‹ Fin de l'ind�ependance boh�eme (volume 2)Chapitre 39 sur 157 · APAISEMENT DES ESPRITS · texte numérisé non relu

APAISEMENT DES ESPRITS

retrouvé un peu d'aciiviié et d'anim^non* bien que l'intolérance des calixtins en eût bientôt éloigné de nouveau les catholiques '.

Une des suites les plus fâcheuses de Thérésie avait été de séparer la Bohème du reste du monde, et cela au moment même où le souffle de la Renaissance fécondait les esprits et où fermentait une civilisation nouvelle- Les Tchèques fuyaient les universités étrangères où ils étaient suspects et mal vus ; les relations intellectuelles avec les autres contrées étaient difficiles et rares; ils s'enfermaient dans un isolement farouche, s'absorbaient dans des discussions théologiques, et leur activité s'épuisait dans des luttes dogmatiques, quelquefois sans grand intérêt. Malgré ces entraves et bien que Tépoque ne soit certainement pas riche en œutres supérieures, l'influence du gouvernement de Georges se manifestait jusque dans la littérature. La théologie perdait du terrain : un certain effort se marquait pour ^e dégager des travaux trop exclusifs où s'était si longtemps épuisée toute l'énergie cérébrale des Tchèques. Quelques catholiques rapportaient de leurs voyages ou de leur séjour en Italie le goût de l'antiquité et le propageaient autour d'eux. .Eneas Sylvius, qui avait été le précurseur de l'humanisme en Bohème, était resté jusqu'à sa mon en correspondance avec quelques-uns des érudits tchèques les plus distingués, entre autres Procope de Rabenstein. A l'Uni vcrsité, maître Grégoire de Prague expliquait et commentait Virgile, et parmi ses auditeurs se trouvaient deux hommes, destinés à une célébrité fort inégale, mais remarquables Tun et l'autre par la largeur de leurs idées et l'étendue

i. De 1430 à 1430, pendant dix ans, il n'y a pas une seule promotion 4-! bacheliers; de 1430 ii 14354 sept bacheliers en tout. Presque tous les biens '^^î ï'^'»ivcrsitc avaient ctc usurpés ou engagés. Les facultés de droit, de théologie et de médecine avaient presque a>mplciemeni disparu. Sous le gouvernement de Podicbrad, il y a quelque amélioration, malheurcuacmcnt bientôt arrêtée par les querelles' religieuses. I-es catholiques de VUnivcrsite curent plus d'un tort; là aussi, Georges paraît s'être efforcé de tenir la balance égale entre les deux partis et de s'opposer aux mesures intolérantes. Cela ne lui fut pas toujours possible. (Tomek, Gcsch. Pragcr Cniv,, p. 124 t:t sq.j

MOIVEMKNT INTKLLIXTIKL 125

^ leurs connaissances, Victor Cornélius et Jean Chickhta ,^ ^ chehrd. Le mouvement était encore très restreint, as- * VtidilVérent, pour ne pas dire plus, au grand public; les ^Ucs-lcttres, la littérature proprement dite étaient même tout à fait misérables : mais il faut se garder d'en conclure à un affaiblissement de la puissance créatrice tchèque pendant cette période et à la décadence intellectuelle de la nation.

Tous les moments ne sont pas favorables à Téclosion des grandes œuvres littéraires. Les productions de premie'* ordre, celles qui churment les générations futures par leur beauté sublime et sereine, demandent pour naître le calme et la paix; pour que les doctrines se résument dans une de ces théories définitives qui provoquent et fixent l'attention, il faut qu'elles soient sûres du lendemain et n'aient pas il lutter pour l'existence; l'histoire n'est possible que quand le combat est terminé et les haines éteintes. Le carqctère distinctif de l'époque de Georges, c'est d'être une époque militante. Elle n'a ni poètes, ni historiens : elle a des orateurs, des pamphlétaires, des satiristes.

Le xv« siècle en général n'est pas une époque de création

définitive, mais de préparation. Partout la lutte pour se

dégager de traditions surannées, le besoin de pensées et de

formes nouvelles. Tandis que les humanistes se mettaient • Il *

^' école de l'antiquité, demandaient aux Grecs et aux Ro- 'nains le secret de la beauté esthétique, les Tchèques se li- '^niient à l'examen de quelques-uns des problèmes philosopniques ou politiques qui, sous une formule ou sous une ^utre, n*ont cessé de s'imposer aux âmes. Quel que soit le ^J'^pcau qu'ils suivent, utraquistes comme Rokytsana et >'enceslasKoranda, mystiques comme Kheltchitsky, ultra- "^^ntains comme PaulZidck et Hilaire, politiques tels que ^^^n de Rabenstein et Guillaume de Rabi, ils mettent à la recherche de la vérité une passion sincère et une raison "3rciie. Qu'ils écrivent en latin ou en tchèque, — ce qui de- '^^t un usage toujours plus fréquent, — ils représentent ^^^^ Une singulière audace et une curieuse précision les so-

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lutions diverses que Ton peut adopter dans ces redoutables et f^raves questions des rapports de TEglise et de l'État, de la libre recherche, des droits de la conscience.

Kt, ce qui fait l'extrême intérêt de cette période, c*est que lés débats ne sont pas circonscrits entre quelques savants. Le premier résultat de la réforme religieuse a été de faire descendre la philosophie de la chaire : il a fallu s'adresser a la discussion publique, à la conviction individuelle. Certes, ces polémiques théologiques nous paraissent bien creuses aujourd'hui et fastidieuses. Mais n'oublions pas que c'est le premier éveil public de l'esprit d'examen, le premier exemple d'une nation qui cherche et qui pense ! Jusqu'alors on avait cru et obéi; maintenant on réfléchit et on choisit. C'était un des griefs principaux des Catholiques que cet appel au peuple en matière de foi, et l'évcquc Jost de Rosenberg condamnait vertement ces hommes « qui veulent transformer tous les fidèles en docteurs, au lieu de suivre l'exemple de l'Flglise : elle leur apprend seulement les choses qui leur sont nécessaires », et ils ne s'aperçoivent pas « que ceux qui sont trop instruits deviennent des incrédules*. » Vaines protestations et regrets superflus! Certains principes, une fois proclamés, sont invincibles, et leurs conséquences se développent avec l'irrésistible puissance d'une force naturelle. Une des séductions les plus redoutables de la liberté, c'est que ceux qui la combattent sont obligés de se servir d'elle. Les Catholiques, pour conserver leurs partisans, invoquaient à leur tour leur jugement, suivaient leurs adversaires sur leur terrain de polémique, et devenaient ainsi malgré eux les agents de l'alfranchissement général.

De Ui le très rapide développement de rimprîmeric en Bohème, si rapide que quelques patriotes tchèques ont revendiqué pour leur pays l'honneur de l'avoir inventée, et vu dans Gutenberg, Jean de Kuttenberg. Dès 1468, on imprimait à Plzen une Chronique de Troie, et avec une telle

: I.jilrj I !j iwiiic Jeanne, î4'*»7. — IV^r, II, p. 726.

l'esprit D^EXAMEN I2T

perfection que ce n'était certainement pas le coup d'essai des ouvriers bohèmes. Les imprimeries se multiplièrent très vite, mais tel. était le besoin de lumière et d'instruction qui s'était emparé des âmes qu'elles ne suffirent pas à éditer le nombre de livres nécessaires et que beaucoup d'ouvrages tchèques durent être publiés en Allemagne ou en Italie. C'est qu'aucun autre peuple de l'Europe peut-être, à ce moment, n'est pris d'une pareille soif de lecture et de savoir; nulle part la vie intellectuelle et morale n'est aussi intense, les écoles aussi nombreuses et aussi bien organisées. Le goût de la discussion et de l'étude pénètre les diverses classes de la population, la noblesse comme le peuple; le nombre des lecteurs est considérable, et dans les plus illustres familles le culte des lettres et la coutume de la spéculation religieuse entretiennent de génération en génération des habitudes graves, sérieuses et dignes. La Bohême tout entière en reçoit peu à peu une physionomie particulière ; le caractère et comme l'allure de la nation la distinguent en traits plus nc|tsdes nations voisines; elle se marque de l'empreinte hussite, si profondément différenciée que toutes les tentatives de fusion avec d'autres peuples échoueront misérablement.

A mesure que leur personnalité morale s'accentue ainsi, les Tchèques, injuriés au dehors, persécutés, se replient sur eux-mêmes et s'attachent d'un amour plus vif à la patrie menacée. C'est sans doute le moment du plus sérieux effort qui ait jamais été tenté par les Slaves de Bohême pourreprendre aux étrangers le terrain perdu jadis et assurer aux nationaux la domination politique exclusive, celui aussi où la prépondérance de l'élément indigène a été le plus clairement évidente. Un des griefs principaux contre Sigismond et Albert avait été leur origine germanique : on avait l'instinct du péril auquel les luttes religieuses exposaient la nationalité tchèque et de la nécessité d'une vigilance toujours active. Plusieurs ouvrages sont publiés pour raviver la haine contre l'Allemagne, — le vieux Dalimildont la chronique est un pamphlet nationaliste, un prétendu privilège d'Alexandre,

128 LA SATIONALITÉ SLAVE

« commencemeni et origine du royaume grec, fils du grand Dieu Jupiter et seigneur des états qui se trouvent sous le soleil et la lune, vainqueur des Perses et des habitants du royaume mède, maître du monde de l'occident à l'orient et du septentrion au midi. » — Comme les Slaves ont toujours servi fidèlement Alexandre et ont vaillamment combattu , librement et pour toujours il leur donne tous les pays depuis le nord jusqu'aux frontières de l'Italie et au midi ; personne autre ne peut y habiter qu'en acceptant la domination des Slaves. La pièce a tous les aspects d'un document officiel, avec la date, le nom des témoins, et elle fut certainement tenue pour authentique par une grande panie des lecteurs. — Sous l'action de cette propagande, le patriotisme s'exalte et il est certainement plus vif alors en Bohème qu'en Allemagne ou en Hongrie. Après la mort de Ladislas, les Praguois crient qu'ils ne veulent pas d'autre prince qu'un Tchèque, et lorsque Georges est élu, beaucoup éclatent en sanglots, remercient Dieu de les avoir délivrés des monarques étrangers.

Un des traits les plus marqués de la race slave, urte de ses faiblesses, c'est sa faculté d'oubli, son impuissance des longues rancunes; quelques années de paix suffirent pour apaiser ces haines, et les Tchèques n'eurent plus d'aversion pour l'Allemagne, dès qu'elle ne les menaça plus. Ils n'entendaient pas pourtant perdre le terrain qu'ils avaient lentement conquis, ou plutôt le mouvement slave avait été si profond que, même après que la tempête s'est apaisée, il se prolonge, enlevant peu à peu les dernières digues, brisant les dernières résistances, sans poussée violente, presque sans effort. Non seulement les lois sanctionnent le triomphe politique et administratif des Tchèques, mais surtout leurs progrès sociaux sont décisifs; déjà un certain nombre de seigneurs ne connaissent plus guère que le slave; Josl de Rosenberg ne parle l'allemand qu'assez mal; le gouverneur de la Moravie, un juriste éminent,Tsibor de Tsimbourg, ne sait pas le latin; Georges de Podiébrad ne sait ni le latin ni Tallcmand. La part du tchèque dans les documents offi-

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