PERTE DE TOUTE INFLUENCE EXTÉRIEURE
bourgs? La candidature de Louis ne fut pas même posée, elle n'aurait été prise au sérieux par personne. Les Seigneurs songent-ils, en favorisant la candidature de François I, à empêcher la formation sur leurs frontières immédiates d'une redoutable monarchie? — Non, ce qui les occupe uniquement, c’est de savoir à qui revient le droit de représenter le roi encore mineur; est-ce le tuteur, Sigismond de Pologne, sont-ce les grands officiers de la couronne, que déléguera le souverain et qui pourront ainsi trafiquer de son suffrage !? | |
Pendant la plus grande partie de son règne, Maximilien poursuit le mariage de ses enfants avec les héritiers de Vladislas et prépare ainsi l'avènement d’une dynastie allemande : la Bohême s’y résignera-t-elle ? Le moment n’estil pas venu de se souvenir des exhortations des hommes d'État qui ont si souvent mis en garde les Tchèques contre les desseins de leurs voisins? Sigismond de Pologne, appuyé par le parti national hongrois et par son chef Szapolyai dont il a épousé la sœur, victorieux des Russes, ne pourrait-il pas former une grande monarchie slave-occidentale, redoutable aux Turcs et invincible aux Allemands? Quelle était la meilleure solution, la plus conforme aux traditions? — [] serait oiseux aujourd’hui de le discuter; mais ce qui condamne les seigneurs tchèques, c’est qu'ils ne voient même pas la gravité de la question, c’est leur courtevue, leur vénalité, la légèreté avec laquelle ils engagent PÈRE des siècles la destinée du pays.
Ils ont pris en main le pouvoir, et ils ne l’exercent pas; sous leur direction aveugle, la Bohême va à la dérive, au gré du caprice des hommes ou du hasard des événements. Ce royaume, dont la situation géographique est merveilleuse, dont la population est considérable par rapport aux États voisins, habité par une race belliqueuse, et que les exploits des légions taborites entourent d’un renom légen-
1. V. Rézek, la Bohème et l'élection de Charles V. Tchas, ich. M. 1882, p. 364.
daire de gloire, disparaît par la faute de ses chefs des affaires du monde. Il n’a ni armée, ni politique, ni espérances. Il subit les faits accomplis, les traités se concluent en dehors de lui, même ceux d’où dépend son avenir. — Ce n’est pas assez pour un peuple de garder ses frontières, il faut qu'il surveille les événements qui s’accomplissent autour de lui : tout affaiblissement d'influence au dehors est une menace pour l'indépendance; mais, à certaines heures l'indifférence et l’abdication sont particulièrement périlleuses, et cette heure avait sonné pour la Bohême.
Depuis l'élection de Vladislas au trône de Hongrie, la Bohême n’a plus jamais repris son existence séparée. Le hasard, des calculs mesquins, des intrigues misérables ‘avaient abouti à la création d’un grand État, qu’allait compléter l’union avec les provinces autrichiennes ; mais cette monarchie d'occasion, elle ne vivrait, elle ne se développerait pour le bonheur et la sécurité des peuples désormais confondus sous un même prince, que si elle était placée dans des conditions raisonnables d’existence; l'union personnelle, la seule qu’admissent alors les Tchèques, et qui aurait laissé à chacun des États une vie absolument indépendante, était un leurre; ni les souverains ne pouvaient s'y résigner n1 les conditions générales ne la permettaient. Les Bohêmes étaient tranquilles parce que les Conventions leur réservaient une complète autonomie : mais que signifient les lois contre la fatalité des situations? Déjà, sous le règne de Vladislas, n’est-ce pas à la cour de Pesth que les affaires se décident en dernier ressort? Toutes les mesures de précaution éempêchent-elles les conseillers étrangers d’agir sur le roi, et par lui, sur la Bohême? De fait, Prague est déchue de son rang de capitale. La Croatie et la Slavonie ont été aussi jadis des royaumes indépendants, elles ne sont plus que des principautés vassales de la Hongrie; le même sort menace la Bohême, et les plus perspicaces s'en épouvantent.
C’est que l’union de deux États entraîne fatalement quelque communauté d'action et d'intérêts : nier la réalité, ce
n’est pas la supprimer. À ne pas admettre des modifications nécessaires, on s'expose à ce qu’elles s’accomplissent contre vous. Pour maintenir l’autonomie du royaume, un seul moyen restait : accepter certaines conséquences forcées de la situation ; la seule garantie contre la servitude était dans une entente précise et franche qui, en tenant compte des besoins généraux de l’État nouveau, aurait rendu vraiment solidaires tous les peuples du “Ses Empire. Tâche délicate et compliquée : de nos jours encore, l’on s’épuise en vains efforts pour régler les droits et les devoirs réciproques des nationalités qui composent la monarchie austro-hongroise; à ce moment, lorsque l’union était encore à peine acceptée, lorsque les conditions de l'existence d’un État n'étaient que très vaguement entrevues, que d’obstacles à vaincre et que de circonstances atténuantes pour ceux ee échouèrent dans l’entreprise!
Mais, en réalité, 11s n’y échouèrent pas, ils ne s’y essayèrent pas. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que les difficultés fussent plus grandes alors, ou même aussi grandes qu’aujourd’hui, où des siècles d’oppression ont laissé des rancunes tenaces. Qui oserait affirmer qu'un Podiébrad n’eût pas imposé à tous un régime acceptable dans son équité, et si Ziérotyn, un siècle plus tard, s’y efforce vainement, la faute en estelle tout entière aux circonstances, et non aux hommes? Peu importe, d’ailleurs : quelque ardus que soient certains problèmes, une fois posés, il faut qu'ils soient résolus : la vie a dé ces cruautés, pour les nations comme pour les individus ; malheur à ceux qui ne trouvent pas en eux assez de perspicacité pour apercevoir les décisions nécessaires ou assez de courage pour s’y résigner. Seulement la condition du succès eût été un certain esprit de renoncemenit et de conciliation, et cet esprit, qui est précisément le résultat des institutions libérales, faites de compromis et du respect des droits d'autrui, était absolument opposé aux principes d’intolérance alors dominants dans l’oligarchie tchèque.
Dans le conglomérat autrichien, l'influence des divers groupes devait être proportionnelle à leur puissance et à
leur énergie vitale : à ce point de vue aussi, les suites du gouvernement des nobles étaient fâcheuses. Le pays souffrait; les lois oppressives et les menaces contre les bourgeois paralysaient ou du moins ralentissaient le progrès économique; l'absence de sécurité, les monopoles, les péages trop multipliés arrêtaient le commerce et l’industrie ; les travaux publics étaient abandonnés, les routes n'étaient plus entretenues ; les impôts, écrasants parce qu'ils étaient mal répartis, empêchaient la formation du capital; l'argent devenaitrare : une ordonnance de 1485 défend d'exiger outre l'intérêt légal à 10 o/o des cadeaux et autres faveurs; mais les lois contre l'usure n’ont jamais abaissé l'intérêt, et les persécutions intermittentes contre les Juifs, qui concentraient presque tout le commerce de l'argent, excusaient et exagéraient leurs exigences. Le désordre, en empêchant le travail régulier et en facilitant les bénéfices illicites, corrompait les mœurs : les classes supérieures dissipaient dans les orgies et l’étalage d’un luxe effréné des gains mal acquis; la bourgeoisie perdait le goût du travail et de l'épargne, et l’ivrognerie se propageait parmi le peuple.
Le royaume s’émiettait : on n'avait pas même obtenu de l'indifférence de Vladislas que la Silésie, la Moravie et la Lusace fussent officiellement et définitivement rattachées à la Couronne, etles Hongrois continuaient à prétendre qu’elles relevaient de l'État magyar. Prétentions peu redoutables en elles-mêmes: mais, dans chacune de ces provinces, un parti séparatiste se formait; les forces centrifuges l’emportaient, plus dangereuses en Silésie et en Lusace, où la majorité appartenait aux Allemands, inquiétantes partout. Les Tchèques n'avaient rien fait pour fondre dans un sentiment national commun les diverses parties du royaume, pour les réunir sous une même administration : leurs prétentions arrogantes, le droit exclusif qu'ils s’attribuaient d’élire le souverain, provoquaient d'amères récriminations; en traitant les Silésiens et les Moraves comme des sujets et non comme des égaux, ils les excitaient à la défection. Les diètes générales, établies par Charles IV et où les questions qui in-
téressaient toutes les provinces devaient être discutées par les délégués des diverses diètes, auraient pu devenir un précieux moyen d'unification ; les Tchèques avaient craint qu'elles n’empiétassent sur leurs privilèges; elles étaient rares, leur compétence contestée. Combien la situation eût été différente, si, au moment d'entrer dans l’union austrohongroise, la Bohême se fût présentée prospère, florissante, entourée comme d’un cercle d’alliés de la Silésie, de la Lusace et de la Moravie!
Malgré les fautes commises, elle avait le droit pourtant de faire ses conditions. Sa richesse était encore très grande; sa population, fort élevée. Ses souvenirs illustres parlaient pour elle, et quelle cité aurait rivalisé avec cette merveilleuse ville de Prague, toute resplendissante de la gloire de Charles IV, de Zizka et de Podiébrad?
La partie restait belle, elle ne fut pas même jouée. « Les Tchèques, écrivait un pamphlétaire, vers 1430, doivent se garder avec soin, faire tous leurs efforts pour ne pas tomber sous le joug d’un peuple étranger et surtout du peuple allemand. Car, comme les chroniques le prouvent, cette
race est la plus ardente dans son désir d’écraser la nation
tchèque et slave. Elle met sans cesse tous ses soins, tous ses désirs, elle travaille sans cesse par tous les moyens, par
toutes les injustices, quelles qu’elles soient, à la détruire.
— Jamais un Allemand ne sera fidèle au peuple tchèque, et Liboucha disait aux seigneurs : si un Allemand règne sur vous, votre langue ne durera pas longtemps... Comme le poison mêlé au sang ne reste jamais inoffensif, mais produit la mort ou la folie ou toute autre maladie, lamaladie allemande, si elle pénètre dans le corps slave, entraîne sa destruction, son affaiblissement ou tout autre mal; c’est un loup dans la bergerie, un rat dans la maison. Si les Tchèques ne peuvent avoir un roi tchèque, qu’ils cherchent parmi les au-
tres nations slaves ou dans tout autre pays; ils s’en trou-
veront toujours mieux que d’un roi allemand ?. »— La pro-