RUPTURE FATALE AVEC ROME
. L'action de la diplomatie romaine n'avait certes pas été inutile : elle avait réussi à stériliser la formule et frappé à mort l’hérésie en lui enlevant toute puissance interne de développement : seulement on ne s’en apercut qu'’assez longtemps plus tard. Pour le moment, le Hussitisme, atteint dans ses œuvres vives, ne souffrait pas de sa blessure; lorsqu'on se préparait à le porter en terre, on le trouva prêt à une défense JE pErÉe) et cette défense fut d'autant plus redoutable qu'elle n’était pas même réfléchie.
Les prélats italiens du xve siècle étaient bien trop subtile, avisés, Spirituels, pour rien comprendre à cet pre naïf. Aussi leur politique, admirable dans les détails, commit-elle des fautes capitales. Comme tous les gens raisonnables, ils pensaient que la raison gouverne le monde, lorsqu’en fait l’idée même de foi est contradictoire à celle de raison, j'entends la foi véritable, complète, celle qui brave le bûcher et court au martyre. Une transaction eût été facile si des idées seules avaient été en présence, mais ce ne sont pas les idées qui soulèvent les hommes, ce sont les mots, et sous ces mots se cachent non des opinions, mais des passions. La Curie se flattait d’un triomphe facile parce qu'elle - n'avait plus devant elle que des préjugés, mais les préjugés seuls sont intraitables. On n'aurait soumis les Hussites qu'en les exterminant, Les Compactats, avec quelque habi-
leté que les prélats les eussent rédigés et quelque parti qu’ils
en eussent déjà tiré contre les Bohèmes, étaient devenus pour ceux-ci un palladium qu'ils étaient résolus à défendre jusqu'à la mort,
Cette disposition des esprits créait un avenir plein de menaces, et 1l était à craindre que la nationalité tchèque ne
sombrât au milieu des tempêtes qui s’'amoncelaient à l'horizon. D'abord, l Église, dépitée de son échec, ne rouvriraitelle pas sur le champ 1 campagne? — Les Hussites nes’effrayaient pas outre mesure de cette perspective, et Rokytsana,écœuré de la conduite de ses adversaires,attendait sans inquiétude une reprise des hostilités : « Dieu a été et est avec nous, disait-il, nous espérons qu'il y sera encore à l’a-
venir. » Tout le parti eût répété son cri de guerre et sans doute étonné le monde par de nouveaux triomphes : les ressources d'énergie que déploie une nation arrivée à un certain degré de surexcitation, dépassent tous les calculs.
En dépit cependant de la confiance générale, de l’enthousiasme et des victoires probables, les chances de succès définitif étaient faibles. L'on sortait à peine d’une crise épouvantable, les pertes subies étaient énormes : recommencer : la guerre avant d’avoir repris haleine, avant qu’une jeune génération fût venue combler les vides, c'était s’exposer à de cruels désenchantements. En Bohème même tous les habitants ne s'étaient pas ralliés au Hussitisme, les catholiques formaient encore un tiers environ de la population totale, possédaient des villes importantes, Boudiéjovitse (Budweis), Plzen (Pilsen), devant laquelle s'étaient brisés les efforts des. hérétiques : redoutable point d'appui pour une invasion étrangère. Les seigneurs les plus influents étaient retournés au catholicisme ou n’attendaient qu’une occasion pour demander leur réconciliation avec l'Église. Les révolutionnaires extrêmes, les défenseurs les plus redoutables et les plus sûrs de l’hérésie, ne s'étaient pas relevés de leur désastre de Lipan : on le vit bien quelque temps après, quand les Taborites essayèrent de résister à Podiébrad. En résumé, si la foi des Tchèques était encore trop sérieuse et trop profonde pour qu'ils ne préférassent pas la guerre à l’'abjuration, leurs forces, très atteintes, autorisaient les doutes les plus graves sur le résultat final d’un second conflit. D'autant plus que leurs victoires n'étaient en réalité jamais que défensives, ne décidaient rien contre un ennemi insai- Sissable. La disproportion entre une obstination indomptable qui n’admettait aucune transaction et des ressources trop clairement insuffisantes constituait pour les Tchèques ün très grave péril. | | ” Quel usage les catholiques eussent fait de leur victoire, les épouvantables cruautés qui suivirent la bataille de la Montagne-Blanche (1620) ne nous en donnent probablement qu'une image imparfaite, et surtout les conséquences loin-
taines de la réaction auraient été, un siècle et demi plus tôt, terriblement plus graves et probablement irréparables. La nationalité tchèque eût disparu sans retour, comme avaient disparu les tribus slaves de l’Elbe inférieur, exterminées de même au nom de la religion chrétienne. Au commencement du xvue siècle, la race tchèque semble irrémédiablement atteinte : elle survècut pourtant et se releva. Cela tient à . deux causes principales : d’abord l'Allemagne n'avait guère . moins souffert qué la Bohême dela guerre de Trente ans; avant de reprendre sa poussée vers l'Est, il lui fallut réparer ses propres pertes. Quand elle fut de nouveau en état de recommencer son travail de germanisation, il était trop tard : les circonstances générales n'étaient plus favorables ; un souffle de renaissance agitait déjà les nationalités vaincues, et les Slaves n'offraient plus une proie aussi facile à l'absorption étrangère. De plus, les siècles qui forment la période hussite de l’histoire tchèque, avaient donné à la nationalité bohême une telle consistance qu'elle supporta des épreuves où elle eût certainement succombé cent cinquante ans plus tôt. Pendant cette crise, les Slaves, isolés du reste du monde et fiers de leur isolement, avaient pris une plus claire conscience d'eux-mêmes ; leur histoire s'était enrichie de pages impérissables ; leur langue, cultivée par des écrivains nombreux, s'était fixée et répandue. Toute l’habileté des jésuites ne fit pas que le passé n’eût pas existé, et du passé sortit l’avenir. La comparaison de la Moravie et de la Bohême montre d’une manière incontestable cette influence souveraine des traditions et des souvenirs sur les destinées du peuple tchèque. En Moravie, la population slave est relativement plus nombreuse qu’en Bohème : l’effort contre la germanisation y a été cependant moins éner« gique, le réveil national beaucoup plus lent. Se serait-il jamais produit sans les exemples et les encouragements venus de Prague? C’est que les Moraves n’ont pas une histoire aussi éclatante et, pour ainsi dire, aussi particulariste; chez eux l’idée slave n’est qu’une abstraction que ne soutiennent pas des siècles de combats, de triomphes et de