JUGEMENT SUR SON RÉGNE
d’avoir joué le rôle que lui imposaient les événements. — Ce n’est jamais un mince mérite que d’être {he right man in the right place, ni un mince honneur que de comprendre ce qu'ordonne une situation et de le faire. Qu'on n'oublie pas de plus que, dans l'espèce, il était nécessaire pour cela de rompre avec des traditions immémoriales et des habitudes d'esprit qui n’avaient jamais été discutées. Podiébrad est le premier souverain qui ait appliqué, sinon proclamé, la neutralité de l'État en matière religieuse, et, ce qui prouve que ce n’était pas laune conception si banale, c’est qu'il faut descendre jusqu’à Henri IV pour trouver un autre exemple de cette tolérance. Georges, pour éviter une rupture avec l'Église, alla jusqu’à l'extrême limite des concessions possibles. Son amour de la paix, qu’il poussait jusqu’à l'imprudence !, — c’est peut-être son plus sérieux défaut, — ne le décida jamais cependant à rien céder'sur le fond même du débat, l'indépendance de l'Église tchèque, à transiger sur le point essentiel de la discussion, le calice, c’est-à-dire la conscience individuelle libre interprète de l'Évangile. Sa douceur fut inflexible sur ce point et ses complaisances s’arrêtérent où elles fussent devenues une défection.
Dans la lutte qui s’engagea, il resta en somme et d’une manière générale maître du champ de bataille : c’est là un fait capital que toutes les subtilités ne parviennent pas à infirmer. Quel était en effet le véritable débat? Au point de vue religieux, l'autorité absolue de la papauté, la soumission sans restriction et sans réserve à ses ordres. — Si Paul IT et son successeur ne confirmèrent pas les Compactats, ils ne réussirent pas à imposer leür volonté, renoncèrent à la lutte; les Calixtins conservèrent leurs coutumes particulières :
comme après la première reprise, lathéocratie du moyen âge
reculait devant la rébellion. Au point de vue politique, l’existence de la nationalité tchèque était en jeu. — Georges la sauva de la conquête étrangère et de l’anéantissement par
1. Comparer ses paroles à Sylvius dans l'entretien de Benechov : « Nos cupidi pacis sumus neque bellamus ut bellemus, sed ut pacem habeamus. Coacti gerimus arma, coacti versamur in præliis. » Æn., Epistolæ, 130.
162 SERVICES DE PODIÉBRAD
l'anarchie. Les destins sont changeants et les frontières varient : un peuple qui accepte une mission d’intérêt général,
y use ses forces et sort d'ordinaire affaibli et diminué de
l’entreprise qu'il a essayée. La Bohême paya fort cher sa séparation de Rome, et c'était certes un grand malheur que la perte de la Silésie et de la Moravie, mais c'était une catas-
trophe réparable. Les œuvres vives n'étaient pas atteintes,
l'idée nationale subsistait, développée et fortifiée par Îles
combats glorieux et les souffrances virilement supportées. .
Le peuple, grâce à Podiébrad, restait uni, conscient de sa force, libre de se développer dans la voie qu'il avait choisie. Quelque graves que soient les revers et cruelles les mutilations, les occasions se présentent toujours de les réparer, si les vaincus gardent au cœur l’amour de la patrie et l'espoir de la vengeance. Les provinces séparées de la couronne, celles du moins que la géographie, l’histoire ou l’ethnographie rattachaient à la Bohême, lui revinrent bientôt, par cela seul qu’elle formait un centre d’attraction puissant. Le seul danger réel eût été la disparition de l'Utraquisme ou l’asservissement du pays à une domination étrangère. La valeur intrinsèque de l’hérésie n'avait ici qu'une importance secondaire, si on la considère non pas au point de vue de ses destinées propres, mais de l'existence nationale tchèque. Qu'elle fût ou non capable de développement, un grand fait subsistait, l'existence d’une Église particulière, condamnée, d'autant plus chère à ses fidèles qu’elle leur avait coûté de plus lourds sacrifices et qui laissa des souvenirs si forts que deux siècles d’oppression ne les effacèrent pas. Georges, en empêchant la dissolution du parti calixtin et sa défaite, avait ainsi sauvé l’avenir. Il a à son actif, à la place de succès immédiats, — et c’est le signe des hommes supérieurs, — à la fois un très réel service rendu à l'humanité et un service immense rendu à la patrie étroite. Il a collaboré utilement au progrès universel et sauvé la nationalité tchèque du plus grave danger qu'elle ait jamais couru.
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