IRRITATION DES UTRAQUISTES
neurs avaient projeté de provoquer une émotion populaire à la faveur de laquelle ils auraient frappé leurs adversaires les plus redoutés. La population privée de ses chefs et terrifiée, ils étaient maîtres de la situation, et la soumission de Prague entraînait sans doute celle du royaume. Même réduit à ces proportions, le complot est encore douteux ', sans autre preuve que des aveux arrachés par la torture ou les dépositions de témoins suspects d’avoir cherché à excuser leurs propres violences par les périls qu'ils auraient courus. Les conseillers catholiques de Prague, comme en général tous les promoteurs dela réaction à cette époque, ne s’effrayaient pas de crimes isolés, mais leurs conceptions étaient timides, parce que leur esprit était court. Dans tous les cas, une fois encore, ils furent prévenus. Une sourde fermentation régnait dans la ville. Les sentiments les plus intimes de la majorité, ses passions les plus généreuses, ses susceptibilités les plus légitimes avaient été également froissés. La conduite des députés de Prague dans les diètes l’exaspérait : par leur faute, la haute direction qu’elle exerçait depuis longtemps sur les affaires publiques lui échappait : tandis que ses représentants suivaient docilemenr les ordres de la cour, d’autres villes, Zatets, Louny, prenaient la tête du parti national ; cet évêque italien, qui avait bravé les anathèmes pontificaux pour venir au secours des Tchèques et que recevaient en triomphe Tabor et Kralové-Hradets, on lui fermait les portes de la cité de Hus; dans les ligues formées pour la défense du calice, il lui avait été interdit d'inscrire son nom. L’orgueil municipal, la foi, l'intérêt, tout s’unis- -Sait pour préparer une explosion. Il n’est pas douteux que les directeurs des ligues utraquistes n’eussent noué depuis longtemps des intelligences dans la place. Les événements -ne les surprirent pas à l’improviste : ils étaient prêts à toutes les éventualités, les chefs désignés, les rôles distri-
1. M. Bachmann ne croit pas au complot et ses raisons sont plausibles, non pas évidentes cependant. Il ne faut pas oublier que M. Bachmann, très hostile aux Tchèques, rejette toujours tous les torts de leur côté.
bués. L'indignation qu’affichent à ce propos quelques historiens, est étrange : les Utraquistes étaient dans le cas de légitime défense. Opprimés par une minorité séditieuse, ils avaient le devoir de ne pas tolérer plus longtemps le joug illégal qui pesait sur eux : dans certains cas, la résignation est une trahison.
Prague se composait de trois villes absolument distinctes, la Vieille-Ville sur la rive droite de la Vitava, la Nouvelle-Ville, construite par Charles IV et qui s’étendait autour de la première, et la Petite-Ville, au pied de la colline que domine le château royal des Hratchany, sur la rive gauche du fleuve : chacune ‘avait sa constitution, ses privilèges, et aussi son caractère et sa population, assezdifférents. Le mouvement éclata partout à la fois. Le 24 septembre 1483, à huit heures du matin, la grosse cloche de l’église du Tyn, en face de l’hôtel de ville, sonna le tocsin : de tous les quartiers la foule accourut en armes. Les conseillers, alors réunis en séance, s’étonnèrent, envoyèrent un d’entre eux sur la place pour s'informer de ce qui se passait: 1l fut massacré. Le bourgmestre descendit, essaya de fermer les portes : la populace l’en empêcha, se rua derrière lui dans l'hôtel de ville, en criant : tue, tue! Les conseillers utraquistes se retirèrent sans être inquiétés, les autres furent retenus prisonniers; le bourgmestre avait été jeté par la fenêtre et un de ses amis blessé. La foule grossissait sans cesse; quelques Allemands essayèrent de dégager les magistrats, mais il était trop tard : on en arrêta quelques uns, les autres se dispersèrent.
La révolution fut plus sanglante dans la Nouvelle-Ville où le parti démocratique était plus nombreux et la population plus tumultueuse. Sept conseillers furent massacrés à l'hôtel de ville et leurs cadavres jetés par la fenêtre : deux autres se tuèrent en essayant de fuir. Les insurgés s’acharnèrent surtout sur le primat, Paral; c'était un des plus avides, il expia cruellement ses exactions. Les émeutiers se répandirent alors dans toutes les rues : tandis que les uns pillaient le quartier juif, emportaient les étoffes et les bijoux
et mettaient à sac les maisons, si bien qu'il ne resta pas un clou aux murs, d'autre se jetaient sur les couvents. Quelques ecclésiastiques furent torturés et mis à mort: la foule se grisait de supplices; les femmes se montraient plus acharnées et plus féroces que les hommes. Les Dominicains n'échappèrent au massacre qu'en se cachant : ils seraient morts de faim, si quelques catholiques ne les avaient nourris au péril de leur vie. Les moines mendiants furent expulsés : ils furent accompagnés jusqu’aux portes de la cité par une procession bizarre qui les poursuivait de ses huées et priait Dieu de ne plus les ramener d'Allemagne.
Les colères populaires sont implacables et féroces; les foules sont partout les mêmes : malheur au pays dont elles décident les destinées et aux partis qui déchaînent leurs fureurs!— Quels étaient les coupables ici cependant, sinon les conseillers dont la politique séditieuse et les crimes avaient poussé à bout les Utraquistes, ne leur laissant d’autre choix que l’apostasie ou l’émeute? Quiconque se met au-dessus des lois, perd tout droit à leur protection : en gouvernant contre la majorité, les catholiques avaient donné l'exemple de l'insurrection; leurs malheurs et les crimes de leurs ennemis retombent sur eux seuls.
Les chefs utraquistes auraient eu quelque peine à contenir les premiers éclats de la fureur populaire; sans doute aussi, il ne leur déplaisait pas de prévenir par la terreur tout essai de résistance : mais leur triomphe aurait été vite compromis si les excès s'étaient prolongés. La rapidité et la précision des mesures qui suivirent démontrent l'existence d’un plan concerté d'avance. Les anciens prirent assitôt l’administration : en même temps que de fortes patrouilles parcouraient les rues et arrêtaient toute nouvelle tentative de pillage, ils sommaient le capitaine du château de Prague de leur livrer la citadelle : ils l’occupèrent quelques jours plus tard.
De rigoureuses représailles donnèrent satisfaction à l'opinion publique et assurèrent pour longtemps les Hussites contre toute réaction. On avait arrêté environ deux cent
cinquante Allemands : dans le premier désarroi, ils furent fort mal nourris, de pain et d’eau, avec une telle parcimonie que quelques-uns, dit-on, moururent de faim : ceux qui consentirent à communier sous les deux espèces, furent remis en liberté; les autres, chassés de la ville et leurs biens confisqués. Les conseillers, retenus prisonniers, furent mis
à la torture : ils avouèrent tout ce qu’on voulut, furent
condamnés à mort; dix montèrent sur l’échafaud. Leurs
corps, laissés toute la nuit sur la place publique, « comme
s'ils eussent été des chiens », furent jetés le lendemain sur une charrette, et enfouis dans la fosse commune t.
Les délégués de la ville s'étaient hâtés d'écrire à Vladislas pour expliquer et justifier leur conduite et lui promettre de réparer les dommages causés par la révolution; mais, en même temps, ils sollicitaient l’appui des seigneurs les plus influents, appelaient dans leurs murs l’évêque Augustin- Lucien, entraient en relations avec les ligues utraquistes.
L’émeute de 1483 n'eut guère des conséquences moins importantes que le coup de main de Podiébrad en 1448 ; comme alors, les Catholiques furent déconcertés par une résistance imprévue : en quelques heures ils avaient perdu tout le fruit de leur longues et savantes machinations. Une fois encore ils se trouvaient en face de la nation tout entière, prête aux derniers sacrifices pour défendre sa foi. La surprise avait échoué: s'ils persistaient dans leurs projets, ils devaient se résigner à une guerre ouverte; leurs derniers essais ne les yencourageaient guère.—Qui les soutiendrait? Les Allemands n'avaient aucun désir de rouvrir les hostilités: à la nouvelle de l’émeute de Prague, une véritable terreur panique avait envahi les provinces voisines; déjà on croyait voir reparaître les terribles légions taborites. — IT était dur cependant de renoncer sans coup férir à des espérances si longtemps caressées. Tous ne s’y résolurent pas sur le
1. Sur les événements du 23 septembre, v. les Anciennes chroniques, TT, p. 234-237; la Passio Pragensium; quelques documents publiés par M. Goll dans les Comptes-rendus de l'Académie des sciences de Prague, 1878, p. 1-7. — Cp. le récit de Bourda, p. 123 et sq.