit et fut forcé de s'appuyer à la vitrine dtt marchand de gravures.
** Eh bien I oui, mon vieux, dit un camarade en s'approchent, ces idiots ne t'ont donné que le second prix !.. Et sais-tu ce qui les a décidés? — « Messieurs, a fait observer un académicien, Laignier est pauvre, et il est trop âgé pour concourir l'an prochain ; Maugars est jeune, son père est puissamment riche, il a
le temps et les moyens d'attendre... » Et c'est avec cette ànerie qu'il a enlevé le vote.
Étienne ne trouvait rien à répondre. Ses traits s'étaient allongés, ses lèvres souriaient machinalement ; il songeait avec une rage sourde à cette raison tirée de la richesse de M. Maugars pour lui refuser le prix. — Il était donc écrit que le châtiment de cette fortune mal acquise s'attacherait à lui comme une lèpre ! — Il n'entendait plus rien, les voitures avaient l'air de rouler sur des matelas ; il lui semblait que la muraille d'en face et les arbres du quai dansaient autour de lui. Son compagnon, eflrayé de sa pâleur, essaya de l'entraîner. Une vingtaine d'élèves avaient organisé une partie au Bas-Meudon; l'un deux cherchait à convaincre Étienne qu'il devait faire contre fortune bon cœur et se mêler à la bande, afin de montrer qu'il ne se laissait pas démonter.
— Oui. . . , répondit vaguement celui-ci. . . Tirai vous rejoindre, mais laissez-moi tranquille un moment... Je veux être seul !
11 tourna brusquement le dos à ses camarades et rebroussa chemin dans la direction de la rue de Seine. Il avait déjà doublé l'angle du quai, lorsqu'il s'entendit interpeller par quelqu'un qui avait emboîté le pas derrière lui.
— C'est bien à M. Étienne Maugars que j'ai l'honneur de parler?
— Oui, répliqua Étienne impatiemment
En môme temps, il dévisageait son interlocuteur, — un homme entre deux âges, grand, sec, avec de petits yeux fureteurs, un nez busqué et des favoris poivre et sel,
— Monsieur, reprit l'inconnu, j'ai vu votre tableau, mes compliments... C'est un très beau morceau de pcinlure, mais l'Institut a bien fait de ne pas vous
envoyer à Home, vous vous y seriez gâté, et l'Italie n'est pas votre affaire... Si je vous dis ça à brûlepourpoint, c'est que je m'y entends, . . Je suis Sehwarlz.
Etienne dressa l'oreille. Ce M. Schwartz était un Israélite très connu à l'hôtel des ventes et dans le monde des arts, moitié amateur et moitié brocanteur, ayant pour spécialité d'acheter les toiles des peintres encore peu répandus, mais qui donnaient de belles espérances. 11 les plaçait dans sa galerie, les y laissait dormir, comme on laisse vieillir un vin un peu trop jeune, et les revendait très cher plus tard, quand l'artiste s'était fait un nom, ïi avait un flair merveilleux et se trompait rarement dans ses prévisions,
— Si je me permets de vous déranger, continua- L— il , tandis qu'Etienne balbutiait, encore à moitié ahuri, ce n'est pas pour vous lancer à la tète un compliment banal.,. La preuve que je pense du bien de voire toile, c'est que je vous l'acheté deux mille francs, et que je vous en commande une au Ire...
Vous comprenez les
vous, ça se voit!.. Il
faut exploiter cette veine-là... Pariez pour la province ei cherchez-y un molif campagnard, exécutezmoi un tableau de plein air, bien franc et bien personnel ; je vous le payerai mille écus... Ne vous pressez pas, je vous donne jusqu'au prochain Salon.
— Pardon, interrompit Etienne qui commençait a respirer plus à Taise et à retrouver son aplomb, le tableau que voua désirez me prendra beaucoup de temps, et le temps pour moi est de l'argent, car je n'ai que mon pinceau pour vivre, quoi qu'en dise l'Institut.
— Aussi je vous propose de vous payer moitié du prix d'avance... Vous voyez que j'ai confiance en vous... Est-ce marché conclu?
Etienne ne perdit pas longtemps à réfléchir; Paris lui pesait sur les épaules, et ce voyage à la recherche d'un motif campagnard lui souriait.
— Je vous remercie, monsieur, répondit-il en relevant la tète, et j'accepte.
— A merveille ! Voici ma carte, venez chez moi demain à dix heures; je vous montrerai ma petite galerie et je vous compterai les espèces... Serviteur, monsieur l
C'était le soir de VassemNée de Lésigny. On dansait depuis midi sur la place du village, aux sons de la vielle et du violon, sous un chaud soleil un peu voilé par de blanches nuées floconneuses. Étienna Maugars, las et affamé après trois heures passées en plein air à flâner autour des danseurs et à dessiner des tètes de paysans, était retourné à l'auberge qui fait le coin de la place. Les jambes lui rentraient dans le corps, et il ne souhaitait plus que de trouver une chaise et un bout de table où on lui servirait â dîner. Mais là commençait la difficulté. L'auberge était pleine. Tous les villages poitevins ou tourangeaux, riverains de la Creuse, s'étaient donné rendez-vous à cette assemblée de Lésigny qui était la dernière de la saison. Trois salies du rez-de-chaussée en enfilade étaient bourrées de monde. Un vacarme de voix traînantes et de verres choqués à la ronde
s'envolait, par les fenêtres ouvertes, vers la place où résonnaient les accords grinçants du violon et de la vielle. Autour des tables, l'hôtesse, alerte et ave* nante, courait les bras chargés de bouteilles.
— Ne pourriez-vous me servir à dîner dans un coin? lui demanda Etienne.
— Dame! monsieur, vous voyez, tout est plein... J'ai bien une chambre en haut, mais M. Brossard, le percepteur de Pressigny, Fa retenue pour y souper.
— Ce monsieur serait bien aimable s'il voulait la partager avec moi.
— Je vais le lui demander, dit l'hôtesse.
Tandis qu'elle montait au premier, Étienne s'était assis dans la cour sur la margelle du puits. En quittant Paris, après son entrevue avec M. Schwartz, sa première idée avait été de retourner dans la Vienne et d'y chercher un village où il pourrait faire les études nécessaires à l'exécution du tableau commandé. — En Poitou, il se trouvait dans un milieu familier, et il lui semblait que l'inspiration lui arriverait là mieux qu'ailleurs ; mais Saint-Clémentin et ses environs réveillaient des émotions trop pénibles, et il ne voulait pas s'établir dans le voisinage de son père. Il résolut de parcourir la partie du département qui confine à la Touraine et au Berry. On lui avait vanté souvent la beauté des vallées de la Gartempe et de l'Englin, et il se rappelait le naïf enthousiasme de Thérèse Desroches lorsqu'elle lui décrivait les en-
tours de la métairie de ses parents nourriciers. Lô souvenir même de cette charmante et sauvage Thérèse n'était pas pour peu de chose dans la prédilection du jeune peintre pour le pays accidenté et peu connu qui s'étend entre la Gartempe et la Claise. Trop de préoccupations avaient traversé sa vie depuis cinq ans pour qu'il fût encore épris de Thérèse, mais les impressions de ce premier et rapide amour étaient resLées au fond de son cœur. L'amoureuse était partie après n'avoir fait que traverser sa jeunesse ; le parfum qu'elle avait laissé en passant était si pénétrant et si suave qu'Élienne en était encore imprégné. Depuis 1851, il n'avait plus entendu parler de M (|Q Desroches. La maison de la rue Louis XIII avait été vendue, et la jeune fille n'avait plus reparu à Sainl-Clomenlin ; mais Étienne savait qu'elle était retournée aux environs de Pressigny, dans la borderie de son père nourricier, et ce n'était pas sans une confuse espérance de la retrouver qu'il s'était dirigé vers ce coin de la Touraine et du Poitou. Il avait parcouru avec un intérêt mélancolique toutes ces vallées aux fraîches rivières, dont les noms évoquaient le souvenir des tendres conversations d'autrefois ; il avait visité tous les endroits que Thérèse lui avait vantés jadis : les bois solitaires où se dresse le château de la Roche-à-Gué ; le vieux manoir de la Roche- Célusson, suspendu comme un balcon au-dessus de TEnglin ; la trappe de Fontgombault, qui se mire dans
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la Creuse. Do jour en jour il se rapprochait avec une curiosité inquiète de ce bourg de Pressigny, dans les environs duquel la borderie de Thérèse devait être située. Par une étrange défaillance de sa mémoire, Une pouvait parvenir à se rappeler comment se nommait cette borderie. D'autres noms insignifiants lui étaient restés dans la tête; celui-là s'était évanoui, et malgré tous ses efforts il ne pouvait retrouver les syllabes qui le composaient. La veille, à Barrou, on lui avait parlé de Rassemblée de Lésigny, et le nom de ce village l'avait frappé comme l'un de ceux qui revenaient fréquemment dans les récits de Thérèse. Il y était allé en se disant : — Qui sait? un hasard me remettra peut-être sur la trace? — Mais le hasard F avait peu servi, et, à part quelques croquis amusants, il n'avait tiré d'autre profit de son excursion que l'espoir encore douteux de partager le souper du percepteur de Pressigny.
Sur ce point du moins, il fut tiré de son incertitude par le prompt retour de l'hôtesse. Le percepteur était enchanté d'avoir un compagnon et le priait de monter sur-le-champ, attendu que la soupe était servie.
Etienne, qui mourait de faim, ne se le fit pas répéter; guidé par l'hôtesse, il grimpa à l'étage supérieur et pénétra dans une petite chambre assez proprette, blanchie à la chaux, carrelée, et dont un grand lit à baldaquin de calicot rouge faisait le prin-
eipol ornement. Au milieu, sur une nappe blanche, la soupière fumait, et M. Brossard en personne était en train du poser un second couvert en face du sien.
— Ma foi, monsieur, soyez le bienvenu, dit-il d'un ton jovial a Étienne qui s'excusait, je déteste la solitude, et vous me ferez grand plaisir en me tenant compagnie... Madame Jacobé, montez-nous deux bouteilles de vin de Chinon, et recommandez à Augustine de ne pas laisser calciner son poulet.
M- Brossard, qui frisait la trentaine, était le type du vrai Tourangeau, petit, râblé et un tantinet replet, noir de cheveux et de barbe, le teint très coloré, avec des yeux luisants un peu à fleur de tête , il avait des manières affables et une rondeur bon enfant, nuancée de finesse. Rien qu'à le voir bien campé sur ses jambes courtes, bien à Taise dans sa jaquette neuve de drap gris, avec sa chemise de couleur, dont le col rabattu encadrait un cou puissant et hàlé, on se sentait en présence d'un bon vivant dans le tempérament duquel la mélancolie et la rêverie ne devaient entrer qu'à dose homéopathique.
Ils se mirent à table et, sitôt le potage dépêché, la conversation commença. Entre jeunes gens, tous deux ouverts et communicatifs, la glace fut bientôt rompue. Au moment où on apportait le poulet et la salade, le percepteur avait déjà conté à Étienne qu'il était célibataire et qu'il était venu à Lésigny dans l'espoir d'y rencontrer une jolie fille qui lui avait fait
faux bond. Pour ne pas être en reste avec lui, Étienne lui apprit pour quelles raisons il avait quitte Paris. Cette qualité de Parisien et l'histoire de la commande du tableau de trois mille francs ne contribuèrent pas médiocrement à grandir le jeune Maugars dans l'opinion du Tourangeau. Le percepteur regardait avec une certaine déférence cet artiste auquel on payait mille écus une toile barbouillée de couleurs. Le vieux vin de Chinon à odeur de fram- 1 boise, libéralement versé par le percepteur, aidait encore à rendre plus expansifs les deux convives. On causa de Paris et de ses plaisirs. M. Brossard y était allé lors de l'Exposition de 1855, et il gardait un souvenir très vif de certaine soirée passée à Mabille. 11 en parlait avec des yeux humides et de gros éclats de rire, et il manifesta une violente surprise lorsque Étienne lui avoua n'avoir jamais mis les pieds dans ce lieu de délices. Au dessert, M. Brossard, tout en croquant des amandes fraîches, s'accouda sur la table et demanda à Étienne dans quel village il comptait s'installer.
— Je n'en sais vraiment rien, répondit le jeune homme, je flâne un peu à droite et à gauche, à la recherche d'un endroit où je trouverai des types intéressants et des modèles qui consentiront à poser..., car c'est là le point important, et je sais par expérience que, dans ce pays-ci, il n'est point facile de décider les paysans, surtout les femmes, à servir de modèles.
m LE FILS MAUGÀRS.
— N'est-ce que cela? s'écria le percepteur en vidant son verre, il faut venir avec moi à Pressigny... La vie y est facile et plantureuse. Je vous dénicherai un logement où vous pourrez travailler à votre aise, et foi de Martial Brossard, si vous avez besoin de modèles, je vous ferai faire la connaissance de jolies filles, point bégueules. Et puis vous m'avez l'air d'un bon garçon ; quand vous vous ennuierez à l'auberge, vous viendrez manger la soupe avec moi... J'ai une cuisinière qui n'a point sa pareille pour accommoder les oronges,.. Est-ce entendu?
— J'accepte, repartit Etienne, dans l'esprit duquel le nom de Pressigny s'associait sympathiquement avec le souvenir de Thérèse Desroches.
— Tope l Je vous emmène ce soir et vous offre l'hospitalité en attendant que vous trouviez un meilleur gîte. Avez-vous vos bagages ici?
— Non, je les ai laissés à Barrou, au Cheval blanc*
— Yous les ferez prendre demain par le messager et nous pourrons nous en retourner à pied, en fumant. II n T y a que deux lieues d'ici au bourg.. - Souhaitons le bonsoir à M" 10 Jacobc et décampons, car le temps se brouille, et ce serait dommage si la pluie nous prenait avant d'être rendus.
Etienne mit le nez à la fenêtre. Le ciel s'était su* bitement couvert en effet, et de gros nuages s'amoncelaient à l'horizon. Ils se hâtèrent de payer leur écot et gagnèrent le bord de la Creuse, où un bac trans-
LE FILS MÀUGARS.
portait les piétons sur l'autre rive. Ils étaient encore au milieu de la rivière que les premières gouttes do pluie, larges et lièdes, commençaient à tomber,
— Ce n'est rien, dit Martial Brossard en jetant un •coup d'œil inquiet sur sa jaquette neuve, èlcs-vuus bon marcheur?
— Oui.
— En ce cas, nous ferons les enjambées doubles, et peut-être pourrons-nous esquiver le gros de l'orage.
Ils perdirent encore un peu de temps à cause des indications qu'Etienne dut donner au Cheval blanc pour la direction des bagages, et quand ils montèrent la côte des Courtils, la pluie s'annonça sérieusement.
— Saperlipopette! murmura le percepteur en nouant son mouchoir sur son chapeau , nous serons saucés !
Étienne se mit à rire. Il était habitué à ces surprises-là et une averse ne l'effrayait guère. D'ailleurs, •la sève framboisée du vin de Chinon lui avait donné une pointe de gaieté ; la perspective de son installation à Pressigny lui souriait; il aspirait avec volupté la bonne odeur de terre mouillée qui s'exhale du sol après les premières ondées ; il songeait que là-bas, dans quelque coin de cette campagne que la nuit enveloppait doucement, il y avait une métairie où vivait Thérèse Desroches, et toutes les délicieuses émotions de son premier amour lui montaient à la tète
avec les parfums de la terre. Dans le bois des Courtils, la pluie glissait à petit bruit parmi les aiguilles des pins. Étienne fredonnait un lambeau de vieille chanson; il trouvait piquant que lui, Parisien, supportât les légers inconvénients de l'averse plus bravement que son compagnon, qui aurait dû être habitué de longue date à ces hasards de la vie campagnarde. Il en fit l'observation à Martial Brossard, qui était devenu fort taciturne.
— Vous me prenez pour une poule mouillée? répondit le percepteur; eh bien, non; je n'ai peur de l'eau que quand elle tombe dans mon verre; seulement, j'ai eu aujourd'hui la malheureuse idée d'étrenner ma jaquette neuve, et cette maudite pluie va me la gâter.
En effet, la jaquette grise courait grand risque de perdre son lustre. A la sortie du bois, lèvent s'éleva, et la pluie, devenant plus violente, commença à cingler ferme le visage des deux voyageurs.
— Sacrebleul c'est insupportableJ s'écria M. Brossard en relevant le collet de sa jaquette; il tombe des hallebardes et avec cela il fait noir comme dans un four 1
Il s'arrêta indécis, son regard fouilla les ténèbres, et tout à coup il poussa un soupir de satisfaction, tandis que son bras s'étendait vers la droite, dans la direction d'une lumière qui scintillait à travers la nuit pluvieuse*
LE FILS MAUGARS. m
— Si je n'ai pas la berlue, reprit-il, cette lueur là-bas doit venir de la Joubardière...
Il avait à peine prononcé ce nom qu'Etienne poussa à son tour une exclamation :
— La Joubardière 1 dit-il.
— Oui, c'est une borderio où nous pourrons attendre la fin de l'averse et où on nous fera du feu pour nous sécher.
— La Joubardière, répétait Étienne, c'est bien cela l
— Y êtes-vous allé déjà?
— Non, mais j'ai entendu parler autrefois d'une métairie de ce pays-ci qui portait le même nom.
— C'est possible, c'est un nom. assez répandu, et je connais dans le canton trois ou quatre borderies qui s'appellent de même...; mais celle-ci est occupée par de braves gens qui nous feront bon accueil... Allons-y.
Il s'engagea dans les terres sablonneuses et Étienne le suivit, tout en sentant son cœur faire un léger tictac au fond de sa poitrine.
A mesure qu'ils s'approchaient, le profil des bâtiments de la Jou barrière devenait plus précis. On distinguait le colombier en forme de tourelle, Tes engrangernents couverts de chaume et le toit aigu delà maison d'habitation. En même temps les chiens se mirent à aboyer. La lumière que les deux compagnons avaient aperçue brillait à la fenêtre d'une pièce du rez-de-chaussée un peu élevée au-dessus du sol, et à laquelle on arrivait par un perron de quelques marches. Le percepteur, après avoir apaisé les chiens en les appelant par leur nom et en les flattant de !a main, gravit le petit escalier et ouvrit la porte, qui n'était fermée qu'au loquet.
La pièce était une grande cuisine avec une haute cheminée au manteau de laquelle pendait une lampe à bec, dont la lueur vacillante éclairait à peine le milieu de la salle, Assise sur une chaise basse, le
dos opposé à la porte, une jeune paysanne était occupée à écosser des haricots, dont les tiges encore feuillues formaient un amas de verdure à côté d'elle.
Elle tourna lentement la tête, et tout à coup % apercevant des étrangers, elle se leva effrayée.
— N'ayez pas peur, mademoiselle , dit Martial Brossard en secouant son feutre trempé, c'est moi qui viens m'abriter un moment chez vous, avec un ami, à cause de cette maudite pluie qui nous a pris en chemin,
— Ah ! monsieur le percepteur, répondit-elle d'une voix nette et bien timbrée, qui fit tressaillir Étienne jusqu'à l'extrémité de ses talons, excusez-moi, j'avais cru d'abord que c'étaient le père et la mère qui rentraient.
— Le père Baillargeon et la Baillargeonne sont donc dehors par ce temps de canard?
— Ils sont allés à Y assemblée de Lésigny pour tâcher d'y gager un petit pâtre, le nôtre étant tombé au sort cette année... Ils ne tarderont pas longtemps à celte heure. Asseyez-vous, je vais vous allumer une flambée et vous vous sécherez.
Elle repoussa du pied les tiges enchevêtrées des haricots, avança des chaises, puis jeta sur les chenets une bourrée de sarments et y mit le feu. Les brins secs pétillèrent bruyamment; une vive flamme lécha la crémaillère, et aux yeux des nouveaux venus la jeune fille apparut, nettement éclairée de bas en
iDS ht FILS HÀUGÀR9.
haut par cette flambée. On voyait les plis de la jupe d'étamine noire bouffant sur les hanches, la colonnade brune du tablier à bavette épinglé aux épaules, serré à la taille et modelant les rondeurs de la poitrine où se croisait un fichu blanc; la lumière dorait légèrement les joues halées, faisait rougir les lèvres charnues et scintiller deux yeux noirs ; ses mobiles reflets se jouaient sur un front large, encadré d'épais bandeaux bruns , dépassant la coiffe ronde et tuyautée du bonnet tourangeau. Etienne se sentit envahi par une violente émotion : il venait de reconnaître Thérèse, une Thérèse paysanne, telle qu'il se souvenait de Tavoir vue un soir dans le jardin de la maisonnette de Daltdcnt.
Le saisissement et aussi un douloureux attendris^ sèment, à la vue de la fille du docteur Desroches réduite à cette condition plus que modeste, le clouèrent immobile dans Tanglc de la porte, où une haute armoire à linge l'enveloppait de son ombre.
Le percepteur s'était déjà assis à chevauchons sur une chaise et, le dos au feu, séchait sa jaquette dont le drap commençait à fumer,
— N'auriez-vous pas besoin de vous sécher aussi, monsieur? reprit la jeune fille en s'adressa nt au peintre qui ne bougeait plus de son recoin obscur; venez, ne vous gênez point.
Il obéit, sortit de la pénombre et entra non sans embarras dans le cercle lumineux projeté par les
LE FILS MAUG AHS,
sarments enflammes. Thérèse, tout en attirant un escabeau vers le tas de haricots, le regardait attentivement. Tout à coup ses yeux brillèrent, et ses bras nus serrèrent nerveusement sur sa poitrine une brassée de tiges vertes. Elle aussi l'avait reconnu. Mais sou émotion ne se manifesta que par cette illumination des yeux, vive et brève comme un éclair t Ses lèvres restèrent closes, ses cils s'abaissèrent sur ses joues, elle s'assit sur l'escabeau et se remit silencieusement à la besogne, tournant le dos au jeune Maugars, qui avait pris place au feu en face du percepteur. Etienne, sans réfléchir que lui-même par son attitude et son silence n'avait guère encouragé la jeune fille k sortir de sa réserve, était étonné et presque choqué de ce mutisme.
— Suis-je donc tellement changé qu'elle ne me reconnaisse plus? songeait-il en fourgonnant la braise avec un échalas... Me garde-t-elte encore rancune du mal fait à son père? ou peut-être estelle gênée par la présence du percepteur?...
Martial Brossard, lui, ne se doutait de rien, étant fort occupé a se sécher sous toutes les faces. Après avoir présenté le dos au feu, il était maintenant en train d'exposer à l'action bienfaisante du foyer les jambes de son pantalon. Appuyant au pied-droit do la cheminée le dossier â demi renversé de sa chaise, la tète inclinée en arrière, les jarrets étendus, il étudiait avec une béate satisfaction les effets du
tOÔ LE FILS MAUGARS.
calorique rayonnant. Peu à peu le travail de la digestion s'opérant à l'intérieur, et l'ardeur engourdissante du brasier agissant à l'extérieur, ses paupières s'alourdirent; il ne vit plus que dans un nuage la figure pensive d'Etienne et le profil de Thérèse ; son menton s'abaissa sur sa poitrine, et un ronflement d'abord timide, puis plus sonore, indiqua que M. le percepteur Brossard était endormi. La flamme était tombée insensiblement, et de légères braises trouant seules l'amas de cendres, la chambre n'était plus éclairée que par la maigre lueur de la lampe à bec, Étienne resta encore un bon moment occupé à observer le sommeil du percepteur, à écouter ce ■ ronflement égal et paisible qui se mêlait au cri grêle d'un grillon derrière la taque, au ruissellement de la pluie contre les vitres et au bruit sec des haricots écosscs tombant dans un vase d'étain ; puis il se retourna lentement vers la jeune fille, toujours alTairée à sa besogne.
— Ài-je tellement changé que vous ne sachiez plus qui je suis, mademoiselle Thérèse ? demandat-il avec une intonation un peu tremblante.
— Pardon, monsieur Maugars, répondit-elle après avoir attendu un instant, comme pour donner à sa voix le temps de s'affermir ; je vous ai parfaitement reconnu.
— Pourquoi donc m'avez-vous traité comme un étranger?
LE FILS MÀUGAHS.
ni
— Parce qûe j'ignorais s'il vous était agréable de renouer connaissance avec moi... Vous-même, à ce qu'il m'a semblé, vous n'étiez point pressé de montrer à votre ami que nous nous connaissions depuis longtemps.
— Vous vous trompez, répliqua-l-il en faisant faire un demi-tour à sa chaise. C'est le saisissement seul qui m'a empêché de vous adresser la parole, et puis j'avais peur...
— Peur de quoi?
— Je craignais que votre rancune contre moi ne durât toujours...
Elle secoua le tête, — Oh t soupira-t-elle, il s'est passé tant de choses depuis i D'ailleurs, je sais maintenant que vous ne pouviez empêcher ce qui est arrivé.
Il y eut un moment de silence, Elle tirait à elle les tiges bruissantes et continuait à ouvrir les cosses verdâtres d'où les fèves tombaient dans son tablier.
— Qu'est devenu M. Desroches? reprit timidement Étienne.
— On l'a arrêÉé, il a été transporté en Afrique, et il y est mort.
— Vous n'êtes plus retournée à Saint-Clcmentin ?
— A quoi bon?... La maison était vendue par les créanciers... Je suis restée ici chez ma mère nourrice, où j'ai trouvé un toit et du pain.
Elle disait cela d'un ton bref, avec une résigna-
SOI LE FILS MÂtJGARS.
lion qui serrait le cœur. Etienne courba la tête presque au niveau des genoux de la jeune Qlle.
— Pardon, Thérèse, balbutia-t-il.
— Pourquoi me demandez-vous pardon? fit-elle en fixant sur lui ses yeux francs et limpides.
— Pour tout le mal que ma famille vous a fait.
— Celui à qui votre père a fait du mal est mort là-bas, à Lambessa, et lui seul avait le droit de pardonner... Pour ce qui est de moi, je ne puis vous en vouloir»., à vous ni à personne* car je n'ai jamais été plus heureuse que dans la condition où je me trouve,
— Mais vous n'étiez pas née pour la vie que vous menez.
— Au contraire, répondit-elle en souriant, je crois que je n'étais bonne qu'à faire une paysanne»». Et j'en suis devenue une, une vraie, cette fois... Voyez mes mains I
Elle lui montra en souriant ses poignets hàlés et ses petites mains durcies par le travail de la terre. Etienne, malgré lui, sentait les larmes lui monter aux yeux. Elle vit cette émotion et ne lui en sut pas mauvais gré.
— Croyez-moi, continua-t-elte franchement, cette vie-là me plaît, et je no voudrais pas la changer contre une autre*.. Mais vous, qu\Hes-vous devenu ? Est-ce que vous habitez maintenant notre pays?
Il lui conta en quelques mets ses travaux et ses
projets. — Je crois, dit-il en terminant, que je vais me fixer pour quelques mois à Pressigny. Me permettrez-vous de vous venir voir quelquefois ?
Les sourcils de la jeune fille se froncèrent un moment. — Est-ce mon projet ou ma demande qui vous déplaît? reprit Étienne.
— Ni l'un, ni l'autre... Mais, dans la vie que je mène, on n'a guère de loisirs, et je ne crois pas que nous ayons occasion de nous rencontrer souvent,,. Pourtant, si vous passez parfois devant la Joubardière, vous serez toujours le bienvenu chez nous, ajouta-t-elle en lui tendant la main, pourvu,,,
— Pourvu? répéta-t-il. — Il lui avait pris la main et la lui serrait affectueusement.
— Pourvu que la chose plaise à mes parents nourriciers... Justement les voici.
En effet, les chiens s'étaient remis à aboyer, et une charrette s'arrêtait dans la cour, Thérèse ouvrit la porte et courut au-devant des métayers. Tout ce bruit avait réveillé le percepteur, qui se frotta les yeux.
— Hein? murmura-t-il, vous disiez?... — Tiens, le feu s'est éteint, et voilà les Baillargeon qui rentrent... Je crois, le diable m'emporte, que j'avais entamé un petit somme... Ma foi, monsieur Maugars, s'il ne pleut plus, je ne serais pas fachë d'aller l'achever dans mon lit*.;
A Pressigny, Etienne s'était logé chez uq boahomme nommé Dominique Àngéliaume, mais que dans le bourg on désignait familièrement sous le nom de M, Minique. Ce Minique était un petit criquet d'un© cinquantaine d'années, à la voix grêle, aux yeux percés eu trou de vrille, méticuleux, propret et trottinant du matin au soir avec une allure de vieille femme. Il avait été marié jadis et assez malheureux en ménage, sa femme l'ayant quitté un beau jour pour s'enfuir avec un commis voyageur. Depuis dix ans, il vivait seul dans son logis, devenu trop vaste, en compagnie d'un chat blanc qui partageait avec lui le vivre et le couvert, et il n'avait pas été fâché de louer à Étienne Maugars les deux pièces qui composaient le premier étage.
L'habitation, un peu isolée sur la route, à l'entrée de la grande rue, n'avait pour vis-à-vis qu'un jardin
en terrasse attenant à la maison du notaire, maître Duvigneau ; de la fenêtre de sa chambre, Étienne avait le spectacle amusant des allées et venues de M 1 ™ Àthénaïs Duvigneau et de M l,e Marcelle, sa sœur, deux jeunes femmes fort bruyantes, très en Tair, la fine fleur des pois de la bourgeoisie de Pressigny. Il n'abusait pas du reste de cette distraction, s étant remis au travail sérieusement et passant une grande partie de son temps dehors.
Il se levait avec le jour. A cette heure matinale, une silencieuse fraîcheur planait encore sur la vallée ; on n'entendait que quelques chants de coqs, et au loin le bouillonnement des eaux de FÉgronne et de la Glaise qui se mêlaient en amont du moulin. Aux premiers tïntemens de V Angélus^ M, JV1 inique, en petite tenue, c'est-à-dire en bras de chemise et en salopette de toile bleue déteinte, descendait les marches de son jardin et criait de sa voix de soprano aigu : — Tiou l Tiou I Tiou I — C'était sa façon de héler son chat. Une tache blanche apparaissait parmi les herbes épaisses du pré, et Tiou- Tiou, la queue en r air, marchant délicatement dans la rosée et secouant ses pattes, accourait avec de petits miaulements brefs partager le lait chaud de son maître. Étienne, lui, ayant avalé sa soupe, prenait son parasol, son pinchard, deux toiles neuves, et, suivi d'un jeune drôle, qui portait une partie de son attirail, s'en allait faire une étude le long de la
LE FILS MAUCARS.
rivière ou dans les blés qu'on était en train de moisson aer.
Fendant les deux premières semaines qui suivirent son installation, une seule fois il poussa jusqu'à la Joubardière; mais le hasard le servit mal. Les gens étaient en mètive, et la borderie dormait solitaire* 11 fit le tour des bâtiments. A Tune des fenè-
croisée devait ôlre celle de Thérèse et s'arrêta à la regarder amicalement; puis il dessina le toit de chaume des engagements, le vieux puits où verdissaient des touffes de capillaires, la tourelle où les pigeons abrités du soleil roucoulaient sourdement, et il repartit un peu mélancolique et tout vexé d'avoir trouvé la métairie déserte. — Parfois Martial Brossard raccompagnait dans ses excursions* Tandis qu T Élienne ébauchait son étude, le percepteur fumait des pipes, puis on déjeunait gaiement au bord de la Creuse, a La Guerche ou a Barrou ; mais, le soir venu, Martial Brossard^ qui était un enragé coureur de prétentaine, faussait souvent compagnie à Etienne. Celui-ci, après avoir diné solitairement, remontait alors chez lui et, accoudé à la fenêtre de la rue, assistait au petit coucher de Pressigny.
Au delà du jardin Du vigneau, de vieux logis et d'étroits jardinets s'étageaient en gradins jusqu'aux tours en ruine de l'ancien donjon féodal. Le soleil
s'enfonçait lentement derrière le coteau, les tours se détachaient en noir sur le ciel d'un rose vif, et des martinets poussaient des cris aigus en virant audessus des ruines. En bas, dans la grande rue ombreuse, des femmes filaient au fuseau sur le pas des portes. Les persiennes closes de la maison du notaire, poussées brusquement par deux bras blancs, s'ouvraient toutes grandes. La notairesseet sa sœur, en toilettes claires, s'appuyaient aux barreaux pour respirer le frais du soir. S'éventant, parlant haut, minaudant, elles lorgnaient du coin de l'œil les fenêtres du peintre, et leurs bruyants éclats de rire arrivaient par fusées jusque dans l'atelier.
Peu à peu la rue s'assombrissait, deux ou trois étoiles pointaient dans le ciel couleur de turquoise verdie, et au loin, sur la route, on distinguait le roulement de l'omnibus du chemin de fer. Il accourait au trot de trois chevaux haletants, avec ses lanternes allumées et sa lourde caisse dont les vitres tremblaient. Le conducteur faisait halte un moment devant le bureau de la poste ; puis la voiture roulait de nouveau, et le tintement des grelots s'éteignait dans la nuit, du côté de la route de Preuilly. Alors la porte du notaire s'ouvrait, un homme déjà mûr et grisonnant apparaissait sur le seuil et, après avoir allumé gravement sa pipe, s'éloignait d'un pas majestueux dans lâ direction de la place. C'était maître Duvigneau qui allait faire sa partie au cercle. Les
deux dames, penchées à la fenêtre, le suivaient des yeux jusqu'au tournant de la rue, puis quittaient la croisée et descendaient au jardin. A travers la nuit tombante, Etienne entrevoyait leurs robes claires parmi les massifs et saisissait par intervalles le murmure de leurs éclats de rires étouffés.
Les rumeurs du bourg s'assoupissaient ; le passage de l'omnibus faisait l'office du couvre-feu pour les habitants de la grand'rue, On verrouillait les portes, on tirait les contrevents, et sur la route solitaire on n'entendait plus que le cri des grillons* Du haut de son observatoire, Étienne apercevait tout à coup une ombre circonspecte qui débouchait du carroir du moulin en rasant les murs. Cette ombre, qui avait la démarche leste, les jambes courtes et les épaules carrées du percepteur, s'arrêtait tout net en face du jardin Duvigneau. Martial Brossard, — car c'était bien lui, — toussait doucement, et à cette toux interrogative et discrète, une toux plus délicate et plus brève répondait du fond des clématites de la terrasse. Le percepteur n'hésitait plus, et, poussant une petite porte grillée qui donnait accès dans le clos du notaire, il disparaissait dans l'épaisseur des tonnelles.
Les rires étouffés, les chuchotements entrecoupés de silence recommençaient derrière les clématites. Cela sentait d'une lieue un mystérieux rendez-vous
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se disait le peintre ; à laquelle des deux fait-il la cour? — Bien que la complicité de la jeune H lie dans celte aventure lui parût choquante, certains indices le portaient à croire que Brossard, ce célibataire endurci, devait s'attaquer de préférence à M™ Duvigneau, Et il plaignait cet infortuné tabellion qui jouait innocemment à la mouche avec les habitués de son cercle ; eu même temps il s'inquiétait pour la sécurité de Brossard, en songeant que le notaire pouvait revenir à rirnproviste et surprendre cet écervelé en tête-à-tête avec sa femme. Il était d'autant moins rassuré qu'il avait la conviction de n'être pas seul à épier le manège de l'amoureux percepteur. Au rez-de-chaussée on entendait le bruit des sabots de M. Miniquc, et Etienne n'avait qu'une médiocre confiance dans la discrétion et la bienveillance de cet autre mari malchanceux.
Heureusement maître Du vigneau était méthodique et réglé comme un parfait notaire; il quittait son logis après le passage de l'omnibus et n'y rentrait invariablement qu'à dix heures. Au dernier tintement de l'horloge, un pas pesant, cadencé et solennel résonnait sur le cailloutis de la grand'rue sonore. Brossard rouvrait sans bruit la petite porte et s'esquivait le long des murs. Les deux dames quittaient le jardin, tandis que gravement, posément, le notaire arrivait sous les panonceau* de son étude. Tl secouait contre le mur les cendres de sa pipe, fourrait
lift LE FILS MAUGARS.
son passe-parlout dans la serrure et refermait sa porte avec précaution. Au même moment, M. Minique, traînant ses sabots sur le seuil du jardinet, commençait à rappeler son chat. Dans sa voix grêle il y avait alors je ne sais quoi de triomphant ; la satisfaction de voir son infortune partagée par d'autres maris, tout aussi mal lotis que lui, perçait jusque dans les notes aiguës de l'appel jeté à travers la nuit paisible : — Tiou ! Tiou I Tiou ! — Le chat rentrait, tout devenait silencieux ; les étoiles et les grillons veillaient seuls sur le bourg endormi.
Au lendemain d'une de ces soirées où Etienne avait assiste pour la dixième fois aux imprudentes équipées du percepteur , ce dernier entra dès le malin dans l'atelier.
— Mon cher artiste, dit-il en refermant soigneusement lu porte, je viens vous demander un service, seulement j'ai bien peur que vous ne me le refusiez.
— Demandez toujours, répondit gaiement Éttcnne, je vous le rendrai de grand cœur si je puis, et pardessus le marché je vous donnerai un avis, que vous trouverez peut-être indiscret, mais qui vous sera utile.
— Parlez vite, reprit le percepteur, vous ne serez jamais indiscret, et je vous sais trop avisé pour que votre conseil ne soit pas bon à suivre.
— Eh bien, vous avez le soir certains rendez-vous
311 LE FILS MÀUGARS,
sous une tonnelle qui n'est pas loin d'ici... Vous voyez que je me mêle de choses qui ne me regardent guère.
— Allez toujours, répondit Brossa rd en souriant avec fatuité, je vous (.'coûte d'autant plus volontiers que votre conseil m'a l'air d'ôtre cousin germain du service que j'ai à vous demander.
— Je conlinue donc, Vous croyez sans doute que, grâce à l'obscurité et à la solitude de la rue, vos visites échappent aux regards des curieux? c'est une erreur... A ma connaissance votre secret a été surpris par deux témoins : moi d'abord, sur le silence duquel vous pouvez compter, et mon propriétaire, M. Minique, dont la discrétion et la charité me semblent sujettes a caution.
— Le diable emporte M. Minique et ses yeux de chouette 1 grommela Brossard.
— Or, continua Etienne, si, comme je le crains, il y a un mari dans l'affaire...
— Il y en a un.
— Je vous engage à être un peu plus circonspect et à changer le lieu de vos rendez- vous.
— Merci I dit chaleureusement le percepteur, yous avez deviné juste,.. La petite dame est adorable, mais le mari est peu commode et ridiculement soupçonneux. Ceci m'amène précisément au service que je viens réclamer de votre amitié... Permettez-moi de vous présenter au notaire et à sa femme.
LE FILS HAUGÂItS, £13
Étienne se récria; il ne saisissait pas bien futilité de cette présentation.
— Vous allez voir,.. D'abord ces dames vous trouvent charmant et seront enchantées de vous connaître, et puis la présence d'un célibataire dans un ménage peut offusquer le mari, mais des qu'il y en a deux il se sent rassuré, parce qu'il suppose qu'ils se gêneront mutuellement.
— Mazette 1 vous raisonnez comme feu Machiavel !
— Je ne sais pas, répondit ingénument Brossnvd ; ce qui est certain , c'est que votre visite nattera maître Duvigneau et me rendra moins suspect.,* Et puis il y a autre chose... La petite sœur est bien gentille, mais enfin elle commence à devenir gênante, et, si vous étiez là avec moi, tandis que vous vous occuperiez d'elle, je serais plus libre de mes mouvements... Voilà !
— Savez-vous, reprit sérieusement Étienne, que c'est un singulier rôle que vous me destinez là?
— Je yous conseille de vous plaindre 1 Marcelle est jolie, coquette, très sémillante et point du tout façonqière ; de plus, elle cause de tout comme un homme, et vous trouverez à qui parler.
— Mais c'est dangereux, cor enfin elle peut s'imaginer que je lui fais la cour pour tout de bon.
— Eh bien, de deux choses Tune : ou vous en tomberez amoureux, et, comme elle est majeure, bien dotée et bien apparentée, vous aurez mis h
214 LE FILS M AUGABS,
main sur un excellent parti; ou bien tout se passera en compliments, et puisque vous n'êtes pas destiné à moisir ici, vous tirerez votre révérence dans trois mais, e* tout sera dit,.. Voyons, est-ce convenu et voulez- vous que je vous présente ce soir ?
— Non, franchement, excusez-moi, je ne suis pas mondain et je ne me vois pas bien dansée rôle.
Mais Martial Brossard était tenace. Il insista tellement, fit sonner si haut le signalé service que lui rendrait son ami Maugars et revint si souvent à la charge qu'Éiienne, moitié par curiosité, moitié par lassitude, finit par céder au désir du percepteur. — C'est ainsi qu'il fat introduit dans le ménage Duvigneau.
Un intérieur caractéristique, d'ailleurs, cette maison Duvigneau : un observateur pouvait y faire de curieuses études sur la vie intime de la riche bourgeoisie campagnarde. Le mari ne s'y montrait guère qu'à l'heure des repas ; pendant le jour, ses clients, et, le soir, les tentations du bésigue on de ta Mie ombrée l'occupaient tout entier. Le logis était livré à deux femmes jeunes, frivoles et désœuvrées, qui l'emplissaient du bruit de leur oisiveté tapageuse et capricieuse. Il y avait des jours de remue-ménage et de folle gaieté, où dans les corridors et du baut en bas des escaliers ce n'étaient que longs éclats de voix et envolemenls de jupes flottantes ; le piano retentissait de lambeaux de valses brusquement inter-
rompues, auxquelles succédaient des roulades lancées à plein g03ier. D'autres fois, les deux sœurs, prises subitement de velléités gourmandes, nouaient un tablier blanc autour de leur taille et se mettaient à confectionner des plats sucrés; les fourneaux flambaient, les casseroles tintaient, on ne voyait sur les crédences qu'œufs battus en neige , crèmes fouettées et tartes aux fruits ; une odeur de caramel et de vanille montait de la cuisine jusque dans les chambres à coucher. Le lendemain tout était changé : une complète prostration remplaçait cette agitation désordonnée ; les deux jeunes femmes, décoiffées et en peignoir, étendues de leur long sur le tapis de leur chambre, dévoraient des romans et finissaient par bâiller jusqu'aux larmes. II y avait des veilles de fêtes patronales où la maison était transformée en atelier de couture, où les pieds se posaient partout sur des journaux de modes, des corsages faufilés et des étoffes déroulées ; il y avait aussi des journées de dévotion, où l'on ne quittait pas l'église, où l'on ne parlait plus que sermons, quêtes et œuvres pies ; mais, à vrai dire, ces journées-là étaient l'exception. Au demeurant, les deux sœurs n'avaient qu'une maîtresse occupation : le plaisir, et quand elles ne voyaient en perspective ni un amusement, ni une émotion, les heures leur semblaient d'une longueur mortelle.
M mô Athénaïs, l'aînée, avait passé la trentaine*
LE FILS MAUGARSr
C'était UD6 petite femme blanche et rose, grassouillette, avec des cheveux châtains, un nez retroussé, des yeux noirs et brillants, une bouche sensuelle. Peu cultivée, nonchalante et dépourvue de sens moral, elïe se piquait néanmoins de dévotion, suivait exactement les offices et faisait élever son fils chez les jésuites de Poitiers. Marcelle, sa sœur, était une fille de vingt-deux ans, bien faite, blonde avec un teint pâle, des lèvres rouges et de grands yeux gris. Elle était lasse du célibat et très désireuse de trouver un mari qui lui donnerait cette complète indépendance pour laquelle elle se sentait un goût prononcé, Son esprit assez ouvert était plein de curiosités hardies et de désirs bizarres; elle avait mis de bonne heure à contribution la bibliothèque de son beaufrère, tombant d'instinct sur les pires lectures et passant des journées à chercher dans la Bible les passages les moins innocents. Elle n'ignorait rien et parlait de tout avec un aplomb et une désinvolture qui renversèrent tout d'abord Étienne, dès qu'il fut admis dans la maison sur un pied d'intimité.
Les deux sœurs se familiarisaient vite. Elles accueillirent le peintre comme une distraction qui leur tombait du ciel, M mo Àlhénaïs était d'autant plus charmée de cette nouvelle liaison qu'elle lui permettait de goûter tout à son aise la conversation de Martial Brossard, sans être obligée d'avoir constamment sur le dos sa sœur Marcelle. Quant à cette dernière,
LE FILS HffAUGÀUS,
elle avait dès le premier jour jeté son dévolu sur Etienne et résolu de le rendre amoureux. Pendant toute une semaine le jeune Maugars s'amusa du babil de M™ Àthénaïs et des agaceries audacieuses de M li * Marcelle; puis, une fois la première curiosité émoussée, la frivolité de cette conversation roula ni dans un cercle étroit de commérages mesquins, ce manège peu varié de coquetteries provocantes finirent par le fatiguer, et il se repentit de s'Être trop facilement laissé entraîner par Martial Brossard dans ce milieu bourgeois, où il n'y avait d'aliment ni pour l'esprit ni pour le cœur-
Parfois, las des vulgarités de M™ Àthénaïs, dégoûté des agaceries de Marcelle, et trouvant dans cette fille mal équilibrée plus de curiosité perverse que de désirs amoureux, il se relirait chez lui sous prétexte de migraine et s'y enfermait. Il ouvrait alors la fenêtre de Tatelier, qui donnait sur la campagne, et se rafraîchissait le cœur dans la contemplation de la vallée paisible et verdoyante qui s'étendait devant ses regards,
Au delà des jardins baignés par la Glaise, les prés coupés de rideaux de peupliers ondulaient jusqu'au bord de l'Égronne, dont les eaux rapides rongeaient le bas de la côte des Murets. Les pentes de la colline étaient couvertes de vignes, de pêchers et de noyers trapus au milieu desquels brunissaient des toits de métairie, avec ça et là un carré de blé doré ou une