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CHAPITRE II

GEORGES DE PODIIvBRAD CAPITAINE-GÉNÉRAL DU ROYAUME

atoritc de Podiébrad reconnue par tous les partis. — Ladislas roi de Boômc (1453). — Reconstitution de Tëtat tchèque; apaisement moral et prorès matériels. — Négociations avec TEglise. Les papervictorieux de Toposition, leurs orgueilleuses espérances. Nicolas V. Les légats pontificaux : ;an Carvajal, Nicolas de Cues et Jean Capistran. — Prise de Constantiople par les Turcs.— iEneas-Sylvius Piccolomini. — Calixtc III (1455). - Mort de Ladislas (1437).

Le coup de main de Georges était un véritable coup d'é- , et il marque un progrès décisif dans le travail de la >rganisation tchèque. L'expulsion des gouverneurs cathoues de Prague terminait Tœuvre inaugurée par l'élection Ptatchek et la réconciliation des deux grandes fractions aquistes. L'influence que Georges devait à ses sutcès anieurs et à sa valeur personnelle, s'accroissait désormais prestige qui s'attache partout à la possession de la caale et qu'augmentaient encore ici la population et la riîsse de la ville ainsi que les services qu'elle avait rendus a révolution. Depuis l'origine, Prague avait toujours été dIus solide forteresse de la Réforme, elle avait un moment tniné le pays tout entier, et la plupart des autres villes raient habituées à suivre l'impulsion qu'elle donnait, jeorges poussa vivement ses avantages : il n'était encore 'un chef de parti, il voulait devenir le chef de la nation; jr cela il s'attacha à fonder son autorité sur la légalité et a faire reconnaître par tous, sans acception d'origine récuse. Il y parvint sans trop de peine. Les Catholiques^ rich de Rosenberg surtout, avaient essayé de la résiscc armée, formé une confédération, la ligue de Strakose, ouvert les hostilités : mais l'opinion leur était déci-

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dément contraire; ils luttaient eux-mêmes sans entrain et comme pour acquit de conscience. Ulrich, découragé, usé, trop vieux pour renoncer à des ambitions qui avaient rempli sa vie, mais ne mettant plus à les poursuivre qu'une ardeur attiédie, tourmenté par des scrupules dévots, revenait avec un entêtement sénile aux mêmes ruses éventées. Sa politique se répétait et se discréditait : négociations entreprises sans volonté sérieuse de traiter, trêves aussitôt violées que conclues, expéditions aussi peu sérieuses que les négociations, coalitions pleines de réserves avec des alliés dont on se défiait et qui, au moment décisif, faisaient défection. Il semblait s'ingénier à s'aliéner l'opinion, à démontrer qu'il n'avait d'autre guide que l'ambition, d'autre préoccupation que l'agrandissement de ses domaines ou de sa puissance, d'autre but que l'anarchie. Les Catholiques d'ailleurs, assez forts pour soutenir la lutte contre les hérétiques divisés, étaient en trop faible minorité pour balancer longtemps le succès, dès que ceux-ci se réunissaient.

Les succès de Georges n'avaient pas modifié sa conduite. Il n'oubliait pas que, représentant des Hussites, il était tenu de les protéger. Il leur avait rendu Prague, avait même sanctionné diverses mesures puritaines, destinées à purifier la ville des souillures du papisme, mais il s'appliquait en même temps à prouver avec une irrécusable clarté que sa politique n'était ni tracassière ni partiale. Il avait dépouillé le chef de bande, ne voulait pas que sa victoire fût le triomphe d'un groupe particulier. Il prétendait faire de l'État ce qu'il doit être dans une société bien réglée, le garant de l'ordre et de la liberté générale ; il avait, comme il le disait plus tard, des devoirs envers tous, et il comptait bien les remplir également. Les circonstances se prêtaient à ce gouvernement de conciliation et d'apaisement : les Utraquistes, trop puissants et trop sincères pour se résigner à une apostasie, étaient assez fatigués pour admettre la tolérance. Sauf quelques sectaires discrédités, les Hussites avaient borné leurs désirs ; le calice, le respect de leurs cérémonies et de leurs prêtres, un chef qui les protégeât contre

PODIKBftAI) ADMINISTKATKIR-GÉNKKAL 4?

tout danger de réaction, leurs prétentions n'allaient pas au delà. II s'appliqua a développer ces dispositions, à écarter les questions de principes qui passionnent le débat et rendent toute entente impossible; le fanatisme était usé, il en profita. Les Catholiques perdaient leurs meilleures armes en face de cette modération. Comment crier à la persécution, alors que Georges avait à ses côtés des catholiques obstinés, souvent même les nommait aux plus hautes charges? Et avaient-ils le droit de sse montrer bien exigeants et de se poser en vengeurs de la foi menacée, ces seigneurs orthodoxes qui recherchaient l'alliance des Taborites!

A bout de ressources, les adversaires de Podiébrad cherchèrent des secours au dehors, appelèrent le duc de Saxe. Lourde imprudence! Ils s'engageaient sur un terrain des plus glissants. La diplomatie de Georges était bien plus avisée et active que la leur. Les alliés qu'il leur opposa réduisirent le duc à l'impuissance, et de cette tentative manquée, la ligue de Strakonitse ne retira que la honte d'une trahison nationale que l'on exploita justement contre elle '. Après ce dernier échec, les ligueurs, vivement poussés, se soumirent à la destinée; latrêvedeWildstein (1450' marqua la fin réelle de leur résistance, et, en 1452, Georges fut élu par la diète administrateur général du royaume. Ses adversaires tentèrent up suprême effort, une protestation presque de pure forme ; la facilité avec laquelle cette nouvelle révolte fut comprimée montra combien leur parti diminuait rapidement. Les dernières villes taborites avaient ouvert leurs portes, accepté l'autorité de Rokytsana et les doctrines de rUtraquisme officiel ; Ulrich de Rosenberg sembla avouer sa défaite en prenant place dans le conseil des douze membres chargés de surveiller et de conseiller Georges. Podiébrad avait mené à bonne fin la première partie de sa tache, non la moins difficile. Le capitaine élu d'un district s'était

!. Dans leur déclaration de guerre à Ulrich, les Praguois lui rcprochei.t d'avoir fait alliance avec les Allemands, « ces ennemis capitaux non seulement de radministrateur, mais encore de tout le royaume tchèque. » Tomck, VI, p. 2o3.

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élevé peu à peu au rang d'administrateur général reconnu par le royaume tout entier ; il avait écrasé toutes les résistances, courbé tous les partis sous sa loi. Il avait donné à la Bohême une administration et enlevé ainsi à ses adversaires la plus belle carte de leur jeu, Tanarchie.

La diète, en confiant à Georges le pouvoir suprême, Tavait chargé d*une double mission : rétablir la sécurité et l'ordre dans le pays et défendre les Compactats '. C'était tout un programme de gouvernement, et Georges ne s'en écarta jamais. Depuis son avènement jusqu'à sa mort, il a sans cesse devant l'esprit ces demandes des États, qui résument bien en etfet les vœux de l'immense majorité de la nation : la paix et la liberté religieuse. Jamais contrat n'a été tenu avec plus de loyauté, et la reconnaissance du peuple a été la juste récompense du prince qui l'avait si fidèlement servi.

Pour le moment, le meilleur moyen d'assurer Tordre public, c'était de faire reconnaître roi le fils d'Albert, Ladislas, en lui imposant des conditions de nature à satisfaire les Utraquistcs. Un roi catholique qui observerait les Compactats, un souverain qui joindrait aux droits de la naissance ceux qu'il tiendrait du vote de la diète, un Allemand, un Habsbourg, qui gouvernerait sous la direction d'un défenseur éprouvé de la race tchèque, comment rêver un meilleur prince! Il serait la preuve matérielle, vivante, de la réconciliation générale, une garantie pour tous les intérêts, un lien qui rattacherait les diverses provinces de la monarchie, maintenant en pleine dissolution. Podiébrad montra à ce moment, comme il le montra à la fin de sa vie, quand il n'hésita pas à otfrir la couronne de Bohême au roi de Pol(>i>ne, que, s'il était ambitieux, son ambition était assez

1. Lcî pouvoirs Jt^incs par In Jièto, le a; mars 1452, à Georgos nt à son conseil ne ditfcraiciit i;ucrc des pouvoirs royaux. lU devaient nommer aux charges et aux tribunaux, administrer les revenus de touta nature qui appartenaient à la conrniîîîc» %cillcr a r«»rdre et à la sécurité et disposer pour Cela des f«ives p.:bi«v| «cn. | c^ pouvoirs de Tadmiiustraieur devaient durer deux ans cl lui Ni.u'»tcn,nci»t t<*utcs les classes et tous les habitants du r«»\aunie. '!".»!uck, \ I, p. n'y.

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haute pour s'inspirer avant tout des intérêts de la patrie. Il se servit très avantageusement des circonstances difficiles que traversait alors Frédéric pour l'amener enfin à remettre son pupille aux Tchèques, et Ladislas fut proclamé roi par les États, dès qu'il eut accepté les conditions qu'ils lui avaient imposées et qui devaient rendre impossible toute tentative de réaction (1453).

Mais que valaient alors des promesses, si explicites qu'elles fussent! Le souvenir des règnes néfastes de Sigîsmond et d'Albert était dans toutes les mémoires. Le désintéressement de Georges n'allait pas jusqu'à l'imprudence; ij fit confirmer par Ladislas, puis proroger ses pouvoirs d'administrateur. Une abdication complète aurait été funeste et coupable; il eût été absurde et criminel de laisser remettre en question l'œuvre si laborieusement accomplie et compromettre la pacification encore mal assurée : l'intérêt même de Ladislas exigeait que l'on protégeât cet enfant contre lui-même, ses passion-s et ses préjugés; il arrivait très prévenu contre les Utraquistcs et les Tchèques, et si on l'avait abandonné à lui-même, ses imprudences auraient bien vite aboutlà une révolte. Il serait ridicule d'ailleurs d'exiger de Georges un loyalisme, qui depuis longtemps n'existait plus en Bohême : il s'attacha très sincèrement au jeune prince, tous les faits semblent le démontrer, mais comment cette affection nouvelle aurait-elle remplacé chez lui la passion qui avait toujours rempli son àme, l'amour de la patrie! Il avait vu dans la proclamation de Ladislas le moyen le plus sûr de mettre fin aux compétitions des partis, d'étendre sa propre autorité en la légitimant, et de se placer ainsi dans les conditions les plus favorables pour travailler au bien public. Par politique, par raison, par.devoir envers la nation, il s'était incliné devant un roi qui ralliait tous les suffrages, et il travailla loyalement à préparer en lui à la Bohême un monarque intelligent et juste. Mais*, ce qui le préoccupait surtout, c'était l'avenir du royaume, et il eut été singulier qu'il oubliât ce but supérieur pour une vaine apparence de générosité. Dans certains cas le renon-

&Kt.ttN>TITtTIUN 1>L La NONAKCHIC

ccnicnt n'est qu'une maladresse, et la magnanimité une défection.

Les calculs de Georges ne furent pas trompés et la proclamation de Ladislas par la diète trouva presque aussitôt sa récompense. Les provinces annexes qui, depuis la mort d'Alben, étaient en fait séparées de la couronne, rentrèrent dans Tunité, la Moravie sans difficulté, la Silésie après quelques hésitations. — Ce n*était pas un succès médiocre.

Bien que Ton ait certainement exagéré les progrès des Allemands en Bohème avant le xv« siècle et que l'on ait aussi d*autre part une certaine tendance à représenter la victoire des Slaves, après la guerre hussiie, comme beaucoup plus absolue et complète qu*elle ne le fut en réalité, il n*est pas douteux que les derniers événements avaient gravement modifié le caractère du royaume et de la royauté tchèques. Malgré les sympathies avouées de Charles IV pour les Bohèmes, la cour de Prague sous les Luxembourgs passait, au moins au dehors, pour une cour allemande. Des sx'mptômes sîgnîncaiifs révélaient sans doute déjà Timpatience avec laquelle la population indigène supportait la prépondérance d*une race rivale ; mais cette fermentation sourde, qui ne se trahissait que de loin en loin par de brusques explosions, n*inquiétait guère les contemporains prévenus qui y voyaient les dernières convulsions d^une nationalité expirante. La niasse slave disparaissait sous une couche germanique, très mince et qui se crevassait déjà, mais qui suffisait à donner le change. L'élection des Luxembourgs comme rois des Romains avait contribué encore à répandre et à fortifier l'opinion suivant laquelle Prague était une ville allemande et le royaume tchèque une province de l'Empire.

Rien d'étonnant par conséquent à ce que les Allemands de Silésie, menacés par la Pologne, aient cherché dans une union avec la Bohème une garantie contre le péril slave. Or, il se trouva que leurs nouveaux protecteurs leur devinrent bientôt plus dani^crcux que leurs anciens ennemis. La victoire des Hussitcs, la transformation de Prague où TéléîiK-nt ctriuii»er n'avait plus aucune influence, la rupture des

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relations avec l'Empire expliquent, et, dans une certaine mesure, justifient les angoisses des populations d'origine germanique soumises à la couronne tchèque ': les conditions imposées parla diète èi Sigismond et à ses successeurs avaient sanctionne le triomphe de la nationalité ennemie ; la royauté bohème était désormais incontestablement une rovauté slave '. La Silésie, où la lutte entre les éléments slaves et germaniques avait toujours été très ardente, où l'œuvre de germanisation était loin d'être assez avancée pour défier toute réaction, était une des provinces où le sentiment national allemand était le plus vif : surpris d'un revirement aussi imprévu, les Silésiens en furent plus encore indignés et se révoltèrent contre l'injustice du sort qui les menaçait de nouveau de la domination abhorrée des Slaves. Ils reportèrent la haine que leur inspiraient les Tchèques sur les croyances qu'ils professaient, et leur ardeur catholique fut une des formes de leur patriotisme germanique. Les habitants de Breslau par exemple, qui furent les adversaires les plus acharnés des Hussites, auraient mis sans doute moins d'àprcté à combattre Georges, s'ils n'avaient détesté en lui le Slave autant que l'hérétique.

La perte d'une province aussi riche et peuplée que la Si- Jésîe eût cependant très sérieusement affaibli la puissance de la Bohème; la réduire par la force étai* une entreprise hasardeuse, et dans les circonstances actuelles, il n'\' avait pas il y songer. Il fallait pourtant à tout prix mettre fin à une situation qui, en se prolongeant, devait rendre impossible toute nouvelle réunion. L'arrivée au trône de Ladislas était un coup de partie qui enlevait aux Silésiens leurs prétextes les plus spécieux. L'habileté de Georges fit le reste : il eut soin de ne pas les pousser à bout, ménagea les transitions, leur accorda tous les délais et toutes les facilités qu'ils désirèrent. Il avait moins d'amour-propre que d'orgueil : il ne tenait* pas à remporter un succès personnel,

I. (les inqiiicUiJcs tml ctc exprimées très vivement tijiiîî ( ininha^eii. (hsc/i. Schii'sii'HS, I. p. »'5X, .M}*» el sq.

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mais a continuer dans toute l'étendue du royaume l'œuvre de rcstnuratton, si heureusement commencée en Bohème; il fallait avant tout sauver le principe, renouveler les traditions d'union, et laisser le temps la cimenter. Il n'était pas jusqu'aux possessions les plus lointaines, aux provinces de luxe en quelque sorte, le Luxembourg par exemple, auxquelles il ne songeât; mais ce qui lui tenait d'abord au cœuE, c'étaient ces châteaux et ces villes du nord de la Bohême que Sigismond, par une imprudence coupable, avait engagés auduc de Saxe : l'administrateur en poursuivait le retour ii la couronne avec une persévérance que ne lassaient ni les tergiversations du duc ni même l'indifférence du jeune roi.

En même temps qu'il reconstituait ainsi la puissance tchèque, le travail de réorganisation intérieure avançait rapidement. La justice avait repris son cours, les guerres privées étaient interdites, la liberté des routes garantie, les pillards et les voleurs sévèrement punis. On courait au plus pressé, et, dans la hâte avec laquelle on procéda, on ne calcula pas toujours très exactement la portée lointaine d'une ordonnance. Un règlement de sijreté générale déclare ainsi que tous les journaliers et domestiques seront tenus d'avoir un maître déterminé; ceux qui ne pourront pas prouver qu'ils vivent honorablement de leur travail et qu'ils exercent un métier, seront considérés comme vagabonds 11453*. Un autre article interdit de débaucher les serviteurs et les sujets taillables et corvéables d'un seigneur, à moins qu'ils n'iiient reçu leur congé régulier ou qu'ils ne se soient acquittés comme ils le doivent de leurs obligations envers leur maître '. Décrets fâcheux que les nécessités du temps expliquent, mais n'excusent pas complètement; ils constil'iaientune concession excessive aux seigneurs, menaçaient t;ravement la liberté personnelle des paysans et préparaient rétablissement du servage.

Pour le moment on ne s'inquiétait guère de ces contre-

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