‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 142 sur 289 · DÉFAITE DES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

DÉFAITE DES CATHOLIQUES

champ. Vladislas, indigné de l'outrage fait à son autorité, réunit une armée, demanda l'appui de la Pologne, de la Bavière, de Mathias même. Sixte IV l’approuvait, envoyait bulles sur bulles en Allemagne. Vaine dépense d’éloquence! Chaque souverain avait ses ambitions, ses ennemis; Vladislas ne recut du dehors ni un homme ni un écu.

Ses troupes étaient assez nombreuses, mais que valait leur chef et que valaient-elles elles-mêmes! La plupart de ses soldats approuvaient la conduite des Praguois; une campagne sérieuse contre la ville insurgée eût suscité une insurrection générale. Le roi s'en apercut bientôt. Il voulut entrer dans Koutna-Hora, où il redoutait un soulèvement : les habitants lui fermèrent leurs portes. Il n’osa pas entreprendre le siège de la ville et se résigna. Après de longues négociations, 1] consentit à pardonner aux Praguois, confirma leurs privilèges, permit à l’évêque de Santorin d'exercer librement son ministère, s’engagea à ne pas rappeler les moines sans le consentement de la commune et à choisir les conseillers, suivant l’usage, sur une liste dressée par lesélecteurs. Les Utraquistes, de leur côté, promirent de rendre aux Juifs et aux religieux les objets qu’on leur avait volés et de payer une indemnité aux bannis ".

Les concessions tardives affaiblissent et dégradent. Quand le roi rentra à Prague, il fut à diverses reprises l’objet de manifestations hostiles; sa vie même était en danger. Ilabandonna l’ancien château royal et se retira à quelque distance de la cité, sur les hauteurs qui dominent la Petite-Ville; l'architecte Bénech de Louny y construisit pour lui un magnifique palais. Ge départ était une abdication, et, jusqu’à l'avènement de Ferdinand I, Prague jouit d’une indépenpendance à peu près Re . Ladéfection du roienlevaitaux Catholiques tchèques leurs dernières chances de succès : en réalité, 1ls ne désiraient pas une rupture, et des intérêts nouveaux sollicitaient leur ambition. Les derniers événements avaient inspiré à leurs pré-

r. Le traité a été publié par Goll, Comptes-rendus, 1878. p. 9 et suiv,

tres de salutaires réflexions : les chanoines avaient de nou-

veau été forcés de se cacher et de s'enfuir ; l’administrateur de l’archevêché, Hanouch de Kolovrat, était mort de peur. On le remplaça par un politique, fort modéré. Étienne Poutchek de Talmberg, après avoir servi fidèlement Podiébrad jusqu’à ses derniers jours, avait refusé même après sa mort, de reconnaître le protégé du pape, Mathias Corvin, et s’était prononcé très courageusement en faveur de Vladislas.

La piété chez lui n’excluait pas la prudence; il aimait son pays et le repos, connaissait bien ses compatriotes, et avait

acquis dans les affaires auxquelles 1l était mêlé depuis longtemps la crainte des aventures et l'horreur des aventuriers. Il jugeait que le meilleur moyen d'amener les hérétiques à se soumettre n’était pas de les pousser à bout. L'expérience lui avait servi, et, après quatre-vingts ans d'échecs, 1l trouvaitinutile d'essayer encore des remèdes violents. Les laïques se rendirent sans peine à ces raisons. Les Utraquistes ne désiraient pas moins vivement le retour de la sécurité et de la paix : les luttes de castes tendaient à primer les passions religieuses, et les nobles, des deux religions, commencaient à craindre que leurs divisions ne servissent qu’à affaiblir leur autorité au grand avantage des villes. Dans ces dispositions communes, la paix ne fut pas difficile à conclure. Elle fut signée à Koutna-Hora en 1485. |

Il y avait deux ans que Luther était né, on était au seuil de la période des guerres confessionnelles; au moment où s'ouvrait l’époque des convulsions religieuses, les partis en Bohème étaient conduits par la force des choses à proclamer un régime de tolérance et de liberté de conscience, En vertu de la convention de Koutna-Hora, les Utraquistes et les Catholiques jouissent des mêmes droits et des mêmes franchises : les deux partis restent en possession des cures qu'ils occupent régulièrement, mais tous les habitants du royaume sont libres de suivre le culte de leur choix; les prédicateurs s'abstiendront de toute polémique et de toute injure; les Compactats sont reconnus comme une loi du royaume, et, s’il plaît aux Calixtins d'envoyer une ambassade au pape

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pour en solliciter la confirmation, leurs demandes seront appuyées par le roi et les Catholiques. La paix était conclue pour une période de trente et un ans, mais, en 1512, elle fut déclarée perpétuelle *.

L'on a relevé dans ce traité des lacunes et des obscurités : le droit des sujets, des paysans, n’était ni assez nettement formulé ni assez solidement garanti. Après comme avant, quelques seigneurs ne résistèrent pas à la tentation d’assurer le salut de leurs serfs en leur imposant leurs propres croyances ; les villes continuèrent à refuser le droit de bourgeoisie à ceux qui ne professaient pas la religion de la majorité. Malgré tout cependant, la paix de Koutna-Hora marquait un immense progrès et elle crée un très réel titre d'honneur aux hommes qui l'ont préparée et maintenue, bien qu'ils n’en aient d’ailleurs en général ni admis ni même apercu les véritables conséquences. La politique de Podiébrad recevait des événements une éclatante confirmation : l'État moderne se constituait sur les ruines de la théocratie, la loi étendait sa protection impartiale sur les hérétiques comme sur les orthodoxes. Après de redoutables épreuves, la Bohême, sous la pression des circonstances plutôt que par la volonté consciente des hommes, acceptait en fait l’indifférence du pouvoir en matière religieuse. Comme il arriva pour les autres pays deux ou trois siècles plus tard, les luttes confessionnelles avaient usé le fanatisme par ses excès mêmes ; les partis se résignaient à se supporter, puisqu'ils n'avaient pas réussi à s’exterminer. La Réforme n'avait pas atteint son but, supprimer les abus de l’Église ; elle l'avait dépassé, supprimé l'Église elle-même, en tant que puissance temporelle et souveraine. Bien peu d'événements dans l'histoire ont une signification plus profonde et marquent un progrès aussi sérieux ; bien peu aussi sont à la fois aussi instructifs, aussi humiliants pour l’orgueil humain et aussi pleins de promesses pour l’avenir de l’humanité, que cette

1. Les décisions de la diète de Koutna-Hora ont été publiées dans les Archives Bohêmes, IV, 512-516, et V, 418-427.

convention mal taillée, que la lassitude imposait aux factions. La rupture d’une partie de la nation avec Rome avait créé des besoins nouveaux, et de ces besoins sortait une constitution politique nouvelle. Remarquable exemple dans le monde moral de la loi de l’adaptation des organes au milieu : de l'impuissance des sectes rivales naissait un des plus nobles sentiments de la conscience moderne, le respect d'autrui, la tolérance.

Le traité fut en somme assez bien observé. Vladislas, averti par les derniers incidents, avait renoncé à ses plans ambitieux de restauration catholique ; son inertie gagna les derniers partisans de la Curie. Les deux partis conservèrent leurs positions et parurent renoncer à tout désir de conquêtes. Les: papes avaient oublié la Bohème: après plus d’un demi-siècle d’efforts stériles, ils ne s’occupaient plus de l’hérésie tchèque ; la période des guerres hussites était términée.

L’armistice se prolongea jusqu'au moment où les progrès de la Réforme allemande réveillèrent l'énergie de l'Église, et où, menacée, non plus seulement sur un point secondaire et lointain, mais dans sa puissance tout entière et Jusque dans son existence, elle rassembla ses forces dans un suprême élan pour rétablir son autorité. L'œuvre abandonnée par Vladislas fut reprise par Ferdinand I, mais avec de tout autres qualités de persévérance, de vigueur et de prudence.

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