ESPÉRANCES DES FRÈRES
tes? Les succès passés ne répondaient-ils pas de l'avenir? Combien la marche avait été rapide, en un demi-siècle, depuis le moment où quelques pieux pèlerins quittaient Prague à la suite de Grégoire ! Les Frères étaient encore dans toute la force et dans tout l'enthousiasme de la jeunesse; ils redoublaient d'efforts et d'activité, multipliaient les apologies et les professions de foi '. Depuis 1500, ils avaient une imprimerie à Mlada-Boleslav ; ils en fondèrent une autre à Litomychl et une troisième à Biéla. Ils avaient une vague conscience que l'heure était décisive, et ils ne voulaient pas manquer à la fortune ?. De quels côtés seraient venues les difficultés? De l’autorité temporelle? Elle est anéantie ou gagnée. Du Catholicisme? Il est en pleine décadence; le clergé, sans direction, RETE courage; les populations s’écartent d’une Église qui n apparait plus que comme la ruine lamentable d’un grand passé disparu. La succession est ouverte : qu’il se présente seulement quelqu'un assez hardi pour la réclamer, assez fort pour la supporter !— Quel serat-il, ce successeur attendu? Ce ne sera certes pas l’Utraquisme, stationnaire, vieilli, plus usé déjà que le Catholicisme, maintenu seulement par un reste de superstition ou par la protection des lois. Et ce sont ces fantômes qui arrêteraient l'Unité, pleine de vie et de foi, visiblement protégée par Jésus, fortifiée par la persécution, instruite et élargie par l expérience! I! lui appartient de faire ce qu’a vainement essayé le Hussitisme; elle réconciliera dans l’Écriture les divers partis eue elle assurera le triomphe de l'Évangile et le repos de la nation, enfin sortie d’une trop longue période de troubles et de guerres intestines ?.
. C’est à cette époque que paraissent le premier catéchisme et le premier recueil de cantiques des Frères. Sur soixante ouvrages connus, publiés en Bohême de 1500 à 1510, cinquante sont publiés par l'Unité.
Lesisuccés des Frères furent surtout rapides dans l'Est de la Bohême; ils y avaient 150 églises importantes. Mlada -Boleslav, Litomychl et Pardoubitse étaient les trois points où les adhérents de l’Unité étaient le plus denses. À Mlada-Boleslav, le baron Krajek leur avait donné un ancien couvent de Dominicains; ils y avaient leur église, l’école, et les principaux membres du Conseil y habitaient, c'était le Mont-Carmel; à Litomychl, le sbor s’appelait le Mont des Oliviers.
3. Vers 1520, l'Unité comptait en Bohème et en Moravie plus de 400 églises et au moins 150,000 fidèles.
Ces rêves furent brusquementinterrompus par deux évé- : nements imprévus. À la mort de Louis (1526), les Tchèques élurent pour son successeur le frère de Charles-Quint, Ferdinand d'Autriche; à la même époque, Luther avait déjà donné le signal de la Réforme allemande. |
Le nouveau roi savait ce qu'il voulait et il le voulait bien. Catholique, 1l haïssait les Frères, dans lesquels, avec un sens très fin, il apercevait les véritables ennemis de l’Église romaine; politique avisé, espérant amener les Utraquistes à se soumettre à Rome, dont il obtint les concessions qu’elle avait refusées à tous ses prédécesseurs, il détestait ces dissidents qui étaient un obstacle à ses projets. Très jaloux de ses droits, 1l redoutait ces sectaires, nés de l’anarchie, grandis au milieu du désordre, et dont l'existence était la négation. même du principe social; leur alliance avec les nobles lui était suspecte et leur énonce dans les villes, désagréable, Hostilité d'autant plus redoutable que les Frères n'étaient couverts par aucune loi, mais qu'ils étaient toujours sous le coup de décrets très rigoureux qu'on pouvait à toute heure invoquer contre eux! |
En dépit cependant de toutes les phrases convenues sur l'impuissance de la force contre les idées, il n’y a pas d’exemple qu’une nation se soit convertie à un culte nouveau malgré la volonté persistante de ses chefs. Les successeurs de Ferdinand n’héritèrent pas tous de son dévouement au Catholicisme, ils n’eurent surtout pas uneintelligence aussi claire de la situation et une volonté aussi ferme; en somme pourtant, ils demeurèrent fidèles à Rome et retinrent au moins une large part de l'autorité reconquise par le fondateur de la dynastie ; on ne revit plus en Bohêmede période d’anarchie analogue à celle du commencement du xvi. siècle. Les Habsbourgs refusèrent toujours de relever l'Unité de la mise hors laloi prononcée contre elle, et ils disposaient de forces telles que, devant leur volonté bien arrêtée, toutes les tentatives de pression échouèrent. Cette attitude de la royauté eut pour résultat, sinon d’arrêter complètement, dü moins de rendre beaucoup plus difficiles et lents les. progrès des Frères. Leur propagande ne s’exerça plus que
na “ -s HE fie: his lle 52
sur des individus, d’une manière sporadique en quelqué sorte. [1 y avait là pour eux plus qu’un arrêt: les religions voisines de leur berceau ont une force d'attraction qui s’épuisé vite. L’Unité en Bohême tendit à devenir quélque chose de semblable à ce qu'est le protestantisme en France, une communion respectée, disposant d’une très réelle: influence, attirant à elle de temps en temps des hommes distingués, mais qui n’espèré guère et ne désire pas même beaucoup rallier à elle le gros de la nation. D'autant plus qu’elle avait à compter désormais, non plus avéc lès Utraquistes, mais avec les Luthériens.— Il ne saurait être question ici d’une comparaison régulière entre la doctrine des Frères et celle de Luther : il semble bien que la plus voisine de l’Écriture n’était pas celle de Luther; mais cela même lui assurait un sérieux avantage. La Réforme luthérienne ne présentait pas ce caractère si nettement marqué d’évangélisme démocratique qui, chez les disciples de Kheltchitsky, effrayait ou choquait bien des gens. Que les convictions religieuses s'expliquent plus ou moins par des préoccupations matérielles, c'est ce qui est sans doute regrettable, mais ce qui est aussi général que naturel. L’élite des seigneurs s'était convertie à l'Unité; la majorité accepta le Protestantisme, ét comme, presque toujours, les nobles entraïnaient leurs sujets et leurs serfs, que d’ailleurs ils disposaient d’une influence prépondérante dans la diète, leur conversion livra à l’Église luthérienne tout le royaume, toute la partie du royaume au moins qui n’était pas catholique. Les progrès de la foi nouvelle auraient pu être arrêtés par les haines nationales, mais l’Empire affaibli n’inspirait plus de très vives inquiétudes; désormais maîtres chez eux, protégés par des lois précises, les Tchèques étaient tout dis-
posés à oublier leurs griefs contre des voisins dont ils es-
péraient avoir arrêté les envahissements. Dès que l’origine germanique de la Réforme n'était pas un motif d'exclusion, elle était une recommandation puissante. Malgré les progrès des Slaves, il y avait en Bohême beaucoup d'Allemands, dans les villes surtout, et ils étaient attirés vers
l'Église germanique par un vague instinct de race. En dehors même de ces Allemands, la nation entière subissait la pression, sourde, indéfinissable, mais écrasante, qu’exerce toujours sur un petit peuple un grand État voisin.
S1 l’on néglige même toute considération extérieure, il y avait dans la Réforme allemande, dans le génie si large et si humain de son initiateur, dans ses succès presque foudroyants, une attraction irrésistible : les Frères mêmes semblèrent près d’être entraînés. Loukach réussit à empêcher l'Unité de se perdre dans le protestantisme; grâce à lui, elle resta une secte indépendante, elle conserva une vie individuelle. En se plaçant au point de vue purement humain et historique, on a le droit de se demander : à quoi bon cette résistance ? Dans quel but? — l’Utraquisme avait succombé à la maladie qui le minait depuis si longtemps, mais sa succession était déjà recueillie ; les destins avaient prononcé, l’arrêt était définitif : le plus sage eût été de se résigner. En refusant de le faire, les Frères qui, jusqu'alors, avaient été une espérance, devinrent un danger. Ils avaient paru appelés à rétablir l’unité morale en Bohême, en absorbant peu à peu tous les partis; ils ne furent plus désormais qu’un obstacle à l’union et un nouvel agent de discorde. Aux factions déjà si nombreuses une autre s'était ajoutée : la valeur de ses membres et leurs services individuels ne compenseront qu'imparfaitement les résultats funestes de la confusion qu’elle entretient et qu'elle augmente. |