‹ Fin de l'indépendance Bohême (volume 3)Chapitre 271 sur 289 · Gesch. Bæhmens, p · texte numérisé non relu

Gesch. Bæhmens, p

sente nullement un caractère particulier de cruauté ou d’intolérance. D'abord ces lois ne s'appliquent qu'aux personnes qui ne sont pas originaires de Bohême et ne visent en rien les Allemands sujets du royaume; elles répondaient d’ailleurs aux idées universellement répandues et enfin elles étaient presque imposées par la nature du gouvernement. Les décrets qui refusaient aux étrangers le droit d'acquérir des propriétés neconcernaient en effet que les« biens libres », dont la possession entraînait en général le droit de siéger aux Etats : personne ne crie à la persécution parce que les constitutions modernes n’accordent pas le droit de suffrage aux étrangers .non naturalisés; lorsque quelques centaines de familles détenaient toute l’autorité, n’était-il pas prudent de se mettre en garde contre l’envahissement de l’élément étranger? Les Tchèques ne haïssaient alors ni ne persécutaient les Allemands, nous en avons la preuve évidente dans le langage des hommes qui approuvaient le plus fermement la législation existante, de Vchehrd par exemple, mais ils entendaient demeurer maîtres chez eux, et leurs mesures paraissaient assez bien calculées pour que le retour des siècles de sujétion et de déchéance qu'avait traversés la. Bohême, fût à jamais évité.

Pour le moment, non seulement les Slaves: reprenaient pas à pas dans l’intérieur du royaume le terrain qu'ils avaient perdu auparavant, mais leurs progrès étaient sen-. sibles dans les autres provinces de la monarchie. Le xv° siècle est une époque d’affaiblissement et de décadence pour l'Allemagne; sous l'effet de causes multiples, elle perd momentanément sa force de résistance et d'expansion et recule sur toutesses frontières : à la grande période de conquétes du xure et du xiv° siècles, a succédé une période d’engourdissement et de défaites. Au nord, la puissance de l'Ordre Teutonique, sa sentinelle avancée vers l’est, est battue en brèche par la Pologne, fortifiée par son union avec la Lithuanie. Le second boulevard de la race germanique vers lé nord-est, la Silésie, est entamé à son tour. Breslau a sans doute balancé la fortune de Podiébrad et empêché la for-

mation d’un grand empire tchèque; mais quelle a été sa récompense ? [] lui a fallu subir la tyrannie d’un hongrois, accepter pour gouverneur Étienne Szapolyai qui ne savait pas l'allemand, et le joug de Mathias Corvin a pesé si durement sur elle qu'elle a été trop heureuse d'accepter Vladislas pour roi et d’unir de nouveau ses destinées au royaume slave de l’Elbe. Découragée, épuisée par ses longs et stériles efforts, elle sera longtemps incapable de reprendre sérieusement la lutte. — Et jamais pourtant l'heure n’a été aussi grave : de tous côtés le tchèque gagne du terrain; la Haute Silésie est déja presque complètement perdue pour la race germanique; dans la Silésie moyenne, le comté de Glatz redevient slave avec une inquiétante facilité; dans la Basse Silésie même et en particulier sur le territoire de Glogau, la longue domination de seigneurs d'origine slave favorise les progrès du tchèque ".

En Moravie, les petites villes, qui étaient au moins en grande partie allemandes, sont toutes redevenues tchèques; la résistance est plus longue à Brno, à Lihlava, à Znoym, mais leur isolement les condamne à capituler dans un temps plus ou moins long ; la noblesse morave suit en effet la même politique que les diètes de Bohême, mais avec plus de vigueur encore et de suite. Déjà les dernières citadelles de la race germanique sont en partie occupées par l'ennemi: la proportion des Slaves à Brno augmente rapidement, et, dès la fin du xv° siècle, l’usage du tchèque s’introduit dans le tribunal des échevins, à lihlava. Au-delà des limites du royaume, dans le nord de la Hongrie, habite un rameau détaché de la race tchèque, les Slovaques; depuis long-

temps, ils avaient perdu tout souvenir de leur origine, et pauvres, ignorants, perdus au milieu de races plus avancées et plus nombreuses, ils semblaient condamnés à une disparition prochaine. Le passage des armées hussites, la longue domination d’un chef de bande, Jiskra, dont

1. Grünhagen, Gesch. Schlesiens, 1, p. 391. « Pendant le xv° siècle, un bon tiers de la Silésie est reconquis par la race slave. » (p. 306).

les troupes étaient en grande partie composées de Bohèémes, les colons qu'il a appelés, ont réveillé chez ces montagnards la conscience nationale; depuis lors, se nouent entredles Tchèques hongrois et ceux du Royaume des relations que la propagande des Frères bohêmes et l’arrivée des émigrés, à la suite de la bataille de la Montagne Blanche, rendront plus étroites et qui se sont maintenues jusqu’à nos Jours; toutes les persécutions des Magyars ne détruiront pas l’œuvre des hérétiques bohêmes :.

Quel progrès accompli, quel chemin parcouru depuis l’époque où « le tchèque était comme exilé dans sa propre patrie. » Pourquoi dès lors les inquiétudes, les funestes prévisions? N'’avait-on pas le droit de sourire de ces terreurs, auxquelles les faits donnaient un démenti éclatant? Après tout, l'anarchie ne serait pas éternelle, les luttes religieuses s’apaiseraient, la torpeur intellectuelle, résultat d’une surexcitation trop violente, ferait place à une activité féconde; à toutes les époques, les esprits chagrins prophétisent des catastrophes. Une seule chose importe, c’est l’indépendance de la patrie : lorsque la langue maternelle résonne librement, lorsque tous les enfants du sol natal sont prêts à se lever contre l’envahisseur, où donc est le danger? Et à quelle époque la langue avait-elle été plus en honneur, ou qui donc oserait accuser les seigneurs tchèques d’alors de ne pas avoir aimé la liberté et la patrie?

La postérité, justement sévère pourles représentants de la politique désastreuse qui dominait alors en Bohême, ne les calomnie pas : oui, les nobles bohêmes aimaient leur patrie, la voulaient libre, grande et respectée. Malheureusement, en histoire pas plus qu’en morale, les bonnes intentions ne suffisent. — C'étaient aussi des patriotes, ils l’ont prouvé plus tard, que ces nobles Polonais qui préparèrent l’asser-

1. Les Slovaques appellent encore le tchèque la langue biblique; la prédication chez eux se fait en tchèque et l’on garde comme une relique dans les paroisses et dans quelques châteaux la Bible publiée par les Frères bohèmes. Pitch, Esquisse de l'histoire politique et littéraire des Slovaques, dans le Slovjansky Sbornik, 1875.

vissement et le partage de la république. Le patriotisme n'est fécond que s’il est servi par des intelligences droites et des âmes pures; sans cela, il se gaspille en déclamations sans portée ou en manifestations sans lendemain. Il est moins difficile d’être héroïque — et moins utile— que d’apprendre à subordonner ses ambitions à l'intérêt public, et la passion la plus noble s’affaisse, impuissante, si elle n’est pas contenue et dirigée par une volonté constante et ferme. Est-il possible même que l’amour de la patrie ne subisse pas quelques atteintes quand l’âme tout entière est desséchée par la cupidité et l’égoïsme, et les seigneurs tchèques étaient-1ls sûrs de retrouver du premier coup, non certes le courage, mais l’esprit de sacrifice qu’exigent les grandes crises et les périls suprêmes? L’anarchie est un poison mortel qui use les organismes les plus sains. À ce moment même, la plupart des mesures prises pour assurer la victoire de la langue tchèque, est-il si sûr qu’elles fussent 1nspirées par le souci du bien commun? En écartant les étrangers, les nobles ne songeaient-ils pas surtout à affaiblir l'influence de la royauté et à écarter de dangereuses concurrences? Depuis un siècle, la fortune travaillait pour les Slaves, mais une réaction était-elle impossible à prévoir ? Les progrès de la race tchèque étaient bien plus, dès lors, l’œuvre du hasard que d’une politique nettement aperçue: les effets de la fièvre révolutionnaire qui avait soulevé la nation au début du xv° siècle, continuaient à se faire sentir longtemps après que cette fièvre était tombée, mais ils ne dureraient pas toujours : la haine qu'inspirait encore l’Allemagne S’apaiserait à mesure que le souvenir de l’ancienne oppression s’effacerait; elle n’était plus guère entretenue que par les dissentiments religieux. Et déjà la Réforme luthérienne avait commencé ; les deux pays allaient être rapprochés par leur commune opposition à la papauté. D’autre part, l’affaiblissement de l’Empire germanique ne serait pas éternel; à l’ouest, de puissantes monarchies s'étaient élevées; le flot de l'immigration refluerait vers l’est. Le courant dé l'invasion reprendrait: que lui opposerait-on? —

Des lois? des manifestes? — On s’apercevrait vite alors qu'une nationalité qui n’est plus représentée que par quelques centaines de familles, est à la merci de tous les hasards.

Les temps étaient encore favorables, mais à condition qu'on se hâtât de mettre les circonstances à profit, et il eût fallu pour cela plus que quelques décrets qui n'atteignaient pas le fond des choses, une politique plus large, plus haute, plus constante et plus ferme. L'avenir de la race tchèque ne sera complètement garanti en Bohème que lorsqu'elle aura reconquis ses frontières naturelles et repris les territoires qui s'ouvrent au pied des montagnes et que la fatale politique des derniers Przémyslides a livrés aux étrangers. — Jamais plus qu’au xv° siècle, il n’eût été naturel de s’efforcer de réparer l'erreur des Otakars, et Jamais le succès n’eût été plus probable : on ne s’y essaya même pas. Les Allemands conservèrent, par une coupable négligence de leurs adversaires, d'importantes possessions et comme des têtes de ponts d’où ils rouvrirent bientôt l'attaque ; tous les progrès réalisés n’eurent ainsi qu’une valeur momentanée et fictive. Même à cette époque, sur certains points, l’infiltration allemande commence à reprendre, à l’est de l’Elbe, — dans la région des Monts Métalliques, où la découverte de nouveaux gisements miniers attire des ouvriers étrangers et où ils sont protégés par divers seigneurs. L'exemple des comtes de Schlick, qui, de ce côté, se séparent du royaume et restent soumis à la Saxe de 1471 à 1505, aurait dû attirer l'attention des Tchèques : ils préfèrent détourner les regards; la résistance de tous les jours fatigue vite leur impatience; quand, par hasard, un seigneur bohême achète des terres dans ces parages, il se dégoûte bientôt des difficultés qu’il rencontre, revend ses biens à tout prix, et, pour ne pas vivre au milieu des Allemands, leur laisse le champ libre.

Il$S sont trop nerveux, trop épris de bruit et de discours, trop avides d'émotions et d’argent, pour se plaire aux œuvres de longue haleine, aux lents et obscurs combats: Ce qui les passionne, ce sont les intrigues de couloirs, les dis-

Page 1