‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 242 sur 289 · Id., p. 1394-1400. î · texte numérisé non relu

Id., p. 1394-1400. î

3. C’est un des thèmes qui reviennent le plus souvent dans les décrets des synodes. Cp. Gindely, Dekrety, I, 8, 98.

ne rendent jamais le mal pour le mal ni la colère pour l'injustice. « À moi seul appartient la vengeance, » a dit le Seigneur, et 1l veut que les opprimés supportent avec calme leurs souffrances et que les sujets obéissent, non par crainte, mais par conscience.

Ces enseignements ne restèrent pas lettre morte. Le xvie siècle, en Bohême, nous l’avons dit, présente une physionomie très particulière. Entre les grandes agitations du xve et du xvut siècle, c'est une période de calme relatif, à l'intérieur surtout, c'est une époque, sinon de réconciliation, du moins de trêve et d’apaisement. Le système patriarcal qui s'établit sur d’assez nombreux domaines nous prouve à la fois l'humanité des seigneurs et la résignation des sujets. Il y aurait pas mal de naïveté et quelque exagération à rapporter à l'Unité tout l'honneur de cette trêve des passions et de cette réconciliation des intérêts; les causes en sont multiples : le développement général de la civilisation, le progrès des mœurs, les traditions, la souplesse et la douceur naturelles aux races slaves, par dessus tout, la communauté d'origine, de langue et de religion qui, plus forte que les rivalités de classes, faisait un même peuple des seigneurs et des serfs. Il est probable cependant que cette doctrine, qui prêchait aux vaincus la soumission et l'espérance ajournée dans une vie future, aux riches la charité et la justice, à tous la bienveillance et la concorde, contribua dans une certaine mesure à endormir les rancunes des uns et à dompter les convoitises des autres. Il suffit pour s’en convaincre de remarquer que la plupart des seigneurs dont on vante la clémence et l'humanité, sont les protecteurs ou les adeptes de l'Unité.

Pourquoi cette morale, si pure et si sage, ne nous satisfait-elle pas complètement, nous laisse-t-elle une impression de tristesse et de doute? Elle est trop parfaite, a-t-on dit. — Plutôt trop en dehors de la nature humaine, non par l'idéal qu'elle propose, mais par les sentiments auxquels elle s'adresse. Les Frères font le bien par devoir : on ne voit pas qu'ils en éprouvent quelque plaisir. Soyez tou-

jours joyeux, avait dit l’apôtre. Au milieu de toutes leurs vertus, ils ont égaré celle-là. Comme toutes les sectes profondément chrétiennes, ils n’ont pas l’amour de la vie et le sentiment de ses félicités ; ils l’acceptent comme une tâche, toujours tourmentés par la terreur d'oublier la seule chose réelle, le salut. Pour eux l’art n’est qu’un moyen d’augmenter l'éclat du service divin; la littérature n’est qu’une arme de combat ou un instrument d’édification ’; la Renaissance les trouble et les scandalise; l'Italie du xv° siècle n’inspire à Loukach qu'étonnement et dégoût ?.

Il n’est pas jusqu'aux idées d’héroïsme, de patrie, qui ne les inquiètent : le monde y a une trop large part. S'ils ne condamnent plus aussi sévèrement que Kheltchitsky le service militaire, ils multiplient sur ce point les réserves et les restrictions; les Frères ne combattront que pour une cause juste, ne partiront que s'ils n’ont pas réussi à se faire remplacer, demanderont à rester dans les garnisons ou les services auxiliaires; ils ne chercheront dans aucun cas à conquérir de la gloire, ils éviteront les actions d’éclat, se rappelleront sans cesse qu'ils sont à la guerre malgré eux et prieront le Seigneur de les retirer d’une condition où leur àme est exposée aux plus grands dangers.—Le courage n'est pas une des vanités auxquelles on renonce le plus facilement, et plus d’un jeune seigneur mérita sans doute par sa vaillance les pieuses réprimandes de son pasteur. Les chefs

1. Ceci soit dit sans contester en rien la prodigieuse activité littéraire qu’ont déployée les Frères et les immenses services qu’ils ont rendus à la langue tchèque; mais leur littérature est presque exclusivement didactique et théologique. Il serait absurde de leur en faire un reproche, c’est la conséquence nécessaire de leur système. Un changement ne se serait-il pas produit avec le temps? Sans aucun doute : aux faiseurs de cantiques auraient succédé les poètes, et l’art se serait dégagé du joug de la religion. On peut déjà apercevoir comme le commencement de cette évolution dans la période qui. précède la bataille de la Montagne-Blanche. Cela ne prouve rien contre notre affirmation, mais montre seulement que l'Unité s’ouvrait peu à peu à l’influence du monde : si elle avait duré plus longtemps, elle aurait subi le sort commun des diverses sectes chrétiennes qui ne le sont guère que de nom : ellé aurait perdu sa physionomie propre, cessé d’être ce qu’elle était.

2. Parmi les métiers interdits aux Frères, on trouve, dans les premiers temps, à côté de l’alchimie, de l'usure, de la fabrication des dés, le théâtre, Ja peinture ét Id musique. Ces règles perdirent bientôt de leur rigueur.

les plus illustres de l'Unité gardent cependant de ces règles un peu trop de réflexion et de sérieux : héroïques, ils sauront admirablement mourir, mais ils s’y sont résolus trop longtemps à l'avance ‘. Ils pensent trop au sacrifice, pas assez à la victoire, provoquant en quelque sorte la mauvaise fortune, sans cette confiance et cet éclat de gaieté qui forcent le succès. Ils ont les vertus des minorités qui ne sont pas destinées à devenir des majorités. Il ne faut pas en effet que l’activité des Frères et le rôle qu’ils jouent nous fassent illusion; au moment même du plus grand épanouissement de la secte, les neuf dixièmes de la nation lui échappent. La terre appartient aux violents; toute conversion est une conquête; une religion ne triomphe que si elle a en elle-même ou dans ses chefs quelque chose de militant, de glorieux et d’empanaché. Les grands fondateurs sont les grands combattants, saint Paul ou Luther; les Frères ne sont que des martyrs : leur défaite était inévitable. C’est la punition, peut-être la récompense de ceux qui placent leur idéal hors du monde : la vie ne veut pas d'eux, parce qu'ils n’ont pas eu confiance en elle. Si du moins 1ls ne compromettaient que leur propre cause! Malheureusement, trop convaincus pour se plier aux compro-

1. Une lettre de 1503, très belle d’ailleurs, caractérise assez bien cette situation d'esprit; ils sont si ardents au sacrifice que le succès est presque pour eux une déception. Les Frères avaient été convoqués à un colloque à Prague, la population était fort excitée contre eux, et les représentants de l'Unité étaient partis « comme des brebis que l’on mène à la boucherie. » Voici ce qu’écrit à l'un de ces délégués le seigneur Kostka de Postoupits. « Il est naturel d'aimer la vie, mais toi, frère, qui es instruit dans la vérité, rappelle-toi que ta vie est enfermée en Dieu avec Christ et que pour la conquérir tu dois mourir avec Christ. Tu sais aussi en qui tu as cru et comment Il peut t'aider à conserver ta foi. Fortifie-toi donc en Dieu et dans la puissance de sa force, pour combattre le bon combat et obtenir la couronne de vie. Tout ce que peut la prudence humaine pour vous assurer contre tout danger, nous l'avons fait, et notre vigilance ne s’arrétera pas. Si cependant nous ne parvenions pas à dompter la violence de nos ennemis et s’il plaisait à Dieu de glorifier par votre mort le nom de son fils, soyez prêts à dire avec Job : Dieu avait donné la vie, Dieu l’a retirée, que sa volonté soit faite. » (Mist. des persécutions, p. 51.) Je ne veux pas dire que Kostka n'ait pas pris toutes les précautions voulues, mais si quelque négligence s'était produite, il se serait consolé en pensant que Krasonitsky avait eu une bien belle mort et que son maigre était plus utile à l'Eglise que sa vie.

mis nécessaires, 1ls restent, malgré leur volonté de soumission et leur esprit de sacrifice, une cause de difficultés et de discordes. Moins indifférents aux souffrances, ils achèteteraient par quelques concessions les droits qu’ils réclament; les exigences intransigeantes de leur foi mettent en péril non seulement leur liberté, mais aussi la liberté des autres. [ls sont pour un pays un honneur, mais un danger.

Celles des instructions morales des Frères qui s’appliquent à la vie privée ne donneraient pas lieu aux mêmes réserves. Ces conseils, quelquefois un peu naïfs, mais sains et droits, nous donnent bien la sensation de cette communauté pieuse, un peu triste, honnête, qui inspirerait encore plus de sympathie si elle inspirait moins de respect. Ils entrent dans les détails les plus précis. Certaines professions sont interdites, parce qu'elles mettent en péril l’âme de celui qui les exerce ou provoquent la faute du prochain : la fabrication des dés à jouer, la peinture, et en particulier la peinture sur cartes, les métiers errants, la sorcellerie, le grand commerce, qui n'est qu’une occasion de fraude et de vol, etc ‘.

Des règles minutieuses tracent leur conduite aux maîtres et aux domestiques, aux pères et aux enfants, aux maris et aux femmes. « Le mari doit respecter sa femme, ne pas se quereller avec elle devant les domestiques, ne lui adresser ni injures ni mauvaises paroles, prendre d'elle un soin particulier pour la nourriture, les vêtements et tout ce dont elle peut avoir besoin, afin qu’elle ne souffre pas de misère. Quand elle est grosse, qu'il ne la fatigue pas par des travaux violents, qu’il ait soin d’elle pendant ses relevailles. » Qu'il la considère comme sa propre chair : « Si elle pèche par sottise ou par oubli, qu’il la traite comme il se traiterait lui-même, car de tous ses proches elle est la plus proche. » La femme sera chaste, obéissante, ni colère ni boudeuse. Elle surveillera les domestiques, dirigera la

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