LA BOHÈME ET L'EMPIRE
puni 4pso facto par la perte de son procès. Les résolutions des diètes et les ordonnances des Empereurs ne sont pas exécutoires en Bohême; l'Empereur n’y convoque jamais de diète, n’y possède aucun domaine, n’a pas le droit de pénétrer sur son territoire; le roi nomme à tous les fiefs, dispose des bénéfices ecclésiastiques; l'investiture qu’il reçoit s'applique non à la couronne, mais à l’Électorat, et l'Empereur ne contrôle ni ne confirme l'élection du souverain.— Le litige qui avait duré pendant plusieurs siècles, était donc résolu définitivement ; la Bohème était absolument autonome et indépendante; les Empereurs germaniques, après avoir réduit peu à peu leurs prétentions, avaient abandonné jusqu’à toute pensée de revanche. Ils avaient bien assez d’affaires sur les bras sans aller encore se compromettre avec ces Slaves qui n’avaient pas en général porté bonheur à leurs prédécesseurs, et leur ambition, fort modeste, allait désormais, non pas à étendre leur influence de l’autre côté des montagnes, mais à se défendre contre l’ingérence des rois tchèques dans la politique allemande. Lorsque Maximilien créa le tribunal d'Empire (1492) et les Cercles (1512), ilne fitaucune mention de la Bohême : elle ne payait pas d'impôts, ne fournissait pas de soldats, ne parlait pas la même langue; à quel titre la rattacher à l’Empire? Le seul lien qui existât entre les deux pays, tout personnel et intermittent, était le droit du roi de Bohême à prendre part à l’élection des Empereurs : à plusieurs reprises, les souverains et les princes allemands essayèrent de le rompre; les Tchèques protestèrent, ce qui n’était pas d’une inspiration très heureuse : ils voyaient dans leur privilège un titre d'honneur, des occasions de gain et un moyen d’étendre leur influence à l’étranger, et d’ailleurs c'était une prérogative sans contre-partie, un droit qui n’entraînait pas de devoir; ils se maintinrent dans cette condition anormale, continuèrent à revendiquer le privilège de donner des chefs à un Empire dont ils ne subissaient plus l'autorité.
Le désarroi croissant de l'Allemagne, les troubles politiques et religieux, l’affaiblissement du pouvoir central
avaient trop gravement atteint les forces de la Germanie pour que de longtemps une tentative de revanche fût à craindre de ce côté; elle s'était résignée à la sécession de la Bohême comme à celle de la Suisse ou de la Pologne, elle ne semblait même pas conserver une très vive rancune de sa défaite; les rivalités de races ne gardaient leur violence que dans les provinces où Slaves et Germains étaient en contact permanent, en Silésie, par exemple, et le reste de l'Allemagne ne prenait ni part ni même intérêt au combat qui se poursuivait sur ses frontières.
La lutte politique qu’ils avaient soutenue contre les Empereurs n'avait jamais bien vivement inquiété les Bohémes ; ce qui avait excité leurs craintes, et ce qui avait. en effet réellement menacé leur nationalité, c'était l’invasion pacifique et continue de milliers d'étrangers qui fondaient des villes, colonisaient les campagnes et chassaient devant eux les anciens habitants. Pour le moment, le péril était enrayé; depuis les guerres hussites, et bien que la haine de l’étranger n’eût plus le même caractère de violence, la race et la langue tchèques ne cessaient de gagner du terrain; par une sorte de vitesse acquise, la population indigène reprenait chaque jour une partie du sol qui lui avait été enlevé. Depuis les dernières révolutions, la noblesse, un moment possédée par la manie de limitation étrangère, oubliait l'allemand; Ferdinand I et Maximilien IT apprendront le tchèque pour parler avec leurs grands officiers. En 1510, parmi trente seigneurs bohêmes envoyés à Zittau, pas un ne sait l'allemand. On regarde comme une exception à la diète Zdislas Berka de Douba, qui sait l'allemand, et c’est pour cela qu’on le choisit pour aller annoncer son élection à Ferdinand d'Autriche ï. |
Les progrès du tchèque sont plus frappants encore, si on considère les villes et non la noblesse. Jusqu'au xv° siècle, elles étaient encore complètement allemandes, non plus
1.0.Kæmmel, Zur Beleuchtung der Cechisirung Bœhmens im XV°" Jahrh., dans les Mittheil. des Vereins für Gesch. der Deutschen in Bæœhmen, 1877, Don
déjà par la population, mais par l'administration : à l’époque des Jagellons, le slave triomphe dans presque toutes les cités !. En 1516, le bourgmestre de Bautzen harangue les conseillers de Prague en allemand, et dans cette ville qui passait un siècle auparavant pour la capitale de l’Empire, un seul conseiller le comprend; le notaire lui répond en latin 2. Non seulement toutes les villes qui se sont ralliées à l'Utraquisme sont désormais des communes tchèques, mais celles mêmes qui sont demeurées fidèles au Catholicisme sont entraïnées par le mouvement. A Plzen, devant les murs de laquelle se sont brisées les armes taborites, le Conseil, dans une assemblée solennelle à laquelle assistent tous les Élus, décide que les Allemands qui ne savent pas le tchèque ne seront pas admis dans la commune et ne seront pas autorisés à s'établir dans les villages qui en dépendent. [Il leur est désormais interdit, à moins d’une décision spéciale des Anciens, d'acquérir une maison, tant qu'ils n’auront pas appris le tchèque . Les Allemands sont même menacés du côté où ils attendaient bienveillance et protection : l’Administrateur de l’archevêché de Prague ordonne qu'on ne prêche au peuple qu’en tchèque: il vaut mieux que les étrangers apprennent le tchèque que si une importante commune slave devait à cause d’eux oublier ses origines.
Dans des régions germanisées depuis des siècles et où aujourd’hui l’on ne rencontre plus que de faibles minorités slaves, les Tchèques reprennent l'avantage : Bilina, Lito-
1. Cp. dans le même recueil, Lippert, die Cechisirung der bæœhm. Stædte im XV® Jahrh. 1867, p. 174. La faible résistance opposée par la bourgeoisie au triomphe de l'élément slave s'explique surtout parce que ce triomphe se préparait déjà depuis longtemps; l’oligarchie allemande ne formait, dès le commencement du xv° siècle, qu'une très légère surface qui recouvrait la masse de la population tchèque. Comme il est facile de le comprendre, l'influence germanique ne disparut pas complètement. Les droits des villes ne sont longtemps que les anciennes coutumes allemandes traduites. Jusqu'à Ferdinand, les communes que régit la coutume de Magdebourg demandent dans les cas difficiles des instructions aux tribunaux de Saxe. ;