I. Stransky, p. Sai-SaS
côté des Rosenbergy les Hradets, les Lobkovits, les Schwamberg, les Kolovrat, les Kinsky, les Sternberg, les Trtchka, et des dizaines d*autres, rivalisent de faste, construisent de magnifiques châteaux, entretiennent des régiments de serviteurs. — Éclat apparent qui souvent cache mal une gêne réelle ! Tous ces nobles sont fort endettés, ils n'ont ni capitaux disponibles ni crédit.
Il semble que ce soit là le trait général de la situation. Les plaintes des moralistes et des prédicateurs, les récits des chroniqueurs, les lois somptuaires, les statistiques et les inventaires indiquent des habitudes de dépense qui ne correspondent pas au développement réel de la richesse; les progrès du luxe sont plus rapides que ceux du bienêtre. Déjà la concentration de domaines immenses entre les mains de quelques propriétaires est loin d'être un symptôme favorable, et cet envahissement de la Bohême par les latifundia indique plutôt que la situation économique du pays tend à devenir moins bonne.
C'est que de nombreuses raisons empêchent la multiplication des capitaux et la formation de réserves pécuniaires : les impôts trop lourds, un régime économique détestable, une organisation sociale qui arrête l'esprit d'entreprise, — également funeste aux paysans qui perdent le goût du travail et de l'économie et aux nobles dont elle surexcite les instincts de dépense et de folle prodigalité. — Toute infraction à la loi morale se paye sur le terrain des intérêts : l'argent, acquis sans effort, n'a plus de valeur et est dissipé sans profit; partout où une société est réglée de telle sorte que la masse de la nation est exploitée par quelques privilégiés, les exploités soufiFrent et les exploiteurs se ruinent. Volés par leurs intendants, rongés par les emprunts, beaucoup de propriétaires en sont réduits aux expédients, ne désirent qu'une chose, se débarrasser de leurs domaines et se retirer à la ville pour y mener une vie modeste et tranquille. Au moment de la guerre, si on a tant de peine à leur faire payer leurs cotisations, c'est souvent parce qu'ils n'ont rien ; ils vivent au jour le jour, d'expédients : au moment de la ré-
volution, ils seront fort en peine de réunir les quelques milliers de florins qu'on leur demande.
Si telle est la détresse des riches, que dire des autres? — Les contributions sont écrasantes, mais surtout la mauvaise assiette de l'impôt et les abus de la répartition et de la perception obèrent le pays. Année moyenne, on perçoit un cinquantième du capital. A la fin du siècle, l'impôt atteint près d'un million de thalers, chiffre considérable pour l'époque. Depuis le règne de Vladislas, les charges ont plus que quadruplé. Même en tenant compte du progrès général, de la révolution économique amenée par la découverte de l'Amérique, de la dépréciation de la valeur de l'argent, il n'en reste pas moins que les dépenses de l'État, comme celles des individus, ont augmenté dans une proportion plus rapide que les recettes, et le pays en est épuisé. Aucune province de la monarchie, sauf la Basse-Autriche, n'est plus surchargée. Cet argent s'écoule presque tout entier hors du pays; 3 pour cent, 5 pour cent tout au plus, sont consacrés à l'administration du royaume; le reste est absorbé par les expéditions hongroises. Et ce ne sont là que les redevances payées au souverain : il faut y ajouter les frais de l'administration locale, l'entretien des églises et des prêtres dont les biens ont été presque partout confisqués, les expéditions de maréchaussée, les secours en vivres et en argent que les communes sont obligées de distribuer aux indigents, les dons gratuits aux employés des seigneurs et aux officiers royaux. Sans argent et sans cadeau, on n'obtient rien de personne ; une fois de plus se vérifie l'axiome que, de toutes les administrations, les gratuites sont les plus onéreuses. Sous-chambellan, grand-maître de la cour, juge aulique, conseillers du tribunal d'appel, emplo)rés du trésor, secrétaires, tous ceux qui, à un titre quelconque, détiennent une part de l'autorité, sont sans cesse à quémander et à grapiller. Chaque fois qu'un fonctionnaire se marie ou marie l'un de ses enfants, il invite Messieurs les conseillers ; ceux-ci répondent suivant une formule invariable : L'invitation est honïiête et chrétienne, et chacun serait bien aise de
l'accepter; ils regrettent d'être obligés de la décliner, se font représenter par une barrique de bière, plus ou moins grosse suivant l'importance du personnage; il n'est pas jusqu'au ponier de la Chambre qui n'obtienne ainsi son tonnelet '. Les procédés varient, mais, sous une forme ou sous une autre, les contribuables sont mis en coupe réglée. Comme les seigneurs sont chargés de percevoir l'impôt, ils exigent de leurs hommes plus que ne le comporte la proportion et retiennent à leur profit une partie des taxes ainsi levées au nom du roi.
Les statistiques du xvi* siècle ne méritent qu'une vague confiance : on ne saurait cependant leur refuser au moins une valeur approximative, et elles montrent clairement les résultats de ce drainage permanent de l'argent et de cette administration déplorable. Dans les premières années du règne de Ferdinand, on estime à i3,6oo,ooo thalers les biens des nobles et des bourgeois et à 6,200,000 ceux des paysans, ce qui donne en chiffres ronds un total de 20,000,000 de thalers pour la fortune mobilière et immobilière de la Bohême, — moins Cheb et Loket qui ne font pas administrativement partie du royaume ; depuis lors, les chiffres tombent à 17,000,000 en 1541, à 1 5,600,000 trois ans plus tard, et enfin à moins de 1 1 ,000,000 en 1 563 '. Une certaine amélioration se produit sous Maximilien et pendant les premières années du règne de Rodolphe ; mais, dès que la guerre recommence avec la Turquie, les besoins financiers du gouvernement augmentent, et aussi la misère des contribuables. — Alors finit la guerre avec les Turcs, écrit tristement Datchitsky ; elle coûta aux deux parties beaucoup d'hommes et d'argent. — Sous prétexte que les ressources de la Bohême sont grandes, on lui demande plus qu'elle ne peut payer : elle plie sous le poids. Les essais multipliés pour modifier le régime des impôts révèlent la souffrance générale ; à mesure que la richesse diminue, le fisc se fait ingénieux pour l'atteindre;