QUESTION RELIGIEUSE I7I
du grand empire formé par Charles IV, il ne subsistait plus qu'un nom. Le hasard qui, quelques années plus tard, fit de Vladislas le successeur de Mathias, n'effaça pas les terribles effets de la paix de 1479. Les liens qui unissaient entre eux les divers membres de la couronne, trop longtemps relâchés, ne se resserrèrent plus ; le royaume ne retrouva pas son influence internationale, et sa faiblesse sollicita toutes les ambitions. Dès lors commence le lent travail de conquête qui transformera cette illustre monarchie en une simple province autrichienne. La fatalité voulut que le prince qui, en quelques années, avait si gravement compromis l'oeuvre de Podiébrad, conservât *la couronne pendant près d'un demi-siècle, et cela au moment où se débattaient les questions les plus délicates et les plus complexes.
lin triple problème se posait, religieux» constitutionnel ^ national, et de la Solution dépendait non seulement la prosj>érité, mais la vie même de la Bohême.
^'Eglise subissait l'hérésie, mais elle ne la reconnaissait P^s et ne renonçait pas à ses projets de revanche; pour le mottient, si elle n'avait pas vaincu les Tchèques, elle les *^wt isolés. Séparés par leur rébellion du reste du monde, ^nv^eloppés d'une infranchissable barrière de rancunes et Qe défiances^ ils ne participèrent que très tard et fort inconapiitement au grand mouvement de la Renaissance. Enfcnïi^5 dans leurs frontières, ils n'avaient à compter que ^^^ leturs seules ressources : trouveraient-ils dans le Hus- ^i^isiï^ç un élément suffisant de progrès et d'activité intel- 'cctuelle et morale? Ce n'était pas assez que la nouvelle "octrine subsistât, il fallait qu'elle se développât; qu'importait que l'Utraquisme bravât les attaques de la Curie, ^^* ne parvenait pas à s'organiser? Le premier acte des ré- ^^*Utions et leur premier devoir est de détruire; mais, quand
la
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elles ont fait table rase, elles s'aperçoivent que leur oeuvre est préparée, non accomplie. La société, au moyen âge, reposait sur la communauté de foi et la soumission à la Papauté ; la hiérarchie renversée et l'Unité catholique brisée, il s'agit de substituer aux dogmes anciens et aux traditions séculaires des principes et un régime nouveaux. La tâche était si difficile qu'elle exigea partout des siècles et des torrents du sang : émancipée la première, la Bohême connut la première les embarras et les périls de la liberté. Dans un pays que se partageaient des confession-s rivales, il était nécessaire avant tout d'établir un régime de tolérance, de créer un état laïque où les sectes rivales vivraient en paix sous la protection indifférente des lois, et où les haines se confondraient dans un dévouement commun à la patrie. Était-ce possible fi ce moment? Là où avait échoué Podiébrad, qui réussirait? El la paix publique ne serait-elle pas saiis cesse menacée par de brusques convulsions?
Il fallait de plus que l'Eglise nationale reçût une constitution, à la fois assez souple pour lui permettre tous les progrès et assez solide pour la protéger contre l'émieitement et In dissolution. Le Hussiiisme, cessant d'être un pani d'opposition pour devenir un parti de gouvernement, avait pour devoir de proposer fi son tour un credo à la foi des populations et de mettre à leur tète un clergé discipliné et respecté, La période d'incuhiiion n'avait que trop duré : s'il persistait dans ses incohérences et ne s'arrachait pas a une torpeur dont les effets étaient déjà sensibles, son impuissance sctruduiniit par les défections, l'inquiétude morale, le scepticisme, lacorrupiion des prêtres, la formation de sectes nouvelles, les troubles religieux, et, en entretenant les espérances de la papauté, l'encouragerait à de nouvelles entreprises. Déconcertée par tes contradictions d'une doctrine timide et mal afl'ermie. tourmentée par la crainte d'une réaction violente, la nation tinirait par ne plus connaitre de la rt-r^rineque les troubles, et du progrès que les inquiétudes. Ou^i^rte ;■» toutes les séductions et revenue de tous les enthousiasmes, sansdîrectîon. sans d^vtrines. sans espéran-
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ces, n'ayant plus que des velléités, assoifée de repos et dilettante de nouveautés, elle subirait le contre-coup des agitations voisines sans en éprouver les bienfaits et deviendrait une sorte d*épave révolutionnaire à la merci de tous les hasards.
La question constitutionnelle n'était ni moins grave ni moins délicate. La Bohême, peuplée par une race slave, est rattachée à l'Europe occidentale par sa position géographique et ses destinées historiques; depuis plusieurs siècles le< institutions primitives, patriarcaleset démocratiques, étaient . minées par l'arrivée de colons étrangers, l'imitation des coutumes allemandes et les privilèges accordés avec quelque imprévoyance au clergé et aux villes. La résistance provoquée dans les classes inférieures par l'introduction des institutions féodales avait été une des causes secondaires de la révolution hussite et n'avait pas peu contribué à l'extension si rapide et à la violence de l'insurrection. Même après la défaite de Lipan, les doctrines radicales conservaient de nombreux partisans, parce qii'en même temps qu'elles s'étaient adressées à des instincts éternels, elles avaient évoqué des souvenirs toujours vivants. Les villes, bien qu'elles se fussent souvent séparées des Taborites et que Prague eût combattu contre eux, étaient en général favorables aux idées égalitaires; malheureusement elles étaient troublées par des divisions intestines, ruinées par la guerre et affaiblies momentanément par l'expulsion des familles patriciennes et le brusque avènement au pouvoir d'une classe qui avait à faire son apprentissage politique. En face du parti avarice, hésitant et compromis par ses excès, les nobles, enrichis des dépouilles du clergé et dont l'intérim des pouvoirs réguliers avait facilité les empiétements, espéraient transformer leurs usurpations en possession régulière et compléter leur victoire aux dépens de la royauté et du peuple. Au milieu de ces compétitions, une transaction qui eût respecté toutes les prétentions légitimes, aurait seule donné au pays le calme et la paix qui lui étaient nécessaires pour réparer ses pertes. Personne ne contestait aux Seigneurs une influence
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prépondérante que justifiaient leurs immenses propriétés, leur habitude des affaires et leur culture supérieure ; mais la haute direction ne leur suffisait pas, et ils regardaient leurs droits comme lésés par tous ceux que conservaient les autres classes. Les paysans n*étaient-ils pas fondés cependant à réclamer, à défaut de quelque action politique» la libené civile et une justice régulière et impaniale, et les villes, justement fières de la pan qu'elles avaient prise aux derniers événements, étaient-elles trop exigeantes en demandant que Ton respectât les privilèges économiques et l'autonomie municipale, qui étaient les conditions de leur prospérité, et que Ton ne les écartât pas complètement du gouvernement?
Si Ton ne parvenait pas à trouver un terrain d'entente entre des prétentions opposées, si les préjugés et l'orgueil étouffaient la voix de la raison et du patriotisme, une perspective de troubles et de guerres civiles s'ouvrait devant le pays, condamné à osciller de l'anarchie au despostime jusqu'au jour où des factieux sans scrupules et sans mandat le compromettraient dans des aventures au bout desquelles il trouverait le désespoir et la servitude.
Et l'enjeu n'était pas seulement ici la liberté politique, mais l'indépendance nationale. La Bohême, favorisée par son heureuse configuration géographique, était arrivée de très bonne heure à l'unité territoriale. Grâce à son avance sur les États voisins, elle avait sans trop de peine, malgré son extrême infériorité numérique, repoussé les attaques des empereurs germaniques. L'imprudente générosité ou les besoins fiscaux de ses rois avaient ouvert ses frontières, mais rimmigration étrangère n'avait pas en somme sérieusement entamé la masse profonde de la nation, ni énervé sa force de résistance. En dépit des progrès de la bourgeoisie allemande ou de la manie d'imitation d'une fraction de la noblesse, jl restait toujours là un groupe compact de plusieurs millions de Slaves qui avaient gardé, avec leur langue et leurs coutumes, un sentiment très vif de leur nationalité; il avait suffi d'une secousse pour briser la croûte très légère
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de germanisme qui avait trompe quelques observateurs partiaux ou mal informes.
Appuyés sur la Moravie qu'habitait une population de même sang, les Tchèviues axaient même pris roiïcnsivc à leur tour, et relevé un moment la domination slave sur les rives de TKIbe inférieur. Même après la perte du Brandebourg, les deux Lusaces et la Siiésie couvraient ses approches et assuraient ses communications avec la Poloanx:. Malgré les progrès de la geinianisation dans ces deux provinces, la prépondérance de la race allemande n\ était ni assez ancienne ni assez généralement acceptée pour qu'une réaction fut impossible, et l'opposition furibonde de Breslau contre Podiébrad montrait assez clairement la vivacité des inquiétudes qu'inspiraient les succès des. Slaves. Pour le moment les Kmpereurs laissaient sommeiller leurs prétentions souveraines, et leur suzeraineté n'était guère mieux établie à Prague ou plus leconnue que celle qu'ils revendiquaient sur le royaume d'Arles ou la Suisse. Les derniers événements avaient prouvé l'immensité des ressources que la Bohème devait à ses traditions nationales, a la richesse de son sol, à la bravoure de ses habitants, et dès qu'elle avait eu à sa tète un prince énergique et habile, elle avait reconquis dans l'Europe centrale et orientale une influence incontestée et, par moments, une sorte d'hégémonie.
Le traité d'Olomouts, en rattachant à la Hongrie la Moravie, la Siiésie et les Lusaces, avait brusquement modifié la situation. La Fîohème, ainsi diminuée et privée de ses annexes, pouvait-elle se suffire à elle-même? La question devait fatalement se poser un jour ou l'autre. A l'Europe féodale succédait l'Europe monarchique, et l'unité au morcellement ; les petits Etats se groupaient ou disparaissaient; les royaumes d'Angleterre, de France et d'Espagne se constituaient; en Allemagne même, au milieu de l'anarchie encore universelle, on commençait à distinguer les points autour desquels allaient se développer de nouveaux organismes. Sur la frontière de la Moravie et de la Bohême, l'Autriche grandissait; encore fort inconsistante et peu redou-
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table sous le gouvernement de Frédéric HI, elle caressait Tespérance de vastes conquêtes, et la situation, rhomogénéité de sa population et les grandes relations de ses souve* rains justifiaient son ambition.
Au milieu du mouvement général de rapprochement et de concentration, la Bohême s'enfermerait-elle dans son isolement? Résisterait-elle, presque seule en Europe, à cette loi qui poussait les États secondaires à s'associer et à se réunir?
Un péril direct, immédiat, rendait plus évidente la nécessité de résolutions viriles. L'invasion musulmane, un moment arrêtée par l'héroïsme de Jean Hunyade et les victoires de Mathias Corvin, reprit bientôt sa marche en avant. Supérieurs à leurs adversaires par leur fanatisme, leur discipline et leur organisation militaire et politique, conduits par des chefs qui furent pendant cette période presque tous dignes de leurs soldats et dont quelques-uns furent des généraux ou des hommes d'état de premier ordre, les Turcs ne rencontraient devant eux en Hongrie qu'une nation mûre pour la défaite, belliqueuse mais insubordonnée, appauvrie, rongée par les discordes intestines. Et la Hongrie était la dernière barrière qui protégeât contre les invasions ottomanes la Bohême comme l'Autriche! — Comment la pensée ne serait-elle pas venue à tous ceux que menaçait un même danger de mettre leurs forces en commun? Réduit à ses seules-ressources, chacun des États du Danube ' était trop faible pour soutenir longtemps la lutte, et il était évident que l'Allemagne, absorbée par ses querelles séculaires, ne leur enverrait que des secours tardifs et insuffisants. Commettraiton la même faute que les peuples de la péninsule des Balkans? Ils n'avaient pas compris assez tôt la solidarité de leurs intérêts et ils avaient succombé l'un après l'autre sans
1. Le royaume de Bohême appartient au bassin du Danube par la Moravie. Les historiens et les géographes ont d*ailleurs très justement 'remarque qu'en dépit de l*Elbc, la Bohême propre est plus attirée vers le Sud que vers le Nord : les Monts Métalliques et les Monts des Géants ne laissent au fleuve qu'un étroit passage et les communications avec la Basse-Allemagne sont difficiles, tandis qu'au Sud-Est, le plateau arrondi de Moravie n'établit entre les deux provinces qu'une fronticre nominale.