‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 104 sur 289 · SUCCÈS DE GEORGES · texte numérisé non relu

SUCCÈS DE GEORGES

aucun espoir. La Curie n’était pas plus heureuse avec la Pologne: grave déception pour elle qui n'avait jamais pu s’imaginer que Casimir refuserait obstinément la couronne de Bohème. Elle la lui avait presque imposée. Casimir n’abdiquait pas ses prétentions à l'héritage de Ladislas, protestait de son dévouement à la foi catholique, mais témoignait d’une extrême répugnance, au lendemain de sa guerre contre l’Ordre Teutonique, à se lancer dans une nouvelle expédition. Dans cette détresse, la cour de Rome se résigna à accepter les offres du seul roi qui fût prêt à la servir, ou à se servir d’elle, Mathias de Hongrie. |

Mathias Corvin (1458-1490), n'avait que quinze ans quand. il avait été nommé roi par la diète. Les exploits de son père, le regain de popularité qu'avaient valu à sa maison l’odieuse, perfidie de Ladislas et l'exécution de son frère, les calculs des magnats qui pensaient qu’un roi élu favoriserait leurs empiètements, avaient entraîné la résolution des États. Il y avait entre sa situation et celle de Georges tant de points de contact que leur alliance semblait naturelle, presque fatale. Elle se maintint en général tant que vécut la fille de celuici, la belle Catherine, que Mathias avait épousée. Même dans cette première période cependant, elle fut troublée par quelques nuages. Georges, jusqu’à la dernière minute, refusa pourtant de croire aux mauvais desseins de Mathias contre lui : 1l pensait que le roi de Hongrie se rappelait toujours les liens qui les avaient unis et l’appui qu’il avait recu de la Bohême au moment de son élection; 1l oubliait volontiers que dans plus d’une circonstance il n'avait pas mis assez de soin à ménager cette précieuse amitié. Mathias avait trop d’ambition pour ne pas être tenté de profiter de. l'occasion que lui offraient les difficultés au milieu desquelles. se débattait Podiébrad, trop d’égoïsme pour se laisser arrêter par des scrupules ou des considérations sentimentales, et il avait trop de mémoire pour ne pas se souvenir qu'à diverses reprises, la conduite de Georges envers lui avait été incertaine et louche. Il avait été fort occupé les premières années à réprimer les insurrections et à protéger ses frontiè-,

res. Au milieu des embarras de toutes sortes dont il avait triomphé, il avait déployé et développé des facultés de premier ordre. Peu de souverains ont eu au même degré l’énergie indomptable qui brise toutes les résistances et cette sorte de charme prestigieux qui déconcerte les oppositions. On a quelque peine à comprendre l'attraction qu’il exerçait, quand on songe aux traits saillants de son caractère:injuste, cruel, perfide, voluptueux, il n’était pas aimable, il était pire; il ne plaisait pas, 1l séduisait. Malgré les sacrifices énormes qu’il imposa à son peuple, il en fut toujours l’idole : les États ne lui refusèrent jamais les secours qu’il leur demanda ; tant qu'il fut là, toute tentative pour secouer le joug parut vaincue d'avance : les essais de révolte en gardent quelque chose de timide et d’hésitant. |

Dès qu'il fut solidement établi sur son trône, il chercha à étendre ses domaines. [l eût été plus raisonnable de concentrer ses forces contre les Turcs, mais les conquêtes étaient plus hasardeuses et moins retentissantes du côté du sud que vers le nord et l’ouest. Son ambition hâtive l’engagea ainsi

dans des entreprises, plus hardies que sensées, dont le suc-

cès même ne compensa pas toujours les périls et les dépenses. Général heureux non moins que diplomate adroit, il forca la victoire, réussit même à soumettre les pays qu'il avait conquis, mais non à fonder le grand empire qu'il espérait créer. À sa mort, la Hongrie, surmenée, était épuisée ; les provinces annexées, en pleine fermentation ; les magnats n’attendaient qu’une occasion pour revendiquer leurs privilèges ; la gloire même qu'il a méritée est de mauvais aloi et plus bruyante que solide. En admirant ses qualités d'homme d'état, on déplore l'usage qu'il en fit, et que, pour assouvir ses passions égoîïstes, il ait engagé la Hongrie dans une guerre contre la Bohême, guerre qui, en présence des Turcs, était presque sacrilège. [1 semble aussi que les difficultés qu'il se créa volontairement ainsi, contribuèrent à accentuer quelques-uns des traits les plus fâcheux de sa na-

ture, la volonté inexorable qui sacrifie tout au but entrevu

et l'égoïsme farouche que ne contiennent ni la peur ni le

remords.Malgré son instruction et bien qu’il se piquât même de science et de théologie, il avait conservé quelque chose du chef de bande des invasions hunniques : le peuple magyar se reconnaissait en lui avec sa fougue, son éloquence, sa vivacité et sa finesse d’esprit, son indomptable énergie, son ignorance des scrupules et son mépris des ménagements, sa fierté nationale et son dédain des autres races. Tout en lui révélait le soldat, son regard de lion, ses grands yeux noirs, brillants, souvent injectés de sang, son nez droit, sa large poitrine, ses épaules puissantes. Passé maitre dans tous les exercices physiques, cavalier incomparable, supportant sans se plaindre toutes les fatigues et toutes les privations, d’une audace presque folle, inébranlable dans les revers, insolent dans la prospérité, les combats étaient son élément et la guerre était pour lui plus qu'un goût, un besoin. Son âme exubérante méprisait une tâche ordinaire, et 1l se sentait à l’étroit dans un seul royaume, quelle qu’en fût l'étendue.

Comme Georges d’ailleurs, il était l'instrument d’une transformation dont il n’avait pas une claire conscience, et ses instincts de rapine préparaient l’œuvre de l'avenir. Le mouvement de concentration qui, vers la même époque, se traduisait dans l’Europe occidentale par la constitution des monarchies française, anglaise et espagnole, agitait aussi l'Europe orientale. La nécessité d'union était même ici d'autant plus évidente qu'il fallait faire face aux Turcs. On a quelque peine aujourd’hui à prendre fort au sérieux les dangers de l'invasion ottomane et on ne tient pas assez compte du rôle énorme qu’a joué la terreur musulmane dans toute l’histoire des populations exposées à leurs attaques. On oublie trop vite que jusqu’à la fin du xvrrt siècle une moitié de la Hongrie appartient au sultan et qu’en 1683 Vienne a été en grand danger. Comment les États que menaçait le même péril et qui, isolés, étaient trop faibles pour le conjurer, n’eussent-ils pas été tentés de mettre en communleurs ressources et leurs destinées ? Cette question de la formation d’un grand empire oriental préoccupe plus ou moins

tous les souverains de la Bohême, de la Hongrie et de l’Autriche, au xve et au xvi siècle. Bien que la solution fût indiquée, le problème était des plus délicats. Il s'agissait de rassembler dans une immense monarchie des peuples différents par la race, la langue, les goûts, les habitudes, les intérêts, qui avaient déjà derrière eux des siècles de souvenirs et que séparaient des haines invétérées et des torrents de sang. Dans ces conditions, l'union devait presque fatalement prendre la forme de la conquête, et il était évident que les utiles conséquences générales qu’on pouvait en espérer, ne paraîtraient pas aux vaincus une compensation suffisante de la domination étrangère et de la perte de leur nationalité étroite. Elle ne fut ainsi jamais acceptée, mais imposée, et resta précaire jusqu'au moment où des défaites irrémédiables brisèrent les forces de résistance et où ceux qu'avait trahis la fortune, s’abandonnèrent inertes à une fatalité maudite. L'union se fit plus tard au profit de l’Autri-. che, à l'époque de Ferdinand I® et de Ferdinand Il; elle avait été réalisée un moment au profit de la Bohême, en droit sinon en fait, à l’époque de Ladislas ; Mathias voulut la faire au profit de la Hongrie, mais sans y réussir. Depuis 1464, 1l n’était pas très bien disposé pour Georges. Lorsque Marini était venu lui proposer la main d’une autre fille du roi de Bohême, il avait refusé assez sèchement :. Les grands projets de confédération européenne l'avaient laissé plus froid encore; il devinait que cette vaste ligue ne lui fournirait pas des secours bien réels contre les Turcs, et 1l était choqué de la place prépondérante que se réservait Podiébrad. Comment d’ailleurs son avidité inquiète et sa vigilance en quête d'occasions n’auraient-elles pas aperçu immédiatement les perspectives favorables que lui ouvrait la probabilité d’une rupture de la Bohême avec la papauté? Tandis que Georges comptait sur sa médiation, il avait déjà fait ses offres de service au Saint-Siège. « Frès Saint-Père, écrivait-il le 2 octobre 1465, je me suis voué une fois pour

1, Bachmann, I, 488-00.

toutes et sans condition, moi et mon royaume, à la Sainte Église Romaine et à Votre Sainteté. Il n’y a pas de tâche, quelque difficile et dangereuse qu’elle soit, qui ne me trouve prêt à l’accomplir, surtout quand il s’agit de défendre la foi catholique et d’anéantir l’incrédulité des méchants. Les anciens traités, que m'a imposés la nécessité du moment et que, je ne l'ignore pas, l'autorité apostolique a le droit d’annuler, ne m'arrêteront pas, et la puissance de personne au monde ne m'effraiera. Aussi, qu’il s'agisse des Bohêmes ou des Turcs, Mathias et ses Hongrois sont prêts : toutes mes forces et celles de mon royaume demeurent dévouées pardessus tout à Votre Sainteté !. »

Les prétextes de plaintes ne manquaient pas. Les frontières nord et ouest de la Hongrie étaient infestées de hordes de pillards dont l’origine remontait aux bandes militaires hussites et que l’on appelait, d’un mot bohème, les Zébraques, les mendiants. Ils n’avaient plus de bohême que le nom et étaient composés d’aventuriers de tous pays, attirés par l'espoir du butin et le charme d’une vie de hasards; Mathias s’obstinait à rendre Georges responsable de leurs incursions, bien‘que ce dernier n’eût en réalité ni pouvoir ni droit sur ces condottieri. En 1466, les récriminations magyares devinrent si aigres qu’on craignit une guerre immédiate : une invasion des Turcs en Transylvanie rappela Mathias vers le sud et lui conseilla la modération. La cour de Rome répondait assez froidement à ces invites." Était-ce souci des intérêts généraux de la chrétienté et regret d’épuiser dans une guerre privée des forces si nécessaires ailleurs? — Ce n’est pas impossible. — Il est plus probable qu’elle se défiait quelque peu de cet auxiliaire, dont elle connaissait la turbulence et la hauteur. Mais plus encore que le pape, les seigneurs tchèques hésitaient : ils étaient fort au courant des affaires de Hongrie, et le nouveau maitre qui se proposait à eux, n’était pas de leur goût. L'événement se chargea de justifier leurs incertitudes, et les provinces qui devinrent

Page 1