LES VILLES ROYALES
derniers et maigres droits qu'ils s'étaient réservés ?— Sans violence, grâce à la confiance qu'il inspirait et à l’ascendant qu’exercent toujours une intelligence claire et une volonté
ferme, 1l les amena à renoncer, en échange des franchises
qu’il leur prodigua, à celles de leurs prérogatives qui étaient de nature à affaiblir l’unité du royaume ou l'autorité légitime de la royauté. Il transforma les communes autonomes
en bonnes villes, pourvues à la vérité des plus larges im-
munités.
L'ordre de choses établi par Charles IV, comme tous les régimes justes et raisonnables, reposait sur l’équilibre des classes et des pouvoirs, et, comme presque toujours aussi, cet équilibre assez précaire était surtout maintenu par la vigilance et la sagesse d’un homme. Charles IV disparu, les diverses ambitions qu’il avait modérées se réveillèrent aussi exigeantes et exclusives, et les castes rivales ne songèrent plus qu’à se tailler la plus riche part possible dans la succession laissée vacante par l’abdication de la couronne. Les villes ne se préoccupèrent pas plus que les seigneurs des nécessités générales de gouvernement et des intérêts communs du royaume. La révolution religieuse, qui coïncida avéc une très vive réaction contre l'élément étranger, parut tout d’abord devoir compromettre leur influence ; en réalité, elle n’atteignit que leurs classes dirigeantes, le patriciat, la haute bourgeoisie allemande, depuis quelque temps menacée dans ses prérogatives par les corporations tchèques. Dans la plupart des cités, les anciennes familles s'étaient prononcées contre la Réforme, elles furent expulsées dès les premières années de la guerre, et leurs biens confisqués ; la prépondérance passa au petit peuple slave et utraquiste, et les villes se jetèrent à corps perdu dans le mouvement t.
1. L'histoire des villes tchèques a été étudiée avec beaucoup de soin par les écrivains contemporains. M. Rœssler (Deutsche Rechtsdenkmæler aus Bœhmen und Mæhren), M. Erben (Reg. Bohem.), M. H. Jiretchek, dans sa très belle collëction : Codèx juris bohemici, ont publié les textes les plus impor-
tants. L'histoire de Prague, (en tchèque), par M. Tomek, est un admirable:
monument d’érudition et de critique : (sept volumes parus jusqu’à Vla-
LA
Par son ancienneté, sa richesse, sa population, l'étendue
.de ses privilèges, Prague s'élevait sans contestation au-
dessus des autres cités tchèques. Dès le xnr° siècle, les chartes parlent de sa prospérité avec une sorte de lyrisme, et, à mesure que l’on avance, les documents témoignent de son développement continu et de ses rapides progrès : elle est le « premier membre du corps national, l'honneur et le
salut du royaume, la reine brillante, la source d’où le droit
se répand dans les autres villes © ». La fondation et l'éclat de l'Université, le retentissement des prédications de Bethléem, le séjour de Hus et de ses auxiliaires les plus en vue, avaient encore accru sa renommée. Après la mort de Venceslas, pendant l'intérim de la royauté, les nobles suspects, divisés ou découragés, tout la désignait pour prendre la
direction du parti national. Elle ne manqua pas à son rôle, la première croisade se brisa à deux reprises devant ses murailles, et elle commença dès lors à exercer une véritable
hégémonie sur le reste du pays.
Peu à peu, les autres villes royales lui reconnurent une sorte de suzeraineté, et sa constitution municipale, étendue à un grand nombre de cités et de cercles, tendit à devenir la constitution du pays tout entier. Ses légions décidaient de la victoire, ses représentants dans les diètes, de la majorité, et ce n’était pas par une vaine forfanterie que les Praguois s’inscrivaient les premiers dans les actes publics, avant les chevaliers et les seigneurs. Un moment il ne parut pas impossible que Prague présidât à une véritable réorganisation démocratique de l’État et que le régime féodal fit
dislas). Parmi les travaux particuliers, il faut citer surtout les études de M. Tchélakovsky, et en première ligne, — l'Office de sous-chambellan en Bohême (en tchèque), Prague 1881.
1. Cs. la très belle collection : Recueil des sources du droit municipal bohéme; 1'° partie : privilèges des villes de Prague (1886), qui fait autant d'honneur à M. Tchélakovsky qui la publie qu’au conseil municipal qui en fait les frais.— «Sans elle, toutes les autres cités du royaume seraient comme privées de leur chef; elle est la règle des mœurs, l'exemple et le miroir de la moralité » (privilège de Jean, 1316, p.22).— In commodis (civitatis pragensis) et profectibus sicut in:oculorum nostrorum viridario nostra plurimum delectatur serenitas (privilège de Charles IV, 1348, p. 85), etc., etc.
place en Bohême à une constitution plus conforme à la fois aux traditions nationales et aux tendances des sociétés modernes. Ne bornant plus ses désirs à assurer son autonomie, mais rendue au sentiment de la solidarité nationale, elle pouvait, en confondant sa cause et celle des libertés publiques et en communiquant ses privilèges au reste du pays, préparer une transformation radicale dont les effets auraient été aussi graves et probablement plus heureux que ceux de la rénovation religieuse r.
Ces espérances ne se réalisèrent pas. On était encore en . plein moyen âge; pas plus que les chefs des communes de Flandre ou de la ligue de Souabe, pas plus qu’Étienne Marcel, les chefs populaires de Prague ne s’affranchirent des idées ambiantes : la résolution et la violence ne sont pas incompatibles avec quelque timidité d’esprit. Ils demeurèrent prisonniers de leurs souvenirs et n’eurent en général d'autre but que d'étendre leurs privilèges particuliers et de substituer leur pouvoir à celui de la noblesse. Affaiblie par ses inconséquences, la faction démocratique céda bientôt la direction des affaires aux modérés, et le triomphe de l’ancien système fut marqué par l'alliance de Prague et des Seigneurs et scellé par la victoire qu’ils remportèrent en commun sur les Taborites.
Malgré ce revirement et bien qu’elle eût perdu par sa faute une occasion unique de mettre à l'abri de toute attaque les franchises politiques et religieuses du pays, Prague sortit de la guerre glorieuse et respectée. Ses domaines s'étaient accrus; ses prérogatives, étendues. Non seulement elle était absolument maîtresse de la justice, de la police et de l'administration municipales, mais Sigismond lui avait reconnu une sorte d’hégémonie sur les autres villes royales. C'était dans ses murs que devait avoir lieu l'élection des rois, et,avant d’entrer dans la ville, le souverain était tenu de jurer qu’il respecterait ses privilèges. Son tribunal examinait en dernier ressort les sentences d’un grand nombre
1, Tchélakovsky, l'Office de sous-chambellan, p. 27,
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