‹ Fin de l'ind�ependance boh�eme (volume 2)Chapitre 49 sur 157 · FIN DES GUERRES HUSSITES · texte numérisé non relu

FIN DES GUERRES HUSSITES

Election de Vladisias de Pologne (1471); le nouveau roi. Fin de la guerre avec Mathias; traité d'Olomouts (1479). — Caractères .généraux de l'histoire tchèque au XVI. siècle : questions religieuses, constitutionnelles et internationales; causes décisives de la décadence de la Bohème. Rôle de la royauté. — E^sai de restauration catholique : la réorganisation du parti utraquiste; le colloque de 1478; l'évéquc de Santorin; la révolution de Prague (148*3). — Paix religieuse de Koutna-Hora et fin de la période hussite.

En dépit des dangers de la situation et de l'affaiblissement de la Bohême, les compétiteurs ne manquaient pas à la succession de Podiébrad : Mathias Corvin, Frédéric d'Autriche, le duc Albert de Saxe, etc. Les Utraquistes écartèrent sans discussion l'Empereur, qui ne semble pas avoir pris lui-même très au sérieux sa candidature, et le roi de Hongrie dont les prétentions leur parurent une insulte. Quelques voix s'égarèrent sur le duc Albert de Saxe ; les autres, en très grande majorité, se portèrent sur Vladisias, le fils du roi de Pologne, Casimir IV. Les fils de Podiébrad

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n'avaient pas essayé de conserver la couronne dans leur famille, et la diète avait pensé que le meilleur moyen de prouver sa reconnaissance au grand chef hussite était de s'inspirer de son esprit et de réaliser le projet qui avait été comme son tc^stament politique '.

Par sa mère Elisabeth, Vladislas se rattachait à la famille des Luxembourgs, mais les droits qu'il tenait de sa naissance n'eurent aucune influence surla décision des Etats. Il savait le tchèque et il était assez jeune, — il n'avait pas plus de quinze ans, — pour qu'il fût permis d'espérer que la Bohème deviendrait réellement sa patrie d'adoption. L'alliance étroite avec la Pologne était depuis un demi-siècle un des principaux articles du programme national. La seule perspective de l'union des deux grands États slaves de Toc-

i.X.*ëpoque des Jagellons est une des plus difficiles et des plus confuses de rhistoire de Bohême. Les chroniques contemporaines sont rares et de médiocre valeur: — Les anciennes chroniques tchèques (éditées par Palatsky, t. ni); Dlugosi (141^14^)» 1^ derniers livres de la chronique polonaise, en latin. — Dlugosz, zélé catholique, est sévère pour les hérétiques tchèques, mais c*est un témoin bien informé; — Dubravius (f i533): Historia regni Bohemiœ, iibri XXXIIl. — Un très grand nombre de documents ont été publiés dans les Archives bohèmeSy entre autres les lettres de Guillaume de Pemstein, depuis i33o, t. I, p. 70-137, et U, 136-173; les lettres tirées des archives de Bavière de 1440 à i5i2, I, p. 330-337 ; les Actes publics de 1453 à 1490, IV, 4i3-5i7; la Grande Ordonnance connue sous le nom de Constitution de Vladislas, texte latin et texte bohème, t. V, etc. — On trouve encore des documents utiles à consulter dans le Tchasopis tCheskeko Musea (Journal du musée bohème^, dans le Sbornik Historitsky i^Revue historique de Prague), dans les Mittheil. des Vereins /Ûr Gesch. der Deutschen in Bœhmfn^ etc. Malgré tout, encore bien des lacunes et des points obscurs. — M. Kalousek a repris depuis peu la publication des Archives hohémes. Le tome VII (1887) renferme un document de premier ordre pour cette période : ce sont les lettres de Zdeniek Lev de Rozmital, éditées par Dvorsky avec sa conscience habituelle. Palatsky avait connu ces lettres, mais, elles renferment une inftnité de renseignements précieux et jettent en particulier une singulière lumière sur Tétat des esprits.

Le travail capital reste toujours le tome V de Thistoire de Bohème de Palatsky (i** e^ 3* partie). Le récit y est fort détaillé, et c^est une des parties maîtresses de Tœuvre du grand historien tchèque. 11 a été modifié ou complété sur quelques points par Bachmann et par Bourda, — les troubles de Prague en 1483; — par Rezek, dans une série d'articles sur Louis TEnfant; par Tomek, dans divers articles du Tchasopis, etc.

Parmi les histoires générales, on peut consulter7V>m(^,//t5foi>e^Mrq^«iniie bohème (en tchèque); Huber, Gesch, Œ^tcrreichs, t. 111, Gotha 1888; Çrûnhagen, Gesch, Schlesiens, t. I ; Caro, Gesch, Polens, t. V, etc.

VLADISLAS A PRAGUE l65

cident ' avait provoqué une certaine agitation en Allemagne. Dès 1467, la diète de Nuremberg protestait contre Télévation au trône de Bohème de Casimir, auquel le pape offrait alors la couronne; en 1471, la diète de Ratisbonne, très nombreuse, déclarait qu'elle « ne tolérerait pour roi de Bohême ni un Hongrois ni un Polonais; car le roi de Bohême est le premier Électeur de l'Empire, et ne peut être par conséquent qu'un Allemand. » Ces inquiétudes suffiraient à nous expliquer les sentiments qui animaient les Tchèques : ce qu'ils attendaient de Vladislas, c'était le triomphe définitif de la révolution; ce qu'ils lui demandaient, c'était en même temps que de maintenir leurs privilèges religieux, d'assurer « 1 honneur de la langue slave. »

Une grande ambassade se rendit à Cracovie pour offrir la couronne au jeune prince. Les conditions, imposées par la diète, étaient assez dures : Vladislas accepta tout, promit d'étendre également sur les deux partis sa protection et sa justice, de défendre les Compactats et de faire nommer a Prague un archevêque utraquiste ; il confirmerait les privilèges et les propriétés des différents Ordres, n'aliénerait aucun domaine de la couronne, n'accorderait aucune fohction aux étrangers, s'efforcerait d'obtenir le retrait' de l'excommunication qui avait frappé Podiébrad 2. H se mit alors en route avec une brillante escorte, prêta serment à la Constitution, fut solennellement reconnu par les États et couronné à Prague (août 147 1). A son entrée dans la ville, les maîtres de l'Université lui avaient offert une magnifique Bible, et l'avaient exhorté à la lire avec soin, « pour y apprendre à se gouverner, lui et son peuple, suivant la loi divine. »

Le nouveau règne s'ouvrait dans des conditions assez favorables. On se rappelle les espérances qu'avait conçues

I. Les Slaves se divisent en deux grandes familles, les Slaves du Sud et de TEst (Croates, Serbes, Bulgares, Russes), et les Slaves de l'Ouest, (Polonais et Tchèques).

a. Ces capitulations électorales, fort importantes, ont été publiées dans les Archives tchèques, IV, 431-455.

l66 AVANTAGES DE LA SITUATION

Podiébrad pendant les derniers mois de sa vie : ces espérances n'étaient pas toutes illusoires, et les chances favorables avaient été plutôt accrues qu'affaiblies par la mort de Georges. Les seigneurs catholiques qui s'étaient ralliés à Mathias, avaient surtout cherché en lui un protecteur contre le souverain qui travaillait avec trop de bonheur et d'habileté à relever le prestige de la royauté ; la longueur de la lutte avait refroidi leur ardeur belliqueuse, la disparition de leur adversaire supprimait leurs inquiétudes, et, leurs intérêts rassurés, ils prêtaient l'oreille aux remords de leur patriotisme. Le catholicisme de Vladisbs calmait leurs scrupules religieux et offrait à leur revirement un prétexte honorable.

Parmi les provinces annexes, la Moravie où les Hussitcs étaient en majorité et où le sentiment national slave était très puissant, ne demandait qu'à reprendre sa place dans la monarchie. EnSilésie,les dispositions étaient moins conciliantes : les Allemands, enserrés entre les Tchèques et les Polonais, sentaient toute la gravité du péril que créait pour eux l'élection d'un Jagellon à la Couronne de saint A'enceslas ; mais les luttes antérieures avaient épuisé leur énergie, et le gouvernement de Mathias, ses exigences financières et son despotisme avaient dissipé bien des illusions. Dans l'intérieur même des états hongrois, il suffisait d'une occasion pour faire éclater en révolte ouverte les résistances contenues jusque-là par la terreur presque superstitieuse qu'inspirait le souverain.

Pour appuyer ou remplacer Mathias, quels alliés s'offriraient à la Curie? — Les princesde l'Empire ne se souciaient guère de provoquer les représailles des Tchèques; Frédéric se défiait de l'ambition de son turbulent voisin et redoutait sa victoire. La cour de Rome elle-même se lassait de cette lutte éternelle. Paul II venait de mourir, et son successeur. Sixte IV (1471-1484) n'était plus retenu par les anciennes rancunes et le point d'honneur qui condamnaient son prédécesseur à une politique iinpîtoyable. Il ne manquait certainement pas autour de lui de prélats fana-

DIKKir.rLTKS ET DXNt.rUS I ()-

liqiies, et il ncxompir pas sur le champ avec les traditions de Pie et de Paul II : il excomnumia Casimir, Vladislas et lesévèques qui l'avaient sacré : mais ce n'était plus là que les derniers échos d'un orage qui s'éloignait; les alliiires de l'Italie occupaient beaucoup plus Sixte que celles de la (Chrétienté, il songeait moins à l'h^glise qu'à ses parents, et le Saint-Siège n'apporta désormais à la répression de rhérésie qu'une colère épuisée et une attention intermittente.

Tout ainsi permettait d'espérer que l'abnégation patriotique de Podiébrad marquerait le début d'une nouvelle et glorieuse période de l'histoire slave. Les destinées du monde auraient été changées si l'alliance tchèque-polonaise avait été cimentée par la victoire. Malheureusement, dans cette crise décisive, les hommes firent défaut à la fortune, et leur impéritie perdit l'occasion unique d'assurer* contre toute surprise l'indépendance des Slaves occidentaux. Georges n'eut pas de successeur, et avec la dynastie des Jagellons commence la décadence de la Bohème.

Il est juste de le dire, en dépit des chances favorables, la situation demeurait fort embarrassée; les résultats de la victoire eussent été merveilleux, mais elle supposait chez le souverain, sinon un génie supérieur, du moins beaucoup d'activité, de dévouement et quelque talent. Lc's plus graves dilHcultés venaient, non plus du dehors, mais du dedans. La guerre avait surpris la Bohème avant que ses réserves fussent complètement reconstituées et en plein travail de réorganisation; elle avait repoussé tous fes assauts, mais au prix de cruelles blessures. Non seulement, la prospérité matérielle était ruinée, mais tous les ressorts de l'autorité étaient détendus; les domaines de la couronne étaient presque complètement engagés, et le roi ne disposait plus guère que des revenus des mines de Koutna-Hora qui comjnencaient à baisser; les ambitions personnelles étaient déchaînées et l'àpreté des convoitises étouffait le patriotisme. La décadence morale, provoquée par l'exaspération des intérêts, était d'autant plus dangereuse qu'elle n'était plus

|Ô8 CXRArrrRK DF YL\l>tSLAS

balancée par l'enthousiasme des premiers |ours. L'élan révolutionnaire était épuisé, usé par de trop longs eflbrts ou amorti par la circonspection de Podiébrad. J^'espèce de torpeur que subit alors le sentiment religieux n'avait pas plus épargné les Hussites que les Catholiques. Les anciennes discussions, sans cesse ressassées, n*excitaient plus ni enthousiasme ni même curiosité. L'Église réformatrice n^était plus qu'une Église officielle, à laquelle s'attachaient un respect mêlé d'indifférence et une obéissance pleine de tiédeur. Plus que jamais le peuple avait besoin d'un chef qui lui imprimât une ferme direction et lui imposât les sacrihces encore nécessaires. — Par une redoutable fatalité, le guide que lui donnaient les événements était un étranger et un enfant.

Vladislas avait été bien élevé, il était bienveillant et juste; dans des temps paisibles, sur un trône bien affermi, il aurait correcten\cnt rempli ses devoirs de souverain : c'eût été un excellent monarque constitutionnel, ajmant et protégeant les arts, peu disposé aux aventures, ni partial ni opiniâtre. Il ne suivait pas résister à une demande ou à un conseil : bien, très bien, répondait-il toujours à ses interlocuteurs; on finit par l'appeler le roi bcne. Son esprit était médiocre, mais il manquait moins encore d'intelligence que de volonté : « absorbant comme un pigeon tout ce qu'on mettait devant lui », il était accessible aux influences les plus contradictoires, incapable également de rien décider par lui-même et de maintenir les résolutions qu'on lui avait soufflées. Sa taiblcssc dégénérait parfois en duplicité et viciait ses intentions les plus droites; « en cherchant à éviter rinjusîice d'un côté et à ne faire tort à personne, il tombait dans un autre excès; par crainte des séditions, il ne défendait pas contre Tinjustice ceux qu'il avait la mission de protéger *. » Il n'était pas lâche, mais Thori^ur de lu lutte aboutissait chez lui aux mêmes résultats que la

I. Ixrnrcs Je Ki.h. îl.iM>icin Je Lobko\iwc, — cJuccs par Vuiarjiuk}',

CARACTERE DE VLADtSLAS 169

couardise : « L'habitude de Sa Majesté, écrit un contemporain, est de tenir pour le parti qui lui paraît le plus fort. » Il n*ciait pas paresseux, mais son activité était stérile, parce qu'elle était timide et inconsistante. , Son père, Casimir, '^'avait fait preuve ni de beaucoup de décision ni d'une grande initiative : il avait transmis ses défauts à son fils, ^-"^agérés. Dans sa prière quotidienne, Vladislas demandait '^ t>ieu de lui donner la paix et le calme : mais les vaillants ^^Uls sont respectés, sa faiblesse provoqua l'insurrection et ^^n règne fut un des plus troublés de toute l'histoire tchè-

^ Sa timidité naturelle était encore augmentée par le sen- ^\cvçnt qu'il avait de n'être pas en communion avec son ^txiple : il n'aima jamais la Bohême et fut toujours un étranger au milieu de ses sujets. Il ne leur pardonnait pas l'obstination de leur hérésie. Trop peu passionné pour entreprendre sérieusement et surtout pour soutenir longtemps une lutte ouverte contre l'Utraquisme, après quelques essais malheureux de réaction, il se renferma dans une rancune boudeuse. Indifférent d'ailleurs àjses propres affaires <^omnie à celles du pays, il assista, témoin inerte, à la chute ^^ son autorité. Chef de deux grands royaumes, il en ar- ^'va à devoir prendre son dîner à crédit, et son maître d'hôtel fut réduit par moments à aller demander au chancelier ^^ Hongrie du vin pour la table du roi *. Les injures semblaient ne pas l'atteindre et il n'essaya pas d'arrêter la ré- ^'olutîon qui emportait l'une après l'autre les dernières pré- '"ogatîves de la royauté *. Malheureusement, il ne fut pas seul ix Q^ souffrir, et l'effacement d'un des principaux faccurs cje la Constitution eut pour conséquence une intolérable €inarchie, l'abaissement des caractères et la ruine de influence politique de la Bohême ^.

[' f^^bravius, 1. XXXII.

5* ^- vine très belle lettre de Guill. de Pcrnstein, Archives bohèmes, î, 76.

..* .^^^dislas, écrit un ambassadeur vénitien, est de haute taille, pieux et

P^^^x; ses moçurs sont pures, il ne se met pas en colère, ne croit pas le

iZ ï**'ie beaucoup, entend trois messes tous les jours; il n*a jamais fait

^^r personne, mais on lui obéit peu. Il parle peu et on dirait une sta^

' •Journal de Marino Sanuto, III, 858 et sq.

Contre un ici adxcrsairc, Maihias reprit vite Tavanta^e. Grâce aux lenteurs de Casimir, il êtoulVa dans son j^ernxe rinsurreciion de Hongrie. V.u 1474. une grande expédition ichêctï-polonaise qui, bien conduite, aurait produit des résultats décisifs, n'aboutit qu'à un échec humiliant : rarmée slave, très nombreuse, manquait de cohésion et de discipline; Casimir était un chef plus que médiocre, \^\ convention de Brcslau termina la canipagne et suspendit les hostilités : les conditions annonçaient déjà clairement Pissuc désastreuse que devait avoir la guerre pour la lk>hcmc. Rien encore pourtant n'était irréparable; on espérait que Vladislas acquerrait avec l'âge plus de courage et d'initiative, la fortune ne se résignait pas à abandonner détinitivcmcnt les Tchèques . les seigneurs du royaume qui soutenaient Mathias supportaient chaque jour son joug avec plus d'amertume et d'irritation; diverses expéditions hoi^ des frontières prouvaient avec quelle facilité on ramènerait à la soumission les provinces rebelles, à bout de ressources et très peu satisfaites du gouvernement magyar. Malheureusement Vladislas était un détestable administrateur, sans autorité, toujours à court d'argent. Les anathèmes de TEglisc inquiétaient sa piété, et les soucis de la guerre fatiguaient son indolence, 11 accepta les préliminaires de Brno ^Brunn' vi478\ que le traité d'Olomouts ^Olmutz^ confirma l'année suivante, en les aggi'avant (1470^

Le traité d'OIomouts marque la fin de la lutte ouverte engagée par le Saint-Siège contre la révolte hussite. Dans cette guerre, il n'y avait eu que des vaincus, et les deux partis en sortaient épuisés par des blessures presque mortelles. Les efforts des papes pour écraser l'insurrection avaient été vains, et les Tchèques, en dépit de toutes les attaques, maintenaient leur indépendance religieuse ; mais à quel prix ! Non seulement Mathias conservait s;i vie durant le titre de roi de Bohème, mais il obtenait la Moravie, la Silésie, les deux Lusaccs; le traité contenait bien une clause de rachat, mais les conditions en étaient si dures qu'elle ne semblait qu'une vaine consolation pour l'amourpropre des vaincus. La Bohème perdait toutes ses annexes :

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