‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 149 sur 239 · Mémoires f I, p · texte numérisé non relu

Mémoires f I, p

une audience au maître, il répond qu'il n*a rien de commun avec les pauvres gens. Ils refusent de parler à leurs misérables sujets, mais ils ne dédaignent pas de remplir leurs granges du fruit de leurs sueurs. Que de souffrances ne supportent pas les laboureurs! Les corvées, les redevances, les dons gratuits, les levées multipliées, les péages, les octrois, les travaux de jour et de nuit. A peine, chez les Turcs, les raïas sont-ils soumis à de telles tortures ! — Et les anciennes franchises : qui donc s'en inquiète ? « Nos glorieux ancêtres avaient voulu acquérir une bonne renommée en laissant à leurs sujets une certaine liberté ; en détruisant ces privilèges, les propriétaires actuels n'ont pas hésité à déshonorer leurs illustres pères et ils sont devenus si odieux à leurs serfs que, de quelque côté que l'on tourne ses regards, on n'aperçoit que gémissements, lamentations et complots contre la vie des propriétaires. Grâce aux seigneurs les paysans n'ont plus d'épis dans leur grange, ni de chemise sur le dos. Et quelle aide empressée les maîtres ne trouvent-ils pas dans leurs employés, notaires, administrateurs, etc. ! Certes, ils ne sont pas rares les intendants qui s'enrichissent sur la peau des pauvres diables, avec des corvées illégales, des amendes injustes, les cadeaux qu'ils exigent. » — Pourquoi les nobles sont-ils si rapaces? — Parce qu'ils ont besoin d'argent pour leurs plaisirs, leurs fêtes, leurs banquets. Leurs écuries sont trop étroites pour leurs chevaux, leurs laquais se pavanent dans de somptueuses livrées; ce ne sont que jeux, orgies, distractions. Ils passent leur vie à arranger des banquets, à organiser des tournois, à embellir leurs maisons. Partout les violons, le son des tambours et des flûtes, les habits de soie, de velours, de brocart, les boissons les plus chères. — Et qui paye? — Le paysan '.

Il faut rabattre de ces déclamations, l'antithèse a toujours été le péché mignon des moralistes, et des sermons ne sont pas des preuves. Mais est-il possible de s'inscrire en faux

I. Sermons de Zamrsky, publiés dans la Revue historique tchèque, 1886, p. iSaet i53.

contre le témoignage presque unanime des écrivains, Véleslavin, Stransky, les ambassadeurs vénitiens, etc.? Chez Stransky, nous trouvons dès le début la preuve de l'oubli complet dans lequel était tombée l'ancienne constitution libre de la Bohême. Le prince Nezamysl, dit-il, distribua les paysans aux barons et aux chevaliers et donna à chacun de ceux-ci un certain nombre de main-mortables et de colons attachés à la glèbe, afin que, dégagés de tout souci matériel, ils eussent le loisir de se consacrer tout entiers au service de l'État et du roi. — C'est la théorie de Tstibor, mais ce qui, à la fin du xv« siècle, n'était encore que l'opinion des aristocrates, est désormais accepté par tous comme une vérité incontestable. Longtemps d'ailleurs, continue l'historien, les rapports des propriétaires et des serfs furent faciles et bienveillants, les uns étaient cléments et doux, les autres soumis et reconnaissants. Maintenant « la plupart des nobles et des chevaliers ont enlevé à leurs gens tout droit de plainte et font peser sur eux un régime très dur; ils les accablent de vexations arbitraires et insupportables, de redevances excessives, de charges exorbitantes, et les traitent souvent avec plus d'inhumanité que des bêtes de somme... C'est là un grand mal pour l'État '. » Jérémie Ghisi voit dans les paysans bohèmes de véritables esclaves que leurs maîtres ont le droit de tuer sans avoir rien à craindre de la justice. Jean Corraro, en 1674, regrette que la Bohême soit si éloignée de Venise; on y recruterait d'excellents galériens. Et ces pauvres gens sont si malheureux qu'ils accepteraient ce service comme une délivrance : ils sont toujours plus maltraités par leurs maîtres et leurs seigneurs *.

Les textes ont besoin d'être interprétés ; il est facile, à n'importe quelle époque, d'appuyer sur des documents précis

i.Paul Stransky, 1 583- lôSy, appartenait à FUnité et était un ardent ennemi de Ferdinand II; il avait pris part à Tinsurrection : on ne saurait donc Taccuser d'hostilité systématique contre les nobles. Pendant son exil, il composa son livre : De republica Bajenuty 1634, qui est un document extrêmement précieux. La partie plus particulièrement politique a été réimprimée dans le Codex juris Bohemici, IV, pars 5. — V. p. 238-239.

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