‹ Fin de l'ind�ependance boh�eme (volume 2)Chapitre 144 sur 157 · PERTE DE TOUTE INFLUENCE EXTÉRIEURE · texte numérisé non relu

PERTE DE TOUTE INFLUENCE EXTÉRIEURE

eussions des diètes, l'assaut des honneurs et du pouvoir : à ce jeu, l'intelligence se rétrécit et l'âme s'abaisse. Déjà les scrupules s'émoussent ; parmi tous ces nobles qui tressaillent aux mots de nation, slave, Bohême, combien hésitent à solliciter contre leurs rivaux l'intervention de l'étranger? Il faut que la diète de 1499 interdise aux Bohèmes de recevoir, sous quelque forme que ce soit, un traitement d'un prince voisin, mais la coutume est déjà trop entrée dans les mœurs ; les lois ne prévalent pas contre elles. Tous les souverains qui cherchent à se créer un parti, trouvent les oreilles ouvertes et les mains tendues. Les uns, les Rosenberg, les Hradets, les Pernstein, sont à la solde de l'Empereur; d'autres, les Sternberg, les Riesenbourg, les Kolovrat, sont les pensionnaires du duc Albert IV de Bavière, envoient leurs enfants faire leur éducation à sa cour, épousent des Alle- ' mandes; les plus indépendants sont ceux .qui reçoivent des deux mains et trahissent tout le monde. Toutes ces connivences, les seigneurs les excusent par des sophismes,des restrictions mentales; mais comment s'arrêter sur cette pente? A la mort de Louis, quelques voix proposent d'élire un candidat national. — Sera-t-il assez riche poBr payer ses électeurs? Comment, d'ailleurs, accepter la domination d'un égal? Ces deux considérations enlèvent toute chance àLev de Rozmital. Le jeu est si animé, les marchandages si acharnés, les convoitises si allumées que l'on ne s'aperçoit pas même que les ambassadeurs étrangers parlent allemand dans la diète : c'est comme la première fanfare de l'invasion '.

Au milieu de ce va et vient des diètes, où trouver la tradition, la suite, le sang-froid, sans lesquels toute politique est impossible? Qui donc, parmi ces hobereaux faméliques, comprend l'importance relative des questions et pressent les résultats possibles d'un vote ? La candidature de Charles d'Espagne au trôjne impérial met en feu les États: pourquoi? Pensent-ils à revendiquer pour leur roi le trône des Luxem-

I. Rézek, Gesch. der Regierung Ferdinand' s I in Bôhmen, Prague 1878.

4lt> PKRTR t>K TorXK INFLVKNCK EXTI^RlErHE

bourgs? La candidature de Louis ne fut pas même posée, elle n'aurait été prise au sérieux par personne. Les Seigneurs songent-ils, en favorisant la candidature de François I**^, à empêcher la formation sur leurs frontières immédiates d^une redoutable monarchie? — Non, ce qui les occupe uniquement, c'est de savoir à qui revient le droit de représenter le roi encore mineur; est-ce le tuteur, Sigismond de Pologne, sont-ce les gmnds officiers de la couronne, que déléguera le souverain et qui pourront ainsi traliquer de son suffrage ' ?

Pendant la plus grande partie de son règne, Maximilien poursuit le mariage de ses enfants avec les héritiers de Vladislas et prépare ainsi lavènement d'une dynastie ailemande : la Bohème s'y résignera-t-elle? Le moment n*esiil pas venu de se souvenir des exhortations des hommes d'Etat qui ont si souvent mis en garde les Tchèques contre les desseins de leurs voisins? Sigismond de Pologne, appuyé par le parti national hongrois et par son chef Szapolyai dont il a époysé la sœur, victorieux des Russes, ne pourrait-il pas former une grande monarchie slave-occidentale, redoutable aux Turcs et invincible aux Allemands? Quelle était la meilleure solution, la plus conforme aux traditions? — Il serait oiseux aujourd'hui de le discuter; mais ce qui condamne les seigneurs tchèques, c*est qu'ils ne voient même pas la gravité de la question, c'est leur courtevue, leur vénalité, la légèreté avec laquelle ils engagent pour des siècles la destinée du pays.

Ils ont pris en main le pouvoir, et ils ne l'exercent pas; sous leur direction aveugle, la Bohème va à la dérive, au gré du caprice des hommes ou du hasard des événements. Ce royaume, dont la situation géographique est merveilleuse, dont la population est considérable par rapport aux États voisins, habité par une race belliqueuse, et que les exploits des légions taborites entourent d'un renom légen-

I. V. Rêzck, U B«»heme cl rôlccnoii de Charles V. Tdt^. tek. M. iMs, p. ?H-

l'ind^.pendance dk la bohêmk menacée 417

daire de gloire, disparaît par la faute de ses chefs des affaires du monde. Il n'a ni armée, ni politique, ni espérances. Il subit les faits accomplis, les traités se concluent en dehors de lui, même ceux d*où dépend son avenir. — Ce n'est pas assez pour un peuple de garder ses frontières, il faut qu'il surveille les événements qui s'accomplissent autour de lui : tout affaiblissement d'influence au dehors est une menace pour l'indépendance ; mais, à certaines heures l'indifférence et l'abdication sont particulièrement périlleuses, et cette heure avait sonné pour la Bohême.

Depuis l'élection de Vladislas au trône de Hongrie, la Bohême n'a plus jamais repris son existence séparée. Le hasard, des calculs mesquins, des intrigues misérables avaient abouti à la création d'un grand État, qu'allait compléter l'union avec les provinces autrichiennes ; mais cette monarchie d'joccasion, elle ne vivrait, elle ne se développerait pour le bonheur et la sécurité des peuples désormais confondus sous un même prince, que si elle était placée dans des conditions raisonnables d'existence; l'union personnelle, la seule qu'admissent alors les Tchèques, et qui aurait laissé à chacun des États une vie absolument indépendante, était un leurre; ni les souverains ne pouvaient s'y résigner ni les conditions générales ne la permettaient. Les Bohèmes étaient tranquilles parce que les Conventions leur réservaient une complète autonomie : mais que signifient les lois contre la fatalité des situations? Déjà, sous le règne de Vladislas, n'est-ce pas à la cour de Pesth que les affaires se décident en dernier ressort? Toutes les mesures de précaution empêchent-elles les conseillers étrangers d'agir sur le roi, et par lui, sur la Bohême? De fait, Prague-est déchue de son rang de capitale. La Croatie et la Slavonie ont été aussi jadis des royaumes indépendants, elles ne sont plus que des principautés vassales de la Hongrie; le même sort menace la Bohême, et les plus perspicaces s'en épouvantent.

C'est que l'union de deux États entraîne fatalement quelque communauté d'action et d'iatérêts : nier la réalité, ce

41 8 l'indkpkndance de la bohème memacéf.

n*cst pas la supprimer. A ne pas admettre des modifications nécessaires, on s'expose à ce qu'elles s'accomplissent contre vous. Pour maintenir l'autonomie du royaume, un seul moyen restait : accepter certaines conséquences forcées de la situation ; la seule garantie contre la servitude était dans une entente précise et franche qui, en tenant compte des besoins généraux de l'Fltat nouveau, aurait rendu vniiment solidaires tous les peuples du nouvel Empire. Tâche délicate et compliquée : de nos jours encore, l'on s'épuise en vains efforts pour régler les droits et les devoirs réciproques des nationalités qui composent la monarchie austro-hongroise; à ce moment, lorsque l'union était encore à peine acceptée, lorsque les conditions de l'existence d'un État n'étaient que très vaguement entrevues, que d'obstacles à vaincre et que de circonstances atténuantes pour ceux qui échouèrent dans l'entreprise !

Mais, en réalité, ils n'y échouèrent pas, ils ne s'y essayèrent pas. Il n'est pas sûr, d'ailleurs, que les ditlicultés fussent plus grandes alors, ou même aussi grandes qu'aujourd'hui, où des siècles d'oppression ont laissé des rancunes tenaces. Qui oserait affirmer qu'un Podiébrad n'eût pas imposé a tous un régime acceptable dans son équité, et si Ziérotyn, un siècle plus tard, s'y efforce vainement, la faute en estelle tout entière aux circonstances, et non aux hommes: Peu impone, d'ailleurs : quelque ardus que soient certains problèmes, une fois posés, il faut qu'ils soient résolus : la vie a de ces cruautés, pour les nations comme pour les individus ; malheur à ceux qui ne trouvent pas en eux assez de perspicacité pour apercevoir les décisions nécessaires ou assez de courage pour s'y résigner. Seulement la condition du succès eût été un certain esprit de renoncement et de conciliation, et cet esprit, qui est précisément le résultat des institutions libéivilcs, faites de compromis et du respect dos droits d'autrui, était absolument oppose aux principes dintolcrance alors dominants dans l'oligarchie tchèque.

Dans le conglomérat autrichien, l'influence des divers groupes devait être proportionnelle à leur puissance et à

Page 1