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LA BOHÈME ET LES PROVINCES

jalousies puériles les aveuglaient ; il était trop évident, non seulement qu'ils entendaient maintenir les provinces dans une tutelle humiliante, mais sunout qu'ils ne songeaient à limiter l'autonomie de leurs voisins que parce qu'ils comptaient profiter eux-mêmes des conquêtes du pouvoir central. L'union revêtait ainsi les formes d'une conquête, et comment s'étonner qu'elle soulevât une répulsion générale?

Les circonstances atténuantes ne manquent pas : on était encore en plein moyen âge, les théories féodales étaient universellement répandues, la société tout entière était fondée sur le privilège, privilèges de castes, privilèges de pays ; les Tchèques avaient pour eux les traditions et le droit, quand ils revendiquaient dans la monarchie des prérogatives particulières. — Tout cela est juste, malheureusement cela ne modifie pas le résultat final, qui était ici la division et la haine. Ceux-là seuls ont le droit de compter sur l'avenir, qui savent se dégager des erreurs et des préjugés du présent.

La tâche était difficile de rapprocher d'une façon solide et durable des pays fort éloignés, dont les souvenirs étaient différents et les aspirations opposées ; les Bohèmes furent souvent en présence d'âpres préjugés et de partis-pris haineux qui expliquent leur attitude; — mais à eux, puisqu'ils étaient les chefs, incombait le devoir de dissiper les malentendus, de solliciter les adhésions, de créer comme une nouvelle atmosphère morale. Il y, fallait, avec un grand esprit de conciliation, beaucoup de fermeté et de persévérance, et c'est ce qui leur manquait le plus ; lorsque le patriotisme est profond, il passe à l'état d'idée fixe, tous les eflforts se tendent vers un même but et écartent peu à peu les obstacles : le cœur seul fait ces miracles, et, pour qu'ils soient possibles, il faut que l'idéal poursuivi soit audessus et en dehors de nous. L'ambition des seigneurs tchèques était trop personnelle pour admettre cette suite et cette passion. Leurs désirs de domination somnolaient souvent, et les provinces annexes prenaient de plus en plus l'habi-

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tude d'une autonomie à peine interrompue de temps en temps par des tentatives d'usurpation plus irritantes que sérieuses. Les souverains, nonchalants et faibles, trouvaient dans ces rivalités une garantie de sécurité. Le royaume de Bohême n'était ainsi guère plus qu'une expression géographique, dont chaque fraction avait non seulement son administration, mais sa vie propre, sa politique, ses traditions, ses préjugés et ses haines, plus vives souvent contre les voisins que contre les ennemis.

En Moravie, les affaires étaient conduites par une quinzaine de grandes familles, très entichées de leurs prérogatives, qu'elles justifiaient en général par leur sagesse, leurs talents et la dignité de leur vie. Ferdinand lui-même, après Muhlberg, n'avait pas osé attenter à leurs privilèges, et le margraviat formait une sorte de république tributaire qui fournissait au souverain des soldats et de l'argent, mais dans l'administration de laquelle il n'intervenait que de haut '. Sans vouloir rompre les liens généraux qui les rattachaient à la Couronne de Saint Venceslas, les Moraves n'en réclamaient pas moins une complète liberté d'allure, les diètes provinciales réglaient seules leur politique, si bien que, malgré leur étroite parenté d'origine et de langue, l'action des Moraves et des Bohèmes fut toujours isolée et souvent contradictoire : ils furent en face de l'ennemi, au lieu des frères qu'ils auraient dû être, des alliés assez tièdes dont les tergiversations et les arrière-pensées paralysèrent l'action commune.

Du moins les Moraves étaient Slaves, et l'unité d'origine et de langue maintenait entre eux et les Tchèques une instinctive affection. Mais en Lusace, en Silésie surtout! Il eût été naturel que les Réformés, très nombreux dans ces régions, eussent marché la main dans la main avec les

I . La situation se modifia beaucoup sous Rodolphe ; aussi les Moraves furent-ils les premiers à désirer la révolution, ^impopularité de Rodolphe et des officiers royaux accrut encore leur vieille défiance contre toute ingérence du pouvoir central et fortifia les sentiments particularistes. Sur les rapports de la Bohême et de La Moravie, v. Chloumetsky, Ziérotyn und seine Zeit; Gindely, Rodolphe II, p. 171.

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Évangélistes bohèmes; malheureusement la peur du Catholicisme était moins forte chez eux que les haines de races. Les Tchèques n*avaient rien fait ni pour fonifier sérieusement en Silésie l'élément slave, ce qui eût été facile à cette époque, ni pour intéressera Tunion la masse de la population et vaincre son antipathie. Les Silésiens n'avaient jamais cessé de protester contre la compétence de la Cour du château, qui, disaient-ils, ne connaissait ni leurs usages ni leurs lois ■, et contre la Chancellerie tchèque qui permettait aux seigneurs bohèmes de s'ingérer directement dans leurs affaires ^. Non seulement ils prétendaient ne relever que du roi et n'être rattachés à la Couronne que par un lien purement personnel, mais c'était au duc de Silésie seul et non pas au roi de Bohème qu'ils déclaraient devoir obéissance ^; leur province, disaient-ils, était un fief de l'Empire, absolument indépendant de la Couronne tchèque ^. Ces théories soulevaient une opposition très vive à Prague. « Que les princes et les Ordres de Silésie soient une terre et un membre de l'Empire, écrivait Rodolphe en 1604, c'est ce que nous n'avons jamais entendu dire et ce que nous ne permettrons pas. » Les Silésiens ne se tenaient pas pour battus et, au dernier moment, pour acheter leur appui, les Tchèques leur don-

I. De 154S à 161 1 ce tribunal d*appel fut toujours présidé par un Bohême et ce n'est qu*à de rares exceptions que Ton appelait à y siéger des Silésiens et des Morares.

3. Le chancelier était toujours un Tchèque et il ne prêtait serment qu'au roi et aux États de la Bohême proprement dite.

3. A ces griefÎB venait s'ajouter la prétention des Bohèmes d'élire seuls le roi. Grûnhagen, dans son excellente histoire de Silésie, montre bien quelle antipathie profonde les Allemands ressentaient pour les Slaves. — Le danger le plus imminent n'étouffe pas les rivalités séculaires (v. par exemple Grûnhagen, II, p. 1 36). La lutte continue, ardente, pendant tout le règne de Mathias (p. i6i). La passion évidente de M. Grûnhagen montre qu'ici l'entente eût été fort difficile et que tous les torts ne vinrent pas des Bohèmes. • Combien ces gens-là étaient incorrigibles dans leur myopie, s'écrie-t-il en parlant des Slaves, ils le montrèrent clairement en envoyant à leur chargé d'affaires une lettre de créance écrite en tchèque » (p. 74). Tous les Silésiens heureusement n'étaient pas des Allemands aussi fervents que les habitants de Breslau ou que M. Grûnhagen; il ne manquait pas de gens qui reconnaissaient aux Tchèques le droit de parler tchèque : avec de la prudence et de l'adresse, on aurait sans doute accru leur nombre et établi des relations plus cordiales.

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