‹ Fin de l'ind�ependance boh�eme (volume 2)Chapitre 23 sur 157 · PODIÉBRAD ROI DE BOHÊME · texte numérisé non relu

PODIÉBRAD ROI DE BOHÊME

et général heureux, uni par les liens d'une étroite parenté à quelques-uns des princes les plus puissants de son siècle, Po. diébrad exerce à cette heure sur les états limitrophes une influence prépondérante; le respect qu'il inspire aux étrangers égale la popularité dont l'entoure là Bohême; l'Europe entière a les yeux fixés sur lui ; les succès passés justifient les plus vastes ambitions, et l'avenir s'annonce radieux pour cet enfant gâté de la fortune dont aucun revers n'a encore attristé la carrière.

Cette grandeur, si rapidement conquise, était-elle bien réelle? Les contemporains l'ont cru : l'éclat des résultats obtenus les a éblouis. A distance, il ne dissimule plus les côtés faibles de cette puissance qui ne reposait que sur des éléments fragiles. Les victoires remportées étaient plus brillantes que décisives : chaque jour, une nouvelle bataille était nécessaire et il suffisait d'une défaite pour tout compromettre. Il ne faut pas l'oublier si on veut comprendre la politique de Georges et la juger sans injustice.

Les années suivantes et, en général, la fin de son règne sont en effet remplies par des négociations si nombreuses et si compliquées qu'on ne s'y retrouve pas aisément. Les projets se succèdent avec une rapidité inouïe, très divers, presque contradictoires, quelquefois assez vagues, si vastes qu'ils semblent fantaisistes; les^ combinaisons les plus variées sont essayées, oubliées, reprises; les alliances se croisent; dans une période très courte, plus d'une fofs dans une même année, l'amitié la plus intime est suivie de la froideur, de la défiance^ ou même de la guerre que termine brusquement un nouveau traité d'alliance. C'est une sorte de chassé-croisé troublant, où les auxiliaires d'aujourd'hui sont les ennemis d'hier et de demain.

Pourquoi ces brusques variations? Ne décèlent-elles pas un certain manque de suite dans les idées et une ambition un peu incohérente? On se laisserait facilement entraîner à admettre que Georges avait plus de fécondité et de souplesse d'esprit que de persévérance, plus d'imagination que de raison et moins d'énergie que d'audace. On ne lui a pas mé-

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nagé les reproches. Son agitation tracassière, a-t-on dit» a provoqué la défiance générale, ses conceptions confuses n'ont pas abouti et ne pouvaient pas aboutir, sa mobilité lui a aliéné Tun après l'autre ses alliés naturels, et il est le principal coupable des déboires et des tristesses qui ont assombri les dernières années de son règne. — Une étude plus approfondie montre clairement que Georges n'était guère maître d'agir autrement qu'il ne l'a fait. Il a subi deux fatalités, celle du temps où il vivait et celle de la situation que lui avaient léguée les événements antérieurs.

Le xv^ siècle n'a pas sans doute inventé la diplomatie, mais il a été peut-être le premier à en deviner toutes les ressources. Le moyen âge est fermé, l'époque des chevauchées héroïques est terminée ; une ère nouvelle s'ouvre, celle des négociations, des ligues, des traités de partage et d'héritage. Les princes ont comme un pressentiment de l'importance décisivede l'heure : l'Europe moderne se constitue ; il s'agit de prendre position, de ne pas laisser à ses rivaux une avance qu'il serait impossible de rattraper, de ménager l'avenir. Chacun cherche à arrondir son territoire, à étendre son influence, et dans cette surexcitation des convoitises et cette envolée d'espérances, toutes les facultés entrent en jeu et tous les moyens sont bons qui conduisent au but.

A aucune époque peut-être, il n'y a eu une aussi prodigieuse dépense d'imagination, une aussi extraordinaire audace de combinaisons, et, conséquence toute naturelle, une indifférence morale aussi absolue. Les procédés des princes italiens d'alors sont restés classiques, mais si les souverains des autres pays n'ont pas toujours la même dextérité, ils ont tous la même impudence naïve et la même verdeur d'appétits. Jamais les traités n'ont eu moins de valeur et les promesses, d'importance. La duplicité et la fourberie sont plus que générales, acceptées ; il devient oiseux de s'en plaindre, ridicule de s'en étonner. Il est entendu tacitement que chacun ne poursuit que son intérêt personnel, que les services rendus n'engagent aucune des deux parties, que les alliances cessent dès qu'un des alliés trouve quelque avantage à re-

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prendre sa liberté d'action. — Que Georges participât dans une certaine mesure à ces habitudes, que nous éprouvons quelque embarras à conjlamner, tant elles semblent excusées par l'opinion, c'est ce qu'il serait injuste de lui reprocher trop sévèrement : la morale publique a-t-elle fait depuis lors de très réels progrès? Elle exige peut-être un peu plus de ménagements, des transitions moins brusques, des prétextes plus habiles. Georges s'est contenté des procédés encore peu perfectionnés de son siècle. Sa politique est celle dcson temps : si on la compare à celle de Frédéric III, de Mathias Corvin ou du margrave Albert, on ne songe plus guère à l'accuser de versatilité ou d'incohérence. Rien n'autorise à supposer que sa conduite ait le moins du monde scandalisé ses contemporains, qu'elle ait affaibli sa situation en lui aliénant des sympathies sérieuses. Il y aurait en effet plus que de la naïveté à croire par exemple que le roi de Hongrie eût hésité à lui déclarer la guerre, si Georges ne lui avait pas donné par ses incertitudes une apparence de prétexte. Lorsqu'il pense à l'Empire, si les conventions qu'il signe avec les princes ressemblent fort à des marchés, a-t-on le droit de le condamner au nom de doctrines dont personne n'avait encore l'idée, et la principale responsabilité revient-elle au candidat ou aux électeurs?

Le tort de Georges, dit-on, fut de se laisser séduire à des plans dont la réalisation était au moins des plus invraisemblables, dont le succès n'aurait offert que des avantages douteux et dont l'échec entraînait pourtant un certain discrédit et quelque affaiblissement. Ici encore, assure-t-on, Georges a subi l'influence de son époque. L'a diplomatie du xv<* siècle mêle à ses préoccupations égoïstes et réalistes une fantaisie aventureuse et quelque peu frivole. Cela tient dans une assez large mesure aux conditions dans lesquelles elle s'exerce. Les conseillers ecclésiastiques, toujours plus rares, avaient été remplacés par des diplomates de profession que l'on appelait juristes de cour, administrateurs politiques, ou, plus simplement, conseillers. Chevaliers errants de la politique, ils mettaient leur habileté au service des princes qui

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faisaient appel à leurs talents; on les engageait pour une période déterminée, quelquefois pour une négociation particulière. Artistes-ès-diplomatie, théoriciens politiques, ils avaient moins d'esprit pratique et de dévouement que de souplesse et d'imaginative. Fort au courant des questions internationales, très bien renseignés sur les intrigues des cours et le caractère des princes, ils connaissaient moins les peuples, leurs traditions, leurs ressources, et ils n'étaient pas retenus par les scrupules du patriotisme, qui ne se berce pas d'illusions et ne consent qu'aux sacrifices indispensables et féconds. On trouve un certain nombre de ces spécialistes autour de Georges, Martin Mair d'abord, Antoine Marini plus tard, Grégoire Heimbourg ' enfin, bien que celui-ci, par la sincérité de ses convictions et la constance de sa vie, mérite une place à part. On a môme divisé assez ingénieusement le règne de Georges en trois ministères, le ministère de Mair marqué par les projets d'élection à l'Empire, le ministère Marini avec les négociations relatives à la grande ligue européenne, et le ministère Heimbourg qui correspondrait à la lutte ouverte contre la papauté.

Est-il bien sûr seulement que ces conseillers aient exercé sur Georges et sa politique une influence aussi prépondérante qu'on l'admet généralement? Les princes les plus sages et les plus prudents prennent volontiers dans leurs rêves la revanche de leur modération : Henri IV accueillait des projets de reconstitution de l'Europe qui ne sont pas sans quelque analogie avec les plans de Georges; Louis'XI, qui ne passe généralement pas pour un esprit chimérique, a écouté les propositions de Marini et n'a pas refusé de traiter avec lui. — L'erreur serait grande de s'imaginer que ces faiseurs de projets n'ont pas vu les premiers ce qu'il y avait de peu sérieux dans leurs vastes desseins. Pourquoi ne pas supposer à Georges la même raison? Quel avantage réel a-t-il négligé pour ces imaginations décevantes? Dans toutes ces

I / C'est l'orthographe de Voigt, et non Grégoire <fe Heimbourg {SybeVs hist. Zeitschrift, V. p. 467, n. Si) ; c'est aussi celle de Bachmann. Tomck écrit Grégoire de Heimbourg, mais saïui donner de raison.

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