LES COMMENCEMENTS DE L*OPPOSITION RELIGIEUSE
II fallut de longues années cependant pour que ce mécontentement profond se rendît clairement compte de ses propres désirs et pour que Toppo^sition s'en prît aux principes essentiels et aux cro\'ances fondamenttiles de TEglise. Elle ne s'attaqua d'abord qu'aux formes secondaires et extérieures. Les peuples restaient malgré tout dévoués à la foi catholique: aussi ils n'en contestaient pas les dogmes, mais seulement certaines conséquences extrêmes, et ils ne protestaient pas contre l'autorité de Rome, mais contre les abus qu'avait entraînés une suprématie trop sûre d'ellemême. Pour établir et pour maintenir leur pouvoir, les papes s'étaient approprié les procédés de gouvernement alors en usage, et ils n'avaient dominé le monde qu'à condition d'en accepter les habitudes et souvent les vices. Les consciences délicates souffraient de la contradiction toujours plus criante entre l'idéal que les prêtres proposaient au monde et les conditions dans lesquelles s'exerçait leur empire; les idées au nom desquelles les papes avaient fondé leur domination condamnaient leur conduite. Les privilèges du Clergé parurent insupportables dès qu'ils ne furent plus justifiés par sa supériorité morale, et ses vices furent flétris avec une sévérité d'autant plus impitoyable que sa puissance et ses richesses excitaient plus de jalousies et de haines.
En face de l'opposition grandissante, l'Église s'affaiblissait. Pendant la « captivité de Babylone «^ les papes avaient compromis leur autorité en liant trop étroitement leur cause à celle des rois de France; le grand schisme relâcha tous les liens de l'administration pontificale, et l'existence même de l'Eglise, telle au moins qu'elle avait été organisée par les Grégoire VII et les Innocent III, parut en question. Il y eut pendant près d'un demi-siècle une sorte d'intérim dans le gouvernement de la Chrétienté; épreuve dangereuse, pendant laquelle les papes semblaient vouloir eux-mêmes habituer les fidèles à l'indépendance.
Même alors cependant, ^ — et rieft ne prouve mieux la solidité de l'édifice catholique, — les peuples ne songèrent pas si'rieus^ment à utj révolution. La suppression des abus
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les plus scandaL^tf^c, un peu plus d*indépendance aux Églises nationales, ceH réformes timides épuisaient leurs vœux. LTniversité de Paris traduisait fort exactement l'opinion de rimmense majorité des chrétiens dans ses protestations plus véhémentes qu'audacieuses, et les Pères de Constance et de Bàle, v^uand ils prétendaient réformer TÉglise dans son chef et dans ses membres, bornaient leur ambition à vjuelques modifications de second ordre qui n'atteignaient ni la foi ni même les principes essentiels de la hiérarchie.
A coté cependant de cette opposition constitutionnelle et oiticielle, quelques revendications plus hardies se produisaient, moins retentissantes, mais plus réellement dangereuses, plus fécondes aussi. Au point de vue de l'histoire générale, les tentatives des grands conciles du xv-' siècle et leurs luttes avec les papes n'ont qu'une bien médiocre importance, si on les compare à l'œuvre d'un simple théologien anglais, dont la vie obscure s'écoule presque inconnue de la foule, sans grands événements ni catastrophes dramatiques. Avec ^^'iclif s'ouvre une période nouvelle de l'histoire religieuse : pour la première fois, l'Église rencontre un adversaire déclaré, dont les désirs dépassent des changements de détail et appellent une révolution. Wiclif sape le principe même du pouvoir du clergé en rejetant la transsubstantiation et en ne reconnaissant d'Église véritable que dans la réunion des élus; en opposant à l'autorité du pape celle de TKcriture et en traduisant la Bible, il applique le principe formel du protestantisme, et le nom de précurseur de la Réforme, que l'on a singulièrement prodigué, lui appartient bien réellement.
Les doctrines de \\'iclif, condamnées à Oxford et assez vite étoutVées en Angleterre, n'auraient peut-être exercé qu'une médiocre influence sur le développement de la pensée européenne, si elles h'étaient devenues l'occasion de l'insurrection qui, au commencement du xv*-^ siècle, souleva la Bohème contre l'Église romaine.
La Bohème était depuis un siècle le théâtre d'une agitalion religieuse intense. Les scandales v étaient nom-
LA RRFORUR RELIGIEUSE EN BOHÏ^ME 5
brcux parce que TÉglise y était fort riche, et ils provoquaient une indignation d'autant plus vigoureuse que la foi était plus profonde. L'empereur Charles IV, qui avait fait -de Prague le centre d'une monarchie puissante, avait essayé de ramener le clergé au respect de ses devoirs, et il avait espéré triompher de l'indifférence de la Curie en provoquant une agitation populaire. Des prédicateurs enthousiastes avaient réclaméie retour à l'Église apostolique et flétri les vices des successeurs indignes du Christ. La contagion de leur zèle avait rapidement gagné les masses populaires, et la majorité du peuple s'était convaincue qu'elle avait été élue par Dieu pour rétablir la loi chrétienne dans sa pureté et dans sa vérité.
Le mouvement, d'abord dirigé par les représentants autorisés de l'Église, échappa bientôt à leur influence; quelques prédicateurs, ivres de vertu et emportés par l'ardeur de la lutte, s'aventurèrent sur le terrain du dogme. L'Université de Prague, alors une des plus fréquentées et des plus actives de l'Europe, fut conquise par les novateurs, et les professeurs, qui conduisaient désormais le parti réformateur, trouvèrent dans les œuvres de Wiclif des armes nouvelles contre la papauté qui opposait à leurs réclamations une dédaigneuse fin de non-rccevoir. En général, ils n'acceptèrent par les théories les plus hardies du docteur anglais et n'en aperçurent même pas le sens réel et la portée dernière: leurs partisans surtout, au moins en très grande majorité, n'entendaient pas se séparer de l'Église. L'indignation, soulevée dans rEurope,eritièfc par les scandales de la puissance sacerdotale, éclatait ici avec plus de véhémence, mais elle conservait le môme caractère, visait moins la doctrine que la discipline, la corruption du clergé, ses richesses, les ambitions et les convoitises mondaines qui avaient depuis longtemps remplacé l'esprit de renoncement et de sacrifice des premiers apôtres. A ce point de vue, la révolution bohème reste un simple épisode de l'agitation qui, à cette époque, ébranle le monde catholique. Il est certain cependant que, sous l'influence des livres de Wich'f, le mouvement de rénovation
HrS KT LE CONCILK DE CONSTaNCI:
religieuse devint ici plus dogmatique et plus hardi : quelques hommes, plus logiques et moins lin^orés, passèrent de la critique des hommes à celle des institutions et étendirent leurs espérances de la restauration des vertus apostoliques à celle de la foi évangélique; la foule elle-même, dont les pensées furent toujours plus modestes, poursuivit du moins la réalisation de ses désirs avec plus d'aud;:ce et s'habitua à l'idée de réformer l'Église en dehors des pouvoirs réguliers et contre eux.
Les Pères de Constance s elTravèrent de cette émotion et s'inquiétèrent de ces imprudences. Très sincères dans leur haine des abus, ils étaient en même temps très décidés à ne pas rompre avec la tradition, et, s'ils voulaient limiter l'autocratie pontificale, ils n'entendaient pas que Ton mil
en question l'autorité de l'Kglise. Ils n'éprouvèrent aucune hésitation à appliquer les lois de l'Inquisition et a envoyer au bûcher les représentants obstinés de la Réforme bohème, H us et Jérôme de Prague.
Ils ne soupçonnaient guère la violence et l'étendue de l'ébranlement qu'allait provoquer leur sentence, et il est permis de supposer que les maîtres qu'ils frappaient n'avaient pas davantage prévu la gravité des événements dont leur témérité, presque involontaire et à demi inconsciente, donna le signal. La Bohème, frappée dans ses plus nobles enfants, releva l'injure en courant aux armes. Les Pères du Concile assistèrent avec stupeur à une explosion fougueuse de l'esprit d'examen qui prenait sa revanche d'une longue compression ; toutes les autorités ecclésiastiques furent contestées, ladiscussion s'attaqua aux dogmes fondamentaux de la religion chrétienne, les solutions les moins orthodoxes furent proposées, les doctrines les plus radicales trouvèrent des défenseurs. A une époque où la société ne s'était pas encore dégagée de ses origines ecclésiastiques et où toutes les questions, philosophiques, politiques et sociales, se présentaient sous une fomie religieuse, les luttes théologiques n'étaient souvent que l'expression obscure des besoins de progrès et des désirs de changement qui agitent tous les siècles.