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CHAPITRE PREMIER

Établissement de la dynastie autrichienne en bohème

Les Habsbourgs. —Premières relations avec la Bohême. — Maximilicn I" et les mariages autrichiens. — Les partis en Bohême en i526; élection de Ferdinand I*'. — Son caractère, sa politique : le roi et les diètes; les assemblées provinciales et les villes; chute de Pachek et de Lev. — Proclamation de lliérëdité de la couronne.— L*armée et les finances; la Chambre royale. — Premier essai d'une administration centrale autrichienne.

Les trois groupes, slave, magyar et allemand, par la réunion desquels s'est formé l'État autrichien, présentent un certain parallélisme dans le développement des lignes les plus générales de leur histoire, et à diverses reprises pendant le moyen âge ils ont été soumis à des influences analogues ; jusqu'au xvi' siècle cependant, ils avaient eu une existence absolument indépendante. Profondément différents déjà par la langue et par la race, ils avaient derrière eux, au moment où ils acceptèrent un maître commun, une longue et dramatique carrière, pendant laquelle s'était éveillée et trempée leur conscience nationale.

Lés conséquences qu'à eues sur les destinées de l'Autriche

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la manière dont elle s'est constituée, ont été signalées depuis longtemps; Montesquieu, après bien d'autres, remarquait que Ton craignait toujours « de voir les diverses pièces de la monarchie tomber les unes sur les autres », et le développement de ce thème est devenu depuis une sorte de lieu commun. II y a quelque temps, un grand historien, M. Albert Sorel, reprenait cette thèse avec sa lucidité et sa vigueur ordinaires : — la grande cause de faiblesse de l'Autriche, dit-il, c'est qu'elle n'est pas une nation, et qu'on ne voit pas comment elle pourra le devenir; il faut que la nation et l'État se forment ensemble, comme cela est arrivé en France, ou que l'État forme la nation, comme cela s'est produit en Prusse; mais les Habsbourgs n'ont le loisir d'imiter ni les Capétiens ni les HohenzoUern. Ils ont sous leur autorité trop de peuples, et surtout ces peuples étaient déjà trop mûrs quand ils ont renoncé à leur indépendance.

Le contraste est grand, en effet, à ce point de vue entre la France et l'Autriche : celle-ci s'est constituée « par assimilation », celle-là, « par agglomération »;ici de vastes royaumes qui se donnent librement et qui, protégés par les siècles de liberté et de gloire qu'ils ont derrière eux, entendent conserver leur autonomie et ne pas se perdre dans une monarchie nouvelle; là, des provinces, peu étendues en général et peu populeuses, qui tombent sous la domination des Capétiens après une longue période d'incertitude et d'anarchie, dans laquelle se sont usés leur esprit de résistance et leur individualité. Et, comme le fait observer très justement encore M. Sorel, presque toute la politique intérieure et extérieure de l'Autriche se trouve déterminée par ces conditions premières de son existence : les difficultés qu'elle rencontre à gouverner des peuples toujours prêts à une scission dès qu'elle relâche les liens qui les retiennent ensemble, son indifférence administrative, son impuissance offensive, — parce que les intérêts et les passions de ses sujets sont souvent dissemblables, — et sa singulière vitalité, parce que sa force est disséminée dans toutes les parties de son empire et qu'aucun coup ne l'atteint au cœur.

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Elle appartient, s'il est permis de parler ainsi, à la catégorie des êtres inférieurs, lents à se mouvoir, mais d'autant plus résistants, et que Ton coupe en tronçons sans que la vie disparaisse.

Cette conception de l'Autriche est classique; c'était celle de la vieille diplomatie française, et nos hommes d'État avaient assez d'intérêt à la bien connaître pour que leur opinion unanime ait grande chance d'être exacte. En général, d*ailleurs, en histoire les idées traditionnelles sont justes, et il y aurait une grave outrecuidance à s'inscrire en faux contre une théorie qui a pour elle de si nombreux défenseurs et que confirme l'observation des événements contemporains.— Peut-être cependant doit-il être permis de remarquer que l'on risque de fausser la vérité en la marquant trop nettement.

Les Habsbourgs, en même temps qu'ils obtenaient les couronnes de saint Etienne et de saint Venceslas, devenaient les chefs du saint Empire romain germanique ; une branche de leur famille gouvernait l'Espagne et ces provinces de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin inférieur, que Louis XI n'avait pas réussi à enlever à l'héritier de Charles le Téméraire. Ils parurent ainsi sur le point de réaliser le rêve de domination universelle qui avait hanté tous les Empereurs. La liberté de l'Europe fut défendue contre eux par la France, que leurs possessions enserraient de tous les côtés, et la lutte des Habsbourgs et des Capétiens est restée le plus grand fait de l'histoire politique moderne. Les imaginations en furent fortement frappées; de là une tentation toute naturelle d'antithèse : on opposa les deux États, l'un né d'un effort lent et continu, dont l'unité a été déterminée par les conditions géographiques, et dont l'énergie physiologique est d'autant plus forte que sa grandeur n'est que le résultat d'une évolution naturelle; l'autre, né brusquement, du hasard des événements, sans autre raison d'être que l'ambition heureuse d'une famille, à la merci de tous les accidents. — Le contraste est réel, il est frappant, mais il admet quelques nuances. Il n'est pas douteux ainsi qu'il existe un pa-

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triotisme autrichien, bien que souvent combattu et voilé par les tendances des diverses nationalités, et de même, il n'est pas complètement exact de prétendre que la formation de rÉtat autrichien a été purement fortuite et imprévue.

Le Danube, après avoir terminé la première partie de sa course, traverse, au sortir du plateau de Bavière, une contrée accidentée que resserrent au nord les monts de Bohême et au sud les contreforts des Alpes Noriques. La plaine de Vienne, de beaucoup la plus importante de cette région, s'ouvre d'une part sur la vaste dépression hongroise et, de l'autre, sur la vallée de la Morava (March); plus au sud, les affluents du Danube, la Drave et la Save, rattachent à la plaine hongroise les provinces montagneuses de la Styrie, de la Carniole, de la Carinthie et même du Tyrol, réunies de très bonne heure à la Haute et Basse- Autriche. Les monts de Moravie de leur côté, peu élevés et doucement inclinés, créent entre la Moravie et la Bohême une frontière plus géographique que réelle, et, bien qu'elle appartienne au bassin de l'Elbe, la Bohême est par sa configuration générale plutôt attirée vers le Danube que vers la mer du Nord. Cette attraction fut accrue par l'extermination des tribus slaves de l'Allemagne septentrionale et par les relations étroites qui s'établirent entre les Tchèques de Moravie et de Bohême. Sans doute, les conditions géographiques n'imposent pas aussi nettement ici l'unité que dans certains autres pays, mais il n'est guère contestable qu'elles ont contribué à préparer et ensuite à maintenir le rapprochement des divers peuples qui ont confondu leurs destinées sous le sceptre de Habsbourgs.

Les nations modernes n'ont réussi à conserver leur indé pendance que lorsqu'elles étaient assez populeuses pour braver leurs voisins ou qu'elles étaient protégées par une situation tout à fait exceptionnelle. Pas plus que les Magyars, les Tchèques n'étaient ni assez bien défendus par la nature ni assez nombreux ou assez barbares pour défier les invasions ou les dédaigner. Sans cesse menacés par l'AUemagrie, ils sentirent de bonne heure la nécessité d'alliances

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extérieures : les exigences mêmes de l'indépendance nationale habituèrent peu à peu et indirectement les esprits à accepter des rois étrangers, — ce qui devait entraîner la réunion de divers États sous un même maître. Les dynasties particulières favorisèrent ces obscures pensées de confédération, parce qu'elles furent incapables d'assurer à leur sujets Tordre au-dedans et la sécurité au-dehors. Les progrès incessants des Musulmans rendirent enfin inévitable la concentration de toutes les forces des Chrétiens de l'Europe orientale.

L'erreur serait grave de supposer que ces considérations générales ont entraîné le vote des électeurs de Ferdinand P*"; nous montrerons le contraire, et il suffit pour prouver qu'il n'en est rien de rappeler que les Tchèques conseillaient à l'Archiduc de ne pas briguer la couronne de Hongrie : la défense de ce pays, disaient-ils, entraînerait des frais qui grèveraient inutilement la Bohême. Ils ne pensaient nullement d'ailleurs abdiquer, en le nommant, la moindre parcelle de leurs libertés. Mais, de même que toutes leurs résistances n'empêchèrent pas le fait accompli de porter ses fruits et qu'ils ne réussirent pas à conserver leur autonomie, il est évident qu'ils subissaient, sans le savoir et sans le vouloir, la pression de la situation générale. L'élection de Ferdinand I^"^ n'eût pas eu lieu si elle n'avait pas été dans la logique des événements, et l'union n'aurait pas duré si elle n'avait été conforme aux conditions historiques et géographiques. Les hommes lurent les instruments inconscients d'une force supérieure.

De très bonne heure, de nombreuses tentatives s'étaient produites pour former un grand État dans le bassin moyen du Danube. Sans remonter au premier empire de Moravie qui au ix*^ siècle, sous Rastislas et Svatopluk, avait compris avec la Moravie, la Bohême et la Pannonie, Otakar II, au xni* siècle, avait soumis la Styrie, la Carinthie et l'Autriche, et après la victoire de 1278, Rodolphe de Habsbourg, le fondateur de la puissance de sa maison, avait légué à ses héritiers un plan de conquête qu'ils ne de-

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valent jamais complètement oublier depuis. Dès la première heure, ils crurent toucher au but. Le fils de Rodolphe, Albert, moins avisé et plus pressé que son père, fut un moment maître de la Hongrie et de la Bohême (i3o6). L'entreprise était prématurée; le pouvoir des Habsbourgs dans leurs nouvelles provinces était encore chancelant; les princes de l'Empire, inquiets et jaloux des progrès de la la nouvelle dynastie, ne montrèrent aucun empressement à soutenir Albert; il périt assassiné quelque temps après (i3o8), et Ton put croire pendant plus d'un siècle que, si la vaste monarchie entrevue par Rodolphe se réalisait, ce serait en dehors de ses successeurs et contre eux.

Tandis, en elBFet, que la Bohême et la Hongrie, sous les Luxembourgs et les Angevins, traversaient une très brillante période de leur histoire, les Habsbourgs, engagés dans des luttes difficiles, retombaient dans une demi- obscurité. La couronne impériale leur avait échappé; leurs possessions patrimoniales les exposaient à des conflits incessants avec les cantons helvétiques, et leurs défaites retentissantes affaiblissaient leur prestige, alors même qu'elles n'atteignaient pas sérieusement leurs forces. Rodolphe P*" et Rodolphe IV, (le prince le plus remarquable qu'ait produit la dynastie au xiv« siècle), avaient interdit de diviser les domaines de la famille ; mais les jalousies égoïstes et les tendances de l'époque furent plus fortes que les règlements et l'intérêt de la Maison : les frères de Rodolphe IV se partagèrent ses états, et les diverses lignes Albertine, Léopoldine et Ernestine, semblèrent quelque temps, comme la plupart des dynasties allemandes, près d'user leur ambition dans des querelles sans grandeur. Comme la loi de Rodolphe n'avait pas -été formellement abrogée, les divers princes avaient conservé un certain droit d'intervention dans les affaires de leurs parents; bien loin de diminuer les inconvénients du morcellement, ces souvenirs de l'ancienne unité n'étaient qu'une nouvelle cause de conflits. Les querelles perpétuelles des princes eurent très vite pour effet, d'autre part, de compromettre leur autorité intérieure. Au début, les

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Habsbourgs, possesseurs d'immenses propriétés, avaient été des maîtres respectés et obéis, et leur pouvoir s'exerçait sans autre concours que celui de leur conseil privé. Vers la fin du xiv« siècle, leurs ressources, épuisées par des guerres fort onéreuses, ne suffisaient plus aux dépenses qu'augmentait l'entretien des diverses cours ; ils furent obligés de s'adresser à leurs sujets, et, comme toujours, leur dépendance financière entraîna bientôt leur dépendance politique. Les désordres et l'affaiblissement de la prospérité matérielle sollicitèrent en même temps et justifièrent l'intervention des États; les diètes devinrent les arbitres des souverains, et, avant de songera étendre leurs frontières, les ducs d'Autriche eurent en quelque sorte à soumettre de nouveau leurs propres provinces; ils n'avaient même pas à compter ici sur les haines de classes qui, dans la plupart des autres pays, favorisèrent les progrès de la monarchie : les bourgeois n'étaient pas moins intéressés à défendre les libenés publiques que les prélats et les nobles à côté desquels ils siégeaient dans les diètes.

Ces causes de décadence furent, en partie, compensées par la durée de la dynastie, qui créa entre les souverains et les sujets des liens indestructibles, par la situation géographique du pays qu'ils gouvernaient, par son unité ethnographique et par l'appui moral que trouvèrent les Habsbourgs dans l'Empire germanique, dont l'Autriche constituait l'avant-garde vers le Sud-Est. Même au moment de son plus grand affaiblissement, c'est-à-dire dans la première partie du XV* siècle, l'Allemagne ne renonçait pas à l'espérance d'étendre sa frontière vers l'Est, de même qu'au milieu des soucis mesquins qui paraissaient les absorber, les successeurs de Rodolphe n'oubliaient pas que leur famille avait dO sa puissance à la défaite d'Otakar et des Slaves. En attendant que l'occasion leur permît de reprendre les projets d'Albert I*% ils étendaient peu à peu leurs domaines, se préparaient au rôle que leur réservait l'avenir; la fortune finit toujours par entendre ces persévérantes et ardentes supplications.

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