‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 2 sur 239 · FRÉDÉRIC III · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC III

Trois princes, en moins d'un siècle, relevèrent TAutriche et en firent une grande monarchie. Le premier, le moins connu, Albert V, l'empereur Albert II, était peut-être le plus remarquable. « Homme d'action plus que de paroles », nous dit Sylvius, « bon quoiqu'il fût allemand, écrit le chroniqueur bohème, hardi et pitoyable », il rétablit l'ordre dans ses domaines immédiats, épousa la fille de Sigismond, et, après la mort de son beau-père, fut élu roi des Romains (1438) ; depuis lors la couronne impériale ne devait plus cesser d'appartenir aux Habsbourgs jusqu'à la fin de l'ancien Empire germanique (1806). Albert, reconnu roi de Bohême et de Hongrie, réussit un moment à constituer ainsi, nominalement sinon de fait, un vaste État slave-hongrois-autrichien. Il avait de grands projets, voulait rattacher plus étroitement les royaumes que le hasard lui avait livrés, pensait à fonder une véritable monarchie : tous ces desseins furent détruits par la peste qui l'enleva à 42 ans (1439).

L'empire qu'il n'avait guère fait que rêver et entrevoir, ne lui survécut pas. Son fils, Ladislas le Posthume, ne fut roi que de nom ; après sa mort, la Bohême élut Podiébrad ; la Hongrie, Mathias Corvin, et tout fut à recommencer. Frédéric III, le successeur d'Albert II, qui, pendant plus d'un demi-siècle, porta les destinées de l'Empire et de l'Autriche, eut un règne fort agité, et la fortune lui fut longtemps sévère. Instruit, pieux sans fanatisme, de mœurs exemplaires et de goûts simples, il fut le spectateur plutôt que l'acteur des événements qui marquèrent sa longue vie. Il unissait à beaucoup d'inertie et d'indécision un vif sentiment de ses droits et une confiance absolue dans l'avenir de sa Maison. Il laissait aller les choses, s'en remettait au temps et à l'imprudence de ses adversaires du soin de réparer ses. échecs, pliait souvent, ne cédait jamais, sans colère contre les faits, sans rancune contre les hommes. Il pensait que tout arrive et que nous ne pouvons pas grand'chose sur la destinée ; il n'avait point d'amour-propre, ce qui le préservait au moins des entêtements irréparables, ou plus exactement son orgueil

était trop profond pour se croire atteint par des accidents futiles. Chassé de ses états, errant, misérable, sa foi restait entière, et il faisait respecter en lui la grandeur future de sa race. Il se consolait des tristesses du présent en inscrivant panout, sur ses livres, sa vaisselle, ses diamants, son tombeau, les cinq lettres fatidiques A E I O U (Austriae est imperiumorbis universi), que Ton trouve alors pour la première fois. Il ne manquait pas d'imagination, mais Fusait en dehors des affaires *. II finit par lasser le malheur. Son fils, Maximilien, épousa Marie de Bourgogne; lui-même survécut aux autres princes de sa famille, et les diverses provinces autrichiennes se trouvèrent de nouveau réunies. L'Autriche propre, la Carinthie, la Carniole, la Styrie, Trieste, les domaines du Frioul et de l'Istrie, le Tyrol, le Vorarlberg, les possessions de Souabe et d'Alsace, formaient un vaste demicercle à peine interrompu et qui enserrait toute la Haute- Allemagne; dans tout l'Empire, il n'était pas une seule dynastie qui pût essayer de lutter désormais avec les Habsbourgs. Mais ce n'était pas du côté de l'Ouest que se tournait surtout leur ambition; leurs possessions allemandes étaient leur base d'opérations contre les Magyars et les Slaves.

Quelle était l'importance des résultats acquis, on en eut la preuve sous son successeur. Depuis le règne de Maximilien I*^, l'histoire de l'Autriche commence à se confondre avec l'histoire générale de l'Europe : pas de grands événements qu'il n'y soit mêlé ou de guerres qu'il n'y intervienne. Il a été le plus populaire des Habsbourgs, et cette popularité, — bien qu'elle tînt surtout à cenaines qualités secondaires, sa tournure, ses exploits de chasseur, sa bravoure extraordinaire, sa familiarité, ses largesses, — n'était pas absolument usurpée. Il n'avait guère de son père qu'un certain sens pratique, grâce auquel il sortit sans pêne des plus fâcheuses aventures, et une confiance joyeuse et inébranla-

I. Astrologue et alchimiste convaincu, il passait « pour un grand sorcier » et dans sa chambre, la nuit, on voyait et on entendait « des choses étonnantes et efirayantes. »

lO L HERITAGE DES JAGELLONS

ble dans l'avenir; de sa mère, Éléonore de Portugal, il tenait rimagination ardente, les passions impétueuses et mobiles : Ferdinand d'Aragon disait de lui que quand il avait pensé à une chose, il croyait qu'elle était faite. Il se trouva, en résumé, que les fantaisies de son imagination furent dépassées par la réalité, et qu'en mariant son fils à Jeanne d'Aragon, il avait préparé cette immense monarchie de Charles Quint qui menaça si longtemps la liberté de l'Europe.

Mais l'Empire d'Occident ne suffisait pas à Maximilien; comme beaucoup de ses contemporains, comme Charles VIII, il aimait fort les romans de chevalerie et ne désespérait pas de les mettre en action. La croisade contre les Turcs et la reprise de Constantinople obsédaient son imagination, et cela le ramenait aux traditions de ses ancêtres. Le meilleur moyen d'arrêter les Ottomans et de les refouler n'était-il pas de mettre la main sur la Bohême et la Hongrie? L'Empereur sentait bien que les acquisitions de ce côté seraient plus solides, plus durables, plus péellement utiles; aussi, dans le décousu de sa vie, ne cessa-t-il jamais de suivre d'un œil attentif les événements de Prague et de Pesth.

La situation de ces deux royaumes était si troublée que toutes les espérances étaient permises. Même après la naissance du fils de Vladislas, les princes voisins continuaient à considérer le trôAe de saint Etienne et de saint Venceslas comme vacant; la succession des Jagellons leur semblait ouverte.

Ces ambitions inquiétaient tous ceux qui, en Bohême ou en Hongrie, avaient encore quelque souci de l'indépendance nationale, mais les luttes de classes et les rivalités personnelles absorbaient toujours plus l'attention de la plupart des hommes politiques, et Maximilien trouva dans l'indifférence de tous et la connivence de quelques-uns de précieux auxiliaires. Le traité de Presbourg (1491) portait qu'en l'absence d'héritiers mâles de Vladislas, la couronne de Hongrie reviendrait à Maximilien ou à ses descendants; il avait été ac-

l'héritage des JAGELLONS ] I

cepté par les États (1492) et confirmé par diverses conventions postérieures contre lesquelles la diète n'avait soulevé aucune objection. Les prétentions des Habsbourgs sur la Hongrie étaient par conséquent très nettement établies en droit: mais le parti national avait réussi à faire voter par les États que tous les étrangers seraient exclus du trône; il était peu disposé à se préoccuper des parchemins, et depuis longtemps Jean Szapolyai briguait la couronne.

En Bohême, la situation était moins nette encore. Divers actes avaient, au xiV siècle, reconnu aux Habsbourgs un droit éventuel de succession au trône; mais ces conventions, et en particulier le traité d'héritage conclu en 1364 entre Rodolphe d'Autriche et Charles IV, avaient été complètement abolies en 1463, lorsque l'empereur Frédéric III, en retour de l'appui que lui avait prêté Podiébrad, lui avait remis tous les documents qui pouvaient menacer l'indépendance tchèque. Maximilien ne négligea rien pour créer aux Habsbourgs de nouveaux titres, en faisant épouser à un prince de sa maison la fille de Vladislas, Anne. Dès i5o6, une convention, signée à Vienne, réservait la main d'Anne à Ferdinand, alors âgé de trois ans. Ce traité resta sans doute secret, et de nombreux compétiteurs se présentèrent, les ducs de Bavière, Jean Szapolyai. Le mariage d'Anne était devenu une question de politique européenne; une ambassade française vint à Prague, probablement pour battre en brèche les prétentions des Habsbourgs '.

Une opposition plus redoutable pour Maximilien était celle du roi de Pologne, Sigismond, qui convoitait pour luimême la Hongrie ou voulait tout au moins empêcher qu'elle ne fût réunie à l'Autriche ; il s'était rapproché du parti na-

I. Rézek, les traités de Vienne, Tchas. tchesk. M. 1881, p. 389. Comparez sur les prétentions des Habsbourgs et l'élection de Ferdinand les autres articles de Rézek (Tchas. tch. M. 1882); Liske, Der Congress zu Wien, (Forschungcn, VII), et, Des polnischen Hofes Vcrhœltniss zur Wahl K. KarlsV., dans le SybePs histor. Zeitschrift, 1866; Gluth, die Wahl Ferdinands I zum K. von Bœhmen, dans les Mittheil. des Vcreins f. Gesch. der Deutschen in Bœhmen, XV; — C'est à partir de i526 que commence une publication capitale pour rhistoire du xvi* siècle, Les diètes bohèmes (en tchèque), éditées sous la direction de Gindely.

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